LE BOUDDHISME AU LAOS
viennent isolément au temple déposer sur l'autel un peu de riz, des fleurs, et faire brûler des bougies ou quelques (ils de coton imbibés d'huile, pour appeler la bénédiction de Bouddha sur leur famille et sur leurs champs: d'autres fois ils apportent une offrande de viandes, de fruits, pour un parent ou un ami en voyage. Le bonze appelé récite une prière à l'intention de l'absent, soit en langue vulgaire, soit en pali; cette dernière prière
Chaire d une pagode. — Dessin de H. Catenaeci, d'après un croquis de M* Delapnrk.
passe pour bien meilleure, mais n'est récitée qu'autant que le cadeau est considérable.
Les bonzes eux-mêmes se réunissent régulièrement pour prier, et, trois fois par jour, ils récitent deux k deux, devant l'autel, une sorte de prière qui rappelle la confession ; le plus jeune énumère ses fautes; le plus âgé lui répond : « Je n'ai rien a te reprocher, mon frère f car moi aussi j'ai péché. » « Aux premiers temps du bouddhisme, disent les vieillards, celte prière était dT€r» aujourd'hui elle est de plomb* »
Les autres prières récitées dans le courant de la journée sont le plus sou-
i«8 VOYAG* D'EXPLORATION EN INDO-CHINE.
vent des extraits de légen^s des vies antérieure* de Bouddha. Chaque pagode a sa légende préférée. Une prière très fréquente et très longue est celle qui consiste à demander que la paix subsiste entre tous les animaux qui vivent sur la terre. Quelquefois on murmure d'interminables litanies où Ton invoque tous les personnages sacrés ; d'autres fois, les oraisons sont dites sur un chapelet partagé en dizaines, que chaque* bonze porte à la ceinture. Elles consistent en de courtes prières répétées chacune dix fois. En voici un exemple : « Aujourd'hui j'ai mangé du riz; ce riz n'est pas le mien. Que ceux qui m'en ont fait l'aumône voient leurs vœux accomplis et soient heureux. » — Autre exemple : « J'ai des habits ; ils ne m'appartiennent pas,» etc. — On sait que d'après la loi bouddhique les bonzes ne peuvent rien posséder en propre et doivent tenir de l'aumône leurs vêtements étleur nourriture.
Dans l'intérieur de leurs habitations, les bonzes s'exercent à la lecture et à la copie des livres sacrés. Ces lectures, faites à haute voix et psalmodiées sur une espèce de rythme monotone, se prolongent souvent le soir assez tard, alors que tout autre bruit a cessé, et se font entendre d'une extrémité à l'autre du village.
Outre ces pratiques journalières, on célèbre, à certaines époques fixes du mois et de l'année, à la nouvelle et à la pleine lune, au renouvellement des saisons, à la fin de l'inondation, à la fin de la récolte, des fêtes générales auxquelles toute la population prend part. On construit des autels portatifs en feuillages et en bambou, sur lesquels on porte en procession les fruits et autres offrandes destinés à la pagode. Des banderoles, des oriflammes de toutes les couleurs, dont quelques-unes sont de soie artistement brodée, précèdent ou accompagnent le cortège ; d'autres se déploient à l'extrémité de mâts de pavillon plantés sur les différents points de son parcours ; lu temple lui-même en est entièrement décoré. Rien de plus champêtre et de plus riant que l'aspect des villages ces jours-là : partout des fleurs, des arcs de verdure, des habits de fête ; le bruit du tam-tam et des pétards témoigne incessamment de l'allégresse publique. Malheureusement, quand vient le soir, grâce à des libations trop fréquentes d'eau-de-vie de riz, la fête se transforme en une orgie bruyante.
L'influence des bonzes est fort grande au Laos. Toutefois le pouvoir religieux et le pouvoir civil vivent côte à côte en bonne intelligence, et aucun des deux ne songe à empiéter sur les droits de l'autre. La neutralité du clergé bouddhique, dans toutes les questions politiques, parait absolue ; peut-être n'est-elle qu'apparente, et sera-ce un jour d'une pagode que partira un nouvel appel à l'indépendance et à la révolte contre Siam.
J'entends quelques-uns de mes lecteurs me demander ce qu'il faut penser du bouddhisme en lui-même, comme religion, el s'il mérite les attaques ou les louanges dont il a été tour à tour l'objet. J'avoue que je n'oserais prendre ouvertement son parti et le défendre contre l'accusation d'athéisme et de matérialisme qui lui a souvent été adressée. L'idée d'un être suprême, souverain créateur et dominateur de l'univers, est difficile a dégager nette-
Tombeau d'un Ikhizc. — Dessin du E. Bocourt, d'uprès mie nijuii relie île M. Delaporle*
menl des croyances des populations bouddhiques, À vrai dire, je ne pense pas qu'elle j soit comprise. Elle ne trouverait, du reste, aucune place dans leur cosmogonie religieuse, et cet être suprême n'aurait à jouer qu'un rôle inerte et passif dans la distribution des récompenses et des peines. Pour un bouddhiste, le châtiment consiste à vivre, à voir se renouveler indéfiniment par la transmigration, les soucis et les douleurs de l'être ; la
récompense n'est que la cessation de cet état de choses, l'absorption de
l'âme dans une sorte de milieu indéfinissable, le Niretipan ou le Nirvana. Cette transformation définitive, but suprême de tous les efforts des bouddhistes, est-elle, comme on Ta dit, l'anéantissement absolu, la destruction sans retour de la personnalité, du moi ? Je ne le crois pas davantage. Si Ton veut bien se placer au point de vue des populations elles-mêmes, et non à celui de certains métaphysiciens abstraits, tenus à déduire fatalement de leurs prémisses des conséquences inévitables, on partagera mon opinion. Les masses n'usent point, en effet, d'une logique aussi rigoureuse, et si les doctrines qu'elles professent contiennent en germe une aussi épouvantable conclusion, elles sont loin d'en avoir conscience et se promettent, au contraire, une fin bien différente. Ce qui attire et séduit leur imagination, c'est la facilité donnée à tous d'arriver, par la pratique de la vertu, à l'état surnaturel de Bouddha 4, dernier terme de la série des transfigurations et qui précède immédiatement l'entrée dans le Nirvana, séjour de l'éternel repos. L'homme devenu Bouddha possède le don des miracles ; il signale cette suprême période de son séjour sur la terre par des merveilles innombrables. D'ailleurs, chez les bouddhistes comme chez les chrétiens, la mort d'un juste est une délivrance. C'est la fin d'une longue et pénible étape; c'est un pas déplus fait vers la perfection, vers le terme définitif du voyage. On se hâte de brûler le corps, siège périssable de tant d'infirmités et de souffrances. Le bûcher est dressé au milieu de la plaine, surmonté d'un dais de verdure et de fleurs. Les prêtres, les parents, revêtus de leurs plus beaux habits, s'y rendent en procession, et Ton y met solennellement le feu. La piété filiale recueille les cendres de cette mortelle dépouille et les ensevelit dans le jardin delà maison, ou dans le terrain sacré d'une pagode. Seuls les pauvres gens ou les voyageurs qui meurent loin de leurs familles n'ont pas, au Laos, ces funérailles ardentes. Ils sont simplement couchés dans une bière et ensevelis à une faible profondeur dans le terrain en friche le plus voisin.
En résumé, une inorale extrêmement pure, empreinte d'une profonde mansuétude et d'une immense charité, qui de l'homme s'étend à tous les êtres vivants, caractérise les préceptes du bouddhisme. C'est à l'élévation, à l'austérité forte et saine de ses enseignements, et non à la prétendue insalubrité du climat, qu'il faut attribuer la résistance que rencontrent les Missions catholiques ou protestantes à Siam et au Laos, où cette doctrine s'est conservée plus pure et plus fervente qu'ailleurs
1. On sait quo Bouddha n'est qu'un qualificatif et non pas un nom propre. Ce mot signifie, en pali : sagesse, et s'est substitué peu à peu, dans le langage ordinaire, au nom de Cakya niouui (solitaire de Cakya) ou de Sommonacodom, qui sont les appellations indienne et siamoise du fondateur du bouddhisme. {Note de l'auteur.)
2. Nous avons renvoyé et nous renverrons encore le lecteur au Voyage lointain aux royaumes de
Si Ton oublie l'écrasant régime que Siam fait peser sur le pays, aucune région n'offre des apparences aussi calmes, aussi riantes, aussi heureuses.
Cambodge et fie Laoutven, déjà cité à la page 8Î du présent ouvrage. Celte relation renferme sur 1rs bouzes el la religion bouddhique quelques renseignements que leur caractère uaïT rend intéressants à reproduire, et les appréciations du chef de la mission hollandaise, Gérard van Wusthof. qui7 en 164lf remoula le fleuve du Cambodge jusqu'à Vien Cban, forment un piquant contraste avec celles de Francis fïarnier. Le sous-marchand hollandais parle en ces termes de la religion et des cérémonies de Louwen (Laotiens)* "
•< Le 11 octobre, nous arrivâmes à Saniphana, dont le Nappra nous donna des poulets et des h fruiK Nous passa tues ensuite devant Beenmouc (Ban Mouk)T Saymoen» Shapanon (Peu Nom), m résidence du Radia Tfdempoy ; et nous arrivâmes à Locliau (Lakûn), où habite un vice-roi, «le 18, jour de pleine lune : c'était le jour de l'an des Louwen. Les pâtres donnent alors de ■« grandes fètes^ avec toutes sortes de feux d'artifice. Le Radia Ponrson nous fit inviter par Monlip m à venir chez lui, le soir, contempler leurs cérémonies païennes. Nous donnâmes au grand « prêtre un chiavonys ronge, et imus viujes que tous les faux dieux de ce pays étaient les mêmes i que ceux de Siam et du Cambodge; seulement le* préires paraissent avoir une autorité plus
grande et sont supérieurs même aux juges laïque?.
» 11 y a dans celte ville (LakÔn) vingt-cinq pagode I • ■■ 1 1 éliurrlantes d'.»r, et ce spéciale ne ■I laissait pas de récréer nos regards. Les Louwen regardent Loehan (Lakon) comme une grandi' >• ville, bien qu'elle ne soil guère plus considérable que Hardcrwijk. Nous nous promenâmes dans » les rues an clair de ta lune; mais nous ne pouvions circuler que difficilement avec nos gens... « Cette ville est bien la plus épouvantable place païenne qu'il y ait au monde. Ou y trouve beaum coup d'or à bon marché.
« La plus grande partie de cet or est donnée par le roi aux bonze* pour orner leurs pagodes h et leurs nombreuses pyramides qui sont toutes dorées. Jl y a à peu prés une pagode pour sept i ou huit maisons ; souvent ou eu rencontre deux ou trois à côté le» unes des autres. 11 n'y a « guère de famille qui n'ait un de ses membres engagé dans la prêtrise, et ce corps païen est « aussi nombreux que les soldats de l'empereur en Allemagne. Ces idolâtres font croire au peu-
■ pie que Dieu est descendu du ciel dans le Loweii et que toutes les idoles ont été façonnées à 'i son image : ce dont ils s'enorgueillissent fort et ce pourquoi ils disent que Dieu les a bénis
■ au delà de ceux de Siam et du Cambodge, en leur donnant des temples d une beauté incom- « parable et tant d'hommes saints et savants. Aussi, ajoutent-ils, les prêtres de Siam et du Cuin- <* bodge viennent toujours passer dix ou douze ans dans le pays de Louwen pour y faire leurs i études et recevoir leurs grades. Ce n'est pas Li saus doute la véritable raison de cette dernière « coutume; elle tient plutôt à ce que les prêtres sout regardés connue des Dieux dans le pays « des Louwen, qu'ils ont comme nourriture lotit ce qu'ils désirent, et plus de vêtements qu'il m ne leur en faut; enlln que, malgré l'hypocrisie de leur conduite, ils mènent une vie liceu- « cieuse et violent le célibat qui leur est ordonné. Cela nTest point permis aux prêtres du Cain- « bodge, qui, eu pareil cas, sont livrés à la jiirdire. Aussi les prêtres des deux pays se détestentm ils : ceux du Cambodge reprochent a ceux du Louwen de courir après les femmes, ce qui n'est « pas digne : et ceux-ci reprochent aux premiers de mendier leur nourriture auprès des passants, M ce qui fait une tache a leur saint état eu le rendant méprisable. 11 n'y a rien autre ù dire sur •i leurs croyances, si ce n'est qu'ils apprennent aux gens à adorer leurs images et à sacrifier ■i avec dtP Cierges allumés, eu faisant beaucoup de grimaces et de superstitions diaboliques. Us ** promettent le plus graud bonheur à ceux qui leur donnent le plus, et savent, pur ce moyen, «< tenir le peuple sous leur autorité, Uref, ils ont l'art de s'acquérir l'aveugle dévouement des « hommes, tout en tapant joyeusement sur leur poche. »
Dans son voyage de retour du royaume de Louwen au royaume du Cambodge, Gérard van Wustbof fait remarquer m qu'ils prirent terre auprès d'un temple où les prêtres idohitres celé-
■ braient leur service a l'écart dans les bois et qu'il dut offrir aux prêtres quelques présents en » échange desquels ils devaient prier — ils le promettaient du moins — pour le succès du H voyage
« Les Louwen, COntinue-t-U, tienneut les rugissements [des tigres), ainsi que te bramement des « cerfe et le miaulement des singes, pour un signe de mauvais augure. Us considèrent également
■ comme un mauvais prépage que quelqu'un été mue, que des serpents nagent au-devant des •• barques ou qu'un arbre sec perde ses branches sans qu'il y ait du vent. Eu pirogue, disent-ils, * il ne faut jamais puiser de l'eau avec un pot, ni poser le pied à l'avant : faute de ces pré-eau-
que celle dont je viens d'esquisser rapidement la situation politique, matérielle et morale. Une riche et luxuriante nature semble inspirer les mœurs les plus douces et les plus paisibles ; nulle passion turbulente ou cruelle ne trouble la rêveuse nonchalance des habitants ; ces charmants paysages, que caresse de ses plus beaux rayons le soleil des tropiques, respirent partout une tranquillité, une innocence singulières. Toutes les rumeurs, tout le fracas du monde civilisé, viennent s'éteindre et mourir aux portes de cette contrée dont rien ne réussit à troubler le profond silence, et le souvenir qu'on en garde, une fois qu'on est rentré dans l'agitation du dehors, paraît si étrange, si lointain, qu'il semble correspondre à une autre planète, appartenir à une autre existence, et qu'il fait involontairement songer à la métempsycose f.
Je reprends maintenant mon récit un instant interrompu. Les eaux du tleuve avaient atteint le 20 septembre leur hauteur maximum et inondaient toute la campagne par le lit des deux petits ruisseaux, dont le cours circonscrit au nord et au sud le territoire de Bassac. Au pied même du plateau qui s'élève au nord, et tout le long de la petite chaîne qui le relie à Phou Bassac, se trouve une assez forte dépression de terrain, qui à ce moment était transformée en un lac couvert d'îlots de verdure. Pour sortir du village, il fallait prendre une pirogue et voguer au milieu des arbres pendant plus d'un kilomètre. On mettait pied à terre au bas des premières pentes de la montagne, où de nombreux troupeaux de bœufs
« lions, elle se perdrait infailliblement. Telles sont les niaiseries dont les livres de leurs prêtre* « sont remplis et auxquelles ils croient fermement. »
« Eu arrivant à Bœtzong, les mariniers louwen allèrent offrir des sacrifices et allumer des « cierges dans le temple en ruines, pour remercier leurs faux dieux de leur heureuse arrivée * en ce point et pour demander un retour sans accident. Us prononçaient leurs prières avec t une telle émotion qu'ils avaient l'air de sangloter. Ainsi, du reste, en agissent-ils chaque fois « qu'ils ont à franchir un passage dangereux. »
V Essai historique sur le Cambodge et l'étude sur le Bouddhisme en Indo-Chine, insérés par Francis Garnier dans la Publication officielle, renferment des détails de mœurs et des considérations politiques ou économiques qui éclairent et complètent les impressions de Gérard van Wusthof et qui expliquent notamment l'insuccès de la propagande catholique ou protestante en ce pays; nous signalons à la page 410 cette intéressante conclusion : « En Indo-Chine, le Bouddhisme est le grand régulateur de la vie sociale; le culte met partout son empreinte, la pagode et le prêtre semblent deux rouages inséparables de l'organisation politique. Mais, à peine les populations d'origine et de civilisation chinoise font-elles leur apparition, que l'idée religieuse est reléguée au second plan; les cérémonies prennent un caractère laïque; le respect des ancêtres remplace le culte de Bouddha; le bonze, au lieu de la vénération des fidèles, uc recueille plus que l'indifférence et bientôt le mépris; son auréole de science et de sainteté s'efface ; il devient ignorant et mercenaire : le Bouddhisme végète, se cache et disparaît. »
Pour compléter ces indications on peut consulter la Publication officielle, chapitre xv, p. 329 à 347, et le chapitre xvui, p. 411 à 421, relatifs aux mœurs, au gouvernement et à la religion du Laos.
1. Voy. De Paris au Tibet, p. 171, 209, 210, 261, 202 et 265.
LE PLATEAU DE BASSAC. 123 el de buffles paissaient librement en attendant la fin de l'inondation.
Dès les premiers jours de beau lemps, nous fîmes une excursion au plateau, If. Delaporte, M. Thorel et moi. Nous avions la ferme résolution d'en accomplir l'escalade, et ce devait être là un exploit de début destiné à nous encourager à l'ascension future des montagnes de l'Himalaya et du Tibet. Nous gravîmes assez facilement le premier tiers de la bailleur, eu suivant les sentiers tracés par les troupeaux qui abandonnent la prairie pendant la chaleur du jour et viennent se réfugier à l'ombre des grands arbres» Peu à peu les sentiers disparurent, la foret se hérissa de bambous el de lianes au milieu desquels la hache de M, Thorel ne réussissait que difficilement à nous frayer un passage. Nous arrivâmes ainsi devant une haute muraille rougeâtre, formée par une roche à pic de 30 à 40 métrés île hauteur, le long de laquelle trois ou quatre petites cascades retombaient en pluie line.
Au pied de cette muraille, dans les cavités de la roche, se trouvaient plusieurs petits bassins d'une eau fraîche et pure. Nous étions altérés et affamés : les provisions furent retirées des gibecières, étendues devant nous, et, après nous être convenablement restaurés, nous mois mîmes en devoir de gravir l'obstacle qui nous barrait le chemin. Sur la droite, la muraille s'était affaissée sur elle-même et brisée en blocs énormes qui en facilitaient lescalade. En moins d'un quart d'heure nous arrivions au sommet de ce premier gradin. Nous nous trouvions au milieu d'une clairière, sur les bords d'un ruisseau qui, un peu plus loin, se répand le long de Parète \iw du rocher et alimente les chutes d eau que nous avions rencontrées. Un gazon épais formait loul autour de nous un tapis moelleux, mais exlraordinairement foulé el qui avait été récemment le lit de repos de quelque bète sauvage. De là rien ne limitait le regard du côté du sud et nous jouissions d'un coup d'oeil magnifique : nous dominions complètement la forêt que nous avions eu tant de peine à traverser, et Bassac, et le fleuve dans son lointain parcours, elles grandes îles qui Fémaillenl, se déroulaient au delà du sombre rideau de verdure étendu à nos pieds. À celte distance les maisons et les rizières se dessinaient avec une netteté d'autant plus surprenante que la nuance plus claire de la plaine contribuait à nous les montrer dans un éloignement plus grand* À notre droite, au contraire, le pic de ll.issae et ses liants contreforts nous apparaissaient avec un si puissant relief, qu'il semblait que nous n'eussions qu'à étendre le bras pour les toucher. Tout ce paysage était baigné de l'éclatante lumière spéciale aux pays chauds et qui moi rai t de reflets d'argent doré le long ruban du fleuve. La vue de celte admirable perspective, dont quelques parties nous étaient encore masquées
par les ondulations inférieures de la montagne, nous encouragea à continuer notre ascension. Nous quittâmes l'étroite clairière pour remonter le lit du ruisseau qui était incliné à 45°. Après une marche longue et pénible, nous aboutîmes à une seconde muraille, plus haute que la première et complètement à pic. Leau suintait en filets imperceptibles sur chaque point de la surface rocheuse. Au-dessus de nos tètes, nous apercevions, suspendus à une grande hauteur, quelques arbres gigantesques surplombant légèrement du plateau supérieur. 11 nous sembla que là devait être l'arête culminante de la montagne. Nous examinâmes le rocher de tous les côtés : nulle part il ne s'inclinait de façon à en rendre l'accès possible. Mais, sur la gauche, une étroite crevasse, presque verticale, partageait en deux cette énorme masse de pierre. De nombreuses plantes, quelques arbustes croissaient le long des parois de cette haute fente et pouvaient fournir des points d'appui suffisants. Une de ces plantes attira l'attention de M. Thorel. 11 s'élance, l'atteint, nous entraîne h sa suite, et après une gymnastique assez rude, nous conduit au sommet du rocher, non sans quelques égratignures aux mains et aux genoux. Quel ne fut pas notre désappointement en voyant se dresser devant nous, à une centaine de mètres en arrière, une nouvelle et plus formidable muraille! C'était le dernier de ces gradins de pierre, taillés pour des géants dans les flancs de la montagne ; nous n'avions plus le courage et le temps de continuer cet exercice. Après nous être reposés sur le bord du plateau étroit où nous étions parvenus et avoir longuement contemplé le panorama de la vallée du fleuve immensément élargi, mais plus confus et se perdant de tous côtés dans les vapeurs d'un lointain horizon, nous dûmes songer à revenir sur nos pas. La descente fut plus difficile que ne l'avait été l'ascension. Le regard embrassait maintenant la distance qu'il fallait franchir, et cet abîme dont on n'avait pas, en montant, mesuré la hauteur, donnait le vertige et faisait trembler le pied et la main. Ce fut encore M. Thorel qui le premier se suspendit au-dessus de l'abime et s'assura des échelons où nous allions poser le pied. Nous nous tendîmes successivement la main et nous arrivâmes en bas sans encombre. 11 était fort tard quand nous rejoignîmes le campement. Nous n'avions réussi à gravir que les trois quarts de la hauteur totale de la montagne; nous serions parvenus au sommet avec dix fois moins de peine et de fatigue, si, au lieu de nous en prendre au flanc le plus inaccessible, nous eussions attaqué le versant est, qui offre une pente douce et continue. Ces sortes de méprises, inévitables quand on parcourt sans guide un pays inconnu et couvert d'une épaisse végétation, ne sont pas à regretter: elles font acquérir, mieux que tous les renseignements et toutes les descriptions, une idée juste de la topographie de la con-