‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 39 sur 197 · TRAVERSÉE DU PLATEAU DE SOURÈN · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DU PLATEAU DE SOURÈN

devais prendre. Les circonstances n'autorisaient point cette perte de temps, et j'abandonnai, non sans regret, mon projet de visite.

Le gouverneur de Sourèn était absent, et celui qui le remplaçait, tout ahuri d'une aventure aussi surprenante que l'arrivée d'un Français dans son village, ne sut trop quelle attitude il convenait de prendre à mon égard. Il voulut que j'attendisse le retour de son chef; je m'y refusai; mais je dus, pour obtenir de nouveaux moyens de transport, le menacer à plusieurs reprises de la colère du « consul falang ». Les chars qu'il me procura, après une journée entière. d'attente, avaient ordre de ne me conduire que jusqu'au prochain village, et, au lieu de faire directement route sur le cheflieu de la province suivante, celle de Tchoncan, je dus subir le retard régulier d'un relais toutes les deux ou trois heures. Ce que j'usai de patience, ce que je dépensai de colère durant ce long trajet me restera toujours en mémoire; toute ma furia francese venait se briser sans résultat contre l'apathique indolence des chefs de village qui me proposaient de remettre mon départ au lendemain : les bœufs étaient au pâturage, les chars en réparation, la chaleur était bien grande, disaient-ils. L'un d'eux parut prendre tant de plaisir à me voir qu'il me proposa d'attendre pour repartir la confection d'un char tout neuf, dont il avait ébauché le timon. — « Vous n'en aurez que pour quatre ou cinq jours, » me répéta-t-il plusieurs fois. — Aucun de ces braves gens ne paraissait comprendre que l'on pût être pressé.

Le 22 janvier au soir, la plaine s'accidenta un peu, la foret s'épaissit. La nuit était tombée depuis longtemps lorsque j'arrivai au village de Soukrom. Le chef de la localité parut considérer comme une grave affaire mon départ du lendemain ; de nouveau on me parla de montagnes, de précipices, d'impossibilité pour les chars d'arriver à la station suivante. Ne comprenant qu'imparfaitement la langue, et ne croyant pas à l'existence de difficultés sérieuses dans la direction que je suivais, je crus que Ton n'employait à mon égard qu'une de ces nombreuses ruses dilatoires à l'aide desquelles on avait coutume de tromper mon impatience. S'il y avait des difficultés, c'était une raison pour partir de meilleure heure, le lendemain matin. — « Mais le temps manquait d'ici là pour réunir des hommes. » — Je me mis à rire : les trois ou quatre conducteurs de chars qui m'avaient sufti jusque-là me paraissaient faciles à trouver. — « Mais il en faut bien davantage. » — Je haussai les épaules et déclarai que je me contenterais de ce nombre. J'étais habitué à voir toujours les indigènes annoncer des difficultés et à ne jamais rencontrer les obstacles signalés. Je ne pris donc aucune

objection au sérieux. Ma résolution paraissait si ferme, mon irritation de

toutes ces fins de non-recevoir se trahissait si grande, que Ton se tut, et que le lendemain au point du jour, comme je l'avais exigé, trois chars à buffles étaient prêts. Je me remis en route. Le sol de la forêt s'élevait graduellement et nous traversions, l'un après l'autre, de petits ruisseaux qui paraissaient très voisins de leur source; au dernier de ces cours d'eau, mes conducteurs demandèrent à s'arrêter; il était encore de très bonne heure, et il valait mieux cheminer pendant que la chaleur était supportable. Je promis un repos vers midi. — « Mais plus loin il n'y a pas d'eau, me dit-on. » — Cette ruse avait été employée si souvent pour me forcer à choisir une halte à la convenance de la paresse des indigènes, je me trouvais si biendusystème de n'en faire qu'à ma tète, que, sans en écouter davantage, j'ordonnai de continuer à marcher. Je cheminais à pied et en avant ; Renaud conduisait lui-même l'un des chars, et les deux autres Français se mirent à faire comme lui en manière de passe-temps. Les indigènes en profitèrent pour se laisser attarder peu à peu, et disparaître. Je m'aperçus au bout d'un certain temps que nous étions seuls ; leur absence ne laissa pas que de m'inquiéter un peu. Du côté du sud, la verdure de la forêt semblait devenir plus transparente. Tout d'un coup une éclatante lumière pénétra sous ses arceaux. Le sol nous manqua sous les pieds. La forêt prenait fin, et un immense horizon s'ouvrait devant nous. Ce fut pour moi comme une révélation : nous étions parvenus à l'arête du plateau que nous avions parcouru jusque-là. La plaine inférieure qui s'étendait à 200 mètres environ audessous de nous était au niveau du Grand Lac, et ces 200 mètres représentaient et au delà toute la différence du niveau entre Pnom Penh et Oubôn.

Les bords du plateau étaient presque à pic. La muraille de grès qui les soutenait présentait une série de rampes irrégulièrement tracées en zigzag, à pente très inégale et très raide, où Ton distinguait les traces du passage des hommes et des chars. J'étais en présence de la difficulté que Ton m'avait signalée, et je compris alors la nécessité d'un grand nombre de bras. 11 fallait décharger nos chariots, les démonter et les transporter pièce à pièce au bas du plateau. Retourner en arrière ou attendre des secours nous eut fait perdre un temps précieux. Je donnai l'exemple, et tous les cinq nous nous mimes résolument à l'œuvre. Au-dessous de nous, à mi-hauteur environ, un rocher en saillie formait une plate-forme de 8 à 10 mètres carrés de surface. Nous commençâmes par y conduire nos bêtes de somme, qui, une fois dételées, avaient fait mine de vouloir regagner leur village. Nos légers bagages les suivirent bientôt; le transport des chars fut beaucoup plus long et beaucoup plus fatigant.

Il était midi : le soleil dardait à pic sur nos têtes; aucune ombre ne nous

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