KOUI-TCHÉOU FOU
Quand les Chiaoist mieux éclaires sur le compte des nations de l'Occident, auront conscience de la force et de la supériorité de ces dernières; lorsque des relations, devenues plus fréquentes, leur apprendront à la fois tout ce qu'ils peuvent avoir à redouter de l'Europe et quels immenses profits ils peuvent en attendre, ils renaîtront au sentiment de leur individualité comme nation. Leur intelligence et leur sens pratique leur montreront bientôt la nécessité de resserrer les liens qui unissaient jadis les « cent familles » entre elles, autant pour soutenir une lutte commerciale et industrielle profitable à tous, que pour résister aux attentats de la force, et conserver le droit de subsister comme race indépendante. Les immenses ressources de leur vaste Km pire sout aujourd'hui gaspillées sans but et sans résultat par des fonctionnaires sans conscience et sans scrupules; sagement administrées, elles seraient suffisantes pour replacer immédiatement la Chine au niveau des plus puissantes nations européennes. Avec l'esprit d'initiative et d'entreprise dont sa population est douée, ce pays n'a besoin que d'administrateurs habiles et surtout intègres pour que ses plaies se cicatrisent d'ellesmêmes. U a déjà fait appel à l'élément européen pour combattre la lèpre de la concussion qui le ronge, et ce premier essai a été couronné de succès. C'est dans cette voie qu'il doit persévérer, avec le concours de l'Europe, pour rétablir la stabilité et la paix dans ses provinces* A l'école des Européens se formeront bien vite des Chinois qui, rompant avec les traditions du passé, sentiront que le meilleur remède aux malaises d'une population surabondante et aux brusques changements d'équilibre économique se traduisant à l'intérieur par d'effrayantes oscillations humaines, est d'ouvrir toutes grandes les portes de l'Empire à l'industrie et au commerce étrangers ; ils comprend ront aussi qu'il faut favoriser les émigrations destinées à rapporter plus tard au foyer natal tout un contingent d'idées nouvelles et d'arts féconds I,
Mais il est temps de terminer cette digression pour reprendre le récit d'un voyage qui touche d ailleurs k sa fin.
À partir d'Ouan bien, le fleuve se rétrécit entre deux murailles de roches. Un vent violent contraria notre marche; nous arrivâmes à Koui-tchéou fou le 22, à neuf heures du soir. Cette ville, bâtie sur un étroit plateau à une hauteur de 30 à 40 mètres au-dessus du fleuve, est entourée par de hautes montagnes ; ses environs sont, dit-on, riches eu gisements métallurgiques. Une douane y fonctionne ; elle prélevait, en 1868, 0 pour 100 de la valeur des marchandises importées dans le Sé-tchouen et un peu moins pour les
I. Voy< De Paris au Tibet, p, 3GJi à Hiï, et surtout U note <ïe la page 381. — Ce passage est encore au nombre de ceux fjue ihmh ^igualou* volontiers à l'attention îles hommes politique» et des économistes; la guerre entreprise en 1884 lui prête d'ailleurs un intérêt tout particulier.
HÀN-KÉOU.
largeur du lleuve» qui atteint près de 2 kilomètres, nous permettait d'ailleurs d'utiliser le vent, même contraire. Ce fut donc en louvoyant que nous atteignîmes Cha-ché, ville commerçante, voisiue de King-lchéou, située à l'entrée d'un canal qui relie tous les petits lacs disséminés entre elle et Ilan-kéou. Ce canal fournit une route beaucoup plus courte que celle du fleuve pour communiquer avec celte dernière ville. Les très grandes jonques, comme était la nôtre continuent seules à descendre le Ta kiaug1, devenu presque désert et dont les sinuosités triplent le trajet,
À partir de King-tchéou, en eifet, le courant s'infléchit vers le sud en décrivant une série de courbes qui allongent la roule à tel point, que presque tous les bateaux ont renoncé à se servir du fleuve comme moyen de communication, Le canal de Cha-clié relie directement King-tchéou à Han-kéou, a travers une région seinér dïlangs el de lacs. Malheureusement, comme je
\inis de le dire, notre jonq îtait d'un trop forl tonnage pour su h re celle
route étroite et peu profonde, et nous dûmes nous résigner à parcourir une fois de plus les interminables replis du Grand-Fleuve, redevenu presque désert. Le vent contraria notre marche et augmenta encore la durée de notre voyage. A Ou-ché, ville commerçante située sur la rive gauche, un peu en aval de King-tchéou, nous mîmes pendant quelques instants pied a terre; mais nous reçûmes un tel accueil de la population T qu'il nous fallut regagner à la hâte notre jouque, sous peine d'être écharpés. Nous avions grande hâte de revoir des villes plus civilisées, de lier des relations plus amicales, et nous ne permettions pins à nos bateliers de s'arrêter la nuit. Le 2 juin, à minuit, nous passâmes devant 1 embouchure du lac Tong-ting1; le Heure avait repris quelque animation. Le surlendemain, à neuf heures du soir, nous nous glissions au milieu de la forêt de jonques qui dressent leurs mats innombrables devant Han-yang fou, ville bfttie au confluent du tlan et du Yang-tsét vis-â-\is de Ilan-kéou. De là on apercevait la haute mature de quelques clippers américains venus pour charger du thé. La lune se couchait; l'obscurité devenait trop profonde pour qu'il fut possible île continuer à avancer au milieu de tant de navires. Il fallut mouiller, Celte nuit me parut un siècle!
Au point du jour, nous appareillâmes. Je ne lardai pas à reconnaître les concessions européennes : mes yeux ne pouvaient se détacher des maisons, des navires qui défilaient devant moi; j'aurais volontiers étendu la main pour les toucher, afin de m assurer que ce n'était pas un mirage. A huit heures du matin, nous accostâmes devant le consulat de France, où nous trouvâmes