‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 55 sur 197 · LE NAM KDIN ET LE NAM SAN · texte numérisé non relu

LE NAM KDIN ET LE NAM SAN

desquelles nous nous trouvions, couraient parallèlement au fleuve, dont la direction depuis Siniaboury s'était relevée au nord-nord-ouesL Nous ne pouvions douter que ce ne fussent là des ramifications de la grande chaîne de Cochinchine. et nous n'allions pas tarder sans doute à trouver des indices du voisinage des Annamites : mais, dès le lendemain, à partir de l'embouchure d'une jolie rivière appelée Nam Kdin l. dont la vallée, d'une apparence pittoresque, semblait se diriger au nord-ouest, le fleuve tourna brusquement à l'ouest entre deux berges plus hautes, désertes et très boisées, le long desquelles les traces des animaux samages, troupeaux de buffles et d'éléphants surtout, se montraient fort nombreuses. Nous trouvâmes même un cerf abattu par un tigre et laissé presque intact sur la berge. Ce fut pour nous une excellente aubaine, et nous vécûmes pendant deux jours des reliefs de «< monseigneur le tigre ». comme l'appellent les Annamites.

Quelques blocs de grès reparurent dans le lit du fleuve, légèrement rétréci, et formèrent, à certains coudes, de petits rapides très faciles à franchir en cette saison. Un autre massif montagneux peu élevé, celui de Phou Hong, succéda, sur la rive droite, à celui de Phou Ngou, auquel maintenant nous tournions le dos.

Nous arrivâmes le 20 mars à l'embouchure d'un affluent navigable, le Nam San, qui paraissait venir de cette nouvelle chaîne. Un grand et beau village, Boun Cang, s'élevait sur la rive droite, en face de l'embouchure, et nous prîmes terre, vers auatre heures du soir, sur la magnifique plage de sable que la baisse des eaux avait laissée à découvert au pied des maisons et des jardins qui bordaient le fleuve. Nous nous trouvions dans la f rovince de Ponpissay, à égale distance de son chef-lieu et de Saniaboury. L!ne fête mettait toute la population en liesse : c'était jour de pleine lune, consacré, comme Ton sait, par les rites bouddhiques. Les pagodes regorgeaient de fidèles et d'offrandes. Dans les rues du village, un grand nombre de marchands ambulants se disputaient les faveurs de la foule. 11 nie sembla même que le nombre et la variété des étalages offerts au public attestaient une civilisation plus raffinée et des goûts moins simples que ceux du Laos méridional. Le commerce avec Ban Rok par Ko rat trouve, sur ce fertile et populeux plateau que le fleuve contourne si paisiblement à partir de Ban Mouk et dont le Sé Moun est une des grandes artères, des communications plus régulières et des débouchés plus faciles que n'en peuvent offrir les

1. Nam, qui, en laotien comme en siamois, veut dire eau, rom place, dans la partie moyenne et supérieure du Laos, le mot Sé, usité dans le Laos inférieur pour désigner une rivière.

{Note de l'auteur.)

provinces de Bassac cl de khong. Aussi 1rs marchandises européennes, cotonnades et objets de quincaillerie, étaient-elles relativement assez nombreuses a Boun Gang. Parmi les denrées indigènes, nous remarquâmes pour la première fois 1 apparition de In cannelle.

M &i s pour moi le plus grand intérêt de notre halte était moins dans le spectacle animé — et parfois, hélas ! aviné — olfert par la population de Béan Cang, que dans une éclipse de lune dont j'espérais pouvoir observer les phases a la chute du jour. Malheureusement l'horizon était légèrement embrumé, comme il arrive toujours après les chaudes journées de la saison

Aitîvôo ii Uoun Czug un jour de fétu : Francis Uaruîer ^ prépare ;i observer tt'clipse <k lune. Di'^'in <!■ Th. WVbrr, d'après M, Dolaporte.

sèche, êt, d'après l'estimation de notre longitude, le phénomène devait se produire presque immédiatement après le lever de la lune. A ce moment quelques légers stratus s'ajoutèrent au rideau de vapeurs qui voilaient l'orient, et mes préparatifs devinrent inutiles. Ce fui pour moi une vive contrariété de perdre cette occasion de rectifier notre position géographique et de régler nos chronomètres. Elle ne se représenta plus dans toute la suite du voyage*

Le lendemain, nous continuâmes a faire de l'ouest en remontant le fleuve ; celle direction ou il persistait depuis trois jours n'était point un coude sans importance, produit par un accidentde terrain local; elle attestait un changement réel et durable dans l'orientation générale de la vallée que

DE BOUN CANG A PONPISSAY, 239

nous explorions. De temps en temps nous découvrions, enveloppée dans les lentes sinuosités du fleuve, une île, joyau verdoyant sur les eaux paisibles, qui en élargissait le lit sablonneux et peu profond; quelquefois aussi, des bancs de roches, assises souterraines des montagnes de la rive gauche, venaient étrangler brusquement le fleuve, qui retrouvait alors, pendant un court intervalle, ses grandes profondeurs d'autrefois et un courant plus énergique, Ces rapides n'offraient aucun danger en ce moment de Tannée; mais les rochers épars sur les rives, et alors à découvert, produisent, lors des hautes eaux, des tourbillons si violents que, surtout à l'un de ces rapides

Uûe riw du lVim- an-dessus de Boua CaDg. — Dessin de J. Laureus, d'après H. Deiaporte.

nommé Hang Hong, le passage est impossible pendant plusieurs semaines. Les bateliers entretiennent soigneusement quelques fleurs au pied d'une petite statue de Bouddha placée sur Tun des rochers qui dominent Hang Iïon£,

À partir de ce point, le Cambodge, qui a conservé jusque-là une certaine tendance â se relever au nord, s'infléchit de plus en plus vers le sud; les sommets des chaînes de la rive gauche s'abaissent et disparaissent; les méandres du grand fleuve deviennent aussi capricieux et aussi rapides que ceux dTumi petite rivière» Nous passâmes par tous les rumbs sud, est et ouest du compas, et cela à notre grand dépit, car la direction que nous aurions voulu suivre eût été celle du nord, qui seule pouvait nous rapprocher des sources du grand fleuve et nous mener à des régions d'un aspeci

plus nouveau et d'un climat plus favorable. Dans un voyage de cette nature, on est toujours impatient de changement; les plus gracieux paysages deviennent monotones dès qu'ils se succèdent uniformément pendant seulement deux fois vingt-quatre heures, et chaque jour qui n'apporte pas une émotion nouvelle est un mécompte.

En ce moment, l'aspect du Cambodge se rapprochait de plus en plus de celui du Sé Moun au-dessus d'Oubon : le cours des deux rivières était devenu parallèle. Le fleuve était désert : quelques barques de pécheurs de loin en loin; on voyait que le commerce ne se servait plus du Cambodge, la plaine au milieu de laquelle celui-ci se frayait un trop sinueux chemin, offrant des routes aussi faciles et plus directes.

Le 23 mars, nos bateliers nous montrèrent, sur la rive droite, une pagode qui contenait l'empreinte d'un pied de Bouddha. Ces empreintes sont extrêmement nombreuses au Laos. Les plus célèbres, pour les bouddhistes du sud, sont celle du pic d'Adam, sur lequel Gautama a posé son pied gauche, et celle de la montagne appelée par les Siamois Swana Bapato et plus connue sous le nom de Prabat Moi (pied sacré), qui est située entre Korat et Ban Kok.

Les maisons et les jardins commençaient à reparaître en grand nombre sur les bords du fleuve, qui continuait toujours son étonnante course vers le sud. Nous approchions du chef-lieu de la province. Le soir du même jour, nous nous arrêtâmes à Nong Coun, village considérable placé vis-à-vis de l'embouchure du Sé Ngum, le plus grand affluent de la rive gauche du fleuve que nous eussions rencontré depuis Houtén. D'après les renseignements que nous recueillîmes, cette rivière peut être remontée pendant six jours en barque, et traverse une riche région forestière. C'est de là que viennent, en partie, la cannelle, dont nous avions constaté l'apparition quelques jours auparavant sur les marchés indigènes, et le benjoin, qui ne vaut guère dans le pays que 4r,50 le kilogramme. Le commandant de Lagrée eut un moment la pensée d'autoriser 31. Thorel à se faire conduire aux lieux mêmes où Ton récolte la précieuse écorce; mais, malgré le vif désir de notre botaniste, la nécessité d'accélérer notre voyage fit renoncer à ce projet.

Le lendemain, 24 mars, nous arrivâmes à Ponpissay, où Ton travaillait déjà à l'armement des barques destinées à remplacer celles de Saniaboury. L'accueil des autorités fut en accord avec cette activité de bon augure. Ponpissay s'étend sur les deux rives d'un petit affluent de la rive gauche, appelé Luong. De nombreuses pagodes témoignent de la richesse de ce centre de population. Les maisons y sont plus élevées qu'ailleurs au-dessus

Tenait du reste chaud et orageux ; à cinq heures du soir, le thermomètre accusait encore plus de 33 degrés. La brise régulière du nord-est, dont nous étions habitués depuis six mois à ressentir l'influence rafraîchissante, s'affaiblissait de jour en jour; l'horizon du sud- ouest s'illuminait fréquemment d'éclairs, et le roulement lointain du tonnerre commençait à se faire entendre. Tous ces indices nous annonçaient l'arrivée de la saison des pluies. Le fleuve allait grossir, et les difficultés de la navigation s'accroître outre mesure. Les raisons de se hâter étaient donc nombreuses, et nous commandaient même de ne point consacrer un temps trop long à la visite des ruines de Vien Chan.

Nous nous remîmes en route le 26 mars, après avoir grassement rémunéré les bateliers de Saniaboury, car nous venions de remonter, grâce à eux, plus de 200 kilomètres de fleuve. On nous montra dans la forêt, près de l'endroit où nous fîmes halte pour déjeuner, les vestiges d'une ancienne résidence des rois de Vien Chan. Nous atteignîmes le soir même la limite des provinces de Ponpissay et de Nong Kay. Le lendemain, nous examinâmes avec curiosité des excavations produites par les travaux des chercheurs d'or dans un banc quartzeux aurifère qui rétrécit extrêmement le lit du fleuve. Les indigènes connaissent et pratiquent le traitement du précieux métal par le mercure, et nous les trouvâmes en assez grand nombre occupés au lavage des sables ; ce travail paraît ne leur donner aujourd'hui que de faibles profits.

Immédiatement après avoir contourné ce lieu d'exploitation, le fleuve, dont la direction, depuis Ponpissay, s'était beaucoup relevée vers louesl, revint au sud en élargissant son lit. Une de ces pyramides, si fréquentes dans les pays bouddhiques, et qui sont destinées soit à signaler un lieu sacré, soit à renfermer une relique, nous apparut de loin, isolée sur les eaux, au milieu du vaste demi-cercle creusé par le courant le long de la rive droite du fleuve; depuis dix ans déjà, elle était détachée de la berge sur laquelle elle avait jadis été construite, et elle restait à demi inclinée sur l'onde comme un navire en détresse prêt à sombrer.

Tant que cette pyramide restera debout, elle sera un excellent point de repère pour mesurer les empiétements du fleuve, empiétements qui, se reproduisant au milieu de terrains meubles, à chaque coude du côté extérieur, occasionnent, sur la rive opposée, des atterrissements ou des bancs de sable d'une immense étendue. Pour cette fois, le Tât penché nous signalait Nong Kay, où nous primes terre à onze heures du matin.

Nong Kay, fondé après la destruction de Vien Chan par les Siamois, a hérité en partie de l'importance de cette ancienne ville : c'est sur les bords

LE TÂT PENCHÉ DE NONG KAY. 243 du Mékong le plus grand centre de population que Ton rencontre entre Pnom Penh et Luang Prabang; les maisons, construites parallèlement à la rive, forment une rue de plus de 2 kilomètres de longueur, coupée par plusieurs ruelles, ou plutôt par des sentiers, perpendiculaires au fleuve ; les colporteurs chinois y sont assez nombreux pour former un quartier 5

Tàt penché rie Nong Kay. — Dessin de Th. Weber, d'uprès M. Delaporte,

part, où Ton trouve, remisés sous des hangars, les nombreux chars à bœufs qui servent à leurs voyages à Korat. Cette dernière ville est le lieu d'approvisionnement de tout le plateau arrosé par le Sé Mouu et ses nombreux affluents et que le Mékong enveloppe du cùté du nord eu faisant cet immense détour a l'ouest dont nous étions encore loin d'avoir atteint Text rémité.

Comme à Boun Cang, la population était en fête : c était le moment où,

le repiquage du riz terminé, les cultivateurs n'ont plus qu'à attendre les bienfaits de la saison pluvieuse. Aussi prodiguent-ils les prières et les offrandes. Les sentiers du village conduisant aux rizières étaient ornés de banderoles flottant à l'extrémité de hauts bambous, et Ton retrouvait à chaque carrefour de petits autels sur lesquels brûlaient des aromates f.

Le gouverneur de Nong Kay était à son poste. C'était le premier des chefs des provinces traversées jusque-là qui se fût dispensé d'aller à Ban Kok assister aux funérailles du second roi. Son accueil fut des plus courtois. Le commandant de Lagrée avait à lui demander un important service, celui de faire reconduire à Ban Kok, pour le remettre entre les mains du consul français, notre interprète européen pour la langue laotienne, le nommé Séguin, dont la conduite nous avait donné de nombreux et sérieux motifs de mécontentement, et dont les allures trop entreprenantes pouvaient nous créer plus tard de graves difficultés. Nous étions à peu près tous capables de demander aux indigènes les renseignements nécessaires à nos différents travaux. Le Laotien Alévy, qui, on se le rappelle, avait été adjoint à l'expédition à Gompong Luong, conversait d'ailleurs couramment en cambodgien avec le commandant de Lagrée et lui servait d'interprète dans ses relations officielles avec les autorités du pays. Enfin, la modicité de nos ressources et la difficulté des transports nous faisaient trouver avantageuse toute diminution, si légère qu'elle fût, de notre personnel ou de notre matériel.

Le gouverneur de Nong Kay accepta volontiers la responsabilité de ce rapatriement forcé. Séguin partit sous escorte le 1er avril; il devait retrouver, à quelques jours de marche de Nong Kay, la route que Mouhot avait suivie, en partant de Ban Kok, pour aller rejoindre le Mékong à Pak Lay. A mon retour en France, il m'a fourni quelques renseignements utiles sur la région qu'il a ainsi parcourue.

Le même jour, nous quittions Nong Kay pour nous rendre enfin à Vien Chan. L'emplacement de la célèbre métropole du Laos n'est distant, par terre, du chef- lieu actuel de la province que de 3 lieues à peine ; les détours du fleuve triplent ce trajet. Cependant, grâce aux nombreux rameurs de la pirogue royale mise à sa disposition par le gouverneur, le commandant de Lagrée eût pu arriver le soir même, mais il préféra ne pas se séparer du reste de l'expédition.

A partir de Nong Kay, le fleuve continue sa course au sud jusqu'à Muong

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