LES MONTAGNES DU LAOS
et de pillage de nos bateliers laotiens ; l'honneur de nous conduire leur assurait, disaient-ils, le privilège de l'impunité. Nous eûmes toutes les peines du monde à leur faire comprendre que nos usages répugnaient à de telles libertés; mais nous apprîmes que chaque fois qu'un mandarin siamois traversait le pays, les hommes de son escorte et les bateliers qui l'accompa-
Lea montagnes de Bassac, vues de 111e liaiig. — Oesain rte À, Herst, d'après un croquis
île M. De In porte.
gîtaient s arrogeaient le droit de prendre dans les villages tout ce qui se trouvait à leur convenance. Il fallut usef de menaces pour convaincre nos indigènes que nous n'acceptions pas l'assimilation dont ils prétendaient nous honorer, à leur profit.
De K lion g à Bassac, la direction du Cambodge est exactement le nord. Des deux côtés de ses rives, les collines, que nous avions commencé à rencontrer k Khong, s'élèvent graduellement en chaînes régulières et varient
l'aspect des paysages. Au fond de la longue perspective que nous offrait le cours du fleuve, se dessinait un groupe lointain de montagnes qui, chaque jour, prenait au-dessus de l'horizon des proportions plus considérables. Au bout de cinq jours de marche, nous commencions à parcourir Timmense arc de cercle que décrit le fleuve au pied de ces montagnes, et le lendemain, 11 septembre, à neuf heures du matin, nous prenions encore une fois terre à Bassac.
Bassac est situé sur la rive droite du Mékong, au pied d'un imposant massif montagneux qui est le trait géographique le plus saillant de tout le Laos inférieur. Ce massif, à cheval sur le fleuve, occupe sur la rive gauche un immense espace à peu près circulaire et se prolonge sur la rive droite par deux ou trois sommets remarquables. L'un d'eux, appelé Phou Bassac par les indigènes, d'une forme conique très élancée, s'élève à une faible distance à l'ouest du village et jette de tous côtés des contreforts puissants. Au nord de Bassac et sur les bords mêmes du fleuve, un plateau à arêtes vives et coupé à pic sur sa face sud, — ce que nous devions plus tard apprendre à nos dépens, — est le point de départ d'une chaîne d'un fort relief qui longe la rive droite. Elle se termine par un pic, Phou Molong [phou signifie montagne en laotien), qui est le plus important de tout ce groupe et dont on peut voir la cime, par un temps clair, de la pointe nord de nie de Khong, c'est-à-dire d'une distance de vingt-cinq lieues.
Vis-à-vis de Bassac, le Cambodge est divisé par une grande île en deux bras très inégaux. Cette ile, nommée Don Deng, ne ménage, le long de la rive gauche, qu'un canal de quatre cents mètres et laisse les eaux du fleuve se déployer devant Bassac sur une largeur de plus de deux kilomètres. Dans l'est-nord-est, les sommets volcaniques de la partie du massif montagneux située sur la rive gauche dentellent l'horizon, et à l'angle le plus sud de ce massif s'avance une haute montagne ronde, que nous avions surnommée le Teton en raison de sa forme, et à laquelle j'ai donné depuis le nom de pic de Lagrée *.
La beauté du fleuve, le cadre puissant de montagnes au milieu duquel il déroule ses paysages grandioses, font de Bassac l'une des stations les plus remarquables et les plus pittoresques de la vallée du Cambodge. Elle est aussi Tune des plus heureusement choisies au point de vue politique et commercial. Le voisinage de Phou Bassac tempère singulièrement les ardeurs du climat. Quoique Ton soit à peine sous le quinzième degré de latitude nord, on retrouve ici, pendant quelques matinées de janvier, les
!. Voy. la note p. 4.