CHAPITRE PREMIER
Départ de Saïgon. — Arrivée à Compong Luong. — Excursion aux ruines d'Angcor.
Le S juin 1866, vers midi, la rade de Saïgon offrait le spectacle assez habituel de deux petites canonnières sous vapeur, faisant leurs derniers préparatifs de dépari. Mais, à l'animation, à Té motion des adieux échangés, il était facile de deviner qu'il ne s'agissait pas, pour ceux qui y prenaient passage, d'une de ces séparations, d'un de ces déplacements, si ordinaires en Cochincbine qu'ils semblent y être l'existence elle-même, Les voyageurs allaient plus loin que de coutume : ils étaient chargés de remon-
ter ce grand fleuve dont eux-mêmes, et tous ceux qui les entouraient, avaient si souvent parcouru le fertile delta en rêvant parfois à son origine ignorée : ils partaient pour l'inconnu, et nulle limite de distance ou de temps n'était assignée à leur entreprise !.
Il y avait longtemps déjà que les regards de la colonie étaient tournés avec curiosité et impatience vers cet intérieur de l'Indo-Chine sur lequel régnaient de si grandes incertitudes. La période de la conquête était passée. Les faits d'armes et les actions hardies des premiers jours n'avaient plus de théâtre ni d'objet. 11 semblait même, dans l'intérêt de notre établissement naissant, que tout bruit guerrier dût y être étouffé avec soin. Deux années auparavant, la colonie avait failli succomber aux attaques dirigées en France contre les expéditions lointaines, et le projet d'évacuation, mis en avant à cette époque, n'avait été abandonné que sur l'assurance qu'elle pouvait désormais subsister avec ses seules ressources A peine remise de cette alerte, elle sentait qu'en fille sage elle devait faire parler d'elle le moins possible et éviter ce fracas des armes qui, s'il parvient presque toujours à la métropole accompagné d'un bulletin de victoire, lui annonce toujours aussi une carte à payer. C'était donc, maintenant, sur l'organisation et l'exploration de la contrée que devait se porter toute l'attention du gouvernement local. Là était encore un vaste champ ouvert aux activités et aux ambitions du corps expéditionnaire et lui promettant des résultats plus féconds et des découvertes plus glorieuses que la stérile poursuite de pirates insaisissables ou des luttes trop inégales contre un ennemi toujours vaincu.
Telle était la voie nouvelle où, depuis deux ans, étaient entrés tous les esprits en Gochinchine avec cet élan et cette spontanéité qui sont le propre de notre caractère national. Un comité agricole et industriel, fondé depuis peu3, essayait de coordonner tous les efforts en leur imprimant l'unité de
1. Ce voyage, entrepris par ordre du gouvernement français et dirigé successivement par le capitaine de frégate Doudart de Lagrée et par Francis Garnier, fut couronné par les Sociétés de géographie de Paris et de Londres. La première, dans sa séance du 30 avril 1869, — sur la demande de Francis Garnier, et contrairement aux usages de la Société, qui n'avait jamais récompensé que des explorateurs encore vivants, — partagea sa grande médaille d'or entre les deux chefs de l'expédition; la seconde, dans sa séance du 23 mai 1870, attribua à Francis Garnier sa Patron's medal, ou médaille de la reine Victoria. Le premier Congrès international de géographie, tenu à Anvers en 1871, décerna deux médailles d'honneur hors concours, l'une à Livingstone et l'autre à Francis Garnier, qui venait de présenter au Congrès sa nouvelle carte de l'Indo- Chine. Enfin le Jury de l'Exposition universelle de Vienne, auquel avait été envoyée, en 1873, la relation officielle du voyage, décerna une « grande médaille de progrès » à Francis Garnier.
2. Voy. la Cochinchine française en 1864, brochure publiée sous le pseudonyme de G. Francis et que nous résumons dans la note 3 de la page 7.
3. Voy. les rapports de Francis Garnier dans le Bulletin du comité agricole et industriel de la Cochinchine, années 1865-1866.