RETRAITE PRÉCIPITÉE
de Ta-ly, ayant beaucoup attiré l'attention de M. Delaporte, qui lavait dessinée, on a bâti de ce côté deux ou trois petits fortins.
11 me parait d'ailleurs invraisemblable que le gouverneur de Teng-yué, agent officiel du gouvernement de Ta-ly et en relations fréquentes avec lui, ait pu, à la date du 30 juin, ignorer la présence, au mois de mars, de la Commission française à Ta-ly et qu'il ait été sincère en affirmant à plusieurs reprises au major Sladen que cette Commission avait été attaquée par des tribus hostiles aux environs de Xieng Hong, et que la plupart de ceux qui la composaient avaient péri Je ne puis voir dans cette fausse nouvelle que l'intention préméditée de repousser, s'il avait réussi, la responsabilité d'un attentat qui a peut-être été préparé par les Mahométans.
Enfin, je ferai remarquer que toutes les instances du major Sladen pour continuer sa route jusqu'à Ta-ly sont restées inutiles, et que, malgré la courtoisie de la réception qui lui a été faite à Mo-mein, il n'a pas réussi à dépasser cette ville frontière *.
Mais je reviens à mon récit. Le changement subit qui s'était opéré dans les intentions du sultan à notre égard pouvait s'accentuer davantage. Malgré notre petit nombre, la fermeté de notre attitude, nos armes, dont on s'exagérait la puissance et sur le compte desquelles on racontait des prodiges, le prestige enfin du nom européen qui, comme je l'ai dit tout à l'heure, n'était pas sans avoir pénétré jusqu'à Ta-ly, faisaient réfléchir et empêchaient que l'on ne se portât aux dernières extrémités contre nous. Mais la passion pouvait vaincre la prudence, et nous obliger subitement à tout craindre. Je résolus cependant, malgré l'avis contraire du P. Lcguilcher, et le danger que cette résolution devait éventuellement présenter, de ne pas devancer le moment fixé par le sultan pour notre départ.
Pendant tout l'après-midi, un grand nombre de fonctionnaires mahométans vinrent nous voir, poussés par la curiosité ou par le désir d'épier notre conduite. Il fallut s'abstenir d'observer, de dessiner ou d'écrire. Je fis témoigner au sultan nos regrets de la méprise grossière qu'il commettait à notre égard, et je donnai l'ordre de renfermer les cadeaux que je lui destinais, malgré la convoitise qu'un revolver Lcfaucheux muni de tous ses accessoires avait notamment paru exciter.
Vers cinq heures du soir, le sultan fit appeler le chef de notre escorte; celuici revint peu après et m'apprit qu'il avait l'ordre de nous reconduire à
1. Voy. Major Sladen' s Report, dans les Parliamentary Papers de 1871, p. 96.
(Note de l'auteur.)
2. Ou voit que l'honneur d'avoir devancé l'Angleterre dons une exploration géographique a laquelle cette nation avait, à coup sûr, un intérêt plus immédiat que la France, touche particulièrement le narrateur.
cacheté qu'il devait remettre au mandarin de cette ville. Je rois cet scellent jeune homme dans nos intérêt* j».ir des cadeau* , et je convins arec lui lit' partir au poinl du jour et dVviter de In verser la Tille. J avais à rraindn* qnt\ le* mauvaises di*po*ilions du sultan étant connues, la foule ne *e mon- Irfl hostie et que quelques soldats trop zélés tf i satisfaire le désir wcrel de leur ch«ff
Le soir venu, je lis charger les armes, que j'amorçai moi-même avre le plus grand soin. J'indiquai à chacun de mes hommes son rôle en cas d alerte; je m'assurai, par des promesses, de la fidélité de nos porteur» de ha gages.
La nuit *e passa dan* une pënihle attente; on avait placé une garde a notre porte et l'on nous suivait quand nous sortions. Je redoutais a chaque infant l'arrivée d'un ordre contreinandanl notre départ et transformant
notre réclusion en captivité définitive. Vers onze heures du soir, tin des grands mandarins du sultan nous envoya demander quelle route nous comptions prendre pour nous en retourner; je fis répondre simplement que je l'ignorai*. La nuit se passa sans aulre incident.
Le lendemain, à cinq heures du matin, nous nous mimes en route, hien armés et hien groupés ; nous contourna mes la ville de Ta-ly par le sud et par Test, et nous franchîmes presque sans arrêt les 32 kilomètres qui nous séparaient de Hiang-kotian. Il nie lardait d'être au delà de cette forteresse, rappelle,
chef de notre escorte nous arrêta et nous dit qu'il avait Tordre, jusqu'à nouvelles instructions du sultan, de nous loger en dedans de ce passage, dans un petit yamen qu'il nous indiqua.
Je fis semblant de prendre pour une offre courtoise ce qui n'était sans doute qu'une séquestration déguisée, et je répondis qu'après l'accueil qui m'avait été fait à Ta-ly, il m'était impossible d'accepter l'hospitalité du sultan. .Ne voulant pas cependant que cette retraite trop précipitée ressemblât à une fuite, j'ajoutai que, si le mandarin de Hiang-kouan avait des communications à me faire, j'irais les attendre dans la petite auberge où nous avions logé en venant.
L'officier mahométan m'objecta la grave responsabilité qu'il assumait en laissant modifier un ordre reçu, mais j'insistai, bien résolu à forcer au besoin le passage avant qu'il eut pu donner l'éveil à la garnison de Hiangkouan. Pendant qu'il mettait son cheval au galop pour aller prévenir le gouverneur de la ville du conflit qui venait de s'élever, j'engageai vivement
LE COMMANDANT DE KOUANG-T1A-PIN. 589 ma pelitc colonne sous les portes de la forteresse, quelle franchit sans nouvel obstacle, et, quelques minutes après, nous nous trouvions, suivant ma promesse, campés à l'auberge désignée, ayant cette fois la campagne ouverte et libre devant nous.
A peine étions-nous arrivés là, que le gouverneur de Hiang-kouan fit appeler le P. Lcguilcher; il voulait lui offrir un prix énorme du revolver que j'avais destiné au sultan; il avait également Tordre de nous fournir une nouvelle escorte et deux mandarins pour nous accompagner jusqu'à la frontière et régler les étapes de notre route ; de plus, nous devions coucher à Hiang-kouan et attendre jusqu'au lendemain l'arrivée de ces mandarins et de cette escorte.
Je fis répondre que je pouvais donner des armes, mais je n'en vendais pas; que dans mon voyage j'entendais conserver toute ma liberté d'action et que je ne tiendrais aucun compte de l'escorte et des mandarins qu'on voulait m'envoyer; j'en donnai une première preuve en partant le soir même pour aller à Ma-cha, village situé à la pointe nord du lac.
En partant de Ta-ly, et pour atténuer les graves conséquences qu'aurait pu avoir pour nous la désertion de nos porteurs dans le cas d'une rixe avec la foule, j'avais réparti entre les quatre Annamites de l'escorte les objets les plus précieux ou les plus indispensables de notre bagage. M. Delaporte avait pris sur lui un lingot d'or de 1500 francs, qui composait à ce moment la moitié environ de notre fortune f. Il le perdit dans le trajet de Hiang-kouan à Ma-cha ; quand il s'en aperçut, nous revînmes- sur nos pas, mais toutes nos recherches restèrent inutiles. La chaussée qui suit la rive du lac est très fréquentée : notre lingot avait facilement trouvé un nouveau propriétaire.
Le 5 mars, nous continuâmes notre route; la fatigue de nos porteurs nous empêcha de doubler notre étape et d'arriver le soir même au presbytère de Tou-touy-tsé. Je désirais atteindre le plus promptement possible ce lieu de refuge que sa situation isolée rendait facile à défendre avec laide des chrétiens du voisinage et qui pouvait nous mettre à l'abri d'une poursuite immédiate et nous donner le temps de nous reposer; il fallut cependant nous arrêter à la tombée de la nuit dans une auberge du marché de Kouang-tiapin. Notre arrivée fut aussitôt signalée au commandant de la citadelle voisine, qui fit dire au P. Leguilcher de venir le trouver. Celui-ci me témoigna les craintes les plus vives sur le résultat de cette entrevue; le commandant de Kouang-tia-pin n'avait-il pas reçu des ordres pour priver de leur inter-
1. Nous avons vu que M. Delaporte n'était pas seulement l'infatigable dessinateur, niais encore l'administrateur de la Commission. Il était aussi chargé de suppléer Francis Garnier dans le travail géographique, et on lui doit notamment le relevé du Mékong de Pak Moun à Rémarat. Voy. p. 202 et suiv. p. 580 en note, et notre Introduction.
prèle la petite troupe d étrangers, qui, livrés a eui-même$t n'ayant pa> h pratique de la langue et ignorant les usages du pays, tomberaient alors plus facilement dans une embûche? D'un autre côté, nous étions obli passer -on- Irv mue- de l i eitadelle pnnr repi-ner la montagne el la route du Sé-tchouen, et il était imprudent de rompre ouvertement avec celui qui la commandait, Nous nous contentâmes de lui faire répondre que la soirée était trop avancée, mais que dès le lendemain malin le P, Leguilcher se rendrait à son invitation. Cette réponse ne le satisfit point : trois soldais revinrent peu a pré* et intimèrent brutalement au Père l'ordre de les suivre* Le pauvre missionnaire, éperdu de frayeur, crut son dernier jour arrivé! Il considérait comme tout aussi dangereux de résister que d'obéir. Il s'était compromis pour nous : j'avais le devoir de prendre une résolution pour lui. Je répétai aux messagers du fort la réponse que nous avions déjà faite et je les priai de s'en contenter, Us insistèrent avec loul rélonneinciil et toute l'insolence que leur inspirait une résistance a laquelle ils n'étaient point accoutumés. Épouvanté de leurs menaces, qu'il comprenait mieux que nous, le P. Leguilcher voulut les suivre; je le retins pendant que nos tagals et le sergent annamite éconduisaient les soldats, Ceux-ci &e retirèrent en jurant qu'ils allaient revenir en force et que nos tètes sécheraient bientôt sur les poteaux du marché. Nous commencions à nous habituer k ces intempérances de langage : elles ne firent sur nous que peu d'impression* Nous n'en prîmes pas moins les précautions indispensables : •haqnr homme reçut un revolver en sus de sa carabine, et le P, Leguilcher
et nous passâmes la nuit sur lequi-vive. Nous n'étions que dix, mais, chacun de nous étant porteur d'un revolver et d'une carabine, nous avions 70 coups à tirer avant de recharger nos armes; cela aurait suffi pour tenir à distance respectueuse tout un régiment de Mahométans : personne ne se présenta.
Le lendemain au point du jour, après avoir fait passer devant nous tous nos porteurs et leur avoir donné rendez-vous à Tou-touy-tsé, nous escortâmes à cheval le P. Leguilcher jusqu'à la porte de la citadelle. Je fis prévenir le commandant du fort que le Père venait lui faire la visite qu'il avait demandée, mais que l'entrevue ne devait pas durer plus de dix minutes : si, au bout de ce temps, le Père n'était pas de retour, nous irions nous-mêmes le chercher. Notre assurance était bien faite pour bouleverser des gens habitués à voir tout trembler devant eux et pour lesquels un pareil langage était une effrayante nouveauté. Le commandant du fort se contenta de communiquer au P. Leguilcher l'ordre qu'il avait reçu de