RENCONTRE D UN LÉOPARD. 23S
nombre de Tours à chaux, auxquels les formations calcaires de la rive gauche fournissent d'abondants aliments.
C'était la seule industrie d'un pays ressemblant pour tout le reste à ce que nous avions vu jusqu'alors. Nous le quittâmes le 16 au malin. Le prochain Muong était cette fois assez éloigné : on nous annonçait un trajet de huit à neuf jours et une navigation assez facile. Ce long parcours devait sans aucun doute nous révéler des particularités géographiques intéressantes. Nous nous trouvions, en effet, à ce moment de notre voyage, très près des côtes de l'océan Indo-Chinois; une Irentaine de lieues nous en séparaient a peine, et la présence à Lakôn d'une colonie d'Annamites, gens d'un naturel peu voyageur, indiquait suffisamment que les communications entre le Toug King et le Laos étaient devenues relativement faciles. L'infléchissement persistant du cours du fleuve au nord-ouest était produit sans doute, comme nous l'avons déjà indiqué, par la rencontre des contreforts de la grande chaîne qui limite au couchant l'empire d'Ànnam, et nous nous attendions ii en voir les sommets apparaître bientôt à l'horizon.
Quelques heures après notre départ de Saniaboury, les villages et les arbres fruitiers disparurent des rives du fleuve, et furent remplacés par la forêt. Le soir, après avoir doublé une île, Don Kassec, précédée et suivie de nombreux bancs de sable au milieu desquels le chenal est difficile à déterminer, nos barques s'arrêtèrent le long de la rive droite, dans une anse naturelle où elles n'avaient rien à craindre du courant, Quand on est resté immobile tout un jour dans une étroite pirogue, les yeux fixés sur une boussole et la main occupée à esquisser une carte, on a grande hâte de sauter à terre pour y prendre quelque exercice. C'est ce que je fis des premiers, et, après avoir franchi la bande de hautes herbes qui bordait la plage et la séparait de la forêt, je me mis à la recherche d'un lieu propice à la promenade.
Le jour commençait ii baisser, et les objets devenaient cou Tus ; maïs, habitué aux formes bizarres des troncs d'arbres et aux tressaillements étranges que le vent imprime aux grandes lianes jetées d'une branche h l'autre comme des ponts suspendus, je regardais plus à mes pieds qu'autour et au-dessus de moi. Aucun bruit insolite n'était venu du reste attirer mon attention, lorsque, en jetant par hasard les yeux sur un arbre mort au pied duquel je m'étais arrêté un instant, je m'aperçus tout à coup que ce que j'avais pris pour une touffe de feuillage jauni était une masse vivante en équilibre sur une fourche de l'arbre, à un mètre ou deux au-dessus de ma tête, et dans laquelle je reconnus un léopard. Fort troublé par l'idée du danger que je venais de courir et que je courais encore, je fis un bond en
arrière et je me mis à battre en retraite en marchant à reculons, pour ne pas perdre de vue ranimai qui dardait sur moi un regard étincelant. 11 descendit lentement le long de l'écorce rugueuse du vieux tronc ; j'avoue qu'il me parut à ce moment d'une longueur démesurée. Puis, il se mit en devoir de me suivre pas à pas, s'arrêtant quand je m'arrêtais, mais bien décidé à ne pas laisser augmenter la faible distance qui nous séparait. J'essayai en vain, pour abréger cette désagréable promenade, de la puissance fascinatrice que l'on attribue au regard humain sur les animaux féroces: c'était, hélas! la seule arme à ma disposition, et le moindre revolver eût fait bien mieux mon affaire. J'osais à peine jeter derrière moi un coup d œil furtif pour me guider. Une chute m'eût perdu, et les chances de m'embarrasser les pieds au milieu des racines et des ronces étaient fort grandes. Je dus à cette crainte de battre en retraite avec une lenteur qui sauvegarda ma dignité. Heureusement la berge n'était pas loin. Après un temps qui me parut un siècle, j'atteignis la lisière des hautes herbes. Le bruit des bateliers faisant leurs préparatifs de campement le long de la rive parvint à mes oreilles et à celles de mon compagnon, qui jugea prudent de cesser de m'escorter. Il se retira lentement dans la forêt. Je revins aux barques encore tout ému, et je demandai ma carabine du ton dont le roi Richard dut demander un cheval. Tous ces messieurs, le commandant de Lagrée en tète, s'armèrent et nous nous élançâmes dans la forêt. Après une courte battue que la nuit rendit infructueuse, nous revînmes à notre campement, n'ayant rendu à l'animal que la peur qu'il m'avait faite à moi-même.
Le lendemain, les rives du fleuve devinrent plus accidentées; un massif montagneux, appelé Phou INgou par les indigènes, apparut droit devant nous, dentelant l'horizon d'une triple ligne de sommets ; de petites collines se montrèrent en même temps sur la rive droite. Le 18 mars au soir, nous nous arrêtions au pied des premiers contreforts de Phou Ngou. Quelques villages de nouvelle formation s'élevaient sur la rive gauche, étageant leurs rizières sur les dernières pentes de la montagne, lis dépendaient du gouverneur de Houtén, quoiqu'ils ne se trouvassent point sur son territoire. Au Laos, l'impôt est basé sur le nombre des habitants inscrits, et ceux-ci ne sont autorisés à se déplacer pour aller chercher au loin des terres plus fertiles, qu'en conservant l'attache de la province sur les registres de laquelle ils figurent. Aussi n'est-il pas rare de trouver, à côté les uns des autres, des villages relevant d'autorités très différentes et souvent fort éloignées.
Les petites chaînes, détachées du massif principal de Phou Ngou, au pied