Voy. notes p. 159 et
F. GARNIER RENTRE À BASSAG. U3
Arrivé aux cataractes, et désirant reconnaître entièrement la rive droite du fleuve qui décrit un immense arc de cercle à l'ouest de Tile de Khong, je dus abandonner la route directe de Khong à Bassac. «Pavais voyagé jusquelà à l'aide de pirogues fournies par les gouverneurs de province et me conduisant d'un chef-lieu à l'autre ; il fallait me résigner maintenant h changer de barque à chaque village rencontré sur ma route. Ces étapes multipliées et obligatoires, si elles ralentissaient beaucoup le voyage, me permettaient au moins de mieux juger du pays et d'entrer plus avant dans ses mœurs. Que de tableaux variés, que de scènes gracieuses et naïves ces nombreuses stations ont laissés dans nia mémoire, et combien j ai envié souvent le nonchalant bien-ctre et le bonheur insouciant de ces tranquilles populations ! J'étais ordinairement accueilli avec cordialité et sympathie, malgré le dérangement que j'occasionnais et l'obligation de requérir des rameurs. D'autres fois j'excitais la crainte, toujours la curiosité. Les localités que je choisissais comme lieu de halte pour mes repas ou comme gîte pour la nuit étaient, à ce dernier point de vue, favorisées entre toutes. On accourait voir manger le Falang l; c'est le nom générique ipir Ton donne aux Européens dans tout le Laos. Dans un village cambodgien de la province de Tonly Repou, je fus l'objet d'attentions toutes particulières. La li Ile même du chef, gracieuse enfant de dix-huit ans, vint me servir un repas tout préparé sur un plateau, et, pendant que je satisfaisais mon appétit, veilla attentivement à ce que je ne manquasse de rien. Ce n'avait été là sans doute qu'un moyen de donner carrière à sa curiosité et de toucher successivement à tous les objets qui composaient mon mince bagage. Un cercle de nombreux assistants la regardait faire, et paraissait envier la liberté entière dont je la laissais jouir. Ma gourde contenait un peu d'eau-de-vie : ellef voulut en goûter; je versai dans ma timbale une assez forte rasade, m'attendant à voir reculer l'enfant dès la première gorgée ; mais la belle avala le tout sans hésitation, se recueillit un instant, puis me dit d'un ton qui lit venir l'eau à la bouche à toute l'assemblée: « KU-anger, W \in de Kimeut e^ldinu. < Je crois cependant que le « vin de France » aida puissamment le soir à l'union de Samadèn — c'était son nom — avec un jeune Laotien du village. Mais je serai aussi discret que les tamariniers qui prêtèrent aux deux amants leur ombre silencieuse.
Le 23 novembre, j'étais de retour à Bassac, Le commandant de Lagrée,
1. Chi'2 un peuple ,i l i | •■ i ->jnnii iatiim <lr IV e*t impossible, n niul i\-t t'\ iilemunut la corruption du mot Franc par lequel on désignait au moyen Age, daus toute l'Asie occidentale, les individus d'origine européenne. Comment sVst-il propagé à l'autre extrémité de l'Asie? Je ne puis l'expliquer. Dans tous les cas, ta coïncidence est assez curieuse pour mériter d'être signalée.
{Sote de Vautmr.)
Mi VOYAGE D'EXPLORATION KN INDO-CHINE.
qui était parli te même jour que moi pour fexcursion dont j'ai parlé plus
Pin r iJ 1 au 1 1 « k ir^muiju ul «I* Wut Vhout — Ik-sin *\*' E. Tournoi*, d'aprè* une aquarHlc
de M. Ektftpovtoi
haut, étail encore absent. Je ne relrouvai an campement que MM, Dclaporte et Thorel, qui savaient déjà par les reporters de la localité l'inutilité Je ma tentative, cl qui croyaient môme que je n'avais pu armer jusqu'à Stun^' Tren^.
Il ny avait plus qu'à attendre ce que notre chef décidera il à son relour.
Dans l'intervalle, j'allai visiter de nouveau des ruines klmiers situées non u% w"" Ui rï"l"T^t " > Bassac se détache loin de Bassac el que ♦iviprftt an croquis ri> M. Mijota dans le sud-est un contrefort composé de trois sommets qui vont en diminuanl le hau- I Voy, la tle$4TîpUun complète dv cp monument dan* la Publication officiel U' t. I, p. IHÎ - ItJl ■
les habitants appellent Wat Phou ou n Pagode de la montagne». Elles avaient été l'un des buts les plus fréquents de promenade de la Commission» el M, Dclaporte en avait rapporté de nombreux dessins.
Voici la description succincte de Wat Phou1.
Du pic appelé Phou
DESCRIPTION DE WAT PHOU. 145 teur. Au pied du premier de ces sommets, dont l'élévation est d'environ 1000 mètres, est creusée une immense pièce d'eau, à revêtement de grès, identique aux bassins ou sras que Ton rencontre au milieu des ruines khiners. Sur ses bords s'étend une épaisse foret qui recouvre entièrement les flancs de la montagne; à l'ouest est une terrasse d'où part une longue v ha ussée dallée, limitée de chaque côté par une série de bornes ou de co-
Extérieur ilu KUH hiniriï tl»- Wut Plu m. — Dv^iii *\r M. CUr^l, auprès un ci\njui*<L- M* LMapmte.
h m nés i\ chapiteau pyramidal. Cette chaussée suit les mouvements du terrain et s'élève le long de la montagne, tantôt par des pentes douces, tantôt par des séries dYsealiers. Elle se termine par un long escalier, ïl pente très rapide, et composé de plus de cinquante marches, et des deux côtés duquel «ont placées des statues. L'une de ces statues, qui est renversée sur le sul, représente, d'après la tradition, le roi qui a bâti Wat Phou. Au bout de
l'escalier est un sanctuaire en forme de croix, semblable à ceux que nous
LU
Il ions déjà visités à Angcor. Les encadrements dos portes offrent des SMlfh turcs d'une admirable conservation ; quelques-unes sont comparables à ce que Tari khmer a laissé de plus parfait. En arriére du sanctuaire régne une longue terrasse, entaillée dans la roche même; à peu de distance de làt la montagne est complètement à pic et ne présente plus qu'une énorme muraille d'un grès rougeatre, d une quarantaine de métrés de hauteur, au pied de laquelle jaillissent quelques petites sources. Une quantité considérable d'ex-voto est déposée sur la terrasse, dans les lissures du rocher, et
jusque dans les petits bassins où se réunit l'eau des sources. Une balustrade régne le long du bord extérieur de la terrasse ; au-dessous, dans la paroi verticale du rocher, on voit des sculptures curieuses , dont Tune est reproduite ci-après. A d roi le et a gauche de la chaussée inférieure son! deux grands bâtiments carrés ; c'étaient sans doute des habitations. Du reste ces constructions paraissent n'avoir jamais élé terminées :
commencées au moment ou fort Minier était dans tout son éclat, il semble qu'elles aient été reprises el continuées à différentes époques par des architectes inhabiles et des ouvriers inexpérimentés1,
I Wat Phou a été vUité, au mois de février 1877, par M. le D* llarmand. Ce voyageur en a rapporté une bcllu inscription, qui semble- avoir été signalée par la Commissiou do Mékong .Publication ofïkielle, p. 181-18$ , Voici eu quoi s terme-; M. llarmand raconte <n rpi*>d«- danlu ÎMJô' livraison du Tour du monde:
i En attendant, j« me mis a ta recherche des monuments visités en 1 8U7 par le commandant de -t I .agrée, el désignas dans la relation sous te nom de Wât-Phou. Je un- proposais ^.'ulcmonl i d'estamper les inscriptions que je pourrais y trouver. Je ne m'arrêterai pas à décrire ces belles « ruine*, d'autant plus que je n'y ai rien trouvé de nouveau. La description qu'en donne le
l uyut/e d'rjjtloMtfnn nt ï luio-tlonr ► -t parfaite, et je ru- pnuvai* sm^er. n'ayant pii* i mon . service un seul homme capable il lire tel divisions d'un mètre, à en lever II plan, travail dif- ■ ftcib* fur ces pentes nbnipl*<> et n« adl^u?*
■ J'avoit retrouvé une belle inscription en caractères très fins et lrè« grêles. Je résolus de Tas* « lamper. et a cet effet je vins m'iuslaller ii U monlapn»', nlu» d»« ne pu- p«Tdiv mou temps eu
VOYAGE DE M DE LÀGriÉE A ÀTTÛl>EU. 147 Le site de VVat Phou est admirahlenieiit choisi ; du haut de la terrasse supérieure, la plaine et le fleuve offrent un coup d'œil merveilleux. L'idée première de ce monument était grandiose ; l'exécution Ta ébauchée sans la réaliser. Ces élans du génie des peuples au berceau ressemblent
de M* L>elaportt\
aux premiers balbutiements de l'intelligence à notre entrée dans la
m allées et venues entre le vil luge et les ruines qui sont Réparés par une distance d'une douzaine i de kilomètres.
h Les monuments se trouvent a L'extrémité méridionale des montagne* qui forment une ceinu ture derrière te village de Bossae, sur la rive droite du fleuve. h ... Je passais ta mes soirées, et dès te jour, gravissant les degrés sculptés qui mènent aux
■ ruines, j'allais ù mon inscription, avec mon papier, mes broeses et ma colle.
« ♦ .. Ensuite, pendant que mon estampage essuyait d- sécher smis l'ombre épaisse du sanctuaire
■ abandonné, je parcourais la montagne a la recherche des plante? ut des arbres en fleurs ou a en fruits* qui devaient augmenter les richesse? de mon herbier, capturant et tuant sans pitié u les lézards. Les serpents, les insectes, les oiseaux, qui commettaient l'imprudence de se montrer « à mes yeux* »
vie. Qui de nous ne se rappelle ces rêves de l'adolescence, visions charmantes pleines de chimères et de sublimes illusions que Ton regrette encore alors même qu'on ne les comprend plus ? Après s'être hardiment élancés aux régions de l'idéal, nos rêves retombent dans le vide, trompés par de trop hauts désirs ou portés par de trop faibles ailes. Ainsi en est-il de ces ruines : dans ces constructions inachevées, conçues sur une échelle immense, on sent une exubérance de vie et de force, une puissance créatrice qui cherche sa voie et qui ne la trouve plus. M. Taine a écrit quelque part que l'architecture d'un pays s'inspirait toujours de sa végétation. Les édifices des Khmers ont la solidité et l'ampleur de la végétation tropicale : ils n'en ont ni les élancements, ni la grâce. Cependant l'ingrate et jalouse forêt envahit ces belles ruines, les dissimule et les détruit. La nature, un instant vaincue par l'homme, reprend ses droits et efface en quelques siècles, qui pour elle ne sont qu'un jour, les traces éphémères de tout un peuple !
Le 4 décembre, M. de Lagrée et ses compagnons de voyage rallièrent enfin le campement de Bassac. Je vais faire un récit sommaire de leur voyage.
MM. de Lagrée, Joubert et de Carné, accompagnés de trois hommes de notre escorte et de l'interprète laotien Alévy, étaient partis de Bassac le 2 novembre. Ils avaient remonté le fleuve en barque jusqu'à l'embouchure du Sé Don; puis, ils avaient suivi le cours de cette dernière rivière jusqu'au village de Solo Niaï, refaisant ainsi le trajet que j'avais accompli moimême dans les premiers jours d'octobre. Les eaux du Sé Don avâient sensiblement baissé depuis cette époque, et quelques-uns des rapides, tels que Reng Kéo et Reng Solo, qui, au moment de mon passage, n'offraient aucune difficulté, arrêtèrent quelque temps les voyageurs; à Reng Solo, rapide situé un peu en aval de Solo Niaï, les bateliers durent se mettre à l'eau et traîner les pirogues au milieu des broussailles et des pierres qui encombraient le lit de la rivière.
A Solo Niaï, M. de Lagrée et ses compagnons quittèrent leurs barques et remontèrent à pied, le long de la rive gauche, jusqu'au-dessus des chutes du Sé Don. M. de Lagrée constata que ces chutes n'interrompent pas absolument la navigation du fleuve : les indigènes font passer les barques, en les traînant sur des rouleaux pendant un espace de 300 à 400 mètres, sur une petite île qui se trouve le long de la rive gauche et qui avait échappé à mon examen : on se rappelle que j'avais vu les chutes de la pointe de la grande île qui sépare le Sé Don en deux bras.
Le 7 novembre, la petite expédition repartit en barque de Ban Reng Pho, grand village situé sur la rive droite du Sé Don, en amont des chutes. On continua l'ascension de la rivière; sa largeur est de 200 mètres environ,
VOYAGE DE M, DE LAGRÉE A ATTOPISU. U9 son courant presque insensible et sa profondeur rie 8 à 10 mètres jusqu'à Kham Tong Niaï, chef-lieu de province relevant directement de Ban Kok cl où M* de Lagrée passa la journée du 8. De Keng Pho à Kham Tong Niai, les rives du Se Don sont assez peuplées et cultivées en coton et en tabac. Ban Keng Kouang est le village qui sert de limite à la province de liassac. Sur In rive droite de la rivière, à peu de distance, s'échelonnent les premiers sommets d'un massif montagneux, appelé par les indigènes Phou Cangnuhong.
A Kham Tong Niaï, les voyageurs trouvèrent un Internent tout préparé pour les recevoir. Le gouverneur, vieillard vénérable, prit connaissance des passeports de Siam et s empressa , après leur lecture, de fournir | \l. de Lagrée les moyensde continuer sa route; celui-ci reçut aussi la visite d'un membre de la famille royale de Vien Chaog, à qui le gouvernement siamois interdisait le retour dans son pays, et qui s'était fixé à Kham Tong Niai.
Au delà de ce dernier point, le Sé Don se rétrécit, sa profondeur augmente, son courant reste insensible. M. de Lagrée s'arrêta quelques instants à Muong Cong, chef-lieu d'une petite province qui dépend de Kham Tong Niaï, Le 10 novembre, la rivière se trouva barrée par Keng Catay, rapide qui nécessita le déchargement des barques et qui est causé par un dénivellement d'un mètre environ dans le lit de la rivière. Ses eaux coulent là sur un fond de grès. A quelques milles au-dessus de ce rapide se trouve le village de Chou Hong, qui, par une anomalie très fréquente au Laos, relève de Bassac, quoique se trouvant sur le territoire de Kham Tong Niaï.
Les voyageurs couchèrent le 10 novembre à Muong Sapât, qui, comme Muong Cong, dépend de Kham Tong Niaï. La largeur de la rivière se réduil en ce point à 80 mètres environ.
Le lendemain, l'expédition arriva de bonne heure à Smia, petite province qui dépend de Kémarat, important chef-lieu, situé sur la rive limite du Cambodge à une assez grande distance dans le nord-ouest. C'est à S mi a que prend fin la navigation du Sé Don. Nos voyageurs suivirent à pied la rive gauche de la rivière jusqu'au village de Keng Noï, auprès duquel se trouve une chute de 8 à 10 mètres de hauteur. A partir de ce point, le Sé Don devient extrêmement sinueux, les rapides s'y succèdent sans interruption, et la route, qui se dirige vers le Muong voisin deSaravan. abandonne le voisinage de la rivière pour traverser en ligne droite une immense plaine herbeuse coupée de forêts et de rizières. M. de Lagrée et ses compagnons la franchirent à pied pendant que leurs bagages les suivaient à dos d éléphant. Le pays devenait plus désert, et les quelques cultures disséminées çà et là
appartenaient aux tribus sauvages qui habitent les pentes des montagnes; de temps à autre on apercevait un indigène accroupi au sommet d'un de ces hauts miradors, dToù\ à l'abri des bètes féroces, les agriculteurs indochinois surveillent leurs plantations. La route elle-même n'était qu'un étroit sentier, impraticable pour les chars. Un seul village laotien se montre entre Smia et Saravan : c'est Ban Tikout,qui sert de limite à ces deux provinces.
Saravan, où M. de Lagrée arriva le 13 novembre, est situé sur le bord du Sé Don; c'est un grand bourg agréablement situé et servant d'entrepôt aux produits de l'industrie des tribus sauvages qui l'entourent de toute part. Les habitations ont un air daisance remarquable; les pagodes sont nombreuses et richement décorées. Deux maisons étaient prêtes pour recevoir les voyageurs français, et Ton était en train d'en construire d'autres. Les autorités locales s'attendaient sans doute à voir apparaître la suite nombreuse de porteurs et de gens de service qui, dans le royaume de Siam, accompagnent toujours les mandarins en voyage.
M. de Lagrée passa à Saravan la journée du 14. Le gouverneur vint lui rendre visite et fit écrire soigneusement par un secrétaire les noms et les qualités de ses hâtes. Il se montra fort empressé envers eux, et, dès le lendemain, il mit à leur disposition six éléphants et vingt hommes d'escorte. Il s'excusa de ne pouvoir faire davantage; mais il était lui-même obligé de partir pour faire une tournée religieuse dans les diverses pagodes de sa province, et quatorze éléphants lui étaient indispensables.
Au delà de Saravan, la roule franchit plusieurs fuis, à travers forêt, le Sé Don, qui se réduit ici aux proportions d une petite rivière et dont les sinuosités accusent les derniers contreforts du massif montagneux où ce cours d'eau prend sa source. Le niveau relativement élévé de sa vallée, et le voisinage des montagnes produisaient un notable abaissement de lempérature : le matin, le thermomètre accusa à plusieurs reprises une température de 12* à 13*, qui parut très froide h des gens habitués aux chaleurs tropicales de la Basse-Cochinchine.
Le 17 novembre, l'expédition quitta définitivement le Sé Don, qui s'enfonçait dans le sud a l'intérieur des montagnes et qui n'avait plus que 10 mètres de large. Les voyageurs dépassèrent peu après la ligne de partage des eaux de la vallée du Sé Don et de celle du Sé Gong. La forêt devenait moins frayée et la marche des éléphants plus lente. La route montait et descendait sans interruption le long de collines rocheuses entre lesquelles coulaient de nombreux ruisseaux, se dirigeant tous vers le Sé Gong. On campa le soir au confluent de l'un d'eux et de cette rivière, qui a déjà en ce point plus de 100 mètres de large»
LA VALLÉE DU SÉ GONG. 151 La vallée du Sé Cong occupe un niveau très inférieur à celui de la partie correspondante de la vallée du Sé Don ; cette différence fut surtout appréciable pour M. de Lagrée par la comparaison de la température. Le thermomètre, qui, après Saravan, était descendu k 12°,5, se releva de 2Û sur les bords du Sé Gong.
Au dire des porteurs laotiens, ce premier campement sur les rives désertes de la rivière d'Altopeu offrait quelque danger, les animaux féroces étant forl nombreux dans le voisinage. L'escorte indigène de M. de Lagrée alluma donc de grands feux et dressa à la bâte un petit autel à Bouddha.
Ce ne fut qu'après deux jours de marche le long de la rive droite du Sé Cong, que ses bords se peuplèrent et que les voyageurs purenl continuer leur route par eau. Au point d'embarquement, Ban Coumkang, le Sé Cong a 150 mètres de large et un courant de 3 ou 4 milles à l'heure. Le 20 novembre, l'expédition passa devant l'embouchure du Sé Noï, affluent de la rive droite, qui sert de limite aux provinces de Saravan et d'Altopeu.
En ce moment tout le Laos inférieur était sillonné par des envoyés de Ban Kok chargés de réveiller le zèle des gouvernants et de faire, au nom du roi, une sorte de commerce forcé qui, pour les populations, s'ajoute aux charges de l'impôt; c'est ainsi que Sa Majesté Siamoise fixe elle-même les quantités de cire, d'ivoire et d'autres produits indigènes qu'on doit lui remettre en échange des cotonnades el des autres objets d'exportation européenne qui n'ont pu être écoulés à Ban Kok. À Ban Coumkang, M. de Lagrée avait rencontré un de ces mandarins en tournée. Il avoua naïvement au chef de la mission française, qu'il avait reçu l'ordre de s'informer de tous nos actes et de prendre note de tous les cadeaux et de toutes les dépenses que nous ferions. M. de Lagrée put constater par ce témoignage même que la Commission laissait derrière elle une excellente réputation, et que son voyage dissipait la plus grande partie des appréhensions qu'avait excitées jusqu'alors, au Laos, l'annonce de la venue des Européens.
Le il novembre au soir, M. de Lagrée arriva à Attopeu. Jusqua ce point,te Sé Cong coule au pied des dernières pentes du massif de Phou Luong. Ses berges sont peu élevées et semblent n'indiquer que des crues de 4 ou 5 mètres. Sa largeur dépasse 200 mètres, sa profondeur est de 3 à 4 mètres, son courant de 2 milles à l'heure.
Attopeu est bâti au confluent du Sé Cong et du Sé Rhman1. Un grand
L H. le Dr llurnumd a reconnu en une partie du cours de cet affluent du Sé Cong et a traversé, comme on le verra plus loin, le grand plateau contourné par M. de Lagrée. Voyelle* 96G* et 967* livraison* du Tout- du mond*.
nombre de villages sauvages se groupent dans ses environs; ils appartiennent aux tribus des Lové, des Huey et des Souc. Les Lové me paraissent appartenir à la grande tribu désignée sous les noms différents, mais synonymes, de Proons, de Brau ou de Thpouons *. M. de Lagrée visita un de leurs villages situé au sud d'Attopeu, sur les hauteurs qui bordent la rive gauche du Sé Cong. Ce village était entouré d'une palissade, et au-dessus de la porte qui y donnait accès, était suspendu un morceau de bambou couvert d'inscriptions a. Les maisons, au nombre de 70 à 80, construites en demi-cercle, sont toutes d'un modèle uniforme; leur plan est rectangulaire, et elles ont une largeur de 2 mètres et demi environ, sur 3 mètres de long et 2 mètres de haut. Comme les habitations laotiennes, elles sont supportées par des poteaux qui ménagent entre le sol et le plancher un espace servant de basse-cour; les deux pignons sont percés de deux portes qui se correspondent.
Les hommes de cette tribu, généralement grands et bien faits, ont le nez plus droit, le front plus développé que les Laotiens. Us portent les cheveux longs; des bracelets de fil de laiton, des colliers de verroterie, des cylindres de bois passés dans le lobe des oreilles, forment les traits les plus saillants de leur parure. Je crois que la grande tribu des Proons doit être rattachée plutôt au groupe malayo-autochtone des Rade et des Chams qu'au groupe des Huey, des Souc, des Banar, etc. Il y a des Proons indépendants qui habitent le massif montagneux appelé Phou Bang Chioï, dans le nord-nord-est de Sien g Pan g. Ce ne sont pas les seules tribus qui habitent cette zone; il faut citer encore les Boloven, les lahoun, les Hin, qui se trouvent disséminés dans la région comprise entre Kham Tong Niai, Saravan et Attopeu. Ces populations, auxquelles les Laotiens donnent le nom générique de Rhas, les Annamites celui de Mois, les Cambodgiens celui de Pennongs, sont plus nombreuses qu on ne l'estime généralement, et > Ton s'étonne à bon droit qu'elles aient pu être soumises par les Laotiens.
1. O sont lesKhas Tampucns de Bastian (Die Vœlker des œstlichen Asien, t. IV, p. 20*}.
(Sole de Vauteur.)
2. Il est regrettable que les voyageurs n'aient point rapporté un spécimen de ces inscriptions. Peut-être les caractères en sont- ils empruntés à l'écriture cambodgienne ou aux hiéroglyphes chinois: peut-être aussi sont-ils particuliers à ces sauvages, et dans ce cas ils seraient du plus grand secours pour résoudre l'intéressante question d'ethnographie et d'histoire que soulève la présence de ces populations nu milieu des habitants d'origine mongole qui les ont asservies. (Voy. dans l'Atlas de la Publication officielle, V partie, pl. 1, les figures 3, 4 et 5. Elles donnent une idée assez juste du type qui est le plus ordinaire chez les tribus de la vallée du Sé Cong.)
(Xote dr l'auteur.)
M. le Dr Harmand assure que l'on ne trouve pas trace d'écriture régulière dans les villages khas, et que les éeriteaux placés à l'entrée de ces villages et signalés par M. de Lagrée sont des affiches laotiennes que les sauvages, qui ne savent pas écrire et qui attribuent à l'écriture des propriétés surnaturelles, se font fabriquer, moyennant finance, par les bonzes du pays.