‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 28 sur 197 · I. Voy. note p · texte numérisé non relu

I. Voy. note p

française et de son escorte armée, pour la solennité qui devait avoir lieu a la pagode royale. La population verrait ainsi en quels excellents termes il était avec les Français et quel fondement on pouvait faire sur leur appui, le cas échéant. Le commandant de Lagrée lui promit de satisfaire son désir*

Les fêtes commencèrent le 24 octobre. Les Laotiens et les sauvages des parties les plus éloignées de la province affluèrent dés le matin au chef-lieu ; toutes les pagodes regorgèrent d'offrandes; les mandarins, les parents, les amis échangèrent entre eux les présents d'usage. Le soir, des festins et des

Costumas olwrv/'* prmWil I»*h 'mum'm- *U- H - ••• iM^iu de E. Boutiurt, d'nprè* un dessin

do* M. Qétapoiie.

concerts s organisèrent dans toutes les cases; un feu d'artifice, composé de quelques fusées, fut tiré sur le fleuve.

Ce fut le lendemain qu'eut lieu la prestation de serment. Un bonze faisait le personnage du souverain de Sinm, et le roi de Bassac lui jura obéissance et fidélité. En même temps, les eaux du Mékong furent solennellement consacrées et bénites; c'était là s;mx liimte, i\ l'époque de l'indépendance, la partie essentielle de la fêtft. La présence de Al. de Lagrée et des quelques baïonnettes françaises qui l'escortaient ne contribua pas peu à sa splendeur. Le cliquetis des armes nianœuvrées h l'européenne remplit le roi de fierté elles nombreux spectateurs d'admiration. Pour comble de bonheur, uu lils naquit ce jotir*lô au roi de Bassac. Sa joie, le soir, alla jusqu'à l'iv resse.

Des régales sur le fleuve occupèrent le lroi*ièmr jour des fêtes et en furent

F. GARN1ER A LA RECHERCHE DU COURRIER. 139 la partie la plus intéressante à cause de l'animation, de la variété des costumes et de la couleur locale. Ces longues pirogues, dont quelques-unes atteignaient jusqu'à 28 mètres de long, manœuvrées à la pagaie par plus de 60 hommes, portaient chacune les couleurs d'un village ou d'une pagode. Des bouffons, le visage abrité derrière un masque grimaçant, se démenaient avec rage au milieu des rameurs dont ils excitaient l'ardeur par leurs chants et leurs propos lascifs. L'équipage leur répondait en poussant des cris en cadence ; les nombreuses pagaies frappaient l'eau avec une précision merveilleuse, et la barque semblait disparaître sous l'écume soulevée autour d'elle. Les rameurs khas se faisaient surtout remarquer par un costume d'une étonnante simplicité : une feuille de vigne... en toile, attachée par un fil autour de la ceinture, était le seul et presque invisible ornement de ces bustes bronzés qui paraissaient émerger du fleuve, tant la pirogue qui les portait était rase sur l'eau.

Le lendemain, notre campement ne désemplit pas. Soit curiosité, soit politique du roi, tous les mandarinç, tous les chefs de tribus sauvages, accourus pour la solennité, vinrent saluer M. de Lagrée, et furent pour lui une source de renseignements et une nouvelle occasion d'étude. Le 28, cette brillante série de fêtes se termina par une illumination du fleuve et un nouveau feu d'artifice. De grandes carcasses en bambou, représentant des objets divers et chargées de feux de couleur, furent lancées au courant sur des radeaux. Sur tous les points du fleuve on voyait de fantastiques lueurs répercutées dans l'onde. Parfois le feu gagnait la carcasse elle-même, et tout s'abîmait dans un embrasement général. La science de nos artificiers et de nos machinistes saurait produire de plus grands effets avec ce genre d'illumination, mais elle ne disposera jamais d'une nuit et d'un fleuve pareils.

Plus de six semaines s'étaient écoulées depuis notre arrivée à Bassac. La saison sèche était complètement établie et nous invitait à reprendre notre voyage. Chaque jour passé dans l'immobilité était un jourperdu, et ce retard pouvait nous obliger à prolonger notre voyage d'une année entière. Cependant nous n'avions aucune nouvelle du courrier de Saigon que nous devions recevoir, on se le rappelle, avant de continuer notre route. D'autre part, l'interprète cambodgien, Alexis Om, qui ne s'était engagé à nous suivre que jusqu'à Bassac, désirait vivement retourner au Cambodge, et j'avais, de mon côté, à compléter d'importantes études hydrographiques dans le bas du fleuve. M. de Lagrée se décida donc à m'envoyer avec cet interprète à la rencontre du courrier attendu. Il ne mettait pas en doute que je ne trouvasse ce courrier déjà arrivé ou sur le point d'arriver à Stung Treng, et il

me donna pour instruction de ne dépasser ce dernier point qu'autant que je verrais un grand intérêt géographique à le faire. Après avoir reçu le courrier, je devais en accuser réception par lettre au gouverneur de la colonie, confier cette lettre et le courrier de la Commission à l'interprète Alexis, lui faire continuer sa route sur Pnom Penh, et revenir moi-même le plus promptement possible à Bassac.

Pour utiliser le temps passé à attendre mon retour, M. de Lagrée avait résolu de poursuivre l'exploration du cours du Sé Don que j'avais commencée, de contourner ainsi par le nord le massif volcanique de la rive gauche du fleuve, et de revenir à Bassac par le sud de ce massif, après avoir visité à Test le Muong d'Attopeu. 11 emmenait dans cette excursion MM. Joubert et de Carné. MM. Delaporte et Thorel devaient rester au campement de Bassac.

Je partis le 2 novembre au matin, emmenant avec moi, outre le matelot Renaud, un Annamite de l'escorte qu'un ongle incarné rendait impropre à la marche et qui devait regagner Pnom Penh avec l'interprète Alexis. J'arrivai le surlendemain à Khong, où je fus reçu avec toute sorte d'attentions et d'égards par le jovial vieillard qui en était le gouverneur. Le 5, après avoir suivi une route différente de celle prise la première fois par la Commission, j'étais rendu au sala de l'île de Khong. J'employai toute la journée du 6 à explorera pied les cataractes voisines. La baisse des eaux, en laissant à seola plupart des bras torrentueux qui, à l'époque de l'inondation, sillonnent le groupe d'iles dans tous les sens, rendait ces excursions plus faciles1. Les H en a song se prolongeaient encore à Khong et dans les villages environnants ; tout était en fête ; les pagodes regorgeaient de fleurs et d'offrandes ; les travaux de la récolte commençaient partout. Je n'eus cependant pas trop de peine à obtenir du chef de Khong une nouvelle barque pour continuer ma route au-dessous des rapides.

Le 7. à midi, je quittai Khong, et le 8 novembre, à onze heures du matin, j'arrivais à Stung Treng.

Du courrier attendu, point de nouvelles. L'insurrection de Pou Combo, dont nous avions presque perdu le souvenir,- était devenue menaçante et coupait toutes les communications avec le bas de la rivière. Les rebelles s'étaient établis sur les deux rives et avaient fait mine de remonter jusqua Stung Treng à la poursuite de la petite expédition française. Ils n'avaient renoncé à leur projet qu en apprenant son départ. Le gouverneur de Stung Treng parut fort inquiet en me voyant. 11 m'engagea à revenir le plus vite

1. M. le D' Harmand a visité ces cataractes au mois d'avril 1877. Voir la 1009« livraison du Tour du monde.

P, GAUNIER à la RECHERCHE DU COUBÏUBR, m possible sur mes pas, de peur que le bruit de ma présence ne se répandît* Une partie des tribus sauvages voisines de Stung Treng faisaient cause commune avec les insurgés et avaient enlevé, sur son territoire même, des Laotiens étrangers à la querelle. Il ne se sentait pas de force à me défendre, et restait effrayé de la pénible responsabilité qui retomberait sur lui en cas de malheur arrivé à ma personne. Le pauvre homme avait la fièvre depuis un mois, et il était devenu d'une maigreur excessive. Fallaitil attribuer sa maladie à ses frayeurs, ou ses frayeurs à sa maladie ? Je pensai que Tune exagérait au moins les autres, et je commençai par lui administrer de la quinine* Le lendemain, un mieux sensible s'était prononcé dans son état* Je lui déclarai que, pour achever sa guérison, il me fallait plusieurs jours encore. Je désirais surtout gagner du temps en l'intéressant à la prolongation de mon séjour à Stung Treng* Cependant Alexis prenait des renseignements qui ne confirmaient que trop le dire du gouverneur* Si j'étais convaincu qu'une barque pouvait, sans le moindre danger, grâce h la rapidité de sa marche et à la largeur du fleuve, descendre jusqu'à Pnom Penh, j'entrevoyais d'assez grandes difficultés au retour, pendant lequel il faudrait suivre Tune ou l'autre rive et se haler lentement contre le courant; d'autre part, l'importance du courrier attendu me faisait un devoir de tenter l'aventure. Je demandai donc avec insistance au gouverneur de Stung Treng les moyens de continuer ma route sur Pnom Penh* 11 refusa avec une énergie dont je ne le croyais pas capable, me représentant le danger certain auquel je courais, les reproches qui lui seraient faits plus tard pour m avoir laissé accomplir une telle imprudence* Il m 'affirma de nouveau que les communications étaient impraticables même pour les simples bateaux de trafiquants, et que, consentirait-il à nie laisser partir, je ne pourrais trouver aucun batelier de bonne volonté pour me conduire. 11 avait envoyé, quelques jours auparavant, des émissaires a la frontière pour lui rapporter des nouvelles, et ces émissaires venaient de lui apprendre l'assassinat par les rebelles du gouverneur de Sombor* celui-là même auquel M. de Lagrée avait donné un revolver. Enfin il me promit, si je voulais renoncer à mon projet, de faciliter par tous les moyens le départ de l'interprète Alexis* qui, en sa qualité d'indigène, pouvait circuler sans éveiller l'a Unit ion, tandis que la présence d'un Européen était absolument impossible à dissimuler. Devant ce refus formel, inébranlable, je dus accepter celle dernière combinaison. Si elle ne garantissait pas l'arrivée du courrier que nous attendions, elle permettait du moins de faire parvenir à Saigon les indications nécessaires pour qu'on pût y tenter de communiquer avec nous»

Je voulus cependant utiliser mon voyage à Stung Treng, et je me pro-

posai d'aller reconnaître le confluent du Sé San, la branche la plus sud de la rivière d'Attopeu. Je commençais mes préparatifs de départ, quand nous apprîmes que les sauvages insurgés venaient de faire irruption sur ce point et de brûler le village laotien qui s'y trouvait. A cette occasion le gouverneur m'adressa de nouvelles et plus vives instances pour m'engager à reprendre le chemin de Bassac ; mon séjour se prolongeait beaucoup trop au gré de ses inquiétudes. Je dus céder; je laissai à Alexis une lettre pour l'amiral1, l'informant des raisons qui m'avaient empêché d'aller plus loin à la rencontre du courrier de la colonie. Je recommandai à cet interprète de saisir la première occasion favorable pour effectuer son retour à Pnom Penh, et le 12 novembre au matin, je repris le chemin de Bassac. Ce n'était pas sans douleur, on le croira facilement, que je renonçais ainsi pour longtemps à l'espoir de recevoir des lettres et des nouvelles de France. Ce courrier, dont on causait si souvent au campement de Bassac, dont l'attente trompait notre ennui, était-il donc perdu pour nous3, et fallait-il continuer à s'éloigner sans un mot, sans un souvenir de la patrie ! Ce ne fut donc point avec la hâte d'un messager dont l'arrivée va combler de joie ses compagnons que je me remis en route. J'allongeai à dessein mon voyage, afin de compléter la carte de la partie de la vallée que je parcourais; pendant plusieurs jours j'errai ainsi, un peu à l'aventure, de plage en plage et d'île en île.

A mi-chemin, entre Stung Treng et Khong, le fleuve coule le long de la rive droite entre d'énormes blocs de marbre que les eaux ont creusée et polis. Je fus vivement frappé de cette particularité qui avait échappé aux investigations de la Commission lors de son premier passage, la crue des eaux recouvrant h ce moment les berges du fleuve. Bien que je fusse sans outils, je parvins à détacher quelques fragments de couleurs variées. La proximité à laquelle notre colonie de Cochinchine se trouvait de ces marbres, les facilités d'exploitation et de transport qu'ils présentent, puisqu'ils gisent sur les bords mêmes du fleuve et au-dessous des cataractes, la pénurie de matériaux de construction qui règne à Saigon, me firent penser qu'il importait de communiquer le plus tôt possible ce renseignement à l'amiral. Mes échantillons, polis avec soin, furent donc envoyés en Cochinchine deux ou trois mois après, dans des circonstances que je raconterai plus loin. Quand, au bout de deux ans, nous revînmes à Saigon, quel ne fut pas mon étonnement d'y retrouver ces échantillons encore enveloppés et vierges de tout regard curieux3 !

!. M. <le la (iruuriièrt', gouverneur de lu Cochinchine.

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