‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 20 sur 197 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les cataractes et Tlle de Kbon. — MuongeL lie de Khong, — Province cambodgienne de Tonly Repou, devenue siamoise. — Importance commerciale qu'aurait la revendication de ce territoire. — Arrivée â Bassac. — Intérêt que présente cette localité comme station de convalescence. — Séjour à Bassac. — Les origines du Laos. — Les mœurs. — Le gouvernement. — La religion. — Excursions aux environs de Bassac, — Vaine tentative pour retrouver le courrier de Saigon, depuis longtemps attendu. — Voyage de M. de Lagiée à Attupeu. — Tribus sauvages de la vnllée du Se Cong. — Commerce de la vallée du Cambodpe, de Bassac à Pnom Penh. — Navigabilité, débit et marnage du fleuve.

Le premier souvenir un peu net que je retrouve dans ma mémoire, après cette obscure période de cauchemars et de fantastiques évocations du passé donl se compose le délire, est un calme et riant paysage des tropiques. Sur les bords d'une rivière étroite et torrentueuse, non loin d'une cascade brillante que les rayons du soleil enveloppent d'une poussière diarnantéc, se trouvent disséminées quelques cases. Au delà, derrière un rideau de cocotiers, s'étendent de larges rizières, verle étendue que des talus étroits et réguliers encadrent de filets blancs, mais dont la surface ondoyante jaunit déjà. Quelques barques stationnent devant les maisons, et une trentaine d'indigènes vont et viennent, transportant des caisses et des ballots. Au milieu d'eux, les surveillant et les dirigeant, je reconnais la plupart de mes compagnons de voyage qui m'adressent un

sourire ou une parole d'encouragement. On me porte dans un hamac et. balancé entre les bras de robustes porteurs, j'éprouve une singulière sensation de plaisir h me sentir vivre. J'ouvre de toutes mes forces mes poumons à l'air chaud et vivifiant qui se joue à travers la cime des palmiers et allonge leurs ombres insaisissables devant moi; mais la force me manque pour tout autre mouvement. Je ne vis encore que parla pensée et par le regard.

C'était le 17 août, jour de notre arrivée dans File de Khon, au pied même des cataractes. Nous étions partis de Stung Treng depuis quatre jours, à un moment où l'on désespérait de me sauver1. M. Joubert et M. Thorel, qui m'avaient soigné pendant toute ma maladie avec le plus grand dévouement, avaient pensé qu'un changement d'air ne pouvait que m'étre favorable. Le jour même du départ, je m'étais jeté à l'eau malgré le soldat qui était chargé de me garder à vue, et ce bain, pris dans un accès de délire, avait produit une réaction salutaire à laquelle le typhus dont j'étais atteint avait cédé. Je n'avais plus maintenant qu'à me résigner à la longue convalescence qui suit toujours une maladie de ce genre.

Que MM. Joubert et Thorel reçoivent ici tous mes remerciments pour leurs soins empressés.

C'est à Khon, si le lecteur s'en souvient, que de nouvelles barques,

1. Voici, d'après la Publication officielle, ce qui s'était passé pendant ces quatre jours : «Le 14 août, à midi, l'expédition se remit en marche. Les six barques qui la portaient descen- « dirent le Se Cong et, portées par un courant de près de trois milles à l'heure, ne tardèrent « pas à atteindre la pointe où les eaux de la rivière se mélangent à celles du Cambodge. En rai- « son de sa forme, cette langue de terre est appelée par les Cambodgiens et les Laotiens « lu « Queue de Bœuf ».

« A partir de ce point recommença, le long de la rive gauche, ce fatigant exercice de halage dont « notre voyage de Cratieh à Stung Treng nous avait déjà donné l'habitude. Les eaux continuaient « à monter et atteignaient presque le niveau des berges. Les branches les plus basses des arbres « de la rive se projetaient au-dessus de nos têtes et nous barraient parfois le passage : il était « souvent impossible, à cause du courant, d'en contourner l'extrémité qui baignait dans l'eau, et « il fallait passer une heure ou deux à élaguer l'obstacle à coups de hache. Le lendemain du dé- « part, les rives mêmes du fleuve semblèrent disparaître sous l'inondation, et les barques navi- « guèrent dans la forêt. Dans de pareilles conditions, il était bien difficile de se rendre compte « de l'aspect et de la navigabilité du fleuve, et un examen de cette partie de son cours, à une autre « époque de l'année, devenait une impérieuse nécessité. Le 15 août, la Commission campa à peu « de distance d'un petit mamelon isolé, haut de cent cinquante mètres environ, appelé par les « Laotiens Phou Kaomin, et par les Cambodgiens Pnom Remiet. Dans la journée on avait aperçu « un instant sur l'autre rive du fleuve, distante de mille cinq cents mètres environ, les croupes de « quelques collines. Ce fut le lendemain que les sommets des petites montagnes de Khon surgirent « à l'horizon et nous annoncèrent l'approche des cataractes.

« Toute cette partie de la vallée du fleuve est absolument déserte. Le commandant de Lagrée « désignait chaque soir au petit officier laotien chargé de nous escorter l'endroit de la rive qu'il « choisissait pour y passer la nuit, et, fatigués d'une longue réclusion, nous nous élancions à terre. « Les iKirqiifs s'amarraient solidement, et la foret retentissait aussitôt des clameurs joyeuses « de notre escorte, qui se répandait au loin pour chercher les éléments de nos feux de cuisine « et de bivouac. »

CATARACTES DE KHON. 91

envoyées de Khong, chef-lieu de province situé à quatre ou cinq lieues plus haut dans Tile de ce nom, devaient venir nous prendre 4. Les communications étant assez lentes à celte époque de Tannée, et la préparation des barques toujours longue, il nous fallut séjourner environ une semaine dans le sala du village sis à l'extrémité nord de nie de Rhon, Ces loisirs furent employés par M. de Lagrèe et M. Delaporte à diverses reconnaissances. J'explorai moi-même avec soin cette région quelque temps après, et je vais essayer d'en donner une idée. Cette partie du cours du Cambodge présente une physionomie unique, et dont il serait impossible, je crois, de trouver l'analogue dans les vallées d'aucun des autres grands fleuves du globe.

Après avoir cheminé depuis Stung Treng entre une multitude d'îles qui empêchent presque toujours d'apercevoir en même temps les deux rives, oti parvient, en remontant le fleuve, à un immense et magnifique bassin qui a environ une lieue et demie dans sa plus grande dimension et une quarantaine de mètres de profondeur. Il est limité au nord par un groupe compact d iles au milieu desquelles surgissent pour la première fois quelques collines* C'est au travers de ces îles et par vingt canaux différents que les eaux du fleuve, quelque temps retenues par les sinuosités de leurs bords, se précipitent dans le tranquille bassin où elles viennent se confondre et s apaiser. À l'extrémité ouest de ce bassin et sur la rive droite, s'élève un groupe de montagnes. On sent que là est le point de départ de l'arête rocheuse qui est venue si malencontreusement barrer le cours du fleuve*. En traversant le bassin, on aperçoit successivement, a l'entrée de chacun des bras qui s'y déversent, des chutes d'eau, différentes d'aspect et de hauteur, qui ferment l'horizon de leur mobile rideau d'écume. Les eaux ne tombent point cependant partout en cascade. Dans quelques bras longs et sinueux, elles ont aplani l'obstacle et coulent en torrent. Ce sont là des chenaux dont profitent les indigènes pour faire descendre leurs barques après les avoir allégées. Ces passes changent avec les saisons et quelques-unes restent complètement à sec pendant plusieurs mois de Tannée. Les deux canaux les plus importants et les cataractes les plus belles se trouvent dans les deux bras extrêmes du fleuve, le bras de Salaphe et celui de Papheng, Là on voit des chutes dTeau de plus de quinze mètres de hauteur verticale et d'une largeur qui atteint parfois un kilomètre. La ligne fragmentée des

L Llle des Cataractes «appelle 1 île de fîhon ; tandis que ftle où se trouve Khong. le chef-lieu delà province, s'appelle naturellement l'île de Khong. Nous appelons 1 attention du lecteur sur ces deust noms d'orthographe différente et qui s'appliquent à de? lieux différents,

2. Vojr, dans l'atlas de La Publication officielle, V* partie, pl. III, la carte des rapide* dé Khoo, le plan à vol d'oiseau, pl. IV; et, dans l'album, pl. Xlll, le panorama pris du sommet de Phou Hin Khong t pelite colline située prés de Muong Khong,

92 i V 0 Y A G H D'KX P LU RATION EN INDO-CHINE.

cataractes présente un développement total de 12 à 13 kilomètres* En amont, le fleuve se rétrécit un instant jusqu'à ne plus occuper que la moitié de cette étendue; puis il s épanouit de nouveau sur l'immense plateau de roches qui précède les chutes, en se perdant au milieu d'îles sans nombre» et eu embrassant entre ses deux rives un espace de prés

Chuta i\v Sahiplu* — Ui^HU tU' Th. \\rli+ rT il'ajHv.- mu.' ut|uutv|l<a m' M. Detapurl*;*

de cinq lieues1 ! Tout, dans ce gigantesque paysage, rv>pire une force inouïe et revêt des proportions écrasantes. Cette grandeur n'exclut pas la grAre : la végétation, qui recouvre1 partout le rocher et se suspend jusqu'au-dessus des chutes, ntmu h l'HTniyanl aspret de certaines parties du tableau par d'heiirem et saisissants contrastes. Au pied des cataractes viennent s'abattre d énormes pnissous. analogues au* souffleurs, et, dans

i Voy. lu uuk' ;j.

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