‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 25 sur 197 · MEUBLES ET USTENSILES, ADMINISTRATION, PÉNALITÉS · texte numérisé non relu

MEUBLES ET USTENSILES, ADMINISTRATION, PÉNALITÉS

Cambodge. Le gouverneur de la province, quand il a le titre de roi, comme à Bassac, prend le nom de Kiao- Muong (maître du Muong) : il a sous lui trois grands dignitaires, l'Opalat, qui est quelque chose d'analogue au second roi à Siam, le Latsvong et le Latsbout, Ces fonctions sont purement honorifiques, et aujourd'hui, comme à l'époque de l'indépendance du Laos, elles sont remplies par des princes de sang royal, C'est toujours Ban Rok qui désigne les titulaires de ces dignités.

Le gouverneur nomme directement au\ premières charges administratives de la province, qui sont au nombre de trois : le Muong Sen, le Muong

Chasse au cerf. — Dessin i\*t Jiiih'l- Lange, d'après un croquis de M. Delaporte.

Kiao, le Muong Khang* Ces trois mandarins sont appelés aussi mandarin de droite, mandarin de gauche et mandarin du milieu, et c'est devant leur tribunal que sont portées toutes les affaires, On peut toujours appeler de leur décision au gouverneur, et même appeler h Ban Kok du jugement de ce dernier, ce qui constitue en réalité trois degrés de juridiction ; niais il est rare que le peuple use de ce moyen onéreux, auquel les grands seigneurs du pays peuvent seuls recourir.

Comme en Chine et en Cochinchine, les pénalités corporelles, ingénieusement échelonnées en une série croissante, forment un code oii le bâton *e retrouve â chaque ligne. On n'a pas au Laos des idées trop exagérées sur la dignité humaine, et quelques coups de bambou ou de rotin ne font rien perdre dans la considération publique. Les plus hauts mandarins comme

les plus humbles travailleurs sont journellement exposés à en recevoir, car

ce supplice est presque l'accompagnement obligé de l'interrogatoire des

prévenus.

L'endroit frappé est le haut des reins; en Cochincbine et au Cambodge, on frappe au contraire sur la partie charnue qui les termine. Le sang jaillit dès les premiers coups, et il arrive quelquefois que le coupable succombe à ce supplice, si la colère du juge le prolonge trop longtemps. La cangue, les fers, la prison, l'exposition publique, les amendes, l'exil, l'esclavage, complètent la série des peines en usage. Le supplice capital est fort rare, et la plupart des gouverneurs ne peuvent condamner à mort sans en référer à Ban Kok.

Bien qu'elle affecte des formes cérémonieuses aussi excessives que celles usitées à Siam et en Chine, l'étiquette laotienne est, au fond, très familière, presque paternelle. En présence du gouverneur, qu'il ait ou non le titre de roi, les assistants accroupis sur le sol se prosternent très bas chaque fois qu'ils prennent la parole, mais ne se gênent nullement pour rire, fumer, causer bruyamment et troubler l'audience. Le dernier venu parle avec autant de hardiesse que le premier mandarin, et chacun est sûr d'être écouté du grand chef, accessible toujours et à tous. C'est là sans doute l'un des vestiges de l'ancienne organisation du peuple laotien en tribus ou en clans élisant leurs chefs, et le plus ou moins de popularité des candidats est un indice dont Ban Kok tient le plus grand compte lorsqu'il y a lieu de pourvoir à une place vacante de gouverneur. Malgré cette familiarité d'allures, les distinctions de rang et de naissance sont scrupuleusement observées au Laos. 11 existe des lois somptuaires qui interdisent le port de certaines étoffes ou de certains bijoux aux gens du commun. La maison des princes se compose d'un nombre d'officiers déterminé; quand ils sortent, tous les détails du cérémonial : les personnes de leur suite, les ustensiles d'or ou d'argent que l'on porte derrière eux, la forme même du parasol qui les abrite, sont fixés avec soin et indiquent au public les titres ou les fonctions dont ils sont revêtus.

Les prêtres ou bonzes forment au Laos la classe la plus instruite : ils sont les dépositaires de toutes les traditions religieuses, historiques ou littéraires. Malheureusement la destruction des livres, se reproduisant à chaque révolution ou à chaque guerre, a singulièrement diminué cet héritage entre leurs mains, et les renseignements que l'on peut tirer des plus éclairés d'entre eux se réduisent à peu de chose. Le sens historique manque absolument à la race laotienne; son imagination se complaît à des fables grossières, à des légendes merveilleuses, sans date précise et

LE BOUDDHISME AU LAOS- 113 sans portée, donl il est impossible d'apprécier la valeur historique. Tous les faits se rapportant à rétablissement des Laotiens dans le pays sont oubliés depuis longtemps, el leur éionnement est grand que Ion songe à s informer de choses que leurs vieillards n'ont point vues. \\ leur semble que l'étude du passé ne saurait réveiller que des souvenirs importuns, et qu'ils n'en peuvent retirer aucun enseignement. Comme au Cambodge, la religion est le bouddhisme, réglementé par Ceylan, lie vénérée dans toute l lndo-Cbine sous le nom de Lanka. Les livres saints sont écrits en palt avec

Coffre servant â renfermer les livres sacrés dans les pagodes, — Dessin de E. Thérond* d'après un dessin de M. Delaporte.

traduction en langue vulgaire; les caractères en sont gravés au poinçon sur des feuilles de palmier découpées en étroites lanières el réunies en i m hier. Ces cahiers sont le plus souvent dorés sur tranche. Aux doctrines bouddhiques, le Laotien mêle d anciennes croyances aux démons et aux génies,

Les bonzes sont extrêmement nombreux au Laos, et le plus petit hameau possède au moins deux pagodes, A Bassac, il y en a seize. Chaque matin p vers huit heures, on voit passer dans le sentier du village de longues files de ministres de Bouddha, vêtus de robes jaunes et la tête complètement rasée, tenant sous le bras gauche le panier aux offrandes. Ils ne s'ar-

rêtent, ni ne demandent; mais les habitants, surtout les femmes, les guettant au passage, déposent respectueusement dans ce panier le riz destiné à leur nourriture, et qu'ils n'auront le droit de manger qu'après le coucher du soleil.

Les bonzes sont chargés de l'éducation des enfants ; un certain nombre de ces derniers, appelés néns, vivent même avec eux. Ils sont vêtus de la robe jaune et formés de bonne heure aux cérémonies du culte. Les vœux des bonzes sont loin d'être perpétuels, et l'on peut quitter la robe jaune aussi facilement qu'on la prend. Il est même de bon. ton, pour les gens du monde, de se faire ordonner prêtres à une certaine époque de leur vie et de se consacrer pendant quelque temps au service d'une pagode. Les princes se conforment à cet usage, le plus souvent par politique, quelquefois par piété sincère. En tout cas, il est rare qu'un grand personnage, vers la fin de sa carrière, ne fasse pas, en expiation de ses péchés, élever un temple à Bouddha. Mais ces monuments, résultats d'un vœu personnel, pieux emploi d'une grande fortune acquise par des concussions, sont le plus souvent délaissés par les fils du fondateur; l'activité de la végétation tropicale les recouvre bientôt de mousse, de plantes grimpantes, d'arbustes, qui leur donnent, au bout d'une quarantaine d'années à peine, un aspect de fausse antiquité. Il y a presque autant de pagodes dans cet état d'abandon que de pagodes neuves ou bien entretenues.

L'emplacement d'une pagode est une aire nivelée avec soin, de forme rectangulaire. Au centre se dresse le temple, dont les murailles sont en briques, au inoins dans leur partie inférieure. Le toit est supporté par plusieurs rangées de colonnes. Le sanctuaire se compose d'un autel en briques, sur lequel repose la statue, de dimensions souvent très considérables. Elle est ordinairement en bois, quelquefois en briques recouvertes d'une épaisse couche de chaux, quelquefois en bronze, mais toujours dorée. A gauche et en avant de l'autel est placée, dans les grandes pagodes, une sorte de banc ou de chaire : c'est là que le chef des bonzes vient lire les livres saints à l'assemblée des fidèles. A côté du temple s'élèvent les habitations des bonzes. Derrière, on trouve des pyramides en briques ou de simples colonnes en bois indiquant le lieu de la sépulture du fondateur de la pagode, ou de quelque personnage remarquable par son rang ou sa sainteté. En outre, dans l'intérieur de l'enceinte, il existe presque toujours une sorte de clocher en bois, supporté par quatre poteaux et qui contient soit une cloche, soit un tambour, ou tout autre instrument en bois creux destiné à annoncer les cérémonies.

Celles-ci sont des plus simples et parfois des plus touchantes. Les fidèles

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