M. de CarnA
LE SULTAN IlEPUSE DE RECEVOIR LA COMMISSION. 585
membres de la mission, en insistant sur notre caractère d'envoyés et sur la gravité de cet outrage. Le sultan a déjà, me dit-on, puni sévèrement Fauteur de cette insolence, et pareil fait ne se reproduira plus.
Après quelques autres paroles échangées, l'envoyé du sultan nous quitta, nous laissant enchantés de sa cordialité et de sa rondeur.
Il revint peu après accompagné d'un ta-seu, c est-à-dirc de l'un des huit grands dignitaires qui composent le conseil suprême du sultan. Tous deux demandèrent que je répétasse les explications que j'avais données déjà sur l'objet de notre mission. Je le fis aussi nettement que possible. « — Vous n'avez donc point été envoyés expressément par votre souverain à Ta-ly ? — Gomment cela pourrait-il être, répondis-je, puisque à notre départ on ignorait en France qu'il y eût un roi dans celte ville? » — Ils me prièrent alors de leur confier, pour les montrer au sultan, les lettres chinoises dont j'étais porteur pour le roi du Sé-tchoucn; j'y consentis. Ils se retirèrent, paraissant tout aussi satisfaits que la première fois.
Nous passâmes fort tranquillement cette première nuit à Ta-ly. Mon intention était de laisser reposer mes compagnons de voyage pendant quelques jours dans cette ville et de me rendre seul avec le P. Leguilcher sur les bords du Lan-tsang kiang dont nous n'étions qu'à quatre journées de marche. J'aurais ensuite remonté ce fleuve jusqu'à la hauteur de Li-kiang fou, où le reste de la mission, après s'être remis des fatigues de la marche précipitée que nous venions de faire depuis Tong-tchouen, serait venu me rejoindre.
Le lendemain matin, vers neuf heures, au moment où j'essayais de réunir tous les renseignements nécessaires à l'accomplissement de ce projet, on vint chercher le P. Leguilcher de la part du sultan. On me faisait dire en même temps que ce dernier ne me recevrait peut-être pas le jour même. Le Père ne revint qu'à midi; sa figure était bouleversée. Le sultan refusait de nous voir et nous intimait Tordre de repartir le lendemain matin par la même route que nous avions suivie pour venir. — « Annonce à ces étran- « gers, avait-il dit, qu'ils peuvent s'emparer de tous les pays qui bordent le « Lan-tsang kiang, mais qu'ils seront obligés de s'arrêter aux frontières de « mon royaume. Us pourront soumettre les 18 provinces de la Chine, mais « celle que je gouverne leur donnera plus de mal que tout le reste de l'em- « pire. Ne sais-tu pas, avait-il ajouté, qu'il y a quelques jours à peine j'ai « fait mettre à mort trois Malais? Si je fais grâce de la vie à ceux que tu « accompagnes, c'est par égard pour leur qualité d'étrangers et pour les