TRIBUS SAUVAGES DU SÉ GONG
Elles sont agiles, actives, industrieuses; leurs cultures attestent des soins intelligents, et un grand nombre des produits de leur travail offrent un aspect particulier de délicatesse et d'élégance. L'absence de tout lien religieux ou politique entre les diverses tribus peut seule expliquer leur asservissement. Il est probable qu'il faut les rattacher toutes, ou â peu près toutes, à un tronc commun. Le plus grand nombre d'entre elles ne sont sans doute que les débris des anciens régnicoles du Tsiampa. Dans la province d'Àttopeu, le nombre des Laotiens inscrits n'est que de 1000 environ, tandis que, par le produit de l'impôt, on peut évaluer à 8000 le nombre des sauvages inscrits. Ces chiffres feraient ressortir une population de 6000 Laotiens environ, contre un total de 36000 sauvages 1. On a conservé dans le pays le souvenir d'une révolte terrible dont la répression a exigé les plus vigoureux efforts. Vers 1820, un bonze laotien se disant inspiré souleva les sauvages, envahit toute la contrée et saccagea Attopeu, Saravan et Bassac.
Des Iribus complètement indépendantes habitent, à Test d'Altopeu, la région montagneuse qui sépare la vallée du Cambodge de l'Annann*. Les Laotiens les désignent sous l'appellation générale de Rhas Cat ou de Khas Haï [Haï signifie en laotien : mauvais, méchant. Cat dérive d'une expression cambodgienne qui a la même valeur). Ces tribus indépendantes ne souffrent l'approche d'aucun étranger et n'ont de relations qu'avec les tribus soumises. 11 ne paraît plus y avoir aucun Cambodgien dans la vallée du Sé Gong, oii Wusthof, au milieu du dix-septième siècle, signalait encore l'existence de cet élément de population. L'ancienne domination des Khmers n'est plus attestée que par l'empreinte profonde qu'elle a laissée dans le langage des tribus sauvages, et par quelques ruines peu importantes disséminées aux environs de Sieng Pang et d 'Attopeu.
La province d' Attopeu paye son impôt à Siam entièrement en poudre d'or. Ce sont les sauvages seuls qui se livrent à l'exploitation des sables aurifères que charrie le Sé Gong. Les Laotiens se procurent par voie d'échange la quotité de leur impôt. Cet impôt est de 3 anchings 3 d or pour les Laotiens et de 6 pour les sauvages, et il équivaut environ à 28 771 francs de notre monnaie. Du temps de Wusthof, Attopeu s'appelait Namnoy et
|é Pour établir cette évaluation, je considère 4,5 comme le nombre moyen des individus composant une famille, ou Fournissant un inscrit. J'ajoute à 4500, chiffre de la popiiLiluin I mEii'iui produit par la multiplication de IO0Û par 4To, un surplus de 1SO0, représentant bjs mandarins, leurs esclaves, leurs familles, et les bonzes, qui sont exempts d'impôt; et j'obli^n> niu-i h duMiv de 1*000 Laotiens. Quant nui 36 000 sauvages, ils résultent du produit des 8000 inscrits par 4,5.
[Note de l'auteur.)
2* C'est celte région qui a été partiellement explorée par M. le Hormand en 1877. 3. L'anching vaut 80 ticaux, et le tical vaut environ 3 fr. 50. Son cours subit quelquefois des fluctuations consid^rnbks. [Soie de fauteur.
• payait au roi du Laos un impôt de 6 kilogrammes d'or, c'est-à-dire d'une
vingtaine de mille francs *. On voit que depuis cette époque la production a augmenté ou que les exigences des gouvernants sont devenues plus grandes. C'est aux eaux basses, après la moisson, que les villages viennent s'établir, pendant un mois ou deux, sur les iles ou les atterrissements du fleuve pour le lavage des sables aurifères. Ce travail ne rapporte guère que 50 ou 60 centimes par jour et par travailleur; il serait plus rémunérateur si Ton pouvait remonter près des sources des rivières; mais les tribus insoumises interdisent l'accès de leurs montagnes.
Attopeu, comme on l'a déjà vu, est le centre du commerce des esclaves. M. de Lagréc et ses compagnons restèrent frappés de la frayeur qu'éprouvent les sauvages soumis à la seule vue d'un étranger : aucun d'eux n'ose voyager isolément ou s'écarter de son village. Il n'^st point étonnant qu'un pareil trafic ait développé les plus mauvais instincts chez les populations laotiennes qui s'en rendent coupables2. M. de Lagrée eut vivement à se plaindre des habitudes de mensonge et de fourberie qu'il rencontra chez les autorités laotiennes de la vallée. A Attopeu il dut lutter plusieurs jours contre le mauvais vouloir de l'entourage du gouverneur. On prétendait le forcer à passer par la province de Khong pour s'en retourner à Bassac, ce qui naturellement allongeait beaucoup la route à faire. Ce ne fut qu'au bout de cinq jours, et après avoir été obligé d'employer la menace, qu'il obtint les moyens de transport et la liberté de choisir l'itinéraire qu'il jugeait convenable.
Pendant son séjour à Attopeu, M. de Lagrée fut pris d'un violent accès de fièvre pernicieuse, qui donna un instant de vives inquiétudes à ses compagnons.
Malgré l'importance de la situation commerciale d'Attopcu, aucun Chinois n'y a fixé sa résidence, en raison, dit-on, de l'insalubrité du pays. On y trouve quelques colporteurs birmans qui y vendent des pierres brillantes et de la verroterie venues d'Europe. On y fabrique des étoffes de coton à dessins variés.
M. de Lagrée repartit d'Attopeu le 28 novembre ; il descendit le Sé Cong en barque jusqu'à Tapac. En ce point la rivière a 150 mètres de large, ses berges sont très hautes, et, d'après les indigènes, le niveau de l'eau s'élèverait au mois de septembre, pendant les grandes crues, à 12 mètres audessus du niveau actuel.
1. Voy. la Publication officielle, p. 143, et le Bulletin de la Société de Géographie, scpt.-oct. 1871, p. 1>:>G.
2. M. le Dr Harinanri signale aussi l'esclavage comme un obstacle insurmontable à la prospérité de ces contrées.