‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 168 sur 197 · MORT DU COMMANDANT DE LAGRÉE · texte numérisé non relu

MORT DU COMMANDANT DE LAGRÉE

ment dans un jardin attenant à une pagode 1 située en dehors et au sud-est de l'enceinte de la ville.

M. de Lagrée avait reçu les dernières informations que je lui avais transmises de Hong-pou-so, au moment de me diriger sur Ta-ly, et il avait chargé le docteur de m écrire qu'il approuvait ma décision. Cette lettre ne m'était jamais parvenue.

Je partis le 3 avril au matin avec le P. Leguilcher, et j'arrivai le soir même à Tong-tchouen ; le reste de l'expédition nous rejoignit le lendemain. Nous nous retrouvions encore une fois réunis; mais il y avait, hélas ! un cercueil au milieu de nous.

Si la mort d'un chef justement respecté cause toujours une impression douloureuse, comment peindre les regrets que l'on éprouve lorsque ce chef a partagé avec vous deux années de dangers et de souffrances, allégeant pour vous les unes, bravant avant vous les autres, et que, dans cette intimité de chaque heure, au respect qu'il inspirait est venu s'ajouter un sentiment plus affectueux! Succomber après tant de difficultés vaincues, quand le but était atteint, qu'aux privations et aux luttes passées allaient succéder les jouissances et les triomphes du retour, nous semblait une injuste et cruelle dérision du sort. Nous ne pouvions songer sans un profond sentiment d'amertume combien ce deuil était irréparable, à quel point il compromettait les plus féconds et les plus glorieux résultats de l'œuvre commune. Nous sentions vivement combien les hautes qualités morales et intellectuelles du commandant de Lagrée allaient nous faire défaut s. Chez les hommes de l'escorte, le sentiment de la perte immense que nous venions de faire n'était ni moins vif ni moins unanime. Nul n'avait pu apprécier mieux qu'eux ce qu'il y avait eu d'entrain et de gaieté dans le courage de leur chef, d énergie dans sa volonté, de bonté et de douceur dans son caractère. Ils se rappelaient avec quel patient dévouement M. de Lagrée avait travaillé, pendant tout le voyage, à subvenir à leurs besoins et à diminuer leurs fatigues. Aussi, dès que je témoignai l'intention d'emporter avec nous le corps de leur ancien chef, ils s'offrirent, malgré leur évidente impuissance, à le porter euxmêmes.

La situation précaire du pays, l'absence de tout missionnaire, de tout chrétien pouvant veiller à l'entretien du tombeau ou le protéger contre une profanation, me faisaient craindre en effet qu'au bout de quelques années il n'en restât plus de vestiges. Si Tong-tchouen tombait au pouvoir des Maho-

1. Cette pagode appartient à la corporation des mineurs. Son nom chinois eat Kong-ouanmiao. {Sole de raideur.)

2. Voy. note p. 4. — On comprend à l'émotion contenue de tout ce passage quelle respectueuse affection Francis Garnier portait au commandant de Lagrée.

m s, ce changement de domination faisait disparaître la faible garanti que nous offrait le bon vouloir des autorités chinoises. Je ne voulus pas courir les chances d'une violation de sépulture, fâcheuse pour le pavillon, douloureuse pour une si chère mémoire. Je résolus d'exhumer le corps et de le faire porter à Siu-tehéou fou. Ce trajet devait être extrêmement difficile et pénible, en raison du poids énorme des cercueils chinois, de 1 état des routes et de la configuration montagneuse de la contrée, A partir de Siu-tchéoti fou, au contraire, le transport du cercueil jusque sur une terre française n'offrait plus aucun obstacle, puisque le voyage pouvait se faire entièrement par eau1. 11 me semblait en lin que la colonie de Coehinchine serait heureuse de donner un asile a la dépouille de celui qui venait de lui ouvrir une voie nouvelle et féconde, et qu'elle voudrait consacrer le souvenir de lant de travaux si ardemment poursuivis, de tant de souffrances si noblenient supportées *.

Yang la-jen avait quitté Tonp-tchouen depuis quelques jours pour prendre le comtn;un le nient de ses troupes. 11 avait témoigné jusqu'au dernier moment à M, de Lagrée la déférence la plus sympathique, et il avait facilite par tous les moyens en son pouvoir la lourde et pénible tâche qu'avait eue à remplir M. Joubert après le décès du chef de l'expédition. J'envoyai à Yanp ta-jen une petite carabine Lefaucheux, qui ne m'avait pas quitté» pendant le voyage et qu'il avait fort admirée lors de notre première entrevue, et je lui exprimai par lettre notre profonde reconnaissance. Kong la-lao~yé, plaçait h Tong-tchouen, m'aida a conclure un marché pour le

ieou fou. Ce transport devait être fait dans un délai maximum de trente jours, et moyennant une somme de 120 taëls, payable à l'arrivée.

Le 5 avril, la petite expédition assista en armes à l'exhumation du corps de son chef.

Le tombeau élevé par M. Joubert fut transformé en cénotaphe, et une inscription en français mentionna le trisle événement dont ce monument devait rappeler la mémoire.

Le 7 avril, nous quittâmes Tong-tchouen pour effectuer définitivement notre retour. Nous étions tous à bout de forces; la santé de notre escorte surtout était profondément atteinte : sur les quatorze personnes qui composaient à ce moment l'expédition, il y en avait souvent la moitié malade de la fièvre. Il fallut quelquefois faire voyager les Annamites en chaise à porteurs, pour ne pas ralentir notre marche. Les pluies arrivaient : il devenait

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