‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 23 sur 197 · SALUHR1TÉ DE BASSAC W · texte numérisé non relu

SALUHR1TÉ DE BASSAC W

températures de douze à quatorze degrés, si vivifiantes pour des Européens anémiés par un lon^r séjour sous les tropiques: au fort de l'été, la chaleur n'est jamais aussi insupportable qu'elle Test en Cochinchine ou même dans quelques endroits de la vallée du fleuve situés plus au nord. L'immense nappe d'eau qui s'étend devant le village rafraîchit l'atmosphère et produit des jeux de brise qui la renouvellent constamment. Cette position e\cep-

Vue de Bassac, — Dessin de E. BurnaDd, d'après ud croquis de M. Je docteur llaruiniid.

tîonnelle désigne Bassae comme Tun des points du Laos inférieur où l'influence française doit désirer s'implanter le plus solidement. Ou pourrait y fonder dés à présent une station de convalescence pour nos malades de Cochinehine.

Les pluies diluviennes qui nous accueillirent à notre arrivée nous empêchèrent de goûter tout dTabord les charmes et les avantages de notre nouveau séjour. Le gouverneur de Bassac nous avait donné pour résidence le

vaste sala construit sur la berge vis-à-vis de sa demeure. Nous y fumes claquemurés par le mauvais temps pendant plus d'une semaine. Notre seule distraction était de contempler les eaux jaunâtres du fleuve, chaque jour plus rapides et plus hautes, charrier des arbres énormes, parfois même des ilôts arrachés à ses rives. Tout autour de notre habitation, des Laotiens à figure stupéfaite restaient des heures entières à nous regarder à travers le treillage en bambous qui formait les murs, et nous fournissaient un genre de spectacle aussi monotone, mais moins imposant que le premier.

Enfin, vers le 20 septembre, les pluies cessèrent. J'avais hâte, en ma qualité de géographe, de fixer la position du point où nous étions arrivés, et je profitai pour cela du premier rayon de soleil. Je laisse à penser si la curiosité des badauds en redoubla. Mes calculs achevés et débarrassé de ce souci scientifique, je pus faire plus ample connaissance avec le pays et me joindre aux excursions qu'organisaient avec entrain mes compagnons de voyage.

Nous n'avions d'autres prédécesseurs européens à Bassac que les voyageurs hollandais du dix-septième siècle. Leur relation, peu connue et fort incomplète, ne contient aucune observation sérieuse sur les mœurs des habitants et l'histoire de la contrée. Depuis cette époque jusqu'à Mouhot, les rares descriptions relatives aux régions indo-chinoises sont remplies de tant de faits erronés et d'assertions contradictoires qu'il ne sera pas inutile, avant de continuer ce récit, d'esquisser rapidement la physionomie de la population nouvelle au milieu de laquelle nous devions vivre pendant de longs mois. Le lecteur, brusquement arraché du milieu des ruines d'une antique civilisation, et entraîné, d'ile en île, de cataracte en cataracte, jusqu'au cœur d'un pays inconnu et presque sauvage, doit être un peu hors d'haleine et ne sera pas fâché de se reposer ici. Ces données sur la nation laotienne lui permettront de comprendre plus facilement et de partager les impressions du voyageur.

La race laotienne est d'origine mongole et ne s'est avancée que graduellement du nord au sud le long de la vallée du Cambodge. Les vagues souvenirs que l'on peut recueillir encore s'accordent à la faire descendre de la partie orientale du plateau du Tibet. Elle se serait établie tout d'abord dans l'État deXieng Mai, un des royaumes laotiens qui apparaissent les premiers dans l'histoire, vers le septième ou le huitième siècle avant notre ère. Concentrée pendant longtemps dans cette région, elle aurait réussi à former, sur les frontières mêmes de la Chine, un puissant royaume, dont on retrouve quelques mentions dans les annales chinoises. Peu de temps avant notre ère, un rameau considérable se détacha de cette souche d'émigrants

ORIGINES DU LAOS. 101 pour s'avancer dans le sud par la vallée du Ménam. C'est la nation siamoise actuelle. La langue laotienne et la langue siamoise diffèrent tellement peu entre elles, même aujourd'hui, que les deux peuples s'eutendent sans difficulté* Les traditions siamoises considèrent l'intérieur du Laos comme le centre de toutes leurs origines; c'est la terre sainte où se sont accomplis les

Francis Gantier ohservaiiL la hauteur du soleil. — Dessin de À- Marie, d'après une? aquruvlU'

de M, DHaporh\

prodîgres primitifs et d'où est venu renseignement religieux* Les Siamois eux-mêmes ne s'appellent que les Petits Thays (thmj signifie homme libre), alors qu ils donnent le nom de Grands Thays ti tous les Laotiens du Xieng Mai et de la partie plus septentrionale du Laos qui dépend aujourd'hui de la Birmanie. Sur Tétymologie du mot Laos lui-même on ne peut hasarder que des conjectures, el j Ignore si c'est une appellation indigène ou étrangère. Dans le Laos inférieur, les habitants se nomment eux-mêmes Léo; c'est éga-

Icmeni ainsi qu'ils sont désignés par les Annamites. José de Barros, qui est le premier auteur où Ton rencontre le mot Laos, semble tenir ce nom des Siamois. Dans la relation de Gérard van Wusthof, le Cambodge est appelé le fleuve Laouse, et le royaume de Vien Chang, le pays de Laouven ou de Louwcn. Dans tous les cas, le nom de Laotien semble s'appliquer plus spécialement h la branche de cette race qui occupe la vallée du Cambodge, et le nom de Thay est réservé aux Laotiens du nord. Cette division des Laotiens en deux grandes tribus est adoptée à la fois par les Siamois et par les Birmans; c'est surtout à la première de ces deux tribus que s'appliqueront les notions que l'on trouvera plus loin sur les institutions du Laos.

Pendant que les Siamois réussissaient à fonder aux embouchures du Ménam un empire qui est aujourd'hui le plus florissant de toute l'Indo-Chine, le rameau laotien qui nous occupe rencontrait les difficultés les plus grandes à s'implanter sur les rives du Cambodge; il lui fallut longtemps combattre contre les populations autochtones. Les luttes, intestines de ses nombreuses tribus contribuèrent aussi à arrêter leur développement et à les assujettir pendant de longues années à la domination des royaumes voisins. C'est probablement une principauté laotienne qu'on doit reconnaître dans ce royaume de Lam-ap dont les annales tongkinoises retracent les longues guerres avec les Annamites, vers les quatrième et cinquième siècles de notre ère. A plusieurs reprises, la domination chinoise s'étendit sur ces contrées, et ce fut autant pour la fuir que pour chercher, en se rapprochant de la mer, les débouchés et les relations extérieures qui leur manquaient, que les Laotiens continuèrent à s'avancer vers le sud. La décadence de l'empire khrrïer leur permit de fonder, vers le treizième siècle, un puissant royaume, celui de Lansang ou de Vien Chang, qui s'étendit bientôt des cataractes de Khon au vingtième degré de latitude nord et toucha un instant aux portes d'Ajuthia, capitale du royaume de Siam. Une révolution chassa du trône, vers 1528, le roi conquérant et habile qui avait su réunir en un seul faisceau l'ensemble des tribus laotiennes; ses successeurs ne purent le maintenir à ce degré d'union et de puissance. A cette date se placent des luttes acharnées contre les Gueos, cruels anthropophages, qui habitaient les montagnes et que les Laotiens ne purent soumettre qu'avec le concours des Siamois. Au dixseptième siècle, le royaume de Vien Chang brilla d'un nouvel éclat et fut souvent heureux dans ses guerres contre le Cambodge; ce fut à cette époque que sa capitale fut visitée par Gérard van Wusthof et qu'un jésuite, le P. Jean-Marie Léria, parvint à s'établir pendant quelque temps dans le pays pour y prêcher la religion chrétienne. Les impressions de ce missionnaire se trouvent consignées dans Martini. Peu après, la puissance du royaume

RÉSULTATS DE LA DOMINATION DE SIAM. 103 laotien déclina; il se divisa de nouveau. Bassac, qui n'était, lors du passage de Wusthof, en 1641, qu'un simple poste frontière, devint en 1712 la capitale d'une petite principauté, en même temps qu'au nord de Vien Chang s'en élevait une autre, celle de Luang Prabang. Les Siamois et les Annamites se hâtèrent de profiter de cette scission et commencèrent à se disputer la suprématie de la vallée du fleuve. Vers la seconde moitié du dix-huitième siècle, Siam avait réussi à faire reconnaître sa suzeraineté a tout le Laos, à l'exception du royaume de Bassac, qui réussit à rester complètement indépendant. La prise d'Ajuthia par les Birmans, en 1767, fit croire aux populations soumises que le moment était favorable pour secouer le joug; mais la révolte, un instant victorieuse, ne tarda pas à être comprimée, et Bassac fut entraîné dans le désastre commun. En 1826, les princes de Vien Chang essayèrent de nouveau de proclamer l'indépendance du Laos; la répression fut prompte et terrible : le roi de Vien Chang fut vaincu, livré par les Annamites chez lesquels il s'était réfugié, et il mourut en prison à Ban Kok.

Depuis cette époque, toute velléité d'indépendance semble avoir disparu chez' les Laotiens. Répartis en un grand nombre de provinces dont tous les gouverneurs relèvent directement de Ban Kok, ils paraissent résignés à une domination dont la moindre impatience leur a coûté de si sanglantes et de si cruelles représailles. Cette soumission n'est sans doute que momentanée, et le gouvernement de Siam se sent obligé à certains ménagements à l'égard des vaincus. C'est ainsi qu'il a conservé à la tête des provinces laotiennes des chefs issus des grandes familles du pays et qu'il a laissé le titre de roi aux descendants de race royale. A Bassac même, nous avions affaire à un roi.

Il est difficile de croire que cette domination de Siam, si lourde à porter malgré la prudence de ceux qui l'exercent, puisse être la destinée définitive d'une race intelligente et douce à laquelle il n'a manqué, pour arriver à une civilisation plus complète, que des circonstances géographiques favorables à son expansion extérieure et des communications plus fréquentes avec les nations voisines. Tandis que, chez les Cambodgiens, tout ressort a disparu, toute vitalité semble éteinte, il existe chez les Laotiens des germes de progrès qui n'attendent qu'une occasion pour se développer. Leur esprit est curieux, leur religion est tolérante. Chez leurs voisins du sud, au contraire, une apathie profonde, un stupide dédain pour toute chose nouvelle, un fanatisme religieux presque incompatible avec les dogmes bouddhiques, sont des signes non équivoques d'irrémédiable décadence. Les premiers peuvent renaître à l'activité et à la richesse, au milieu

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des contrées admirables qu'ils habitent, sous lintluence civilisatrice de la France; les seconds semblent, jusqu\»iujourcThui, n otre qu'une barrière aux progrès de cette influence dans l'intérieur de l'Iudo-Chine,

Le Laotien est en général bien fait et vigoureux. Sa physionomie offre un singulier mélange de finesse et d'apathie, de binn eilluiee et <l< limidité. lia les yeux moins bridés, les pommettes moins saillantes, le nez plus droit que les autres peuples d'origine mongole ; et, n'était son teint dont la couleur pâle le rapproche beaucoup du Chinois, on serait tenté de lui attribuer

Ldutieu*. — Uc**iu de Jutiet-Laiigc, il'tprfa un croquis *J« M. Itelnporto.

une assez forte part de sang hindou. Il a la téte rasée et ne conserve, comme les Siamois, qu'une touffe de cheveux longs de 3 ou 4 centimètres sur le sommet de la téte. Il sait se draper avec goût et porter les plus belles étoffes avec aisance et dignité. Il choisit toujours les couleurs les plus voyantes, et l'aspect d'une assemblée nombreuse où ces vives nuances du costume tranchent sur le teint cuivré des acteurs est parfois d'un effet saisissant. Pour les gens du commun, le costume se compose d'une simple pièce de cotonnade appelée tangouti, passée entre les jambes et roulée aulour de la ceinture; pour les gens d'un certain rang, le langouli est en soie; on y ajoute souveut une petite ve^te boutonne»' dnof nir la poitrine, a manches très étroites, et une autre pièce d'étoffe également en soie, que l'on porte soit en guise

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