CHAPITRE XXI
Retour de Ta-ly à Tong-tchouen. — Mort du commandant de L&grée, — Francis Garnier prend la resolution d'emporter à Saïgou le cercueil du chef de l'expédition. — Pénible voyage à travers les montagnes, — La Mts&ion de Long-ki, — Siu-tchêou fou, — La Commission s'embarque sur le fleuve Bleu.
L'insuccès relatif de notre voyage à Ta-ly avait compromis la situation du P. Leguileher, qui ne pouvait plus sans danger rosier dans le pays. NeuT voyageurs, dont quatre Français, avaient paru assez dangereux pour porter Otnbrtgé au sultan, assez redoutables pour qu'il n'osai s'en débarrasser par la force! M?iis,«après leur départ, le missionnaire qui avail osé leur servir de guide et d'interprète restait sans défense el ^ous le coup d'une vengeance qui ne perdrait rien pour être différée. Le P. Leguileher le comprit, et» malgré le déehiremenl*de cœur qu'il éprouvait a quitter sa chrétienté, il consentit à nous accompagner jusqu'à Siu-tchéou fou, ville où le commandant de Lagrée nous avait donné rendez-vous, et dans le voisinage de laquelle résidait le vicaire apostolique du Yun-nan. INous partîmes donc ensemble le 8 mars. Malgré le secret gardé, les familles chrétiennes les plus voisines devinèrent ce départ et s'en émurent. Le Père leur adressa ses adieux eu des paroles louchantes qui firent couler bien des larmes,
602 VOYAGE D'EXPLORATION EN ÏNDO-GHINE.
Le P. Leguilcher n'emmena avec lui qu'un jeune orphelin, appelé Isidore Fang, qu'il avait recueilli en bas Age et qui, depuis, ne l'avait jamais quitté. L'intelligence et le dévouement de ce petit néophyte nous rendirent dans la suite de nombreux services.
Un peu en arrière du presbytère de Tou-touy-tsé, que nous venions de quitter, on découvre une longue échappée du fleuve Bleu se dirigeant vers le nord. Sur la rive gauche se trouve un marché auquel le Kin-cha kiang
Isidore Fang. néophyte chrétien. — Dessin de GUiMrt, d'après un croquis de M. De laporte.
a donné son nom et où aboutit la route qui vient de Yun-pé. Nous descendions en sens inverse vers Ma-chang.
Le 15 mars, après une marche rapide et sans incidents graves, nous nous retrouvions sur le territoire des Impériaux. En passant devant la douane de Nioung-poung-tsé, le P. Leguilcher fut reconnu et signalé par un soldat. Comme il habitait le pays depuis longues années et qu'il n'était pas commerçant, il n'avait pas le droit de quitter sans autorisation le territoire mahométan. Nos Annamites étaient heureusement à portée du Père, et le traitement qu'ils firent subir au délateur dissuada ses camarades de
DE TOU-TOUY-TSfc A TCRÀNG-S1N. 603 s'opposer à notre passage; ils se bornèrent à nous saluer respectueusement.
Le lendemain, nous quittâmes la route qui rient de Ma-chang, et que nous avions suivie à l'aller, ci nous nous dirigeâmes tout droit sur Hong-pouso. Ce ne fut pas sans expédier un courrier au P. Lu, pour le prévenir de l'arrivée du P. Leguilcher et lui donuer rendez-vous dans ce dernier village. Nous arrivâmes de bonne heure à Tchang-sin, petit marché où régnait une
Vieilles femmes sauvages à Tchang-eio (voy. p. 604)* — De**iu <J« Jauet-Luiige, d'après un croquis de M. Delaporte.
animation extraordinaire. Nous y reçûmes le meilleur accueil, el les autorités nous félicitèrent d'être revenus sains et saufs de Ta-ly.
Tchang-sin est situé à l'ouest, près de la ligue de faîte de la grande chaîne qui part du centre du Yun-nan pour venir mourir au confluent du Kiu-cha kiang et du lY-chouy kiang. Une sorte de foire se tenait dans le village et y rassemblait tous les inont i -n n »U finirons. On aurait pu composer avec leurs types la gamme humaine la plus variée et la pfof
élrange, depuis l'escamoteur chinois, à l'œil intelligent et à la désinvolture agile, qui retenait autour de lui, par ses lazzi et ses tours d'escamotage, un cercle nombreux de spectateurs, jusqu'aux vieilles femmes sauvages, couronnées de feuillage et abreuvées d'eau-de-vie de vin, qui étaient venues vendre leurs étoffes de chanvre au marché. Nous eûmes, le jour suivant, le même spectacle à Can-tchou-tsé, village placé sur le versant opposé de la chaîne, à une hauteur de 2500 mètres. Des femmes de Si-fan, avec leur béret original, à chaîne d'argent et à gland sur le côté, faisaient assez bonne figure auprès des Chinoise! desMin-kia de la localité. À partir deCan-tchou- Isé, on descend dans une vallée basse, chaude et bien cultivée, où s'élève la ville de Sen-o-kay. C'est là que résidait le chef du pays de Ché-lou-li, nom
Types Si- fa D à Cau-lchou-tâé. — Dessin dû Jouet-Lange, d'après un croquis de M. IMaporle.
que Ton donne à la région dont Ta-yao hien est le centre et dont dépendent les salines de Pé-yen-tsin. Ché-lou-li veut dire « les seize familles » ou « les seize tribus », et fait allusion à l'organisation particulière de la contrée. À réplique de la révolte des Mahométans, le cher indigène de Ta-yao, nommé Pen-tsé-yang, fil assembler les principaux du pays, les excita à la résistance, leva des milices et combattit pied à pied l'invasion. Débordé par le nombre, il dut par deux fois céder à l'orage, et se réfugier dans le Sé-tchouen ; mais il revint à la charge avec une énergie persistante, réoccupa Ta-yao, Pé-yen-tsin, Yuen-ma, Tou-ouen-siéou , et le sultan de Ta-ly dut composer avec ce faible adversaire. Une trêve tacite fut donc conclue : les Ché-lou-li furent respectés par les Mahométans, et Pen-tsé-yang ne mit aucun obstacle h la circulation commerciale entre Ta-ly et le Se- Ichouen. Ainsi, grâce à l énergie d'un homme, la vallée du Pé-ma-bo se
RETOUR A HOUEY-Ll TCHÉOU. 005 trouvait préservée depuis plusieurs années des dévastations et des pillages qui ruinaient les pays voisins, et Sen-o-kay, que Pen-tsé-yang avait choisi pour résidence et où il avait fait construire une citadelle, présentait, lors de notre passage, la physionomie la plus vivante et la plus prospère. Un théâtre en plein vent y attirait même la foule. Dès notre installation dans la principale pagode, Pen-tsé-yang vint me rendre visite. Notre voyage à Ta-Iy avait donné une haute idée de notre courage ; nos passeports de Pékin semblaient témoigner d'une grande situation officielle. Les notables de la contrée, fiers des succès qu'ils avaient obtenus, quoique complètement abandonnés parle pouvoir central, et sentant qu'ils avaient bien mérité de l'empereur, se figurèrent que les « grands hommes français l étaient de tes amis, et m'adressèrent une pétition pour me demander de faire obtenir à Pen-tsé-yang les récompenses qu'il avait si bien méritées.
Les chrétiens de la localité vinrent également réclamer ma protection : on voulait les forcer à donner de l'argent pour l'entretien des pagodes et du théâtre. Je n'eus pas de peine h les faire exempter de (ouïr contribution ayant un tel objet» Pen-tsé-yang me supplia de rester quelque temps à Sen-o-kay, pour m'assurer par moi-même de l'état florissant et de la bonne administration de la contrée, et il me remit à son tour des demandes de récompenses pour les chefs placés sous ses ordres.
Malgré les instances de Pen-tsé-yang, nous repartîmes de Sen-o-kay le lendemain, au bruit des salves de mousqueterie et, du sommet des hauteurs auxquelles est adossée la ville, nous découvrîmes de nouveau la vallée du fleuve Bleu. De nombreuses rizières descendent, en gradins progressivement élargis, jusque sur les bords de l'eau. Nous passâmes le fleuve dans un bac, et nous arrivâmes le jour même h Hong-pou-so, Un grand mouvement de troupes se faisait sur la roule, — Les Rouges, nous disait-on, reprenaient partout l'offensive ; ils avaient rem porté quelques succès dans le centre de la province : la ville de Tchou-hiong était retombée en leur pouvoir Leurs victoires étaient dues, ajoutait-on, à la présence dans leurs
rangs de soixante-dix Européens bien armés. — Notre arrivée était, sans doute, le seul fondement sérieux de celte dernière nouvelle.
A Hong-pou-so nous retrouvâmes l e xce lient P. Lu, qui, encouragé par le prestige dont nous revenions entourés, ne craignit plus de nous avouer les mauvais traitements que le Uong-yé du village lui avait fait subir, et dont il m'avait dissimulé une partie lors de notre premier passage. Grâce au mneours du P. Leguilcher, je pus adresser une plainte détaillée au mandarin de Houey-li tchéou. Celui-ci me promit bonne et prompte justice, et il s'empressa de faire afficher dans la ville l edit rendu par l'empereur en fa-
veur de la religion chrétienne. M. Thorel alla visiter le | de Tsin-ehouy ho, exploité à quelque datante au oord de Houey-li tcbêitu. Cette mine e*l une de celles qui produisent la qualité particulière de cuivre connue sous le nom de pé tong ou » cuivre blanc ». J'ai déjà dit, je crois, qu'il existe a lloucy-li tchéou des fabriques d'ustensiles de cuivre; ils se vendent au poids, à raison de 2 francs environ le kilogramme. La maind'œuvre double le prit de la matière première.
Un grand nombre de soldats passaient à Houey-li tchéou, venant de Tong-tchouen; nous essayâmes d'en tirer quelques nouvelles au sujet de MM. de Lagrée et Joubert que nous avions laissés dans celte dernière ville. Les renseignements que Ton nous donna, confus et contradictoires, nous plongé n L?nt daus la plus cruelle incertitude, D'après les uns, M. de Lagrée s'était déjà mis en route pour Siu-tfhéou fou; d après les autres, à la date du 9 mars il élail toujours malade a Tonjr-tcbouen.
Le 25 mars, on m'annonça sa mort; le lendemain elle fut démentie.
Je hâtai notre marche, ci le 31 mars nous arrivâmes à Mong-kou. La fa Iule nouvelle parut se confirmer; on me dit même que le docteur Joubert était parti de Tong-tcliouen pour SitHchéou. J'expédiai immédiatement deux courriers, Tua a Toag-tcliouen pour m i u former de la vérité, l'autre sur la roule de Siu-lchéou, pour rejoindre au besoin M. Joubert et l'avertir de mon relour.
Je profitai de mou passage à Mong-kou pour essayer de reconnaître le un rin ki:nig 1 en aval de ce point, el pour réassurer par i îcullés de navigation que Ton m'avait signalées. Elles réelles. En franchissant le rapide appelé « Chouang-long », qui est à 6 milles environ de Mong-kou, ma barque se remplit à demi, et je constatai que les vagues du fleuve atteignaient 2 mètres de hauteur. Ce rapide, ainsi que la presque totalité de ceux que Ton rencontre jusqu'à S iu- tchéou, a pour origine l'écroulement des falaises rocheuses qui encaissent le fleuve, sous l'action des torrents formés pendant la saison des pluies. Des sommes assez considérables étaient jadis affectées par le gouvernement chinois au déblayement de ces rapides3.
Le 2 avril, le courrier que j'avais expédié à Tong-tchouen revint à Mongkou, porteur d'une lettre de M. Joubert. Le docteur m'informait que M. de Lagrée avait succombé, le 12 mars, à l'affection chronique du foie dont il souffrait depuis longtemps. M. Joubert lui avait fait élever un petit monu-