‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 17 sur 197 · PNOM PENH. — SON AVENIR, M · texte numérisé non relu

PNOM PENH. — SON AVENIR, M

prendre définitivement congé de Sa Majesté cambodgienne Norodom.

De Compong Luong à Pnom Penh, la rive droite du bras du lac ne présente qu'une suite ininterrompue de maisons et de villages. L'un des plus importants est celui de Pignalu, siège de la mission catholique qui fut fondée au Cambodge, en 1553, par les prêtres portugais Luis Cardoso et Jean Madera. Plusieurs évèquesy ont été enterrés et, au dix-septième siècle, celle chrétienté servit de refuge à Paul dTAcosta, vicaire général de l évêché de Malaca, après la prise de cette dernière ville par les Hollandais* Pignalu avait été en dernier lieu la résidence de Msr Miche, évèque de Dansai a.

Pagode n ou velleuieut construit*1 À Cumpoug Luoufr* — Oesain do K, Tou iss

d'après un dessin de M. Delaporte.

qui ne l avait quittée que lors de n promolian au siège épiscopal de Saïjron* Vers midi, nous jetions l'ancre aux Quatre-Bras, un peu en amont de la pointe sur laquelle le roi Norodom se faisait construire une habitation | l 'européenne l. Rien de plus vivant que l'aspect que présente cette partie du fleuve. Par sa position au confluent du grand fleuve et du bras du Grand Lac, Pnom Penh est appelé sans aucun doute à un immense avenir commercial, si la domination française s'implante d'une façon durable et intelligente dans ces parages3. Cette ville comptait, dit-ou, cinquante mille

I, M. Thompson, gouverneur de la Gorhmchine, vu-nt de conclure avec ce même roi Norodom (mars 188*) un traité complétant les dispositions du traité de 1883, notamment en ce qui concerne l'organisation des tribunaux mixte? H les privilèges du protectorat français.

5, Voy. la noie p. 71.

habitants avant son incendie par les Siamois, en 1834, et elle avait été autrefois la capitale du pays : les rois du Cambodge y ont résidé au quinzième siècle. Elle s'appelait à cette époque Cho-do-mouc, dont les Portugais ont fait Churdumuco. Son nom actuel, qui veut dire « montagne pleine », lui vient, suivant les uns, d'un monticule que surmonte un monument de forme pyramidale dont l'ancienneté est fort grande. La base de ce monument est carrée, et le cône légèrement évidé qu'elle supporte est orné de moulures horizontales d'un fort relief. Le commandant de Lagrée pensait que le monticule, qui a vingt-sept mètres de hauteur, était artificiel. Quant au monument lui-même, qui a trente-deux mètres de la base au sommet, c'est un de ces stoitpas ou dagobas si communs dans les pays bouddhiques et qui sont censés contenir une relique de Çakyamouni. Suivant une autre tradition, cette pyramide aurait été érigée par une femme d'un haut rang et d'une grande piété, nommée Penh, d'où le nom de 'Pnom Penh. Jadis, disent les habitants, il y avait au sommet de cette pyramide un gros diamant, mais il fut volé par les Portugais. Il est plus vraisemblable, d'après un récit de voyage déjà cité, que le monument se terminait par une boule et une flèche dorées.

La population de Pnom Penh est une des plus mélangées de tout le delta du Cambodge. On y coudoie tour à lourdes Annamites, des Cambodgiens, des Siamois, des Malais, des Indiens, des Chinois de toutes les provinces du Céleste-Empire. Ceux-ci constituent, là comme partout, l'élément le plus actif et le plus commerçant, sinon le plus nombreux; par rang d'importance viennent ensuite : les Annamites, qui fournissent tous les bateliers qu'emploient le trafic avec les provinces de la basse Cochinchine et la pêche du Grand Lac, et qu'engagent en outre un grand nombre de petits boutiquiers; les Malais, constitués en corporation puissante, et qui sont les principaux détenteurs des rares marchandises européennes qui viennent faire concurrence aux importations de la Chine; enfin les indigènes. Sur le marché, les porcelaines, les faïences, la mercerie et la quincaillerie du Céleste- Empire s'étalent à côté de quelques indiennes, de quelques cotonnades anglaises et de la bouteille de vermout ou de parfait-amour qui caractérise plus spécialement la part de l'importation française.

Nous complétâmes sur le marché de Pnom Penh notre provision d'objets d'échange ; nous fîmes surtout une emplette considérable de fil de laiton de toutes dimensions, les Chinois en relations commerciales avec le Laos ayant indiqué cet article au commandant de Lagrée comme l'un des plus estimés dans la parlie de la vallée du fleuve que uous allions rencontrer immédiatement.

LA COUR DU ROI NORODOM. G3 Le 6, nous fûmes présentés par M. de [.agrée â Sa Majesté cambodgienne, qui nous fit le plus brillant accueil et voulut bien, à l'instar des divertissements usités jadis à la cour du grand roi. nous faire assister a un ballet donné parle corps entier de ses danseuses. J'admirai plus, pour ma part, l'originalité et l'élégance de leurs costumes et la richesse des tissus de soie brodés dont ils se composaient, que la grâce des entrechats ou l'expression de la pantomime des acteurs. Au point de vue de la couleur locale, il y avait la cependant quelque chose de caractéristique. J'avais déjà souvent

L<" marché a Pnom Penh. — Dessin de E. Bocourt, tTapréQ une aquar* Il ■ <h- M, DclaporU'.

ii^islé aux représentations théâtrales en Chine et eu Cochinchine ; le spectacle de Pnom Penh était fort différent et me parut procéder d une tradition opposée. On se rapprochait évidemment ici de l'Iode* La danse, on le sait, est complètement étrangère à la race mongole l, cl 1rs Chinois ne s'inlf i i^M-ni guère qu'a des représentations historiques où les héros et les guerriers de i\in liquîté chinoise viennent déclamer sur la scène le récit de leurs exploits.

Toute la cour punit prendre le plus vif plaisir à la récréation du ballcl, ijui fut suivie d'une collation, à laquelle seuls nous eûmes pari avec le roi.

i i .11- m l'iocainipaânratt guère avec le préjugé < pj> -.j-

Ce n'était pas sans les plus vifs regrets que celui-ci se séparait de son conseiller intime et de son tuteur politique, M. de Lagrée1. L'horizon était gros d'orages : un cousin de Norodom, connu sous le nom de Pou Combo, était parvenu à s échapper de Saigon, où on l'avait interné, et avait levé l'étendard de la révolte contre son parent. Les compétitions au trône entre les membres de la famille royale sont pour ainsi dire éternelles au Cambodge et ont été l'une des causes les plus puissantes de l'amoindrissement et de la décadence de ce royaume. Le père de Norodom, AngDuong, avait eu les fortunes les plus diverses, et son fils était né alors qu'il n'était point encore parvenu à s'asseoir sur le trône et que l'existence de Ang Em et de ses Gis semblait devoir l'en écarter à jamais. Cette naissance en dehors de la condition royale était un des griefs les plus graves invoques par les révoltés contre le roi actuel. De plus, Norodom, dont les besoins et les convoitises grandissaient depuis qu'il était en contact avec la civilisation européenne, avait, dans le but d'augemnter ses revenus, affermé la plupart des branches de l'impôt à des Chinois dont les exactions irritaient profondément les populations. Enfin Pou Combo avait su exploiter habilement les rancunes des Cambodgiens du district français de Tayninh, un des plus étendus et des moins peuplés de la Bassc-Cochinchine, contre l'autorité locale, et il avait réussi à attirer dans un guet-apens l'infortuné capitaine Savin de Larclauze qui en était l'administrateur. Des troupes immédiatement envoyées contre le rebelle avaient essuyé un échec qui avait coûté la vie au lieutenant-colonel Marchaisse ; grâce au prestige que lui donnait ce succès remporté sur les Français, on pouvait craindre que le mouvement ne se propageât dans le Cambodge proprement dit, et que Pou Combo ne tentât le passage du grand fleuve et l'attaque directe de la capitale du royaume.

Dans de telles circonstances, la connaissance que M. de Lagrée avait du caractère cambodgien, l'influence personnelle qu'il avait acquise sur les gouverneurs de province et les principaux personnages de la cour, pouvaient être de l'utilité la plus grande, non seulement au roi Norodom, mais encore au gouverneur de la colonie, qui avait toujours agi jusqu'à ce moment d'après les indications d'un officier dans le jugement duquel il avait la confiance la plus entière et la mieux justifiée. Mais il était trop tard pour

1. M. «le Lagrée avait joué auprès de Xorodom, penduot plusieurs aimées, un rôle analogue à celui qui e.-t attribué en Europe au ministre dirigeant. Nous pouvons donner sur ce rôle un détail assez peu connu que nous tenons de Francis Carnb'r lui-même. C'est M. de Lagrée qui fut le créateur de l'ordre rival du Cambodge, aujourd'hui si recherché par les amateurs de décorations étrangères, à cause de la couleur de son ruban; il en dessina les insignes et en fit exécuter les modèle? à Paris.

LA GOMMISSlOiN QUITTE LE CAMBODGE, 65

remettre un voyage solennellement annoncé en France. Rien d'ailleurs ne faisait sûrement prévoir que ce mouvement insurrectionnel pût atteindre des proportions sérieuses. Quelques mesures promptes et énergiques devaient probablement suffire à l'étouffer, La présence de canonnières françaises a Pnom Penh assurai! actuellement Norodom contre un coup de main, et ce n'avail pas été sans doute l'un des moindres motifs qui l'avaient porté à abandonner sa résidence d'Oudong.

Le Cosmao, de retour de Ban Kok, venait de mouiller à Compong, et l'or et les passeports siamois qu'il rapportait avaient été immédiatement expédiés à Pnom Penh. L'heure du départ allait sonner. Le roi fit tous ses

Départ de Pnom Penh en canouaitac. — Dessin de A. Hml, d'après un dessin de M. Dt-laporte.

efforts pour faire accepter à M. de Lagrée le cadeau d'une barre d'or, dernier témoignage de sa royale munificence. Il n'y réussit pas. Ce n'était pas le premier sujet d etonneuient que lui donnaient les mœurs françaises, si différentes à cet égard des mœurs cambodgiennes1.

Le 7 juillet, à midi, tous nos préparatifs étaient entièrement terminés ; la canonnière 27, sur laquelle se trouvaient tout le personnel et tout le matériel de l'expédition, et la canonnière 32, commandée par M* Pottier, appareillèrent en même temps de la rade de Pnom Penh* M. Pottier fit route avec nous pendant quelque temps pour témoigner jusqu'au dernier moment ses sympathies et sa déférence h son prédécesseur au Cambodge. A uni' certaine distance de la pointe de la Douane, les deux bâtiments se séparèrent après un salut de quatre coups de canon fait par la canon-

1. Ce cadeau eût été cependant fort utiJe plus tard nux explorateurs, que la purciniODie du gouvernement colonial exposa à la dernière dètresae.

nièrc 32. Les pavillons s'abaissèrent en signe d'adieu ; les deux équipages poussèrent en même temps les cris de « Vive l'empereur ! Vive le commandant de Lagrée 1 ! » Quelques instants après, nous voguions seuls sur Timmense fleuve.

Le lendemain matin, de très bonne heure, nous laissâmes sur notre gauche le groupe d'îles de Sutiu, au delà duquel se dessine la croupe de Pnom Bachey. C'est là que se trouvent les ruines d'une importante pagode et de quelques autres constructions khmers que M. de Lagrée avait longuement étudiées, et dont M. le lieutenant de vaisseau Lefèvre, qui l'avait accompagné, a dessiné les vues. Je dois adresser à cet excellent ami tous mes remerciements pour l'empressement avec lequel il a bien voulu m'autoriser à les reproduire.

La pagode de Pnom Bachey se compose de quatre enceintes rectangulaires qui comprennent un sanctuaire central : l'enceinte extérieure n'est qu'un simple mur de 3 mètres de hauteur qui mesure 400 mèlres dans le sens est et ouest, et 200 dans le sens nord et sud ; la seconde enceinte, construite, comme la première, en pierre de Bien Hoa, présente deux portes monumentales en grès sur chacune des faces est et ouest. La troisième enceinte est formée par une sorte de couloir à compartiments et n'est séparée que par un très faible espace de la quatrième et dernière enceinte. Celle-ci est formée par une galerie voûtée à fenêtres intérieures. Dans Taxe des quatre faces s'élèvent quatre portes monumentales en grès, toutes semblables, portant une tour nu-dessus de chacune d'elles. Au milieu de cette dernière enceinte est le sanctuaire central, sorte de tour à base carrée, dont chaque face, précédée d'un avant-corps, offrait jadis une statue de Bouddha à l'adoration des fidèles. Des pilastres très ornementés, analogues à ceux d'Angcor Wat, mais moins beaux peutêtre, encadrent les portes de ce sanctuaire et supportent un tympan richement sculpté qui masque la voûte de l'avant-corps. Ce tympan reproduit sur chaque face des scènes religieuses qui semblent être les diverses phases de l'existence de Çakvamouni. Comme il est d'usage dans les monuments khmers, les intervalles qui séparent les différentes enceintes sont remplis de constructions accessoires : bassins, autels, petites pagodes, accusant des époques différentes ou des restaurations successives.

D'après une inscription retrouvée dans ces ruines et traduite, à la prière de M. de Lagrée, par le chef des bonzes du Cambodge, cette pagode da-

I. On sait que dans la marin»- l«*s saints sont réglementés aven la précision la plus rigoureuse et que c'est au son du sifilet (1rs maîtres que les équipages poussent les vivats officiels correspondant a la forme? gouvernementale du moment.

PNOM BACH EY. W ferait du dixième siècle. Comme je l'ai déjà dit, M. de Lagrée pensait que c'était là le groupe de ruines découvert par les Portugais en 1570. Ce n'est

L une tlea faces du sanctuaire de Pnom Bachey. — Dessin de E. Thérund, d'après uu dessin lii: M. Lefèvre, lieutenant de vaisseau,

pas le lieu de discuter cette opinion que je ne partage pas. Je renvoie les lecteurs qu'intéressent les détails archéologiques à la Publication officielle du voyage. Us y trouveront une description plus complète cl plus technique

de Pnom Bachey, due au commandant de La grée, et dont les lignes qui précèdent ne sont qu'un résumé rapide *.

Un peu au-dessous de Gompong Thma (Port ou Rivage des Pierres), qui est le point où Ton aborde quand on veut visiter Pnom Bachey, j'ai dit que se trouvaient plusieurs îles, dont la principale est Go Sutin ; ces iles sont le centre d'une importante culture cotonnière et la source d'un revenu considérable pour le roi du Cambodge, qui prélève un fort impôt sur celte exploitation. Après un court arrêt à Peam Ghelang, la canonnière 27 arriva le 9 juillet devant Gralieh, village cambodgien situé sur la rive gauche du fleuve. A son extrémité sud se trouve une résidence royale dans laquelle nous nous installâmes, en attendant que les barques demandées au gouverneur de la province de Samboc-Sombor fussent prêtes pour la continuation de notre voyage. Nous arrivions près des rapides de Sombor et à l'extrême limite des reconnaissances hydrographiques en bateau à vapeur tentées jusqu'alors sur le fleuve. Le commandant de Lagrée eût désiré que M. Espagnat pût remonter un peu plus haut avec sa canonnière, afin qu'il me fût permis de me rendre compte de l'aspect que présentait le Cambodge en cet endroit et des chances de passage qu'il offrirait à cette époque de l'année à un navire à vapeur de faibles dimensions. Mais l'état des chaudières et de la coque de la canonnière 27, qui avait été montée à Tché fou, en 1860, au début même de la guerre de Chine, rendait cette expérience assez dangereuse, et le commandant de Lagrée céda aux observations de M. Espagnat. Nous nous empressâmes de clore notre dernier courrier pour Saïgon et pour la France, et, le 11 juillet, la canonnière 27, nous laissant livrés à nos propres ressources, nous quitta définitivement.

Le commandant de Lagrée s'était informé avec soin des mouvements de Pou Combo, et il avait appris que ce rebelle avait fait, à la tête de 400 hommes, une tentative pour s'établir dans une forteresse ruinée, ancienne résidence des rois du Cambodge, située à peu de distance de la rive gauche du fleuve, mais qu'il avait été battu et refoulé du côté de Tayninh par le mandarin de Thbong Khmom. De ce côté, il ne semblait donc pas que nous pussions avoir des inquiétudes sur nos communications à venir. 11 ne restait qu'à nous préoccuper de l'organisation de notre navigation future, et nous dûmes y employer quatre ou cinq journées. Les huit barques mises à notre disposition nécessitaient une installation toute particulière pour être mises en état de remonter les forts courants du fleuve. C'étaient de simples troncs d'arbres creusés,

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