‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 24 sur 197 · COUTUMES, VÊTEMENTS, TATOUAGE · texte numérisé non relu

COUTUMES, VÊTEMENTS, TATOUAGE

de ceinture, soit en écharpe autour du cou. La coiffure et la chaussure sont choses d'un usage presque inconnu au Laos; seuls les hommes de peine et les bateliers, quand ils travaillent ou quand ils rament sous un soleil ardent, se couvrent la tète d'un immense chapeau de paille presque plat qui ressemble à un parasol. En grande toilette, les personnages d'un rang élevé portent des espèces de pantoufles ou de mules, qui paraissent les gêner beaucoup et qu'ils quittent à la première occasion.

La plupart des Laotiens sont tatoués sur le ventre ou sur les jambes ; cette

Ftîliiraeê d'uu inaudorin laotien. — Dessin dr Janet-Lang tapirs un croquis *iv M. Uelaporte.

habitude tend à disparaître dans le sud du Laos, c'est pour cela que ses habitants sont désignés dans certaines relations sous le nom de Laotiens à ventre blanc, par opposition aux Laotiens du nord, qui sont complètement tatoués entre la ceinture et la cheville et que Ton appelle Laotiens à ventre noir. Je ne crois pas que cet usage ail été spontané chez la nation laotienne, hauteur portugais que j'ai déjà cité, José de Barros, parle des horribles peintures qui couvraient presque complètement le corps des sauvages Gueos, Contre lesquelles Laotiens ont été en lutte au quinzième siècle, Ne serait-ce la l'origine de la coutume adoptée par les vainqueurs ? Les Gueos me paraissent être les ancêtres des sauvages k type océanien que Ton rencontre dans les régions montagneuses de l'Indo-Chine, et j'ai été frappé de l'ana-

logie d'aspect et de dessin que présentent les tatouages du Laos, avec ceux des habitants des Marquises et d'autres îles de la Polynésie. Je livre en passant ce renseignement et cette hypothèse aux ethnographes *.

Les femmes laotiennes ne sont guère plus vêtues que leurs maris. Le langouti, au lieu d'être relevé entre les deux jambes, est simplement serré à la ceinture et tombe un peu au-dessus des genoux de manière à former une sorte de jupon court et collant. En général elles drapent une seconde pièce d'étoffe sur la poitrine et la rejettent sur l'une ou l'autre épaule sans grand souci de cacher les seins. Les cheveux, d'un noir magnifique, sont portés dans toute leur intégrité et relevés en chignon sur le sommet de la tète. Une bandelette en étoffe ou en paille tressée, large de deux doigts, les retient et les entoure; ce petit diadème est souvent orné de quelques fleurs. Toutes les femmes portent au cou, aux bras et aux jambes des cercles d'or, d'argent ou de cuivre, passés en assez grand nombre les uns au-dessus des autres. Les plus pauvres se contentent de cordons de coton ou de soie auxquels, surtout chez les enfants, sont suspendues de petites amulettes données par les prêtres comme talismans contre les sortilèges ou comme remèdes contre les maladies. Les hommes faits dédaignent ces ornements et n'estiment que les bagues à pierres brillantes que Ton achète fort cher aux colporteurs qui viennent de Ban Kok. Les gens riches en ont les doigts chargés. Les boucles d'oreilles sont aussi d'un usage assez répandu. Mentionnons encore, parmi les accessoires du costume, l'énorme cigarette, roulée en forme de tronc de cône dans un fragment séché de feuille de bananier, et posée sur l'oreille comme la plume d'un scribe. Il faut plusieurs séances pour la fumer entièrement.

N'en déplaise h mes lectrices, beaucoup de femmes laotiennes m'ont paru gracieuses et même jolies. Était-ce l'effet d'une longue absence de France et d'un séjour prolongé en Cochinchine, où les femmes s'éloignent, plus que celles du Laos, du type de beauté convenu chez les Européens? Sans aucun doute, et mon goût avait dû se dépraver.

La polygamie est tolérée mais n'existe pas, à proprement parler, dans les mœurs. Les gens riches ont seuls plusieurs femmes, et encore en est-il toujours une parmi elles qui est qualifiée de légitime. La pureté des alliances est une condition indispensable pour l'exercice du droit de succession aux diverses charges. Au Laos, une femme qui ne serait pas noble et princesse ne saurait donner à un roi un fils apte à lui succéder.

Quant au régime civil de la famille, il semble, h peu de nuances près,

1. Au commencement de *a carrière maritime, Francis Garoier avait fait une campague dan 9 le* mers du Sud el visité les archipels de l'océan Pacifique.

MCEUnS, INDUSTRIE, ENGINS DE CHASSE ET DE PÈCHiï. H» èlre réglé par la loi chinoise, qui domino dans toute la péninsule, à Siam comme au Tongking1. Les mœurs sont assez libres et la lidelité conjugale tient souvent à très peu de chose. L'adultère est puni d une simple amende, et l'opinion est pleine d'indulgence pour ce genre de faiblesse. Le célibat des prêtres, dont au Cambodge la violation entraine la mort, s observe beaucoup moins rigoureusement au Laos. Quand un coupable est signalé dans les rangs sacerdotaux, ce qui arrive quelquefois, on se contente de lui administrer un certain nombre de coups de rotin et de le défroquer.

Comme à Siam et au Cambodge, l'esclavage existe au Laos : on devient esclave pour dette, par confiscation judiciaire, pour éviter la mendicité; mais cette catégorie d'esclaves est extrêmement restreinte. L'immense majorité de ces malheureux se recrute, comme je l'ai déjà dit, chez les tribus sauvages de l'est, lis sont employés à la culture et aux travaux domestiques, et traités avec la plus grande douceur. Ils vivent même souvent si intimement et si familièrement avec leurs maîtres que, sans leurs cheveux longs et leur physionomie particulière, on ne les remarquerait pas au milieu d'un intérieur laotien.

Les Laotiens sont très paresseux; quand ils ne sont pas assez riches pour avoir des esclaves, ils laissent volontiers aux femmes la plus grande partie de la besogne journalière ; outre les travaux intérieurs de la maison, celles-ci pilent le riz, travaillent aux champs, pagayent dans les pirogues. La chasse et la pèche sont à peu près les seules occupations exclusivement réservées au sexe fort.

Il serait oiseux de décrire ici tous les engins dont on se sert pour prendre le poisson, principal aliment, après le riz, de toutes les populations riveraines du Mékong et que le fleuve fournit en quantité inépuisable. Ce sont, en général, de va s 1rs tubes en bambou et en rotin, ayant un ou plusieurs cols en entonnoir, dont les pointes repoussent le poisson une fois qa*i! est entré. On fixe solidement ces appareils à un arbre de la rive, en présentant leur ouverture au courant, ou bien on les immerge complètement à laide de grosses pierres. Ils sont relevés tous les deux ou trois jours. On emploie aussi un ingénieux petit système de flotteurs qui supportent une rangée d'hameçons et réalisent la pèche à la liirne en supprimant le pécheur : c'est la ligne de fond perfectionnée des pêcheurs européens. 11 existe des systèmes de pèche plus productifs que ceux-là: la pêche au tramait, au filet, au harpon, à répervier, tous exercices dans lesquels les indigènes acquièrent dès l'enfance une adresse remarquable,

1. On peul consulter, pour tout ce qui concerne la législation et l'organisai ion politique tic l'Indu- Chine orientale, h Fayf d'Annam, par E. Luro .Leroux, 1877J.

La chasse est plutôt l'affaire des sauvages que des Laotiens, qui sont loin de tirer parti des ressources giboyeuses de la contrée. Quelquefois cependant on se réunit en troupe nombreuse pour une battue dans la forêt et Ton réussit à abattre un cerf ou deux; mais ces sortes d'entreprises sont plus bruyantes que fructueuses. Les fosses et les divers autres pièges que les Laotiens savent construire ont assurément une efficacité plus grande que les fusils à pierre dont ils se servent dans leurs chasses à courre.

Les ustensiles domestiques sont nombreux : il en est d'un usage si général qu'on les trouve dans la maison du plus pauvre comme dans celle du plus riche. Tel est le plateau à bétel, contenant les feuilles fraîches de cette plante, les noix d'arec, l'étui à chaux et le tabac, ensemble des éléments indispensables à la formation de la chique en usage chez tous les peuples de lindo-Chine, et qui leur fait ces dents noires et ces lèvres sanguinolentes, dont le premier aspect est si repoussant. Un petit bâton aide à étendre la chaux sur la feuille de bétel; des ciseaux à ressort, toujours bien aiguisés, servent à découper l'arec en rondelles minces. Parfois une fille respectueuse met dans un tube en bronze ces divers ingrédients et les broie avec un pilon en fer, avant de les présenter au vieillard chef de la famille, dont les dents branlantes se refusent à les mâcher. Sur un second plateau en métal s'étalent les cigarettes, qui jouent le premier rôle dans l'hospitalité laotienne. Un crachoir est toujours à la portée des chiqueurs et des fumeurs. Les gens aisés offrent après la cigarette une tasse de thé, et chez les grands personnages, les théières, les crachoirs, les bottes à bétel ou à chaux sont en argent, ou même en or.

Les ustensiles de table, à peu près tous empruntés aux Chinois, sont moins nombreux et plus simples. On range sur un large plateau en cuivre ou en bois tous les bols en faïence ou en porcelaine qui contiennent le poisson, les viandes et les condiments. Des bols un peu plus grands ou de petits paniers en bambou, de formes souvent élégantes, sont placés, remplis de riz, à côté de chacun des convives. Ceux-ci puisent tour à tour à l'aide de leurs baguettes dans les différents bols du plateau et composent avec toutes les sauces un savant mélange auquel une boulette de riz vient servir de lien. On ne boit guère en mangeant. Ce n'est qu'après le repas que chacun va puiser un bol d'eau dans la jarre voisine et que se succèdent, si la réunion est nombreuse et l'hôte généreux, les libations d'eau-de-vie de riz et de thé. Les femmes mangent à part. Le chef de la famille mange ordinairement seul.

Le système de gouvernement et d'administration des provinces laotiennes est à peu près le même que celui qui est en vigueur à Ban Kok et dans le

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