LE SE CONG
Dès les premiers pourparlers, ce gouverneur, qui était laotien, se montra il une froideur et d'une défiance qui nous firent mal augurer de nos relations futures avec les autorités siamoises. Nous devions congédier à Stiiiig Treng nos barques et nos équipages cambodgiens, qui ne pouvaient s'éloigner davantage de leur point de départ, réunir d'autres moyens de
Vue du Se Coag ou rivière «l'Allopeu |>ns d*1 s m < .mthn m. — \h-<An <l> M. Drtap'H'to,
d'après nature.
transport, compléter la reconnaissance hydrographique de la partie du fleuve parcourue jusque-là. Tout cela demandait du temps et le concours des habitants du pays, Il importait donc de rompre la réserve qui, dès le début du voyage, menaçait de s opposer a rétablissement d'une bonne entente si nécessaire à la réussite, sans cependant se départir de la dignité commandée par le prestige du pavillon et les intérêts que nous voulions MTvir, Après ftvoir fait une première visite au gouverneur, eu vue d'obtenir
un abri et des vivres pour l'expédition^M. de Lagrée, ne voyant pas se réaliser les promesses faites, me renvoya au Mttong (c'est, au Laos, le nom de la résidence des gouverneurs de province et le titre des gouverneurs eux-mêmes), pour renouveler nos demandes et manifester tout son mécontentement, 11 y avait plus de timidité et de crainte que de mauvais vouloir dans la conduitedu pauvre fonctionnaire. Apres quelques pourparlers, il finit par avouer franchement que le pays était très indisposé contre les Français, parce que la récente visite d'un négociant de cette nation, le sieur Lef, avait donné la plus mauvaise opinion de leur manière de faire; que, par cette raison, il serait difficile de se procurer des vivres et des moyens de transport, tant cet étranger avait usé de violence et de mauvaise foi dans les relations qu'il avait tenté de nouer avec les indigènes; enfin, que nos armes et notre nombre, relativement considérable, n'étaient point faits pour rassurer des populations naturellement douces et craintives. Le eommandaut de Lagrée promit d'examiner ces plaintes, assura que la conduite des hommes de l'expédition serait de nature à dissiper toutes les préventions des Laotiens, obtint à son tour l'assurance du gouverneur que celui-ci ne se croyait en aucune façon le droit d'entraver la marche de la mission française, et, cette assurance reçue, exhiba les passeports de Siani. Il fit sentir en même temps que, si l'on continuait a opposer à ses justes demandes la même inertie, le même manque d'empressement, il s'établirait lui-même à Stuug Treng sans le consentement de qui que ce fut et en référerait au gouverneur de la Cochinchine française.
Ce mélange de douceur et de fermeté, qui était le fond du caractère de M. de Lagrée, et à Faide duquel il est parvenu dans la suite à vaincre tant de difficultés, réussit parfaitement. Le gouverneur vint peu après lui rendre sa visite en personne et s'excuser de sa conduite en alléguant son ignorance des usages. Ses cadeaux, qui avaient été d'abord refusés par le commandant de Lagrée, furent acceptés, et il reçut i son tour en échange quelques objets français. On se mit immédiatement à nous coustruire une case, et nous nous installâmes, en attendant, dans le sala, sorte de maison commune que Ton trouve dans tous les villages laotiens, où, le jour, on délibère sur les affaires publiques, et où, la nuit, se tiennent quelques gardiens qui annoncent les veilles et protègent les habitants contre les déprédations des tigres et des autres rôdeurs nocturnes.
Nous pouvions dès ce moment renvoyer no* barques et nos rameurs cambodgiens, ces dernier* au nombre de cinquante, tous fort impatients de retourner chez eux, l'époque du repiquage des riz étant arrivée et réclamant tous leurs soins. Quoique )e roi <ju Cambodge eut donne l'ordre de
nous conduire à Stung Treng sans aucune rémunération, en prélevant ce voyage sur les corvées qui lui étaient dues à titre d'impôt par les villages frontières. M* de Lagrée ne voulut pas avoir déplacé pour rien ces pauvres gens et fit remettre à chacun d'eux quatre ligatures (environ quatre francs de notre monnaie) et le riz nécessaire pour rejoindre leurs villages. Celte générosité avait également pour but de rassurer les Laotiens, en présence de * qui elle était faite, sur le payement de leurs services à venir. En même temps, M. de Lagrée retint une petite pirogue et les deux bateliers cambodgiens les plus hardis et réputés connaître le mieux le fleuve, et les décida à prix d'argent à me reconduire à Sombor, en suivant la rive droite ou telle autre route que je leur indiquerais. Comme je lai déjà dit plus haut, la nature même de notre navigation jusqu'à Stung Treng avait rendu impossible toute reconnaissance hydrographique sérieuse, et F objet de cette seconde excursion faite avec le courant en pleine eau était surtout d'essayer de constater l'existence d'un chenal navigable au milieu de ce dédale d'iles, de roches et de rapides*
Je m'embarquai donc, moi quatrième, dans la frêle pirogue ; outre les deux Cambodgiens, j'emmenais un matelot français nommé Renaud, à qui un long séjour au Cambodge avait donné une certaine connaissance de la langue, et qui devait me servir à la fois de sondeur et d'interprète. Nous partîmes de Stung Treng le 24 juillet, à midi et demi. La légère barque, emportée parle courant, étftit gouvernée avec une merveilleuse adresse par les deux rameurs, armés chacun d'une courte pagaye et accroupis aux extrémités. Renaud et moi étions assis au centre, lui sondant de temps à autre, moi releTftllt rapidement avec ma boussole la route suivie, et notant au crayon les différentes particularités qu'offrait le fleuve* Nous eûmes bientôt gagné la rive droite, et nous entrâmes dans le bras étroit et sinueux que le groupe d iles de Salanh dessine le long de cette rive. À la tombée de la nuit, nous étions déjà arrivés, grâce à la vitesse de Feau, à la tête de la zone des rapides; je fis faire halte et nous cherchâmes sur la berge le gîte pour la nuit que ne pouvait nous offrir l'étroite embarcation. Nous nous trouvions sur un territoire cambodgien dépendant de la grande province de Compong Soai, et au centre d une exploitation forestière» Tout autour de nous gisaient d'énormes arbres abattus, dans le flanc desquels on avait commencé a creuser des pirogues; de forts coins en bois, enfoncés de distance en distance, maintenaient entrouverte la plaie béante pratiquée a coups de hache dans le cœur de l'arbre, et allaient servir k l'élargir démesurément. Les bûcherons avaient déjà abandonné leur travail; mais nous découvrîmes les restes d'un feu allumé autour duquel nous amoncelâmes de
nouveaux combustibles pour la nuit. Non loin de là s'élevait une petite case perchée sur quatre hauts piquets à plus de 3 mètres au-dessus du sol, et à laquelle conduisait une grossière échelle. Cette espèce d'observatoire ou de mirador, que Ton rencontre dans toutes les parties de forêts exploitées, et qui sert d'abri et de lieu de veille contre les bêtes féroces, fut transformé en dortoir. Bercé par les oscillations que le vent imprimait à notre domicile, et par le concert des mille bruits dont résonnait l'atmosphère, je m'endormis bien vite, en compagnie de Renaud et de l'un de mes bateliers ; l'autre s'était allongé dans la petite pirogue, qu'il remplissait tout entière, pour veiller pendant la nuit à la sécurité de notre unique véhicule.
A six heures du matin, nous nous remîmes en route. Le bras étroit que nous avions suivi la veille s'élargissait brusquement jusqu'à atteindre 1 kilomètre et demi de large ; le courant s'accélérait en même temps. La profondeur du fleuve, que j'avais trouvée supérieure à 30 mètres au départ de Stung Treng, n'était ici que de 15 mètres. Sur notre gauche était la grande lie de Prea, qui masquait l'autre rive. Nous n'aperçûmes celle-ci qu'après avoir dépassé la pointe sud de l'île, et j'estime qu'en ce point la largeur du bras unique que forme le Cambodge atteint 5 kilomètres \ puis le fleuve se couvrit de nouveau d'Iles de toutes dimensions, et le bruit lointain du rapide de Preatapang arriva à nos oreilles. La rive droite s'infléchissait légèrement vers l'ouest, et, dans ce léger renflement, venaient se placer une série d'Iles longues, effilées comme des navires, et dont les formes aiguës divisaient sans effort le courant devenu de plus en plus rapide. Mes bateliers voulurent à ce moment prendre le large et essayer de traverser le fleuve pour rejoindre la rive gauche ; mais je m'opposai à leur dessein et je leur manifestai mon intention de suivre de très près la rive droite, qui me paraissait, d'après la configuration générale du fleuve, devoir offrir en cet endroit la profondeur maximum. Ce projet fut accueilli par les dénégations les plus énergiques. « 11 y avait, dirent-ils, folie à tenter ce passage ; l'eau bouillonnait, le courant était de foudre, la barque y serait infailliblement submergée. » Je leur objectai qu'ils s'étaient engagés à me conduire au passage même de Preatapang, que c'était dans ce but précis qu'ils avaient reçu une rémunération exceptionnelle, qu'à ce moment ils n'avaient point considéré la chose comme impossible et que je pouvais juger moi-même qu'elle ne Tétait pas avec une barque aussi légère et aussi facilement manœuvrable. Enfin je leur promis de doubler le prix convenu. Après s'être consultés un instant, ils m'assurèrent qu'ils me feraient voir Preatapang, mais ils conti-
I. Largeur égale sinon supérieure à celle des grands fleuves d'Amérique.
HIILEVÉ DES HA PI DES DK PREATAPANG, 79 nuèrent à s'éloigner de la côte. Je m'aperçus bientôt que leur intention était de laisser le rapide et Hle même de ce nom sur notre droite. Résolu à ne pas échouer cette fois daqs la reconnaissance de ce fameux passage, j'ordonnai h Renaud de faire mine de s'emparer de la pagaye de l'arrière, en môme temps que je signifiai de nouveau aux baie-
Une vue sur les rapides. — Dessin de A. Uerst. d'après un croquii de M. Uelaporte.
liers, la main sur mon revolver, de suivre la route que j'indiquai. Ils obéirent» Un instant après nous nous engagions entre la rive droite, et la série des ttea longues et étroites dont j'ai parle. Là, le courant atteignait une vitesse irrésistible de six à sept milles a l'heure, et il était trop tard pour urner en arrière. Si je n'avais été préoccupé de l'examen de la partie du fleuve que j'avais sous les yeux, l'air de comique angoisse de mes deux rameurs m'eûl fail rire. Je voyais du reste, à leur contenance, que s'il y avait danger ix franchir ce terrible passage, il u'y avait pas mort certaine,
et je m'aperçus avec plaisir qu'ils prenaient toutes leurs dispositions pour manœuvrer la pirogue avec énergie et promptitude. La menace de nous emparer des pagayes avait fait son effet; ils préféraient se confier à leur habileté et à leur connaissance des lieux pour se sauver eux-mêmes que de remettre leurs destinées à l'audace ignorante d'un Européen.
Je vis alors ce qui formait le rapide. Après avoir longtemps couru presque exactement nord et sud, la rive droite du fleuve s'infléchit brusquement à Test et vient présenter à l'eau une barrière perpendiculaire. En amont, sur l'autre rive, une pointe avancée renvoie dans ce coude toutes les eaux du fleuve qui la frappent et s'y réfléchissent, de sorte que la masse entière des eaux du Cambodge vient s'engouffrer avec la rapidité et le bruit du tonnerre dans les quatre ou cinq canaux que forment les lies à base de grès qui se profilent le long de la rive droite, irritées de la barrière soudaine qu'elles rencontrent, les ondes boueuses attaquent la berge avec furie, l'escaladent, bondissent dans la forêt, écument autour de chaque arbre, de chaque roche et ne laissent debout dans leur course furieuse que les plus grands arbres et les plus lourdes masses de pierre. Les débris s'amoncellent sur leur passage, la berge est nivelée, et, s'élevant au milieu d'une vaste mer d'une éclatante blancheur, pleine de tourbillons et d'épaves, quelques géants des bois, quelques roches noirâtres résistent encore, pendant que de hautes colonnes d'écumes rejaillissent et retombent incessamment sur leurs cimes.
C'était là que nous arrivions avec la rapidité de la flèche. 11 était de la plus haute importance de nê pas être entraînés par les eaux dans la forêt, où nous aurions été brisés en mille pièces, et de contourner la pointe en suivant la partie la plus profonde du chenal. Nous y réussîmes en partie. Ce ne fut d'ailleurs pour moi qu'une vision, qu'un éclair. Le bruit était étourdissant, le spectacle fascinait le regard. Ces masses d'eau, tordues dans tous les sens, courant avec une vitesse que je ne puis estimer à moins de 10 ou 11 milles à l'heure, et entraînant au milieu des roches et des arbres notre légère barque perdue et tournoyante sur leur écume, auraient donné le vertige à l'œil le moins impressionnable. Renaud eut le sang-froid et l'adresse de jeter, à mon signal, un coup de sonde qui accusa 10 mètres; ce fut tout. Un instant après, nous frôlions un tronc d'arbre le long duquel, l'eau s'élevait à plusieurs mètres de hauteur. Mes bateliers, courbés sur leurs pagayes, pâles de frayeur, mais conservant un coup d'œil prompt et juste, réussirent à ne point s'y briser. Peu à peu la vitesse vertigineuse du courant diminua : nous entrâmes en eau plus calme; la rive se dessina de nouveau ; mes bateliers essuyèrent la sueur qui ruisselait de leurs fronts. Nous accostâmes pour
RELEVE DES UAIMDES DE PREATAPANG.
les laisser se remettre de leur émotion et des violents efforts qu'ils avaient du faire. Je remontai à pied le long de la berge pour essayer de prendre quelques relèvements et compléter la trop sommaire notion que je venais d'avoir de cette partie du fleuve : si la profondeur de l'eau paraissait suffisante pour laisser passer un navire, la force du courant enlevait tout espoir que ce passage put être jamais tenté, et le chenal, s'il existait, ne devait plus être cherché de ce côté du fleuve, mais plus probablement au milieu des iles qui occupent la partie centrale de son lit.
En continuant la descente du Mékong le long de la rive droite, je trouvai encore quelques passages assez rapides, mais aucun qui présentât le moindre danger. Le même jour, a deux heures et demie, j'arrivais à Sombor, ayant parcouru en douze heures, grâce à la rapidité du courant, la distance que nous venions de mettre six jours à franchir en remontant le fleuve! Je trouvai à Sombor une barque cambodgienne, chargée des caisses que nous avions dû laissera Cratieh, faute de moyens de transport suffisants, et qui allait rejoindre l'expédition à Stung Treng; j abandonnai ma petite pirogue, trop incommode pour un long trajet; je récompensai généreusement mes deux pilotes, et, après avoir pris définitivement congé d'eux et du gouverneur de Sombor, chez qui je passai une nuit, je me remis en roule avec cette barque retardataire. Ce fut avec la plus vive satisfaction que je m'aperçus, pendant le trajet, qu'elle contenait des caisses de biscuits : j'étais parti sans provisions, et je n'avais pu acheter a Sombor des vivres en quantité suffisante. Ce biscuit et un peu d'eau-de-vie me permirent de ne point recourir absolument aux boulettes de riz des bateliers. Le 30 juillet, j'étais de retour, sans autre accident, à Stung Treng K Tout s'y passait le plus tranquillement du monde. Le commandant de Lagrée en était parti la veille, pour faire une excursion dans le Se Cong. Le logement de l'expédition .était complètement achevé ; plaisamment situé à l'embouchure d'un petit arroyo, sur la berge même de la rivière, il lait séparé des maisons du village que par le sentier qui en forme la rue principale, La population s était bien vite accoutumée à la petite expédition; les approvisionnements et les achats de toute nature se faisaient avec la plus grande facilité. Les environs offraient de charmantes promenades et promettaient de fructueuses parties de chasse ; on y rencontrait même comme une réminiscence desruinesd'Angcor, car à la pointe de la rivière et du grand fleuve, au milieu de la solitude d'un petit bois, étaient des restes fort remarquables de tours en briques de l'époque khmer. Les bases de ces tours sont
1. H est difficile de n»? pas admirer *-H épisode et de ne pas être au*?ï louché rie l'héroïsme dé Tailleur que de la Moplkîl^ et d^ la mod^lip d> son r^rif,
fi
divisées en deux compartiments, dont chacun forme un petit sanctuaire rectangulaire. En dedans de l'enceinte qui enclôt ces tours, on voit des débris d'édicules, comme dans les monuments du Cambodge. Les encadrements des portes sont en grès; mais si les briques employées paraissent d'une grande beauté et d'une grande perfection de cuisson et de forme, la pierre est plus grossière, plus mal jointe ; l'ornementation est d'un goût plus lourd.
11 semble résulter de la relation du voyage d'une mission hollandaise, celle de Gérard van Wusthof, qui en 1641 remonta le fleuve du Cambodge jusqu'à Vien Chang1, que ces ruines étaient autrefois le lieu d'une résidence royale, et que la domination cambodgienne, à Stung Treng, ne remonte pas à une époque bien éloignée. « Le 17 août, dit cette relation, nous passâmes la nuit à Baetrong (ce qui précède permet d'identifier cette localité avec Stung Treng), près d'une église en pierre, ruinée de vétusté, où les Louwen (Laotiens) faisaient des cérémonies et des sacrifices. Des cierges brûlaient dans cette église sur les autels de deux idoles. Il y a cinquante ans environ, les rois du Cambodge résidaient en cet endroit; mais, obligés de reculer devant les attaques incessantes des Louwen, ils abandonnèrent cette église à elle-même dans la solitude d'un bocage, et descendirent au lieu où ils résident actuellement. » D'après la même relation, il y avait encore, à l'époque du passage des Hollandais, des Cambodgiens établis jusque dans le haut de la vallée du Se Gong. Aujourd'hui il n'y en a plus un seul.
Le village même de Stung Treng peut contenir environ huit cents habitants, tous laotiens. La province dont il est le chef-lieu s'étend tout entière sur la rive gauche du Cambodge. Stung Treng est l'intermédiaire commercial entre Pnom Penh et Attopeu, centre assez considérable, situé dans le haut de la rivière, et le dernier point qui, à l'est, relève de Ban Kok. Attopeu est le centre d'une exploitation de poudre d'or autrefois importante, aujourd'hui presque nulle. De nombreuses tribus sauvages, dont quelques-unes, les Proons, sont réputées très cruelles, habitent les régions montagneuses qui circonscrivent la vallée du Se Gong, et surtout la zone comprise entre cet affluent du grand fleuve et la grande chaîne de Gochinchine.
Le commerce est entre les mains de quelques Chinois, la plupart origi-
I. Voyage lointain aux royaumes de Cambodge et Laouven par les Néerlandais et ce qui s'y est passé jusqu'en 1044 (Harlem, 1669), petite brochure en langue flamande qui a été traduite pour la première fois en français in extenso, surina demande, par M. Paul Vœlkel, directeur de l'Institut allemand de Paris. Le» extraits que j'en donne ici, de même que les citations françaises de 1'Kspagnol Ribadeneyra contenues dans des pages précédentes, sont absolument inédits.
{Note de V auteur.)
STUNG TRENG. 83
oaires du Fo-kien, arrivés là par la Cochinchine, Les produits qu'ils apportent sont : de la noix d arec, des étoffes de soie, des cotonnades, du sucre, du se!, divers articles de mercerie et de quincaillerie- Ils remportent à Pnom Penh de la cardamome, de 1 ortie de Chine, de la cire, de la laque, de H voire, des peau* et des cornes de cerf et de rhinocéros, des plumes de paon et quelques objets de vannerie et de boissellerie artistement fabriqués par les sauvages. Tous ces échanges se fonl en nature, et il faut une saison entière pour transformer de la sorte le chargement d'une barque. Ce n'est pas que la monnaie soit inconnue dans le pays : le tical siamois, qui est la
monnaie officielle, et la pia>tre mexicaine, y ont tours; mais ils ne s'y trouvent qu en quantité extrêmement faible. Comme monnaie divisionnaire, on se sert à Siung Treng de petites barres de fer aplaties, de forme losangique, de 3 centimètre* de largeur au milieu, sur moins de I centimètre d'épaisseur et sur 14 ou 15 centimètres de long. Elles pèsent environ 200 gramme-, et Ton en donne 10 pour un tical : cette monnaie singulière et incommode, qui attribue au fer une valeur huit ou neuf fois supérieure 4 celle qu'il a dans les pays civilisés, vient de La province cambodgienne de Tonlj lie pou. Pour une de c*s barres de fer, les habitants donnent ordinairement deu\ poules. L'n peu plus haut dans la vallée du Cambodge, à Ba>sac et a Ou bon, on se sert comme monnaie di-
8i VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINE.
visionnaire de petits saumons de cuivre de In grosseur du peti I doigt et d'une longueur de 6 à 7 centimètres, appelés lats. On en donne 2i pour un tical. Comme on peut le pressentir aisément, le commerce dont je viens de parler se fait dans des proportions extrêmement restreintes. Les Laotiens de cette zone ne sont guère plus producteurs que les Cambodgiens, et ce que j ai dit plus haut de ces derniers peul s'appliquer /'gaiement à leurs voisins de Stung Treng. Sans l'intervention de l'élément chinois, ces contrées éloignées mourraient bientôt ii toute relation extérieure. Malheureusement, le déplorable régime douanier auquel est soumis le Cambodge est un puissant obstacle aux efforts des laborieux émigrants que le Céleste- Empire fournit à toutes ces régions. Dés notre arrivée à Stung Treng, quelques-uns des Chinois qui y résidaient adressèrent à ce sujet de vives plaintes h M. de Lagrée : l'augmentation des droits de douane à Pnom Penh, pour
I. Monnaie de torde forme loMirtgiquc, «11 iMagt* ft Slung Treng. —3. Tical d'argent siamdà^t ses subdivisions, — 3. Lats de cuivre, unités à Butac et à Oubon . — V Chapelet do coquilles de Luiing i'rab&ng. — 5* Lingots d'argent, usités dan» le Laos birman.
toutes les marchandises venant du Laos, était devenue toile, dirent-ils, que cette route commerciale cependant si directe, et relativement si facile, se trouvait trop onéreuse et qu'il allait falloir y renoncer pour prendre celle de Ban Kok. Outre la dîme prélevée sur tous les produits, le fermier récemment installé par le roi exigeait encore des cadeaux en nature qui élevaient le total des droits perçus à vingt pour cent environ de la valeur des marchandises !
Si Ton se rappelle que le Cambodge couvre complètement au nord-ouest la frontière de nos possessions de Cochinchine et qu'il est le lieu de transit obligatoire de toutes tes marchandises ou produits qui, de la vallée du lleuve, se dirigent vers Saïgon, on comprendra quelle importance il y aurait pour cette dernière ville h faire disparaître de pareilles entraves commerciales. On a cru beaucoup faire en supprimant toute douane entre le Cambodge lui-même et notre colonie. C'est surtout entre le Cambodge et
CONSÉQUENCES DE L'ESCLAVAGE AL LAOS & la zone extérieure qu'il conviendrait de prendre une mesure analogue.
À côté de ce commerce, trop peu florissant on fait sur le Se Gong un autre genre d'échanges, moins avouable, mais plus actif et plus avantageai, qu'il appartiendrait a 1 influence française de faire disparaître. Je veu\ parler de la vente des esclaves. Pour un peu de laiton ou de poudre, pour quelques verroteries, les chefs des tribus sauvages de cette zone consentent à livrer des adolescents, souvent même des familles entières, que les Chinois vont vendre ensuite sur le marché, aujourd'hui français, de Pnom Penh. Quoique la condition de ces esclaves au milieu des Laotiens ou des Cambodgiens ne soit point comparable i ce qu'était jadis celle des nègres
Tries de smiïixôj a Stu a? Trene. — I
i (f aprt* i
I <f* M. DeUporte
dans les colonies européennes, qu'ils jouissent même souvent d'un bienêtre plus grand qu'a l étal de liberté, ce commerce n'eu a pas moins les plus déplorables conséquence* jK>'ir U race au détriment de laquelle il s*exerce : la guerre entre toutes les tribu- presque a l'état de permanence : des enlèvements à main année et d'indices violences de la part des marchands qu'attire chaque année ce trafic lucratif. Je fus témoin, quelques mois plus tard, de l'arrivée à Stung Trent: d ur» convoi d'esclaves, et je ne pus m 'empêcher d'être profondement emu de ce spectacle. Si les hommes paraissaient en général assez indifférents à leur sort, les femmes serraient convulsivement autour d'elles leurs enfants en bas âge, les cachaient dans leurs bras, et leurs regards trahissaient une angoisse poignante chaque fois qu'un curieux s'approchait pour les evimintr.
Un esclave qui a coûté à Attopeu 100 ou 150 francs en marchandises, se revend à Pnom Penh cinq cents francs environ.
Le 5 août, M. de Lagrée était de retour de son excursion. Il avait remonté la branche la plus occidentale du Se Cong qui, à très peu de distance de Stung Treng, se divise en trois hras principaux. L'un de ces bras vient du sud et traverse le pays habité par les sauvages Radé ; les deux autres sont parallèles et descendent du nord-est. M. de Lagrée s'était arrêté à Sieng Pang, chef-lieu d'une petite province laotienne, intermédiaire entre Stung Treng et Attopeu, et située à vingt lieues environ du premier de ces deux points. Il pensait que cette partie de la rivière pourrait être très facilement rendue navigable au moyen de quelques travaux. A la première bifurcation du Se Cong, il avait rencontré des ruines analogues à celles qui se trouvent à la pointe de Stung Treng.
Dès son retour, il demanda au gouverneur les barques et les hommes que les lettres de Ban Kok ordonnaient de nous fournir en échange d'une rémunération suffisante. Ces barques devaient nous conduire jusqu'aux cataractes de Khon ; là, un transbordement s'effectuerait, et des barques de la province suivante viendraient nous chercher. Ces cataractes de Khon étaient signalées comme le plus grand obstacle à la navigabilité du fleuve, et nous étions impatients d'en juger par nos propres yeux.
Pendant que le gouverneur expédiait des ordres aux différents villages pour réunir les moyens de transport qui nous étaient nécessaires, M. de Lagrée essayait d'attirer à lui les anciens du pays, pour obtenir d'eux des renseignements de tout genre sur la partie de la vallée du fleuve vers laquelle nous nous dirigions. 11 dressait aussi une espèce de carte qu'il appelait en riant la carte de l'avenir, et à laide de laquelle il réglait nos étapes, calculait la quantité de vivres qu'il était indispensable d'emporter avec soi, tâchait en un mot de pourvoir à toutes les éventualités, à tous les besoins, avec une sollicitude minutieuse et un sens pratique que l'on rencontre bien rarement à un degré aussi développé chez un chef d'expédition. 11 s'informait également avec soin de tout ce qui se rapportait à l'histoire, à l'administration, à la politique du pays. La curiosité, les petits cadeaux qu'il faisait à ses visiteurs attiraient au campement une affluence assez grande. A l'exemple du gouverneur, toutes les autorités subalternes du Muong s'y rendirent. Le chef des bonzes de l'endroit ne crut pas déroger à son caractère sacré et à la vénération attachée à sa robe jaune, en allant saluer à son tour le commandant français. Les indications vagues, les renseignements souvent contradictoires que celui-ci recueillait dans ses conversations avec les indigènes témoignaient d'une grande ignorance
VOYAGE D'EXPLORATION KN 1NDO-CHINK.
relative à M. Joubert n'est pas très intéressante, l'attaque de typhus ayant été relativement bénigne et ta convalescence ayant commencé dès le neuvième jour; tuais Francis G arnieflÉt très gravement atteint et n'entra en convalescence que le vingt-cinquième jour de la maladie. Le quatorzième jour on croyait le jeune officier perdu. Le quinzième jour, dans uu accès de délire, i) sauta hors de la barque dans laquelle il était couché et se jeta dans le fleuve. On réussit a J'en retirer rapidement, et l'effet de ce bain fut très salutaire; c'est à purtir de ce moment que l'intelligence reparut et qu'une première amélioration fut constatée. La surdité persista encore pendant quelque temps, ainsi qu'une paralysie partielle de la jambe gauche dans laquelle une grande faiblesse musculaire se lit sentir pendant plus de six mois. A la suite de la maladie, l'épidémie se desquaina et les cheveux tombèrent tous. Francis damier ne reprit sou service que trente-trois jours après la première atteinte du mal terrible dont il avait éprouvé les symptômes à Slung Streng, le 31 juillet 184Î6. D venait d'accomplir sa vingt-septième année.
M, Thorel attribue celte attaque de typhus aux pluies abondantes et a la crue des eau* : « Ce
- n'est pas sans de grands dangers, dit-il, que notre compagnon, qui n'avait jamais été malade
- pendant uu séjour de quatre ans eu Cochinchine, put descendre le fleuve dans une étroite piro- « gue, où it n'y avait de place que pour deux personnes. Pendant les huit jour* que dura relie m exploration, il ne vécut que de biscuit, de poulet (?) cl d'un peu d'eau-dc-vie. La nuit, il couchait < dans sa pirogue que Ton amarrait aux arbres des rivages, ou dans Je» rares cases que l'on n trouve dans cette partie presque déserte du bord du fleuve. *
Francis Garnie r parle dans son récit, non de « poulet »t comme l'écrit Ld M* Thorel par suite, sans doute, d'une erreur typographique, mais de « boulettes h , (Voy. p. 81 .'i Cet boulettes sont Tuiles avec du riz cuit d'avance et auquel les bateliers cambodgiens donnent cette forme afin de pouvoir plus facilement transporter ce qui euu-litu ■■ presque leur uniqu ■ aliment.
Catoraetes de Khan: Vue de hi chiite d<- R-tpheug. — Degjmi de M. Dulaportc, d'après nature.