‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 40 sur 197 · TRAVERSÉE DU PLATEAU DIS SOUHÈN · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DU PLATEAU DIS SOUHÈN

protégeait j les rochers, que; nous gravissions et que nous descendions sans cesse, nous brûlaient les pieds et les mains; une soif ardente nous dévorait lous. Autour de nous, tout était aride. Le dernier ruisseau franchi était à plusieurs lieues de distance, encore iVétail~il point facile d'en retrouver la route, au milieu des nombreux sentiers qui se croisaient dans la forêt. Il nous fut bientôt impossible de continuer notre travail; nos gorges saignaient, nos voix devenaient rauques. Je n'eusse jamais cru que la soif put devenir une souffrance aussi vive. Les hommes se couchèrent découragés. Le plus profond silence régnait autour de nous. Seul j'essayai de chercher encore : les bords du plateau se dentelaient sur notre droite en plusieurs gorges au fond desquelles croissaient quelques arbres; il pouvait y avoir là dans le roc des cavités assez profondes pour conserver un peu d'eau provenant des pluies ou des suintements qui alimentent les ruisseaux de la plaine inférieure. Je trouvai en effet plusieurs lils de petils torrents; ils étaient tous à sec. Je commençais à perdre tout espoir et j'avais comme un nuage devant les yeux. Tout à coup des buissons d'un aspect vigoureux et d'une verdure fraîche attirèrent au-dessous de moi mes regards; je me laissai glisser le long d\in rocher poli par la chute des pluies de la saison dernière : à mes pieds était un bassin rempli d'une eau claire et chaude. JVu* comme un éblouissemenl de joie. Je me jetai à plat ventre et je me mis à boire : il y avait de quoi désaltérer largement tout le monde. Je reconnus bientôt qu'un sentier moins à pic que la route que j'avais prise conduisait à cet abreuvoir naturel. Je retrouvai des poumons pour signaler ma découverte, et, au bout de quelques minutes, hommes et bétes furent réconfortés.

Dès que le plus fort de la chaleur du jour fui passé, nous reprîmes notre rude besogne. À dix heures du soir, nous étions au bas du plateau, ;i l'entrée de la forêt inférieure : nos chars étaient remontés, nos buffles parqués auprès de nous. Mon Annamite Teï nous avait rendu les plus grands services en maniant ces farouches animaux que la vue d'un Européen mettait hors d'eux. Quelques arbres abattus gisaient ça et là; nous mîmes le l'eu à l'un de ces troncs pour éclairer notre campement et nous protéger contre les bètes féroces. Dès la tombée de la nuit, les miaulements du tigre s'étaient Fait entendre, et nos bêtes paraissaient inquiètes; le feu les rassura el elles vinrent d'elles-mêmes se coucher à lentour. Nous avions quelques provisions : du riz et des poules. Renaud les assaisonna en h a bile cuisinier. J'ai rarement fait un meilleur repas, J'élais enchanté d'avoir vaincu la difficulté et de me trouver à la tète de moyens de transport qui me conduiraient jusqu'au prochain Muong. M'approprier jusque-là les

buffles et les chars de Soukrôm me paraissait tout à fait de bonne guerre à l'égard du village dont les hommes m'avaient abandonné.

Ce mince avantage, résultat de tant de fatigues, m'échappa bientôt : vers quatre heures du matin, nous fûmes réveillés par le bruit de voix nombreuses s'appelant au-dessus de nos têtes. Des torches éclairaient du haut en bas la pente rapide au pied de laquelle nous nous trouvions. C'étaient les gens de Soukrôm, conduits par le chef même du village, qui accouraient à notre secours. Ils furent abasourdis de voir que nous n'avions plus besoin d'eux, et ils se confondirent en excuses. Je leur avais prouvé que leurs impossibilités de la veille n'avaient pas existé pour moi, et que cinq Français pouvaient faire le travail de trente Laotiens. Je me gardai bien de leur avouer que, quelques heures auparavant, je ne me serais pas montré si fier, et qu'm petto je désirais ardemment leur présence1.

Dès que le jour fut venu, nous nous remîmes en route. La forêt fit bientôt place à une plaine sablonneuse entièrement dénudée. Le pays, désert aux abords de l'arête du plateau, se peupla de nouveau, et nous dûmes recommencer à changer de véhicules et de conducteurs. Le 25 janvier, j'arrivai enfin à Tchoncan. Un peu en avant de ce point se trouve une grande plaine entièrement nue, de forme elliptique, et qui a toutes les apparences d'un lac desséché. Çà et là quelques crevasses contiennent encore de l'eau. Cette plaine est bordée de trois côtés par une ceinture d'arbres et peut avoir 4 ou 5 lieues dans son plus grand diamètre. De nombreuses routes la sillonnent, mais elles doivent être impraticables pendant la saison des pluies.

Tchoncan, dernier Muong que je dusse traverser avant d'arriver h Angcor, est aussi une province cambodgienne passée en même temps que Coucan, Sourèn et Soukéa sous la domination siamoise. Le gouverneur, Siamois de naissance, était absent; mais son remplaçant fut aussi complaisant et aussi aimable pour moi que la seconde autorité de Sourèn avait été ennuyeuse et tracassière. 11 me convia à un grand repas donné en l'honneur d'un riche Cambodgien qui se faisait bonze. J'assistai avec curiosité à une partie de la cérémonie. Les cheveux du néophyte furent complètement rasés; il fut dépouillé successivement de tous ses vêtements et soumis à un examen sévère. Après de nombreuses offrandes faites par ses parents ou ses amis, et de longs discours dont le sens m'échappa, il revêtit la robe jaune qui allait le désigner au respect de la foule.

Je recueillis à Tchoncan de nombreuses indications sur les ruines éche-

1. Cet épisode est caractéristique et peint l'auteur tout entier.

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