Vû)\ p. GH, note
?. p. 525 et 561 .
Thomas Kùt interprète ctiitiu» qV la Coinmissktu. — Dessin de E. ilayonl, d'après unn photographie.
locale, l'impression vraie des hommes et des choses. Les souvenirs les plus fidèles se dénaturent facilement lorsque, revenu dans la patrie, on est obligé de lutter, en quelque sorte, contre tout ce qui nous entoure, pour juger sainement et sans préjugés de pays aussi différents du nôtre. Les impressions d'un étranger permettent seules de rétablir conl radie loi renient l'équilibre et d'apprécier avec impartialité ce que Ton a vu» Je proposai donc à Thomas Rô — c'était le nom de mon interlocuteur — de remmener avec moi jusqu'à Saïgon; je ne doutais pas que le gouverneur de la Gochînchine ne consentît â me l'adjoindre pour m'aider dans la rédaction de la relation du voyage *, Thomas accepta avec enthousiasme et me demanda quelques jours pour mettre ses affaires en ordre; je pouvais continuer ma route sans lui : il s'arrangerait de façon à me devancer à Han-kéoti.
Peu après notre départ de Tchoung-lehéou, nous rencontrâmes, remontant le fleuve dans une petite barque, quatre prêtres des Missions Étrangères, desjinés au Sé-tchoueû et à Kong-tchéou. Ces jeunes apôtres, tout frais émoulus de SainUSulpice, avaient déjà revéiu le costume chinois. Ils étaient confiés à un catéchiste indigène chargé de répondre partout pour eut et de suppléer à leur ignorance de la langue et des usages. Les chrétiens chinois remplissent avec dévouement, et A leurs frais, l'office, autrefois fort dangereux, d'escorter les prêtres européens h L'intérieur. Nous serrâmes la main de nos compatriotes et leur souhaitâmes bonne chance. Le soir du même jour, nous croisâmes, à Ouan bien, la grande et confortable jonque des missionnaires anglicans, qui se rendaient, nous dit-on, h Tchen-toti, capitale du Sé-tchoucn. Ces messieurs» pour toute prédication, se contentaient de vendre à des prix extrêmement modiques des bibles chinoises sur tous les points de leur route. Je serais fort étonné que les bibles ainsi distribuées eussent fait un seul chrétien; les missionnaires protestants comptent trop sur la grâce d'en haut pour éclairer l'intelligence de leurs lecteurs. Mais ils savent aussi qu'il n'est pas de peuple plus amoureux de lecture que le peuple chinois, et que c'est surtout à ce point de vue que les Écritures saintes d'Occident excitent à la fois sa curiosité et son intérêt. En tout cas, ce mode de prosélytisme est moins fatigant et entraîne, pour la diplomatie européenne, moins de complications que celui auquel se livrent les prêtres catholiques.
La passion de lecture dont je viens de parler explique l'influence qu'exerce en Chine le corps des lettrés; mais cette institution, investie de toutes les fonctions politiques et administratives, et qui se recrute par la
1. Ce lettré traduisit en effet en petit latin le traité de métallurgie qui figure dans le second volume de la Publication officielle, et dont la traduction française appartient à Francis Garnier.
L'ÉCRITURE ET LA SCIENCE CHINOISES. 639 voie des concours, csl loin de répondre aujourd'hui à l'idée que l'on pouvait s'en faire autrefois. Gardien trop respectueux d'une tradition routinière, jaloux à l'excès de toute innovation, ce corps a puissamment contribué à l'isolement funeste dans lequel se sont étiolées toutes les forces vives du pays. Les principes les plus justes se vicient dans l'application quand ils ne sonl jamais contestés et qu'aucun fait imprévu ne vient en provoquer la discussion. Le retour constant vers le passé éteint l'émulation en faisant considérer tout progrès comme chimérique. Aucune idée nouvelle, aucun perfectionnement ne pouvaient sortir de l'étude unique et toujours répétée des livres classiques et des traditions des anciens. De ce fond, riche sans doute, mais aujourd'hui épuisé, est issue une civilisation immobilisée depuis longtemps. Apres avoir d'abord rejeté par dédain tout ce qui venait du dehors, les lettrés repoussent aujourd'hui par crainte l'introduction des idées et des connaissances européennes; ils sentent instinctivement que cette orgueilleuse supériorité qu'ils affectent h l'égard des masses, que ce prestige consacré par tant de siècles, s évanouiraient bientôt si on les examinait au flambeau de la science moderne, et, effrayés de la métamorphose qu'ils devraient subir pour conserver leur situation menacée, ils préfèrent en retarder l'heure par tous les artifices imaginables.
Rien de plus absorbant et de plus factice à la fois que le travail auquel se résigne un Chinois pour atteindre à ces hautes positions que confère, en Chine, le titre de han-lin ou de docteur. Après de longues années d'étude, qu'a-t-il appris? l'histoire, la médecine, les sciences? — Nullement, et cela lui importe peu : il commence à savoir lire, il va avoir entre les mains la clef de tous les trésors; mais à peine la possède-t-il qu'il meurt à la lAche, avec le renom d'une érudition aussi profonde qu'inutile.
L'écriture figurative des Chinois est donc une des causes les plus puissantes de l'avortement de leur civilisation. Ce mode hiéroglyphique de rendre la pensée, en apparence plus naturel que la savante décomposition des sons qui nous permet de représenter à l'aide d'une Irentaine de signes toutes les émissions de voix, les a entraînés à inventer un système d'une complication inouïe, ou leur ingéniosité parait se complaire, mais dont l'étude devient chaque jour plus pénible. Les idées que l'on peut faire dériver du sens propre d'un caractère figuratif sont toujours assez restreintes, et les nuances abstraites qu'il est possible d'en déduire exigent l'emploi de conventions additionnelles longues à établir, et d'une interprétation toujours difficile et confuse. De quels langes, en effet, ne se trouve pas entourée une pensée qui, avant de pouvoir se manifester complètement, doit classer et retenir plus de trente mille signes différents! qui, pour arriver a lire avec