CHAPITRE VII
J.ri iv^iou tirs i.'ipiti^s. Rîlu Ouaug. Muonp Mnî ou Xinng Cang. Colporteurs birmans,
À quelques milles au-dessus de Yicn Chnn, le iMékong s encaisse définitivement entre deux rangées de collines qui resserrent et dominent sou lit de toute part. Ses eaux, majestueuses et tranquille*, s'étaient jusque-la paisiblement déroulées, en formant de capricieux méandres, sur le vaste plateau du Laos central ; ici elles accélèrent leur course et bouillonnent au milieu des roches. Le noble Neuve, qui comptait parfois sa largeur par kilomètres, endigué maintenant entre deux barrières dont l'élévation va sans cesse en croissant, se trouve contenu loul entier dans une gorge qui atteint rarement 300 à 600 mètres de largeur, et dont il ne réussit jamais à sortir. Aux basses eaux, il n occupe même plus qu'une fraction minime de cet espace, et. la partie de son lit restée à découvert ne présenti* au regard qu'une surface rocheuse, inégale et tourmentée, mosaïque grandiose où Ion rencontre des échantillons de toutes les formations métamorphiques : marbres, schistes, serpentines, jades même, curieusement colorés et quelquefois
admirablement polis. Au centre, une étroite tissure, sorte de canal dont
a pnrur ne \\ru LJKin, ses des rives liasses couveriez ie droite dirigée à l'ouest- \ pour passer la nuit, lu lar- H la sonde a mise, assez
la largeur se réduit parfois à 40 mètres, mais dont la profondeur en atteint plus de 100, renferme toutes les eaux du fleure, qui y coule impétueux entre deux murailles de roches à pic. Tel est l'aspect qu'à de rares exceptions jprès devait nous offrir le Mékong jusqu'au point où nous allions être obligés de quitter ses rives, et cet aspect, il le conserve probablement jusqu ai Tibet. Aucun fleuve du monde ne présente sans doute, sur un ans espace, une physionomie aussi singulière.
JLe soir même de notre départ de Vien Chan, nous arrivâmes an pid des collines entre lesquelles le fleuve allait se frayer un difficile et sinueux chemin. Pendant une dizaine de milles h partir de Vian Clinn, ses eaux, larges et peu profondes, coulent entre des rives k^ses eouvi de maisons et de jardins, et suivent une ligne dr nord-ouest. A l'endroit où nous nous arrêtâmes gtur du fleuve tombe brusquement à 200 mètres, pris du bord, 48 mètres de profondeur, mais le courant reste faible et la surface des eaux paisible. Rien ne faisait prévoir les difficultés de navigation que nous allions rencontrer les jours suivants.
Le lendemain, 5 avril, nous fîmes encore assez facilement une dizaine de milles entre deux rives de plus en plus resserrées ; le fleuve se réduisit à une centaine de mètres de largeur, tandis que la sonde accusait 60 métros de fond. Les hauteurs boisées qui encadraient la rivière offraient un aspect pittoresque, mais sauvage : nulle habitation, nulle trace de l'homme sur les berges, dont les animaux de la forêt avaient repris possession. Vers uûe heure de l'après-midi, nous arrivâmes à un premier rapide formé par les cailloux et les galets qu'accumule à son embouchure un petit affluent de la rive gauche, le Nam Thon. Au delà, le lit du fleuve s'élargissait en s'encombrant de roches, et offrait partout le singulier aspect que j'ai essayé de décrire tout à l'heure. Nos bateliers se déclarèrent incapables de nous diriger au milieu de ce labyrinthe d'écueils, et nous dûmes demander des pilotes au chef d'un petit village situé sur la rive droite, un peu au-dessus du rapide. Ce ne fut pas sans peine que nous les obtînmes : les difficultés du passage étaient trop grandes, la saison pluvieuse déjà trop avancée; aucun mandarin, même les mandarins siamois, ne remontait le fleuve à pareille époque ; bref, on ne s'engageait pas à faire passer nos barques, si légères et si petites qu'elles fussent, jusqu'au Muong prochain, celui de XiengCang. Ces réserves faites pour mettre leur responsabilité à l'abri, quelques indigènes se décidèrent à se joindre comme pilotes à nos équipages laotiens.
Le fleuve commençait déjà, sur quelques points, à déborder du chenal
central qu'il occupe pendant la saison sèche, et formait au milieu des roches une série de petits lacs souvent sans issue, ou qui ne communiquaient entre eux que par de faibles chutes infranchissables. Aussi nos barques fourvoyées devaient-elles à chaque instant revenir en arrière pour retrouver le courant étroit et profond de la fissure principale; mais ce courant était des plus violents, et, pour suivre chaque coude de celte roule sinueuse, il fallait faire usage de cordes et lialer l. Àu\ points les plus resserrés, [ eau s engouffrait avec une rapidité telle entre les deux parois du chenal, qu'il devenait même nécessaire de décharger complètement les barques pour leur faire remonter la passe. Les bagages étaient transportés a dos d'hommes de rocher en rocher au-dessus du rapide, puis on les embarquait de nouveau.
Cette pénible navigation ne pouvait être que fort lente. Le 8 avril, nous n'étions encore qu'à une douzaine de milles du premier rapide, franchi le 5. Le cours du fleuve, après selre un instant relevé jusqu'au nord-ouest, élail revenu au sud-ouest. De petites chaînes de montagnes s'étageaient dans toutes les directions en arrière des rives. An milieu «le la plaine de rochers au sein de laquelle se perdaient les eaux du Mékong, s'élevaient eh ri la quelques arêtes schisteuses recouvertes de végétation ; pendant les hautes eaux, les bouquets d'arbres qui les surmontaient se transformaient en îles verdoyantes, et la hauteur, au-dessus de l'eau, de leur base rocheuse pouvait servira mesurer la crue totale du grand fleuve. Nous étions arrhes au pied de l'un des rapides les plus dangereux de celte région, le Keng Chan â. Cette fois, les bateliers de Non g Ray se refusèrent absolument à risquer le passage. Il nous fallut camper dans le lit du fleuve, au pied du rapide. Il ne présentait aucune dilïieullé autre que celles que nous avions
rencontrées jusqu'à présent; mais sa long r considérable augmentait les
chances de submersion des barques, qu'il aurait fallu traîner contre un courant de foudre pendant plus de 100 mètres. On envoya «les émissaires au village le plus voisin pour obtenir de nouveaux bateaux.
Les rives du lieu désert où nous nous trouvions arrêtés portaient les marques nombreuses et les moins équivoques du passage des bètes sauvages* De véritables troupeaux de cerfs avaient tracé, en certains endroits, un large chemin pour venir se désaltérer au fleuve ; quelques-uns de nos hommes passèrent la nuit a l'affût pour essayer de les surprendre, et ils réussirent à en tirer un ou deux ; niais les animaux blessés eurent assez de force pour atteindre les broussailles de la rive, au milieu desquelles ils
L Voy. p. 71, 72, 73 et 275.
î, Keng veul dire rapide eu kotiinj
disparurent. H eût été aussi difficile que dangereux de les y poursuivre.
Le 9 avril, vers dix heures du matin, de nouvelles barques arrivèrent du village de Sanghao, situé sur la rive droite, à 6 ou 7 milles en amont de Keng Chan. Pendant qu'on y chargeait nos bagages et qu'elles remontaient à lacordelle l'étroit chenal du fleuve, nous nous acheminâmes à pied le long de la rive gauche, et chacun de nous put se livrer à son aise à ses éludes favorites.
Dans un voyage d'exploration, on ne doit certes pas s'attendre à trouver des chemins frayés. Mais, quelque habitués que nous fussions déjà à prendre « à travers champs », la rude 'gymnastique à laquelle nous dûmes nous livrer pour atteindre pédestrement Sanghao, ne laissa pas que d'être horriblement fatigante. Déjà la plupart d'entre nous marchaient pieds nus, quelques-uns pour s'habituer d'avance à cette nouvelle souffrance, et réserver pour les jours de cérémonie leur dernière paire de souliers, quelques autres par absolue nécessité. Pour ma part, dans mon voyage à pied d'Angcor à Ban Mouk, j'avais usé toute ma provision de chaussures. Les « va-nu-pieds » de la bande, comme nous nous appelions en plaisantant, devaient donc avancer avec la plus grande précaution, pour ne pas se blesser sur les vives arêtes des roches ; leur surface était souvent assez échauffée par le soleil pour nous arracher de véritables cris de douleur, et il était comique de nous voir alors courir à toutes jambes pour rafraîchir dans la flaque d'eau la plus voisine notre épidémie brûlé. Malheureusement ces bains multipliés ne faisaient que le rendre plus sensible; enfin, malgré des prodiges d'agilité, nous ne pouvions nous aventurer au milieu des hautes herbes qui bordaient la rive sans nous déchirer profondément les jambes.
Nous mîmes, ce jour-là, cinq heures à franchir les 10 kilomètres qui nous séparaient de la halte du soir, et nous constatâmes avec découragement que, loin de nous être endurcis à ces épreuves, nos souffrances restaient tout aussi vives qu'au début.
Les fatigues de cette journée n'empêchèrent point deux d'entre nous, MM. Delaporte et Joubert, de se jeter à travers forêt, le lendemain, pour chasser les paons et les cerfs. Ils ne nous rejoignirent que fort tard, le même jour, à Ban Ouang, où nous commencions à être inquiets de leur absence. Leur chasse avait été moins fructueuse que pénible et intéressante. Ils avaient trouvé le cadavre d'un cerf de la plus grande espèce à moitié dévoré par un tigre, et, en suivant les traces du fauve, ils étaient tombés au milieu d'une bande d'éléphants dont ils s'étaient hâtés de s'éloigner, non sans se perdre quelque peu dans les dédales de la foret. Il n'est pas de partir de plaisir plus attrayante que ces excursions en pays inconnu et
MUONG MAI OU XIENG GANG. 263
giboyeux, où l'imprévu naît pour ainsi dire ii chaque pas; mais pour s'y consacrer tout entier il aurait fallu disposer de loisirs et de ressources qui nous faisaient défaut.
A Ban Ouang, le Deuve se redresse pendant quelques milles à l'ouest, puis revient de nouveau, non plus au sud-sud-ouest, mais au sud quelques degrés est. Il suit cette direction pendant une vingtaine de kilomètres, sans déviation sensible, et sa lointaine perspective se termine par une haute aiguille calcaire formant un côue parfait qui semble jaillir du sein des eaux. Nous nous demandions si nous n'allions pas bientôt rencontrer, en continuant à cheminer ainsi, le Ménam ou l'un de ses affluents, et si la communication hypothétique entre les deux fleuves, indiquée sur quelques cartes, n'était point une réalité. Quelques sommets élevés dominaient les rives
Vue prise au-dessus dV Bmi Uuang, — Dessin de A. HersL d'après un croquis
de MU Uelaportf.
escarpées du Mékong, et limitaient de tous côtés l'horizon restreint accessible à nos regards du fond de l'espèce de fossé où il coulait* Nous étions, depuis Sanghao, dans la province de Xieng Cang, appelée aussi Muong Mai. « le M non g Nouveau », h cause de sa récente reconstruction . Le pays était moins désert : la culture du coton y paraissait assez répandue, et, dans les villages, nous trouvions fréquemment les habitants occupés à faire mouvoir de petites machines à égrener, d'une disposition très simple et très ingénieuse.
Le 11 avril, nous trouvâmes à Ban Couklao les barques euvoyées à notre rencontre de Muong Mai. Elles nous permirent de renvoyer celles qui avaient été requises depuis Keng Chan dans les villages environnants, el qui ne pouvaient, sans de graves inconvénients, être trop longtemps distraites de leur service habituel de pèche ou de transport. C'est pendant le nouveau transbordement nécessité par ce changement de moyen de
VOYAGE B'HLPLOBATIOH ES IIMKIIIL
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à Xieag Gang. Avant la prise et la destructif m de Vira Cfaati, i Mneng fe trouvai! sur la rive gauche ; mais, def mii celle époque > le* Sianu s'eut pas voido que les chefs-Ken* des provi - laotiennes pussent, en cas de rébellion, utiliser le fleuve comme Bjrno de <lcfcn*c ei reaseir Inné barrière entre eux et leurs coi»|tjérafib< II* on le transport, sor la rive opposée, de la ville de ■ \uï npli<]
l'appellation de Moong Mai, par laquelle on U U^igue maintenant dans le pays, conenrremment ayee son ancien nom. La même précaution a été prise par le gouvernement de Ban Kok pour tous les autres Muongs riverains du fleuve, car, depuis Stung Treng, l'expédition n'avait rencontré aucun centre de population important sur la rive gauche du Cambodge.
Du nouvel emplacement qu'occupe Xieng Gang, l'aspect des montagnes qui s'élèvent sur l'autre bord est très pittoresque ; moins à pic, s'étageant en pentes plus douces que celles de la région que nous venions de parcourir, elles s'abaissent en petites vallées perpendiculaires au fleuve, charmantes retraites boisées qu'arrosent des ruisseaux à l'eau claire et vive. Le village lui-même est bien construit; les cases sont très hautes ; on y lisse le coton, dont la culture succède pendant la saison sèche à celle du riz. La pagode principale, située à l'entrée des rizières, près d'un bouquet de beaux palmiers du genre corypha, est richement ornée à l'intérieur, et contient, entre autres choses remarquables, un porte-cierges antique en bois sculpté, comparable à ce que
1. Voy. p. 10, I4?f 159, 189, 232, 268, 271, 322, 325, 327, 338, 342, 360, 379 et 389.
2. Au retour de Francis Garnier, les observations laites avec ce baromètre furent soigneuse ment contrôlées par M. Arnould Thénard (voy. note p. 189).
COLPORTEURS BIRMANS- 267 nous avions déjà rencontré de plus beau dans ce genre. Au moment de notre passage, des colporteurs birmans avaient étalé leur pacotille sur le parvis du temple, et débitaient aux indigènes des cotonnades aux couleurs vives et quelques menus objets de quincaillerie anglaise. Grâce au chemin fait à
Marchand* birmans vt'iulonl aux LnoUmurs à [a jnn-lr d iiih- pagode île Muoug Mai. Un^in «rtiinik Bavard, d'après un croquis <1" M. IMaport*'
loues! ijr llmitén, nous n'étions plus qu'à une centaine de lieues de Moulmein, qui se trouve presque sous le même parallèle que Xieng Cang, et qui, comme on le sait, est une colonie anglaise et un port important établis à l'embouchure de la S.'ilouèn. C'est de ce point que rayonnent, à l'intérieur du Laos, les Pégouans, ou les Birmans des possessions britanniques, à qui Tachât des produits recherchés par le commerce européen et le haut prix
auquel ils vendent aux indigènes les objets de provenance anglaise, permettent de réaliser des bénéfices considérables.
Le gouverneur de Xieng Cang était à Ban Kok, comme la plupart de ses collègues; mais la réception que nous firent à sa place le> membres du seha n'en fut pas moins cordiale et hospitalière. Après les premiers pourparlers, le commandant de Lagrée s'informa des dispositions générales de la population pour les Européens dans le royaume de Luang Prabang, aux confins duquel nous étions maintenant arrivés. 11 lui fut répondu que les querelles élevées récemment entre l'État de Xieng Mai et les Anglais au sujet de l'exploitation des bois de Teak avaient profondément ému les principautés voisines. Les gens de Xieng Mai se refusaient, parait-il, à admettre le jugement rendu à ce sujet par le gouvernement siamois, jugement qui était conforme aux prétentions anglaises; les mandarins de Xieng Cang pensaient même qu'ils seraient soutenus, en cas de conflit, par Luang Prabang. C'était sans doute pour s'assurer des dispositions de ce dernier pays que les Anglais y avaient envoyé des officiers, que nous ne pouvions manquer de rencontrer sur notre route, puisque de cette ville ils avaient l'intention de redescendre le cours du fleuve.
Cette dernière nouvelle fut pour nous accablante. Nous nous crûmes devancés, dans la région que nous voulions explorer, par une expédition scientifique rivale. L'intérêt qu'attachent les Anglais aux découvertes géographiques dans le nord de l'Indo-Chine, les efforts qu'ils avaient déjà tentés dans ce but les années précédentes, donnaient au fait annoncé un degré de vraisemblance qui ne nous permit pas un seul instant de le révoquer en doute. Mous regrettâmes amèrement alors le temps perdu à Bassac à attendre les passeports et les instruments que la colonie de Cochinchine devait nous faire parvenir, et que j'avais dû, après quatre mois d'attente infructueuse, aller chercher moi-même à Pnom Penh. Au point de vue politique, notre influence et notre prestige avaient tout à perdre à la comparaison qu'allaient faire les indigènes entre la pauvre et modeste mission française, voyageant sans éclat, sans escorte, obligée de mesurer ses générosités et ses dépenses aux faibles ressources mises à sa disposition, et l'expédition anglaise, composée, nous disaiton, de plus de quarante Européens, et déployant un faste en rapport avec la richesse du puissant gouvernement colonial qui l'avait sans doute organisée Nous nous demandions avec anxiété quelle était la partie du fleuve que cette expédition avait pu reconnaître au-dessus de Luang Pra-
1. Voy. p. in, I i2, 159, 189, 232, 2G4, 271, 322, 325, 327, 338, 342, 300, 379 « t 389.
LA COMMISSION CRAINT D'AVOIR ÉTÉ DEVANCÉE. 269 hang. A partir de ce point jusqu'à Pak Lay, le cours du fleuve était connu par le voyage de Mnuliot, et nous arriverions probablement à temps dans cette dernière ville pour achever, avant tout autre voyageur, la reconnaissance de la partie sud du lleuve, dont le cours, ainsi levé pour la première fois, demeurerait noire propriêlê incontestable, .Mais il était dur, pour qui avait espéré de plus vastes découvertes et la gloire éclatante de pénétrer jusqu'en Chine par la vallée du Cambodge, de se contenter d'une œuvre relativement aussi restreinte que le tracé de six cents milles géographiques du cours de ce grand Heine.
Ainsi, notre voyage commençait à peine, et déjà l'inconnu manquait sous nos pieds; là où nous avions espéré récoller un champ vierge encore de tout moissonneur, il ne nous restait plus qu'à glaner sur les pas d'autrui. Nous en étions inconsolables. Le commandant de Lagrée surtout était plus affecté qu'il ne se l'avouait à lui-même. Une réflexion lui vint cependant, qui nous réconforta un peu. « Les Anglais n'ont pu, nous dit-il, reconnaître bien haut le tlriive <ln coté du Tibet, puisque, partis sans doute de Birmanie, ils se rabattent déjà vers le sud ; eh bien, s'ils ont reconnu avant nous la partie médiane du cours du Mékong, nous prendrons notre revanche dans le Nord, et nous pousserons jusqu'aux sources, s'il le faut, pour ell'acer leurs traces. » L'émulation dans les entreprises scientifiques est un ressort d'une incomparable puissance. Le chagrin que nous avions ressenti tout d'abord en nous voyant devancés devint un stimulant qui nous anima d'une ardeur plus grande et d'une foi nouvelle. Ce fut dans ces dispositrons que, le 14 avril, nous nous remimes en route *,
Un peu en aval de Xieng Cang, nous rencontrâmes un de ces radeaux construits en bambous, dont il a déjà été parlé, véritables maisons flottantes qui permettent, lorsqu'on descend le tleuve, de t Transporter de nombreux voyageurs et des quantités énormes de marchandises. Celui-ci avait à bord toute une colonie de bon/es cl mitres indigènes qui, partis de Lnang Prabang, allaient visiter le sanctuaire célèbre de Peu Nom. On se rappelle sans doute le trait d'héroïque piété que ce lieu sacré avait inspiré à notre
I. L'idée remonter I'' Mékmii: jn-jii , - i .iinvv fut constamment prêrnnisé-e par hanci> damier au cours du voyage. M* de Lagrée. rallié à cette opinion, et s appuyant d'ailleurs sur le* ifMFtrotitSûm toraiâllâl qu'avait signées l'amiral de La Grandi ère, sacrifia, comme nous le verrons phi* loin, i l'intérêt de ce priddême lt« graphique, lue» a>inn qui lui fui offerte de faire une reconnaissance complète du fleuve «lu Toug Ring en regagn;inl la côt^ orientale de llndo- Hune parla vallée du Bo-li kiang et du Song CoL La préface de la Publication officielle porte la trace de la préoccupation exclusive de FnifHMs Uarni^r. Kn s 'acharnant ?iin*i à remonter le
Mékong, c'était surtout l.i découverte île Imigme de tous les grands fleuves asiatiques qu'il p
suivait. Pour mieux comprendre L'importance qu'il attachait a une iilee dont il tenta de nouveau la rètlltttfoQ tll 1 HT t. «»n peut consulter l'introduction de son livre p mitonne : Itr f*aris au A7W. Voyez au**» la Publication officielle, p. 348, où se trouve relatée une discussion sur les routes i suivre, entre M. de Lagrée cl Francis Garnie r.
trucheman Alévy. Nous souhaitâmes aux dévots pèlerins d'interpréter moins rigoureusement les volontés du Bouddha1.
Le fleuve conservait l'aspect paisible qu'il avait revêtu aux environs de Xieng Gang. Son lit, beaucoup plus étroit, était entièrement occupé par les eaux, et c'est à peine si, de loin en loin, une assise de roches traversant le fond venait produire une accélération dans la vitesse du courant, qui partout ailleurs était redevenu très faible. La profondeur, au lieu de présenter les énormes inégalités des jours précédents, se maintenait d'une façon régulière entre 10 et 12 mètres. Notre navigation était aussi facile et aussi rapide qu'elle avait été pénible et lente entre Vien Chan et Xieng Gang. Nous passâmes ainsi devant l'embouchure du Nam Leui, située sur la rive gauchi*, a quelques milles rn avant de Xieng <^ing.
Cette rivière avait été reconnue déjà par Mouhot ; mais m notes n'en indiquaient pas sans doute assez clairement la direction, car, sur la carte de ton voyage, on Ta faïl tau 1er vers le sud, en sens inverse de sou cours véritable. Cette erreur, que la mort prématurée el si regrettable du voyageur français explique aisément, prouve combien il est difficile h tout autre qu a celui qui les a prises, de tirer parti de notes de voyage écrites à la \v\W et pleines de sous-entendus et d abréviations. Depuis que nous nous rapprochions de l'itinéraire Miivj par l'infortuné naturaliste, nous étudiions chaque soir sa carte avec le plus grand soin pour contrôler les renseignements des indigènes. Lu position it Leui, centre d une rxplnitalimi i ni porLin te â$ ter magnétique, situé à deux jours de ma relie dans le sud-est par rapport a nous, était évidemment indiquée trop au nord sur cette carte, puisqu'elle s'y trouvait marquée plus au nord que nous n'étions nous-mêmes. Mais Tépreuve décisive du degré de certitude que présentait le travail géographique de Mouhot devait être faite à Pak Lay, point où la route de la Commission française et la sienne allaient se croiser pour la première fois.
A partir de l'embouchure de Nam Leui, le fleuve contourne une série de collines isolées, de formation calcaire, autour desquelles il décrit des lacets comparables aux méandres de la Seine aux environs de Paris. Gomme direction générale, nous avions cessé de faire du sud, mais nous continuions toujours à faire de l'ouest. Nous nous trouvions en ce moment un peu audessous du dix-huitième parallèle, et environ à un degré à l'est du méridien de Ban Kok, c'est-à-dire presque droit au nord et à une centaine de lieues de cette dernière ville. Nous nous expliquions alors comment Mouhot, qui était parti de Ban Kok, n'avait eu à faire, dans l'intérieur du Laos.
i. Voy. p. 220.
RENCONTRE D'UN VOYAGEUR EUROPÉEN. 271 pour rejoindre le Cambodge, que les deux cinquièmes de la route que nous rivions dû parcourir, depuis Pnom Penh, pour arriver au même point.
Le 16 avril au matin, la rive gauche du lleuve s'aplanit et les chaînes de collines s'en éloignèrent. Comme s* î 1 avait retrouvé soudain sa liberté d'action, le Mékong se redressa vers le nord et se maintint dans celte direction en ne présentant plus que d'insignifiants inllccliissements. 11 j avait si\ semaines que nous n'avions eu la chance de suivre une pareille route. En même temps le lit du lleuve s'élargit, et quelques grandes îles s'y montrèrent :' nous n'étions plus qu'à une douzaine de milles de Pak Lay.
À ce moment on nous annonça que les Anglais, redescendant le lleuve, étaient parlis le matin même de ce dernier point et que nous n'allions pas tarder à voir passer leurs radeaux. Le commandant de Lagrée, pour dégager sa responsabilité, s'occupa immédialement de la rédaction d une note destinée au gouverneur de la Cochinchine française. Celte note résumait les principales circonstances de notre voyage depuis notre départ de Saigon, indiquait les causes des retards survenus dans l'accomplissement de notre mission, causes dont aucune ne nous était imputable, et faisait valoir la célérité avec laquelle, une fois muni des passeports que j'avais du aller chercher jusqu'à Pnom Penh, j'avais rejoint l'expédition en marchant, sans m'arréter, [dus de trente jours de suite, et l'activité déployée à partir de ce moment pour regagner le temps perdu. De mon côté, j'achevai a la hâte un croquis de la carte du lleuve contenant tout notre itinéraire depuis Cfitieh et je l'accompagnai d une brève indication des principaux résultats géographiques dont nous pouvions les premiers revendiquer l'honneur. Ces différents travail v terminés, nous attendîmes de pied ferme nos collègues en exploration indo-chinoise â.
A midi, un premier radeau apparut : hélé par le petit mandarin laotien qui était chargé de nous conduire de \ieng Cang à Pak Lay, il manœuvra de façon à venir aborder à la pointe d'à mon t de File le long de laquelle nos barques se tenaient amarrées. Le courant le porta bientôt sur nous. Il n \ avait à bord aucun Européen; mais nous apprîmes de ceu\ qui le montaient qu'un second radeau n'allait pas tarder à passer qui en contenait trois. C'était à ce chiffre que se réduisaient les quarante Anglais qu'on nous avait annoncés. Un mandarin siamois d'un rang élevé les accompagnait, et, au dire des gens du radeau, avait autorité sur eux. Cette dernière circonstance commença à nous faire douter du caractère que nous avions jusqu'alors
î. Kiigré les ter ru es mesurés dont se sert ici le narrateur, on sent bien qu'il avait réussi a faire jmrlager â >K de Lagrèe son indignation contre l'indifférence dont le gouvernement colonial avait donne tant de preuves à la Coin mission. ;Voy. p. I0t H2, 15!», gif, 2U4T 2C& 3Î2, 325, 327, ;hî, 3G0, 37D et 3890
27î VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINE.
attribué à la prétendue mission européenne. Le second radeau se montra à ce moment : en voyant sa conserve arrêtée auprès de nous, il fit mine de venir la rejoindre : puis quelque hésitation parut se manifester à bord ; il reprit le fil du courant et alla prendre terre à une assez grande distance de nous, à l'extrémité d'aval de l'Ile. Dès que nous fûmes sûrs qu'il manœuvrait pour s'arrêter, le commandant de Lagrée me dépêcha à bord pour ouvrir les négociations et entrer en relation officielle avec les nouveaux venus.
Au lieu des uniformes anglais que je m'attendais à rencontrer, quelle ne fut pas ma surprise en me voyant accueilli par un Européen simplement vêtu, qui me souhaita le bonjour en français. Je me trouvais en présence d'un employé de notre colonie de Gochinchine, M. Duyshart, Hollandais de naissance, qui avait quitté Saigon pour prendre du service auprès du roi de Siam, dont il avait été nommé le géographe ordinaire. Il avait quitté Ban Kok au commencement de la saison sèche dernière, avait remonté en barque la branche la plus orientale du Menam, jusqu'au moment où elle était devenue innavigable, puis avait rejoint par terre le Cambodge à un point nommé Xieng Khong, situé près des limites du Laos Siamois et du Laos Birman. Depuis Xieng Khong, il descendait le fleuve en radeau et avait pour mission de faire le levé géographique de son cours. La saison pluvieuse l'effrayait beaucoup, et il ne comptait pas achever ce travail cette anuée même ; il voulait retourner hiverner à Ban Kok, pour reprendre à la saison prochaine ses travaux géographiques dans le sud. Il avait la tête remplie de terribles histoires sur l'insalubrité du Laos, et parut nous considérer comme des gens morts, puisque nous persistions à nous avancer dans le nord malgré les pluies.
Quant aux deux autres Européens qui raccompagnaient, c'étaient deux métis, nés de femmes siamoises, qui lui servaient d'aides et de domestiques.
M. Duyshart m'avoua que notre rencontre lui avait causé les plus vives appréhensions. Le bruit avait couru à Luang Prabang qu'un certain nombre de Français remontaient le fleuve h la tête d une troupe de Cambodgiens armés; il connaissait vaguement la révolte qui venait d'ensanglanter cette dernière coritrée, et il avait craint un instant de se trouver en présence d'une bande de maraudeurs et de pillards, qui pouvait lui faire un mauvais parti. Aussi avait-il cherché à éviter cette rencontre et ne s'était-il un peu rassuré qu'en voyant le radeau qui le précédait entrer en pourparlers amicaux avec nos barques. 11 avait cependant jugé prudent de s'arrêter en aval, pour pouvoir au besoin détaler plus promptement.
Ainsi, grâce aux exagérations des indigènes, nous nous étions des deux côtés alarmés inutilement. La mission de M. Duyshart était cependant une
M DUYSH A RT, GÉOGRAPHE DU ROI DE SIAM. 273 mission scientifique, et il riait muni d'instruments d'observation qui lui avaient permis de dresser une carte des pays qu'il avait parcourus *. Mais son voyage n'avait pas la portée que nous lui avions attribuée tout d'abord. [[ avait reconnu, il est vrai, le cours du Cambodge à 120 milles au-dessus de Luang Prabang, mais il nVlail pas sorti (1rs limites des possessions siamoises. Xîeng Khon<r, le point le plus haut qu'il eût atteint sur le fleuve, n'était que peu au-dessus du vingtième parallèle, et se trouvait presque h l'ouest de la ville qui avait été le terme du voyage de Moubot. Le fleuve faisait dans l'intervalle un nouveau détour vers le sud, qui augmentai! considérablement la dislance. À Xîeng Khong, le Mékong paraissait venir du nord-ouest; comme largeur et comme débit, il ne semblait pas encore sensiblement amoindri; mais, a partir de ce point, il s'engageait dans une contrée où les populations étaient en guerre les unes avec les autres et où M. Duyshart pensait qu'il nous serait impossible de pénétrer,
M, Duyshart avait été parfaitement accueilli à Luang Prabang, et il me montra les cadeaux qu'il avait reçus du roi. 11 va sans dire que, comme envoyé officiel du roi de Siam, son voyage était complètement défrayé par les populations qu'il Iraversail. Son étonnemenl fut grand quand il apprit que nous payions scrupuleusement tous les services qu'on nous rendait. 11 me laissa entrevoir cependant que, quoique fort accoutumé à la manière de faire des Asiatiques, les exactions et les abus de pouvoir du mandarin siamois qui l'aceompagffktt lui paraissaient souvent exorbitants.
En échange de ses intéressants renseignements, je donnai à M. Duyshart quelques indications sur la roule qu'il allait suivre et les latitudes des principaux pointa qu'il allait rencontrer en descendant le fleuve. Il voulut bien se charger de remettre nos lettres et nos plis officiels au consul de France à Ban Rok, et il s'est acquitté scrupuleusement de cette commission. Grâce à lui, la carie rie notre voyage jusqu'au point où nous l'avions rencontré parvint a Saigon qurlques omis apre*. Maigre stm imperfection, elle fut immédiatement publiée par ordre du gouverneur de la colonie, en vue de prendre date pour nos découvertes. C'est ce croquis, reproduit peu après dans les Mittheilungen, qui fit connaître en Europe les premiers résultats géographiques de notre exploration.
Depuis mon relour en France, je n'ai pu retrouver aucune trace des travaux de M. Duyshart; leur publication m'eut été fort utile pour refaire la carte delà vallée supérieure de la branche la plus orientale du Ménam. 11 est possible que le gouvernement siamois, qui n'avait fait entreprendre
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ce voyage que dans le but de contrôler nos propres assertions, et afin do pouvoir discuter en conuaissance de cause la question toujours pendante des véritables limites de Siam du cote du Cambodge et de la grande chaîne de Cochinchinc, ait cru devoir garder pour lui les renseignements rapportes par son géographe eu litre. Peut-être aussi M* Duyshart a-l-il succombé aux fatigues de son voyage* 11 serait regrettable dans ce cas que ses noies et ses observations ne fussent point tombées entre les mains de personnes capables d'en tirer parti,
À une heure et demie, je pris congé de M. Duyshart, dont le radeau se mit aussitôt en marche. Cette rencontre, les renseignements qu'elle nous donnail sur le cours supérieur du lleuvet étaient certainement l'événement le plus considérable du voyage depuis notre départ de Saigon. En élargissant sensiblement le cercle de nos connaissances dans le nord de la vallée du Mékong, elle nous faisait entrevoir en même temps de nombreuses difficultes au delà de Xienir khoug. La plupart d'entre nous faisaient lion marche d'indications basées sur le dire des indigènes, dont les exagérations nous étaient connues. Néanmoins nos causeries et nos discussions furent longtemps défrayées et animées par cet incident inattendu qui était l'apparition d'un Européen au milieu de ces contrées sauvages.
Vm« montagne tact* dt* Muuiijï Mni. - Ï)r4$in «Ju II. Clerget, d'après uu croquis
iIp M. iHlaportc.
Keng Sao et lea montagnes des environs do Pak. Lay. — Dessin de Th. Weber, d'après un dewill
*U> M. Deln porte.