PHOU MOLONG, PIC DE LAGRÉE
trée et sont absolument nécessaires pour en bien comprendre la carte, ou, en d'autres termes, pour en trouver la formule géographique
Quelques jours après, je fus chargé par M. de Lagrée d'aller reconnaître le cours inférieur du Sé Don, grand affluent de la rive gauche du fleuve qu'il vient rejoindre un peu au-dessus de Bassac. Cette rivière contourne et limite au nord le massif volcanique dont j'ai parlé et qui lui donne naissance. M. Thorel se joignit à moi pour cette excursion, et j'emmenai, comme dans ma première reconnaissance des rapides, le matelot Renaud, dont les connaissances en cambodgien devaient faciliter nos relations avec un fonctionnaire de Bassac, auquel cette langue était familière et qui avait Tordre du roi de nous accompagner.
Nous partîmes le 3 octobre, à sept heures du matin, dans une barque légère. Le fleuve avait déjà sensiblement baissé et son courant était moins rapide. Au-dessus de la grande île de Deng, ses eaux se réunissent en un seul bras, mais son lit se sème de brousses et de rochers, et s'élargit jusqu'à atteindre 3 à 4 kilomètres. Nous approchions du Phou Molong, le grand pic que j'ai dit terminer au nord la chaîne de montagnes de la rive droite, et sa base arrondie semblait barrer le passage devant nous. Le fleuve vient, en effet, la contourner sur la moitié de sa circonférence, et, maintenu de ce côté par cette puissante barrière, de l'autre par une chaîne de collines, dernière ramification du massif de la rive gauche, il se réduit subitement à une largeur de 500 à 600 mètres. En cet endroit sa profondeur doit être énorme et je ne trouvai pas le fond à 30 mètres. Le caractère du paysage change en même temps d'une façon brusque : au lieu de ces plaines riantes et uniformes que les eaux brillantes parcouraient lentement en y formant des centaines d'îles; au lieu de ces rives presque noyées, que dissimulaient de longues lignes de palmiers et de maisons ; des berges à pic, où la roche fait irruption partout, de hautes ondulations couvertes de forets, encadrent de tous côtés Tonde noire et rapide. Chaque perspective du fleuve, au lieu de se perdre dans un horizon sans limites, s'arrête à courte distance et le coup d'œil se renouvelle sans cesse. Si nous fûmes tous charmés, au point de vue pittoresque, de ce changement de décor, je fus surtout heureux, pour ma part, de l'allégement qu'en éprouvait mon travail de géographe. D'un seul regard je pouvais embrasser le fleuve et en arrêter le contour.
I. La plupart des membres de la Commission allèrent ensuite visiter Wat Phou, sanctuaires khmers analogues à ceux d'Angcor, et dont la description complète se trouve dans la Publication officielle (t. I, p. 187-191}. Cet ensemble de constructions date du dixième siècle, époque a laquelle la puissance d'Angcor commençait à décliner. D'habiles architectes en avaient conçu le plan. Les événements interrompirent leur œuvre, reprise ensuite par des générations moins expérimentées et qui leur imprimèrent le cachet de décadence que l'on y retrouve encore aujourd'hui. On lira plus loin (p. 144 etsuiv.) une description succincte des monuments de Wat Phou.
Les sommets des montagnes avoisinantes fournissaient de nombreux et excellents points de repère, et il ne fallait plus, comme auparavant, revenir sans cesse sur ses pas, pour se rendre compte de la configuration des rives.
L étranglement produit par le Phou MoloYig est de courte étendue, et le Cambodge reprend bientôt une largeur de 1 kilomètre. Après avoir passé au pied du Phou Salao, colline de 200 mètres de hauteur environ, qui infléchit le cours du fleuve à Test, nous découvrîmes, sur la rive gauche, l'étroite embouchure du Sé Don, en aval de laquelle s'élèvent, le long de la berge, des colonnes basaltiques d'un aspect original. A cinq heures du soir nous entrions dans la rivière. Elle est d'une largeur uniforme de près de 200 mètres, et son cours n'est pas moins sinueux que celui de la Seine aux environs de Paris. Notre marche devint plus rapide au milieu de ses eaux tranquilles. 11 faisait presque entièrement nuit quand nous nous arrêtâmes à un petit village situé sur la rive gauche. Notre mandarin d'escorte se hâta d'annoncer aux autorités locales la visite des étrangers, et s'employa à nous procurer ce qui chaque jour était pour nous le problème à résoudre, le bon gîte et le bon souper du fabuliste. La pagode du hameau nous fournit le premier; nos provisions et quelques achats faits aussitôt, les éléments du second. Pendant que Renaud se livrait à de savantes préparations culinaires, nous liâmes conversation avec les bonzes et le maire de l'endroit, pour nous former à cette gymnastique de langage qui devenait notre exercice quotidien. Gestes variés, dessins ingénieux étaient appelés au secours de notre ignorance des mots, et il était rare que, par ce procédé, on n'obtint pas, au bout d'une demi-heure d'efforts, sept ou huit réponses entièrement contradictoires. Il fallait ensuite satisfaire la curiosité des indigènes, leur expliquer le maniement de nos armes, l'usage de nos montres et de nos ustensiles de toute sorte. La conversation se terminait par une distribution de petits cadeaux, tels que des couteaux, des aiguilles ou des images, qui comblaient de joie ces naïves gens.
Le lendemain, nous continuâmes notre reconnaissance : la baisse des eaux s'accentuait de plus en plus, et, au pied des berges droites et hautes de trois ou quatre mètres qui encaissaient régulièrement le cours de la petite rivière, quelques plages de sable ou de rocher se montraient çà et là à découvert. Le calme des rives, la marche silencieuse de notre pirogue qui s'avançait à la pagaye, encourageaient de nombreux caïmans à venir y bâiller au soleil du matin. J'essayai à plusieurs reprises de troubler par des coups de feu la rêverie paresseuse de ces pesants animaux ; mais ma carabine, arme Lefauchcux fort légère et fort commode, était d'un calibre trop faible pour leur dur épidémie. Les balles ricochaient ou s'aplatissaient sur
LES CHUTES DU SE DON. 127 es écailles, à la grande stupéfaction des rameurs, devant lesquels je me sentais humilié de l'impuissance de mon arme. Le seul eiïet que produisaient mes projectiles était de faire sortir de leur torpeur les indolents amphibies; après quelques secondes de réflexion, ils se laissaient glisser dans 1 eau avec majesté et disparaissaient aux regards. Des paons picoraient aussi sur la grève, mais il eût fallu du gros plomb et non des balles pour les atteindre, et la vue de ce gibier délicieux ne nous donna que des convoitises inassouvies.
Le soir, après avoir remonté dans la direction du nord pendant une trentaine de kilomètres, nous nous arrêtâmes à Solo Niai, village situé sur la
Yen- (1< l'hou Moloiig. — Dessin de E. Tournois, d'après uu ûVssiu do M* Dcdaporle.
rive gauche et qui parait être le point d'embarquement des marchandises venues de l'intérieur à dos d'éléphant. Nous étions à peu de distance de chutes considérables, qui interrompent la navigation de la rivière, et que le commandant de Lagréc m'avait recommandé d'examiner avec le plus grand soin. Les rives du Sé Don, jusque-là assez plates, commençaient à s'accidenter; de petites chaînes de collines ondulaient les environs de Solo Niai, et de tous côtés surgissaient à l'horizon les cimes bleuâtres des montagnes de la rive gauche, dont nous nous étions sensiblement rapprochés. Les sauvages qui habitent les versants extérieurs de ce massif faisaient eu et là leur apparition. Nous ru vîmes quelques-uns arriver, en même temps que nous, à la pagode-caravansérail de Solo Niai, avec un
chargement de peaux et d'orties de Chine. Sur les contreforts ouest du massif, Mouhot avait signalé l'existence de mines d'argent; tous mes efforts, tous ceux de Renaud, mon interprète en cambodgien, tendirent à obtenir quelques renseignements précis sur le lieu du gisement. Après de longs pourparlers, nous crûmes comprendre que notre mandarin laotien se faisait fort de nous conduire à un village kha {kha est l'appellation générique des sauvages en laotien) où l'on exploitait le précieux métal. Nous primes acte de sa promesse, et nous remîmes cette excursion à notre retour des cataractes du Sé Don.
A peu de distance de Solo Niai, la rivière se bifurque en deux bras étroits. Nous nous engageâmes, le 5 octobre au matin, dans le bras de l'ouest, mais nous fûmes arrêtés presque aussitôt par une petite chute de 2 mètres de hauteur, formée par deux assises rocheuses aussi horizontales et aussi régulières que deux marches d'escalier. Nous mimes pied à terre et nous nous dirigeâmes vers la partie nord de l'île. Nous étions arrivés aux chutes à midi. Le coup d'œil est des plus pittoresques. Le Sé Don vient directement du nord se heurter à la pointe aiguë que lui oppose la masse rocheuse de l'île, et ses eaux, divisées par cet obstacle qu'elles ne peuvent franchir, retombent des deux côtés en cascades. Dans le bras de Test, elles se précipitent, d'une hauteur verticale de 15 mètres, dans un bassin circulaire à parois de lave ; dans celui de l'ouest, elles coulent torrentueusement sur une pente inclinée à 45 degrés environ et que coupent çà et là d'énormes blocs de rocher, ou des aiguilles basaltiques contre lesquelles elles s'élèvent en bouillonnant.
Nous nous arrêtâmes longtemps à examiner ces chutes. Elles n'offraient au point de vue géographique et commercial, le seul qui fût de ma. compétence, qu'un intérêt négatif; mais au point de vue géologique elles étaient de la plus grande importance en mettant à nu la constitution du sous-sol. M. Joubert, qui les visita un mois plus tard avec le commandant de Lagrée, en rapporta de curieux échantillons et de précieux renseignements.
Le 6 octobre, nous redescendions le Sé Don jusqu'à Ban Song, village situé à environ 3 lieues de l'embouchure. Nous y reçûmes une confortable hospitalité dans la maison duMuong Khang de la province de Bassac. Ce mandarin était absent, mais on nous avait promis ses éléphants pour aller visiter les exploitations d'argent dont l'existence nous avait été signalée et qui se trouvaient au pied des premiers contreforts montagneux de Test.
Le lendemain, en effet, trois de ces nobles animaux, rappelés des pâturages, stationnaient devant la plate-forme de la maison, et à dix heures et demie nous nous mettions en route. La monture de M. Thorel et la mienne
INTELLIGENCE DES ÉLÉPHANTS. i29
étaient des femelles, et chacune d'elles était suivie d'un petit en bas âge. Le plus jeune avait un an à peine, le plus âgé en avait trois; le premier était de la (aille d'un buffle, le second était sensiblement plus haut. Ils n'avaient point encore la gravité qui esl particulière à ces majestueux animaux, et leurs gambades folâtres nous égayèrent beaucoup pendant toute la route. Us se poursuivaient jusque dans les jambes de leurs mères, qui, sans ralentir ni changer en rien leur allure, suivaient d'un œil complaisant et attentif les évolutions de leurs nouveau-nés. Quand ils s'éloignaient trop et, par une excursion hardie dans les champs de riz voisins» risquaient de s'attirer la colère et les coups des cornacs, un cri de la mère rappelait bien
M, Juuborl iiux chutu* <lu S* Don. — Ue^iu dv A. Miiri«j, d'après mie uquaivl]i« d< M h. U|n»rl<\
vite l'enfant turbulent, qui accourait aussitôt se ranger auprès d'elle, caressait un instant ses mamelles du bout de sa trompe, puis, apercevant une mare d'eau voisine, courait y remplir le mobile organe et 60 jetait malicieusement le contenu sur son camarade ou sur ses propres épaules.
En sortant de Ban Song, on traverse une plaine dénudée où la mehe apparaît à chaque pas eu larges plaques noirâtres. Peu après, le terrain se boise et s'ondule légèrement. Un fort torrent gronde à peu de distance. Il n'avait guère à ce moment que i m T 50 de profondeur, mais le courant un était rapide. Le plus âgé des deux petits éléphants se jeta bravement ii lu nage, tandis que son compagnon, effrayé par le bruit, restait indécis
sur la rive. La mère de ce dernier — c'était l'éléphant que je monlais
— le fît placer près elle du côlé d'amont, de manière à le retenir et à te protéger contre la violence des eaux. Le jeune animal appuya ses jambes sur celles de sa mère. Celle-ci s'inclina légèrement, afin de lui donner un point d'appui, et le fit rouler pour ainsi dire de ses jambes de derrière à celles de devant jusqu'à ce que le torrent fût traversé. Au delà, nous entrâmes en pleine forêt, et j'admirai de plus en plus l'intelligence de ces puissants quadrupèdes. Un mot du cornac, un simple geste étaient à l'instant compris par eux. Tantôt c'était une branche trop basse et nous barrant le passage qu'ils détournaient ou qu'ils arrachaient avec leur trompe, tantôt un détour habilement calculé qu'il fallait faire, à un coude trop brusque du sentier, pour ne pas heurter leur cage contre un tronc noueux. Puis, quand la route était moins obstruée et demandait une attention moins grande, leur trompe s'en allait cueillir à droite et à gauche quelques jeunes pousses de bambou qu'elle secouait longuement pour détacher la terre adhérente aux racines. L'animal n'était satisfait que quand il n'y restait plus un grain de poussière, et si, après les avoir frappées les unes contre les autres, une motte de terre rebelle s'obstinait à y demeurer, il la plaçait sous son pied et l'arrachait avec une étonnante précision. Tous ces mouvements étaient exécutés par lui sans ralentir d'une seconde son allure et sans que le cornac pût lui reprocher de sacrifier à sa gourmandise les intérêts du voyageur i.
Le terrain s'élevait graduellement et le sentier que nous suivions gravissait parfois de hauts escarpements de roches que j'aurais crus inaccessibles à nos lourdes montures. Là encore elles m'émerveillèrent. Sondant avec leur trompe chaque pierre, pour s'assurer de sa solidité avant d'y poser le pied ou le genou, elles n'hésitaient pas à se suspendre au-dessus des profonds ravins qui bordaient la roule. En certains moments, je ne pouvais me défendre d'une vive appréhension en voyant ma cage s'incliner au-dessus de ces pentes rapides et rocailleuses au bas desquelles coulait quelque torrent invisible.
Nous rencontrions parfois sur notre route quelques autres éléphants chargés d'orties de Chine et conduits par des sauvages qui, un arc à la main, utilisaient en chassant leur voyage à travers la forêt. Celle-ci avait été incendiée par places, et transformée en rizières, qu'une forte palissade protégeait contre les incursions des grands quadrupèdes. C'est là le seul mode de défrichement employé parles sauvages, et ces plantations nous annonçaient le voisinage d'un de leurs villages. Au bout de trois heures de montée, nous
1 Tout ce passage a été reproduit par M. Paul Bert dans l'ouvrage qui a pour titre : Lectures sur l'histoire naturelle des animaux (Hachette, 1882).
LES MINES D'ARGENT DE BASSAG. 113 étions arrives sur an plateau où la foret, moins épaisse et de plus eu plus dévastée par le feu, s'entrecoupait de clairières herbeuses. Tout autour de notre horizon surgissaient de nombreux sommets de montagnes que nous n'apercevions que par intervalles. À cinq heures et demie du soir nous nous arrêtâmes au milieu d'un hameau composé d'une dizaine de cases et nommé Pétoung en laotien. Celait non loin de là, sur les bords d'un petit ruisseau, que, d'après le fonctionnaire de Bassac qui nous escortait, nous devions trouver les gisements argentifères. Désireux de m'y rendre dès le lendemain matin, je m'informai immédiatement de la distance à parcourir. Mais à ce moment on ne me comprit plus. Des mines d'argent ? 11 n'en avait jamais été question. Nous en parlions pour la première fois. On avait cru que nous voulions tout simplement voir les sauvages et la montagne, et on nous avait conduits dans la montagne au milieu des sauvages. Quant à voir des mines d'argent, c'était impossible, par une raison très simple : il n'en avait jamais existé dans la province. Notre stupéfaction était grande. M. Thorel, Renaud et moi nous nous regardions sans pouvoir croire à la réalilé d'un pareil quiproquo. Nous avions montré ce métal lui-même, et si le mol avait pu être mal prononcé, l'objet n'avait pu être méconnu. J'insistai; Renaud Gt appel à tout son savoir en cambodgien pour convaincre le mandarin d'escorte qu'il nous avail bien réellement affirmé la présence de mines d'argent dans celte localité. Nous n'obtînmes que des dénégations, faites avec la sérénité la plus grande et l'étonnement le mieux joué. Sans aucun doute les gens du pays avaient réussi à faire regretter au fonctionnaire laotien sa franchise première, en lui exposant les inconvénients d'une visite de cette nature. N'allait-on pas, en permettant a des Européens d'apprécier l'importance des richesses métallurgiques de Ja contrée, attirer leur attention et celle de Ban Kok, exciter la cupidité des étrangers et des gouvernants, faire augmenter les impôts? Cette difficulté qui devait se dresser perpétuellement devant, nous pendant tout le reste de notre voyage, était insurmontable : les instances, les menaces, les promesses ne faisaient que confirmer la résolution prise. Nous nous résignâmes et nous reprîmes dès le lendemain matin la roule de Ban Song. Le 9 octobre, à une heure de l'après-midi, nous étions de retour au campement de Bassac,
La contrée avait complètement changé d'aspect depuis notre départ* Les eaux du Cambodge avaient baissé de plus de 5 mètres; toutes les dépressions de terrain inondées s'étaient asséchées, les sentiers avaient reparu; les berges, fertilisées par le limon du fleuve, se couvraient de cultures de t&hac, de coton, de mûriers, de plantes maraîchères. Partout on préparait les engins pour la pêche, on se disposait à arrêter le poisson dans les arroyos
m VOYAT.K D'EXPLORATION EN INDO-CHINE,
que la baisse des eaux m et ta il h sec. Dans les campagnes, les riz jaunissants appelaient la faux du moissonneur, et Ion construisait déjà les hangars où.
pendant la récolte, on dispose les gerbes en carrés symétriques.
Dans les villages, on réparait les chars qui gisaient démontés et sans emploi sous les maisons, ci les bœufs coureurs, rappelés des terrains élevés où ils avaient passé la période de l'inondation, venaient reprendre leur service accoutumé. La vie, un instant suspendue, recommençait par* tout.
L'expédition était dans les meilleurs termes avec les autorités et les habitants du pays. Prés du campement demeurait un viens Chinois qui s'était lié bien vite avec les hommes de l'escorte et leur servait d'intermédiaire auprès des indigènes. Le roi de Bassac, jeune homme de vingtquatre à vingt-cinq ans, à la figure douce et timide, avait fait nu commandant de Lagrée les avances les plus courtoises et les oIVres de service les plus bienveillantes.
Le sort de son voisin le roi du Cambodge, qui depuis peu s'était soustrait, grâce à la France» h la lourde tutelle de Siam, lui paraissait digne d'envie, et il ne laissait passer aucune occasion de témoigner ses sentiments au chef de l'expédition* Celui-ci n'avait accueilli ces avances qu'avec la réserve la plus grande, ne voulant pas compromettre, avant l'échéance, l'imprudent jeune homme qui semblait oublier que son grand-père était mort eu prison 1 Ban Kok pour avoir partagé les velléités d'indépendance des princes de
Portrait «lu vieux Chinois uV«D*wi<- h '--in <1. Jnn?t~ Lange, d'npnM un dp«4in <1" M. Dm lu porte,
LA FÊTE DES BATEAUX. 135 Vieil Ghang. Mais M. de Lagrée ne pouvait s'empêcher dépenser que Bassac était une position admirablement choisie pour commander la vallée du fleuve et en détourner le commerce vers la CocKinchine française. Il avait signalé plusieurs fois au gouverneur de la colonie les injustices violentes de Siam à 1 égard du Cambodge; il avait insisté sur l'enlèvement, au mépris de tout droit, des provinces de Battamhang, dWugcor, de Tonly Repou, de Mulu Prey, et il voyait dans les dispositions du roi de Bassac l'occasion d une revanche naturelle et légitime que la France pouvait prendre un jour sur le gouvernement de Ban Kok, Malheureusement nous manquons de l'esprit de suite nécessaire pour conduire de tels projets à bonne fin; un renseignement obtenu est pour nous un renseignement oublié, et nous laissons toujours nos rivaux, plus patients et plus habiles, remporter sur nous. La politique une et persévérante, qui en un demi-siècle pourrait placer notre commerce et notre pavillon en plein cœur de rindo-Chine, n'est pas notre fait. Nous en changerons vingt fois d'ici là : toutes seront plus intelligentes et plus sages les unes que les autres, mais toutes seront abandonnées avant d'avoir porté des fruits1. Plaise au ciel que ces lignes ne tombent point sous les yeux du roi de Siam et n'aillent point exciter sa colère contre noire hôte de Bassac î
Une grande fête se préparait dans la vallée du Mékong : c'était celle par laquelle les populations ont l'habitude de célébrer la fin de l'inondation et de préluder à la récolte. Son nom populaire est Hena Sonrj ou « Fête des bateaux » : elle a pour but de rendre un hommage de reconnaissance au fleuve, en raison de la fécondité et de la richesse qu'il apporte au pays. Le gouvernement de Ban Kok a su faire tourner habilement au profil de sa politique ces réjouissances populaires, et c'est au milieu de cette fête, en présence du concours de peuple qu'elle attire, que le roi de Bassac et tous les gouverneurs de province doivent solennellement renouveler, dans une pagode, leur serment d'obéissance au roi de Siam. Tout est calculé pour rehausser l'éclat de cette cérémonie et pour quelle fournisse un aliment de plus à l'allégresse publique.
Nous ii \ inns du quitter le sala que nous occupions sur les bords du fleuve, et dans lequel le roi et sa cour ont coutume d'assister aux courses nautiques et aux réjouissances publiques. Ou nous avait construit, non loin de là? un domicile composé de plusieurs cases et aménagé en vue de nos convenances particulières. Le roi était venu y rendre une visite officielle au commandant de Lagrée ; son ambition secrète était d'obtenir la présence de la Commission