‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 178 sur 197 · I. Voy. uni.- '2, p. G · texte numérisé non relu

I. Voy. uni.- '2, p. G

LETTRES DU PERE LEGU1LCHEH 627 une grande foule effarée qui s'enfuyait dans toutes les directions.

Nos convives étaient accourus au bruit, plus effrayés que nous, et nous suppliant de rappeler nos hommes, qui risquaient en poursuivant la populace de tomber dans quelque guet-apens. Mais ceux-ci étaient tellement exaspérés contre des gens qui se plaisaient ii les mettre sur les dents du matin au soir, qu'ils ne voulurent rien entendre. Ils ne revinrent au logis qu'après avoir fait entièrement vider la rue, et la terreur qu'ils inspirèrent fut telle que toutes les maisons furent fermées et que, pendant le reste de la soirée et de la nuit, nous aurions pu nous croire dans un désert, au silence qui régnait autour de nous.

Nous ne trouvions donc pas auprès des autorités de Siu-tchéou fou la cor dialité et l'empressement que nous avions rencontrés dans le Yun-nan ; la population nous témoignait une curiosité plus importune et moins sympathique; et ces dispositions nouvelles devaient s'accentuer de plus en plus, à mesure que nous nous approcherions des côtes.

Je louai à Siu-tchéou fou, pour effectuer notre retour, deux jonques: Tune destinée à l'escorte, l'autre aux officiers. Elles ne devaient nous conduire que jusqu'à Tehong-kin fou, centre commercial du Sé-tchouen. Le 8 mai, le cercueil de M. de Lagrée arriva à Siu-tchéou fou et fut immédiatement placé dans Tune de nos jonques. Le lendemain, nous fîmes nos adieux aux digues missionnaires de Siu-tchéou. Le P. Leguilcher, qui depuis plus de deux mois partageait nos fatigues et nos dangers, fut le dernier à se séparer de la Commission. Mous nous dîmes adieu, — peut-être au revoir, — les yeux pleins de larmes.

Ces adieux n'ont pas été heureusement mes dernières relations avec le !\ Leguilcher, et je conserve l'espoir de rencontrer encore un jour ce bon prêtre auquel nous avions donné en riant le titre d'aumônier de l'expédition du Mékong. Il m'a fait parvenir plusieurs fois de ses nouvelles depuis mon retour en France.

Le lecteur sera sans doute bien aise de retrouver ici quelques fragments de ses lettres, témoignages de la bonne impression qu'avait laissée sur sou passage la Commission française. On y lira quelques détails intéressants sur la situation politique du Yun-nan, qui compléteront mon récit de cette partie du voyage :

« ... Je suis resté longtemps à Long-ki après votre départ, mon cher commandant, mais le calme plat ne peut me convenir. Je n ai retrouvé mon ancienne vigueur qu'après avoir repris mon ancienne manière de vivre, En roule donc, traversant les tonvnts à grand péril, gravissant les pentes les plus escarpées, descendant les ravins à pic, suivant par Co-kouy des che-

mi us peut-être encore plus détestables que ceux que nous avons parcourus ensemble et dont vous avez dû à coup sùr conserver un bien mauvais souvenir. J'ai vu une formidable inondation emporter le pool suspendu 1 et un grand nombre de maisons de Lao-oua tan. Mon cheval, en traversant un ravin à la nage, a été enlevé par l'eau et a fait une chute épouvantable dans un précipice. Bref, si je n'ai pas laissé de sang aux buissons de la route, j'ai arrosé toutes mes-étapes d'une abondante sueur*

« Me voilà de retour dans mon cher Si-tao*, bien fatigué, il est vrai, mais, Dieu merci, plein de vie et de courage* La conclusion qu i! convient de tirer de celte pérégrination nouvelle vous fera plaisir, sans aucun doute.

h Vous vous rappelez, n'est-ce pas, les avis timorés de certaines personnes et les craintes que Ton avait essajé de m 'inspirer*

« Vous payerez cher, m'avait-on dit, en vous en revenant seul, la marche l< triomphale que vous avez faite avec la mission française au travers des « prétoires des mandarins chinois. »

« Eh bien, ces prévisions ont été heureusement trompées : partout j'ai été reconnu comme l'interprète de l'expédition, et je n'ai reçu, tant de la part des grands que de ta part du peuple, que des témoignages de bienveillance et de sympathie.

t< Vous vous souvenez, cher monsieur Garnier, que telle était mon espérance. Vous serez heureux de savoir qu'elle s'est réalisée. Je vais vous en raconter un exemple : Vous n'avez pas oublié le village de Kiang-ti3. Lors de mon retour en ce point, la crue des eaux avait brisé la chaîne du bac et entraîné le bateau en dérive; le fleuve était devenu un véritable torrent. Un batelier courageux mais avare rançonnait les voyageurs. De son côté, le tsong-yéK le mettait à l'amende. Leur querelle se prolongeait indéfiniment et menaçait d'interrompre le passage. Plus de cent personnes attendaient en maugréant au pied de cette côte escarpée que nous avons gravie ensemble en enfonçant dans la boue jusqu'à la ceinture. Le batelier refusait de les passer, prétextant les ordres du mandarin. « Passe-moi tout seul, lui « dis-je, et j'irai au tribunal arranger cette affaire. » Ce fut vite fait : ma carte et deux chapons furent d'une éloquence décisive. Le mandarin, se souvenant que je vous avais accompagné, m'accorda avec une grâce parfaite tout ce que je lui demandai, et tous les marchands, qui purent enfin passer le fleuve, vinrent me remercier avec effusion.... »

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