‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 71 sur 197 · ORIGINES ET M Œ U IX S DUS LAOTIENS DU NORD · texte numérisé non relu

ORIGINES ET M Œ U IX S DUS LAOTIENS DU NORD

l'Inde, Ceux-ci sont appelés Mail par les Laotiens, qui les distinguent des Talains ou Pégouans, auxquels ils donnent I»1 nom de Meng ou de lïoloineng. Nous avions déjà rencontré dans le Sud quelques colporteurs de ces deux nationalités. Ils étaient 1res nombreux à Laaog Prabang.

Un élal de guerre presque continuel rend les Laotiens du Nord défiants à 1 égard des étrangers, et durs pour tous ceux qui réclament leurs services. Une activité générale, nécessitée par l'obligation de disséminer les cultures sur une grande étendue pour trouver des terrains propres à être cultivés en rizières, fait disparaître les inutiles. A mesure que nous avancions vers le nord, nous rencontrions moins souvent ces longues processions de bonzes passant et repassant, la besace sur le dos, pour prélever leur dîme sur les fidèles. Dans les villages et les centres peu populeux, un bonze ou deux suffisent au culte et à l'instruction des enfanta ; quelquefois même la pagode if est desservie que par les tidèles eux-mêmes, qui viennent y consacrer leurs oIVrandes et y réciter leurs prières, sans croire indispensable la présence d'un intermédiaire entre eux et la divinité,

A coté de ces scènes plus ou moins gracieuses et intéressantes, mais à coup sur nouvelles pour nous, auxquelles donnaient lieu les fêles de la saison, et qui nous montraient sous un nouveau jour la race laotienne, d'autres ne rappelaient que trop les vices de la civilisation occidentale el donnaient je ne sais quel caractère de repoussa nie décrépitude à des mœurs parfois si enfantines cl si naïves. Dans notre voisinage iuèuo\ des maisons de jeu réunissaient autour de nattes crasseus* s des personnes de tout âge et de tout sexe ; le débraillé hideux de langage et d'allures qui régnait dans ces bouges donnait un aspect encore plus repoussant à l'avidité de celui qui gagnait ou au désespoir haineux de celui qui était dépouillé. Auprès de ces trislcs demeures, où les femmes su Hou l se l'aisaienl remarquer par leur à prêté et leurs cris de sorcières, se dressaient de rares échoppes où quelques fumeurs d'opium attestaient le voisinage et la corruption du Cèles te- Empire.

Vers le 18 mai, les nouveaux renseignements recueillis par le commandant de Lagrée le décidèrent a se remettre en route le plus tôt possible. L'étal des contrées au nord de Lu an g Prabang semblait moins trouble qifon ne nous lavait dit; presque partout un apaisement v érilahle résultai! de la répression momentanée de la révolte mabométaue par les Chinois, et de rautorité que le vice-roi de Yun-nan semblait avoir reconquise sur toute Tétendue des frontières sud de celte province. La roule du fleuve était celle i laquelle s'arrèlait définitivement le chef de l'expédition, malgré ses prèfe-

rentes s* i rétes pour la rouie du Nam Hou K H fixa au 25 mai ta dale de noire départ, et demanda au roi les embarcations nécessaires. L autorité tle Luang Prabang cessait, en a va ni du Mékong, a Mou g K lion g, point ou M. iMiyshart avait rejoint le fleuve en venant de Ban Kok, et qui dépendait de M non g Nan. (Vêtait jusque-h» seulement, c'est-à-dire jusqu'à une distance de huit â div jours de m a relie, que les autorités locales devai ul nous fournir des moyens de transport, Nous ignorions quel accueil nous ferait le gouverneur de Xieng Khong, et si la route du fleuve, la plus coinmode et la moins coûteuse pour le Iran sport «le nos bagages sci ait longtemps praticable au-dessus de cette ville» Il était doue prudent de nous préparer h toute éventualité. Le commandant de Lagrce était d'ailleurs résolu, s'il rencontrait la moindre résistance de la part des nu Imités dv M non g Nau, à passer sur la rive gauche du fleuve et à se diriger vers le nord-csL en 1 1 a versant le territoire de Luang Prabang et en utilisant le passeport que lui a\nil donné le roi pour cette occurrence. Mais cette éventualité de trajet par te rre nous obligeait à nous alléger h plus possible de bagages, eu raison de la difficulté de trouver des porteurs, et de la nécessité il les pnver tl'aulanl plus cher que la saison où nous entrions était plus mauvaise *. Chaque offlcîer dut se réduire à une seule caisse pour ses effets personnels, au lieu des ileu\ qui lui avaient été allouées au départ de Pnom Penh. Il fallut renoncer u emporter les collections I botaniques et géologiques déjà recueillies par \\\\t Thorel et Jouhert, et que le roi tle Luang Prabang promit de renvoyer a lîati KoL Nos deux naturalistes durent même faire d avance le sacrifice de toute collection future, qui ne pouvait plus être qu'un embarras onéreux une cause d'insuccès. Avec ces échantillons, nous laissâmes à Luang Prabang, pour être transmis à Ban Kok en même temps qu'eux, les minutes de cartes, les ébauches de travaux, les livres, les instruments, en un mot tout ce qui n'était pas absolument indispensable à nos recherches, ou tout ce qui pouvait faire double emploi. Nous fîmes un second lot de hardes, de munitions et d'objets d'échange, qui devait rester à Luang Prabang, et devenir la propriété du roi, si au bout d'un an nous n'étions point revenus dans cette ville.

1. Le lecteur a sans doute déjà remarqué l'influence que paraissait exercer sur les décisions de M. de Lagrée l'opinion de Francis Gantier. Nous avons vu p. 209, en note, et p. 313, quels étaient les motifs qui poussaient ce dernier â ne pas abandonner la route du fleuve et à s'en tenir strictement aux instructions officielles du gouverneur de la Cochinchine (Voy. p. 7, 87, 174, 255 et 297).

2. Nouvelle allusion à la pénurie à laquelle les voyageurs étaient réduits par la faute du gouvernement colonial. On voit dans quelle mesure se trouvaient compromis, par des économies injustifiables, les résultats d'une entreprise si glorieuse pour le pays (Voy. p. 10, 142, 159, 180, 233, 204, 200. 371, 325, 327, 342, 379 et 389).

DÉPART DE LUANG PHABANG. 321

Le roi et ses mandarins reçurent des cadeaux qui représentaient large» ment les dépenses que le transport à Ban Rok de la première de ces deux catégories d'objets allait leur occasionner. Sa Majesté eut la plus précieuse, mais la plus lourde de nos armes, une carabine à balles cxplosibles, dont on lui apprit l'usage; une longue-vue, un lapis cl des étoffes. Son fils reçut un fnsi 1 à deux coups; ses autresparenls et les principaux fonctionnaires furent d'autant mieux parlagésqu'en nous faisant desamis, nousdiminuionsnos bagages. Le roi ne voulut point cependant rester en arriére, et il envoya a M, de Lagrée, à titre de souvenir, un vase en argent, deux tam-tams, quatre sabres, quatre lances, une gargoulette et un verre laqués de Xieng Mai. Je ne mentionne pas l'énorme quantité de fruits et de pâtisseries qui étaient journellement apportés à notre campement pat ses ordres, et qui faisaient les délices de nos Annamites. De ces comestibles, nous n appréciions guère que les cocos : ils nous fournissaient une salutaire et rafraîchissante boisson, que la chaleur rendait nécessaire.

Pendant cette dernière semaine, notre campement offrit le coup dVeil te plus animé, et fut le théâtre des scènes les plus comiques. Nos préparatifs de dépari attiraient une foule nombreuse de fonctionnaires devenus nos amis les plus intimes, qui réclamaient de nous un souvenir et se disputaient les bardes que nous laissions. Le moindre boulon d'uniforme, le plus mince débris de galon, transportaient d'aise ces braves gens, et ils ne nous refusaient jamais le plaisir de s'affubler des redingotes ou des pantalons qui ne trouvaient plus place dans nos malles. Pendant les derniers jours, cette manie de travestissement avait atteint des proportions telles, que nous pouvions nous croire en plein carnaval.

Malgré l'apparente gaieté de ces adieux et de ces préparatifs, ce n*étail

pas cependant sans grande tristesse et sans appréhension que nous

voyions approcher l'heure du départ. Nous abandonnions à Luang Prabang

non seulement une parlie de notre mince confort, quelques livres aimés,

récréations de l'intelligence et du cœur, consolations de notre isolement,

délassements de nos travaux, mais aussi la dernière espérance de recevoir

de bien longtemps la moindre nouvelle de ceux qui nous étaient chers. Les

lettres de France, que j'avais rapportées de mon voyage à Pnom Penh,

avaient déjà, pour la plupart, près d'un an de date, et, en quittant Luang

Prabang, en nous lançant dans l'inconnu, nous perdions toute chance de

recevoir, avant d'avoir atteint des régions civilisées, les communications

que la (iOchincbino pouvait tenter encore de nous adresser. Pendant les

pratUieffl mois de notre voyage le gouvernement colonial n'avait pas, il est

vrai, fait grand'chose en ce sens, et nous ne pouvions pas augurer beaucoup

mieux de l'avenir, mais le consul de France à Ban Kok, M. Aubaret, était un des bons camarades de M. de Lagrée et tenterait d'autant plus volontiers de nous donner des nouvelles d'Europe, que, comme je l'ai déjà dit, le Chao Opalal et le Chao Latsvong de Luang Prabang étaient allés à Siam pour assister aux funérailles du second roi. Us devaient rentrer chez eux avant que la saison des pluies eût rendu les chemins impraticables. C'était une excellente occasion pour communiquer avec nous, et chacun espérait secrètement que M. Aubaret ne la laisserait point échapper. Mais, hélas ! les jours passèrent, et quand arriva celui de notre départ, l'Opalat de Luang Prabang n'était pas encore signalé à l'horizon *.

Nos prévisions cependant s'étaient réalisées, et, n'eût été la lenteur extrême de la marche de ce haut fonctionnaire, nous aurions eu la satisfaction de recevoir un fort intéressant courrier. Le 20 avril, l'Opalat ou, pour lui donner ses titres siamois, le Chao Raja Ouparat de Luang Prabang, était parti de Ban Kok, après avoir reçu du chancelier du consulat de France la correspondance, les instruments de précision demandés en France avant notre départ et que l'on n'avait pas su expédier à temps à Pnom Penh, et six caisses de vin de Sherry et de Porto. Tout cela arriva à Luang Prabang une quinzaine de jours après notre départ, puis fut scrupuleusement renvoyé à Ban Kok avec tout ce que nous avions laissé. On comprit même dans cet envoi les objets que nous avions autorisé le roi à s'approprier dès qu'il serait informé de notre entrée dans le Yun-nan et qu'il aurait ainsi acquis la certitude que nous ne repasserions point par sa capitale pour revenir à Saigon. On voit que si la défiance avait présidé à nos premières relations avec les autorités locales, leur fidélité plus que scrupuleuse il remplir ensuite leurs engagements témoignait de la déférence et de la sympathie que nous avait values notre séjour dans la capitale du Laos siamois.

Ce repos de plusieurs semaines et le bien-être dont notre escorte avait joui, grâce aux cadeaux des mandarins et à quelques avances de solde faites sur la caisse de l'expédition, avaient un peu relevé le moral de nos Annamites, que la longueur de notre voyage effrayait déjà. Ils n'avaient point compté, au départ, sur une absence aussi prolongée, et pendant la période de fatigue et d'isolement que nous avions traversée entre Vien Chan et Luang Prabang, j'avais remarqué chez eux maint symptôme de découragement et de nostalgie qui m'avait inquiété. Ils étaient tous mariés et presque tous pères de famille ; chez les Chinois et chez les

1. On ne peut s'empêcher «l'être encore une fois frappé de l'amertume que renferme tout ce passage et de renvoyer le lecteur aux précédentes appréciations ^Voy. p. 10, 1 42, 180, 271, etcA

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