TCHONG-KIN FOU
sont chargés de défendre, et tournent sans cesse le dos à 1 ennemi. La liste des lettrés qui ont bravé la mort pour dire la vérité à leurs tyrans tient une longue place dans l'histoire de Chine : les héros guerriers en sont absents. Il ne pouvait en être autrement si Ton considère l'immense supériorité de celte nation sur toutes celles qui l'entouraient. L'orgueil quelle en a pris, la conviction qu'elle était la race par excellence, autour de laquelle toutes les autres étaient condamnées â graviter perpétuellement en vassales, ont endormi ces susceptibilités fécondes que des termes de comparaison éveillent et entretiennent ailleurs. Le sentiment du patriotisme ne peut naître que de la conscience du danger couru ; mais, les conquêtes mongoles et la conquête lartare n'ayant jamais sérieusement menacé l'autonomie du pays, les Chinois n'ont jamais eu, en réalité, à trembler pour leur indépendance. Delà un affaissement moral qui relègue au second plan les plus nobles instincts de l'àmc : le désintéressement, l'abnégation, le dévouement, laissent prédominer Tégoîsme et la cupidité, et aboutissent i\ une absence complète de qualités militaires
Nous étions partis le 9 mai de Siu-tchéou fou; le 13, nous débarquâmes à Tchong-kin fou. Cette ville, centre commercial du Sé-tchoucn, est biffa en amphithéâtre au confluent du Grand-Fleuve et de l'importante rivière qui vient de Pao-king.
Tchong-kin fou était la ville chinoise la plus considérable que nous eussions encore rencontrée. Quoiqu'elle eût déjà reçu la visite d'un certain nombre d'Européens, la curiosité de la foule était loin d*être satisfaite, et nous vîmes se renouveler les scènes qui avaient signalé notre passage dans tous les centres populeux de la Chine. Elles faillirent même prendre un caractère aussi dangereux qu'à Lin-ngan, où j'avais eu à subir — on se le rappelle peut-être — une quasi-lapidation *. Les barques que nous avions frétées à Siu-tchéou fou devaient nous quitter à Tchong-kin fou ; liï nous pouvions facilement trouver une grande jonque qui nous permettrait, sans nouveau transbordement, de descendre le lleuve jusqu'à llan-kéou, ville où commence la navigation à vapeur européenne. En attendant que cette jonque fût mise h notre disposition par l'intermédiaire des autorilés locales ou par les bons offices des missionnaires, nous nous installâmes dans une auberge de la ville. Avant de mettre pied à terre, je préposai trois Annamites h la garde du cercueil du commandant de Lagrée, qui se trouvait dans la plus petite de nos embarcations.
1, Ces considérations empruntent un intérêt particulier & Ja guerre actuelle I6B4), qui a eu pour point de départ la nouvelle occupaUon du Tong King par les troupes française*, î. Voy. p. 474 et 47o et la note.
631 VOYAGE DVEXPLORATI OP
A peine étions-nous depuis un quart d'heure rendus a 1 auberge, qu'on vint me prévenir qu'une rixe éclatait entre la population et les Annamites restés dans nos jonques. On avait lancé des pierres sur le cercueil. Nos hommes s'étaient saisis de l'un des agresseurs, l'avaient garrotté et mis h fond décale; mais une foule menaçante s'assemblait sur la berge et semblait vouloir délivrer le prisonnier. Accompagné de MM. Delaporte, do Carné et de deux hommes de l'escorte, je me rendis sur les lieux. Nous eûmes quelque peine à nous frayer un passage au milieu de la populace qui encombrait les rues étroites de la ville. Un océan de tètes ondulait sur la plage inclinée qui s'étend entre les murailles et les bords du fleuve. Des chmeurs confuses, des cris de menace s en échappaient; de temps en temps quelques pierres faisaient jaillir l'eau autour de nos jonques amarrées A distance de la rive et sur lesquelles nous aperçûmes nos Annamites, debout à l'avant, l'arme au pied et impassibles,
A notre arrivée, la foule ouvrit ses rangs et devint silencieuse. Nous allâmes droit aux jonques : je félicitai les Annamites de leur résolution et j'ordonnai de débarquer le prisonnier; je lui fis comprendre que le moindre cri d'appel, la moindre tentative d'évasion lui vaudrait une balle dans la tète, et nous reprimes avec lui le chemin de l'auberge. La foule frémissante, étonnée, de plus en plus silencieuse p nous laissa passer sans oser se refermer sur ces cinq étrangers qui bravaient sa colère avec tant d'audace. Elle nous suivit sans nous inquiéter jusqu'à la porte de notre demeure, qui se îa devant elle. J'envoyai prévenir les autorités locales de l'insulte qui d'être faite au cercueil d'un officier français; cette insulte tirait un caractère plus grave encore du culte particulier qui s'adresse en Chine à la mémoire des morts; j'étais prêt à remettre le coupable aux mains de ses juges naturels, si l'on m'assurait qu'il subirait plus tard le châtiment qu'il avait mérité. Le tchi-hien de la ville ne m'adressa qu'une réponse évasive : sa mauvaise volonté à l'égard des Européens était notoire, et il n'y avait pas grand'chose à attendre de lui. L'attroupement formé devant l'auberge prenait à chaque instant une physionomie plus menaçante. La circulation devenait impossible. On s'excitait mutuellement contre cette poignée d'étrangers qui avaient osé arrêter un citoyen de Tchong-kin. Les Chinois chrétiens, venus de la part des missionnaires nous offrir leurs services, me supplièrent de céder. 11 fallait en passer par là sous peine de rester captifs à notre tour. Je livrai donc mon prisonnier aux soldats du tchi-hien. Il est plus que probable qu'ils le laissèrent volontairement échapper au milieu de la foule. L'agitation se calma peu à peu.
Quand la nuit fut venue, nous nous rendîmes en chaises à porteurs
LA MISSION DK TCHONG-KIN ET SON ÉVÊQUE. 633 fermées k la mission catholique. Elle est située au sommet de l'un des mamelons sur les pentes desquels la ville étage en amphithéâtre ses maisons pressées et la ligne sinueuse de ses créneaux. Cette mission est un évèchè, détruit par la population un jour d'émeute, et reconstruit aux frais du gouvernement chinois, qui n;i rien épargné pour le rendre sur et commode. De hautes murailles l'isolent du reste de la ville, et Ton jouit, U l'inlérieur des vastes cours qui y distribuent l'air et la lumière, d'une sécurité et d'une tranquillité que nos émotions précédentes nous Grent vivement apprécier. Pendant que les chrétiens de Tchong-kin fou s'occupaient de nous procurer une grande jonque, pour remplacer celles qui nous avaient amenés et nous conduire jusqu'à Ilan-kéou, j'expédiai ù Shang-haï un rapport adressé au gouverneur de la Cochinchine, l'informant de la mort de II. de Lagrée, résumant les principaux incidents de notre voyage k Ta-ly et annonçant notre prochain retour, Mft Desflèches, provicairc apostolique du Sé-tcliouen oriental, était en ce moment en tournée épiseopale. Il arriva deux jours après et nous (il les honneurs de sa demeure avec une cordialité alïectucuse, dont nous conservons un reconnaissant souvenir. Grâce à son habileté et a son énergie, la mission de Tchong-kin était dans la situation la plus prospère. Les premières autorités de la' province accueillaient son chef avec estime et déférence, car M*r Desflèches savait tourner les préjugés au lieu de les attaquer de front. Ses appréciations sur les personnes et les choses en Chine témoignaient d'un esprit large et exempt de préjugés. L'influence que de tels hommes exercent autour d'eux est éminemment bienfnisanle cl contrihuc à ahaisser les barrières qui s'élèvent encore entre la Chine et l'Europe, On doit regreller, dans l'intérêt de la civilisation et de la religion elle-même, qu'ils ne soient pas plus nombreux Les missionnaires m'avaient montré à Siu-tchéou Ton un pamphlet chinois des plus injurieux contre les Européens: tous les actes de prosélytisme des chrétiens y étaient interprétés de la façon la plus odieuse, A chaque mission est ordinairement attaché un catéchiste, médecin indigène qui parcourt les campagnes endébitant des remèdes et en baptisant, quand l'occasion s'en présente, les enfants qu'il croit en danger de mort : d'après la croyance catholique, ce sont autant de petits êtres sauvés des limbes et envoyés au paradis, 11 n'est pas étonnant que cette pratique ait semblé funeste à la santé des enfants; aussi, aux yeux de l'auteur du pamphlet, les baptiseurs chrétiens ne sont-ils que des agents payés par les Européens pour recueillir la cervelle, les yeux el le cœur des enfants morts, substances dont on fabrique des médecines.
I, Voy. De Pari» au Ttbrt, p, 267.
VOYAGK I) 'liXPLO RATION ISN IN DO-CI « L au leur avait été lui-même témoin de ces préparations infernales, et il pouvait attester la grossièreté de mœurs et l'épouvantable dépravation des barbares de l'Occident. D'ailleurs, il avait vécu en concubinage avec ta reine d'Angleterre elle-même, qui, naturellement, avait été très flattée d'attirer l'attention d'un fils du Céleste Empire »
À côté tic ces inepties malpropres, bien faites pour déconsidérer le peuple qui les lit, M*r Desflèches nous montra un second pamphlet, écrit dans un sens absolument opposé, dont l'auteur combattait, avec beaucoup de bon sens et d'élévation, les préjugés aulieuropéens, faisait valoir les avantages de toute nature qui résulteraient de relations franchement amicales, et enfin reconnaissait la supériorité des étrangers dans presque tous les arts de l'industrie et de la guerre.
Quand le commerce européen, limité jusqu'ici, dans ses relations avec les Chinois, aux provinces de la côte, se sera ouvert un accès direct aux provinces intérieures, les bénéfices qu'en retireront les Chinois eux-mêmes seront le meilleur argument en faveur de la thèse soutenue dans le pamphlet de Tchong-kin fou. Nous avons vu que cette ville était le centre commercial de la province du Sé-tchouen. Sa population, qui s élève environ à 300000 âmes, et sa richesse, qui est proverbiale, sont appelées à décupler lorsque les obstacles physiques et politiques qui s'opposent encore à la prolongation de la navigation a vapeur sur le fleuve Bleu auront disparu. En aval de Tchong-kin fou, le fleuve offre en effet des rapides et des gorges qui compromettent, sans cependant le rendre impossible, Ta venir des communications rapides qu'il faudrait établir entre la côte et les frontières mêmes du Tibet, par cette magnifique artère fluviale.
Mgr Desflèches était, comme je l'ai déjà dit, en tournée pastorale et n'arriva'à Tchong-kin fou que le 17 mai. Il voulut bien se charger de rembourser la somme que Mâ ta-jen nous avait prêtée à Yun-nan et que je devais verser, à mon arrivée à Shang-haï, à la procure des Missions Étrangères.
Toutes les affaires laissées en souffrance par la Commission se trouvant ainsi définitivement réglées, nous partîmes le 18 mai pour Han-kéou. Le lendemain, nous passâmes la nuit à Fou-tchéou, ville considérable située à l'embouchure du Rian kiang, rivière qui vient de Kouei-yang, capitale du Koui-tchéou.
Le 20 et le 21 mai, nous nous arrêtâmes à Tchoung-tchéou et à Ouan hien. Ce fut à Tchoung-tchéou, ville importante située sur la rive gauche du