Voy. p
2. Les Prairies d'or, traduction Barbier de Meynard et Pavrl »b* Courteille, t. I. p. 337.
3. Foc Koue Ki ou Helalion des royaumes bouddhiques, traduction A. H'Miiusnt. p. IOO et 100.
v.V"<f»y de l'auteur.)
MONNAIE m C AU RI S ET MONNAIES D'ARGENT. 313 Batnula, qui écrivait au milieu tlu quatorzième siècle, raconte que de son temps les habita ii ls des îles Andaman donnaient quatre cenl mille de ces coquilles pour un dinar d'or, et quelquefois davantage ; du temps de La Loubère (fin du dix-septième sièeleï, ou donnait, à Sîamf six mille quatre cents cauris pour un tical d'aryen I ; c'était aux îles Maldives, à Uoruéo etau\ Philippines que l'on péchait principalement ces petits coquillages, et certain* navires les prenaient comme lest. Msr Pallegois, dont l'ouvrage sur Siam remonte à une vingtaine d'années, dit qu'a cette époque les cauris; B'éch&Ilgeaîçilt, â Ban Kok, à raison de 1200 pour un fuonrj, c'est-à-dire pour un huitième de tical. Cet étal de choses s'est heaucoup modifié ilrpuis celle époque, el les coquilles ont presque disparu du marché de lian Kok. A Luang Prabang, nous ne trouvions sans doule que le reliquat d'un stock, jadis considérable en Indo-Chine, de cette singulière monnaie. Chassée des cotes de la péninsule par le commerce européen el le renchérissement du prix des denrées, elle ses! réfugiée à 1 intérieur du continent, où elle augmente de valeur à mesure qu elle devient plus rare, et d'où elle ne lardera pas à disparaître. Les chapelets eu usage à Luang Prahang se composent de cenl coquilles, el Ton donne de vingt-deux â vingt-six de ces chapelets pour un tical» ce qui attrihue à chaque coquille une valeur d'un huitième de centime environ. Les transactions se Tout en chapelets et en fractions de chapelet. Les denrées ne sont cependant pas aussi hon marché que pourrait le faire supposer celle extrême division de la monnaie : les poules valent en moyenne de deux a trois chapelets, c'est-à-dire de vingt i\ trente centimes, el le ri/ se vend à peu près le même prix qu'en Cochinchine.
Le tical siamois n'est plus ici la seule monnaie d'urgent en circulation : la roupie fait son apparition, et nous rappelle que les possessions anglaises sont maintenant assez proches. L'effigie de la reine Victoria ligure avec avantage dans les transactions, car la roupie esl acceptée au même taux que le tical, malgré une valeur intrinsèque très sensiblement inférieure. Cela tient aux garanties plus grandes qu'elle présente contre les falsifications dont les monnaies siamoises sont souvent rohjel. Lutin, la piastre mexicaine elle-même, quoique extrêmement rare, esl cotée sur le marché au taux de cinquante chapelets et parait recherchée surtout comme objet de curiosité et d'ornement i|iie t on suspend quelquefois nu cou des enfants.
J'ai dit que le marché, h Luang Prabang, se lient deux fois par jour. Celui du matin est le plus actif: cotonnades, soieries, objets de mercerie el de quincaillerie, poteries, boites et vases laqués de Xieng Mai sont mêlés,
sur les étalages, aux fruits, aux poissons, à la viande, aux volailles vivantes, et offrent un aspect bariolé, qu'accentuent les couleurs éclatantes des étoffes mises en vente. Au marché du soir, il n'y a plus que des comestibles et des fleurs. Le roi prélève quotidiennement quelques coquilles sur chaque boutiquier; un collecteur passe au milieu du jour pour percevoir l'impôt royal, que chacun s'empresse de payer à sa seule apparition.
Les fleurs étaient depuis quelques jours un objet recherché; les fètcs de la lune étaient plus suivies : on avait hâte de se réjouir une dernière fois avant que les pluies vinssent rendre les communications difficiles, ralentir la circulation et claquemurer chacun chez soi. Dans l'intervalle des grains orageux qui s'élevaient régulièrement dans l'après-midi, la température était réellement accablante et dépassait 37 degrés ; aussi les habitants de la ville profitaient-ils avec empressement de la fraîcheur relative que ramenait, après l'averse quotidienne, l'apparition de la lune sur l'horizon ; la vue se reposait alors de l'éclatante lumière que le soleil, à ce moment presque au zénith, avait déversée pendant douze heures sur la ville. On jouissait avec délices du paysage tropical dans ces rues ombragées de palmiers auxquelles la blanche clarté de la lune donnait un doux et charmant aspect. Pendant une partie de la nuit, la population presque tout entière restait sur pied : les vieillards, assis devant leurs portes, échangeaient leurs souvenirs ou supputaient les espérances de la récolte prochaine; les jeunes gens, couronnés de fleurs, se prome- • naient en chantant, et formaient des théories dont les figures ne manquaient ni de grâce ni d'originalité. Les allures vives, les justes cadences des exécutants, les paroles improvisées de leurs ( liants, excitaient l'enthousiasme des spectateurs; ces improvisations contenaient plus d'une allusion galante, et la bande joyeuse perdait souvent, à un détour de la route, un amoureux furtif, allant retrouver, à quelque mystérieux rendez-vous indiqué par la chanson, la belle enfant qui répondait à ses vœux. Ailleurs, c elaient de graves matrones qui suivaient, en proférant des cris discordants, une pyramide de fruits, de gâteaux, de mets de toute sorte, portée par leurs serviteurs, et qu'elles allaient déposera la plus prochaine pagode. Ces offrandes étaient disposées de manière à représenter soit une barque, soit une pagode, soit tout autre objet de fantaisie, et les bonzes, en les recevant, prononçaient des prières sur un ton grave et monotone qui cachait également bien leur joie secrète ou leur déception.
Les grands personnages de la ville réunissaient souvent chez eux leurs amis et leurs clients pour se réjouir de compagnie, et le commandant de Lagrée fut invité plusieurs fois à ces fêtes domestiques. Il s'y rendit un soir
LK TATOUAGE A LUANG PUA BAN G. SU arec M. Delapnrle. A côte (le In salle de réception, une vingtaine déjeunes
lilles, réunies sous un vaste hailgiir, rangeai rut avec art sti i- de vastes plateaux laqués des Heurs, des fruits, des confiseries. Des jeunes yens masqués tirent soudain irruption au milieu d'elles, choisirent une compagne el ne se démasquèrent qu'après avoir pris place à ses pieds. Malheureusement, le beau sexe de Luang Prahang est affligé d'un»' infirmité qui dépare les plus riches et les plus jolies, comme les plus pauvres et les plus disgracieuses : c'est le goitre, aujourd'hui très commun dans cette région. Cette a liée t ion doit tenir à la mauvaise qualité des eaux qui descendent de montagnes calcaires. Quelques-uns de ces choquants appendices atteignent avec Lige des dirnensrousjénormes, et Ton s'étonne que leurs propriétaires n'en paraissent pas plus embarrassées»
Les hommes heureusement se font remarquer par des ornements d'un autre genre : l'usage du tatouage commence â se répandre et à prendre ces proportions exagérées qui ont valu aux Laotiens du Nord le nom de Laotiens «1 au ventre noir <>. Luang Prahang est la limite qui les sépare des Laotiens « au ventre blanc » ou Laotiens du Sud. chez lesquels, comme nous l'avons déjà dit, cette coutume est beaucoup moins générale. L'est ordinairement entre douze et dix-huit ans que Ton pratique le tatouage. Le corps (ont entier depuis la ceinture jusqu'aux genoux et même beaucoup plus biS est recouvert d'arabesques d'un violet foncé où s'enlremélent des animaux et des Heurs. L'artiste qui exécute ces dessins se t'ait payer de cinq à huit francs. On prend du fiel de pore ou de poisson que l oti mélange au noir de fumée provenant de la combustion des lampes entretenues avec de l'huile de sésame. On fait sécher cette mixture, qu'on délaye ensuite avec de l'eau au moment de s'en servir. I/opérabon du tatouage s'effectue avec une aiguille neuve, longue de 60 centimètres, large de 1 centimètre a Tune de ses extrémités, et allant en s'eflllant vers la pointe, ou elle est fendue, comme un bec de plume, sur une longueur de \ a 5 centimètres. Ce travail sur la peau ne laisse pas que d'être for! douloureux cl occasionne ordinairement deux ou trois jours de fièvre, sans préjudice des plaies oti des ulcères qui surviennent a la moindre écorchure, lorsque le sujet est trop âgé ou d'un tempérament lymphatique.
Je crois nécessaire de dire ici en peu de mots les origines el de décrire le caractère des nouvelles populations dont nous rencontrions à Luang Prabang de nombreux spécimens, et auxquelles nous allions désormais a voir affaire.
Les Laotiens du Nord sont désignés sous les appellations, presque synonymes au point de vue ethnique, si elles ne le sont pas au point de vue
politique, de Thai, Lus ou Shans. L'appellation de Lao ou Léo, dont nous avons fait les mots Laos et Laotien, est spéciale aux habitants de toute la vallée du fleuve depuis le Cambodge jusqu'à Luang Prabang inclusivement; le nom de Thai est surtout porté par les habitants de Xieng Mai et de Muong Nan ; le nom de Lus s'applique aux habitants de Xieng Hong et de Muong Yong, principautés situées plus au nord et que nous devions visiter. Le mot Shan est l'appellation générique employée par les Birmans pour désigner la race laotienne tout entière. Les Lus paraissent avoir fondé autrefois trois royaumes principaux : Xieng Tong, le Kemelatain des anciennes cartes, qui s'appelle aussi Muong Kun, et dont les habitants sont quelquefois désignés par ce dernier mot 1 ; Xieng Hong, dont le nom pali est Alevy, et Muong Lèm. Ce ne fut pas sans une longue lutte contre les Khas ou les autochtones, qui, subdivisés en plusieurs branches que nous aurons l'occasion de décrire successivement, ont constitué jadis un puissant royaume, celui des Momphas, dont les Laotiens ont été d'abord les tributaires. Le siège de cet empire parait avoir été Muong Yong, à peu de distance dans le sud-est de Xieng Tong. Les Laotiens ont réussi à s'émanciper du joug des Khas, sans parvenir, comme dans le Sud, à les détruire ou à les asservir, et les deux races vivent côte à côte, parfois en bonne intelligence, souvent en antagonisme.
Tenus ainsi constamment en haleine, moins favorisés que leurs frères du sud de l'Indo-Chine sous le rapport du climat, du sol et de la variété des productions, les Laotiens du Nord sont devenus par cela même plus industrieux et plus commerçants. Les marchés, qui n'existent pas dans le Laos méridional, sont ici très multipliés et facilitent les relations et les échanges; le pays étant plus montagneux, le fleuve moins navigable, on construit quelques routes et Ton dresse des bœufs porteurs, car il devient nécessaire de se rapprocher, chaque localité étant loin de se suffire à ellemême. Alors que les Laotiens du Sud, sédentaires et tranquilles, perdent peu à peu, dans une existence trop facile, tout ressort et toute énergie, ceux du Nord conservent et accusent vivement les traits caractéristiques de leur race : leur fière allure, leur vive et franche spontanéité, le tatouage pittoresque qui semble faire partie de leur costume, les passementeries élégantes qui ornent la veste que le climat rend chez eux d'un usage général, leur donnent une physionomie originale et piquante. Leur teint, presque blanc, les distingue des Birmans, dont la couleur foncée trahit le voisinage de
I. Mac Lood dit que 1rs habitants Xieng Mai donnent, aux Laotiens «h* Xieng Tong le nom de Khi.'iii. La différence entre Khian et Kun ne peut s'expliquer que par un»* faut»' d'impression ou un écart sensible outre lu prononciation de ce mot à Xieng Mai et a Xieng Tong. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit évidemment pas de deux appellations différentes. {Xote dt> l'auteur.)