CHAPITRE X
Départ fl& Luang Prabang. — Los grottes de Pak Hou. — Une source du Mriiaïu. — Pak Den. — Une barque en perdition. — Pak Ta, — Xieng Kboug, — Les volcans de Ban Tanonti. — Graves difficultés. — Les sauvages Le m cl lu — Départ de Xieng Kbang. — Ruines de Xieng liai et dn Xieng Sen. — Fragments «l'histoire rétrospective. — Arrivée au rapide de Tang Ho. — Un coin du paradis terrestre. — Route du fleuve à Muoug Lim.
Au moment de noire départ de Luang Prabang, l'effet des premières pi nies s'était déjà fait sentir sur le fleuve, donl les eaux étaient montées de près d'un mètre. Nous nous embarquâmes le 2-!i mai au matin ; une jolie lu ise de sud-ouest et la fraîcheur naturelle de notre roule aquatique nous promettaient une journée plus agréable que celles que nous venions de passera notre campement.
Un peu au-dessus de la ville, le fleuve se rétréci l et reprend son aspect sauvage et tourmenté. Les montagnes riveraines déroulent leurs crêtes dcn~ lelées et leurs surfaces rocheuses; leurs derniers -radins surplombent les bords du fleuve et sont souvent ornés d'une pyramide, loin beau d'un bonze pieux ou chasse du ne relique imaginaire, dont la forme élancée s'harmonise avec le paysage. Un peu au-dessus de Luang Prabang, sur la rive gauche, s'élève un de ces Tàt, piltoresquemenl situe à l'angle formé parle fleuve et l'embouchure d'un petit affluent. La montagne qui lui sert de piédeslal s appelle Phou Kiéo, Un peu plus loin, sur la rive opposée, el à Tenlrée d'une de ces cavernes naturelles si fréquentes dans les formations calcaires, s'élève une gigantesque statue de Bouddha.
Nous arrivâmes le soir au confluent du Nam lion, rivière donl le commandant de Lagrée avait songé un instant a remonter le cours1. Vis-a-vis
|« Voy. p. 310 et 3ïo.
:m VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHÎNE,
de son embouchure s'élèvent, sur la rive droite du fleuve, de hautes falaises h pic, dîins le flanc desquelles s'ouvre une grotte [dus profonde encore qucla précédente, et que les indigènes ont transformée en sanctuaire. Nous y mon- Unies à l'aide d'un escalier pratiqué dans le roc. Les déchirures du rocher forment, au bas de la gigantesque el irrégulicre ouverture de la grotte, une sorte de balcon dont la main de l'homme a complété et régularisé 1rs piliers et la rampe. De là le coup d œil que présente le lleuve est imposant. Ce ne sont plus ces perspectives infinies où le bleu des eaux et le bleu du ciel se fondent ensemble sous une éclatante lumière; où de lointaines lignes de palmiers et de cases, a demi cachées sous leur ombre, arrêtent seules les contours d'un paysage à la fois monotone et immense. Ici, le tlcuve n'atteint
\nr <lu Otîiivc, Jivaut iJ'urrivcr an Niim lluu. — \h<*dn <U>. TU, Weber, ilaprr» uit croijni*
ilo M, Do la parle.
pas 300 métrés de large; son cours sinueux est borné de toute part par des murailles rocheuses, que surmontent les bizarres dentelures des montagnes du second plan. A nue dizaine de mètres au-dessous du spectateur, les eaux, déjà boueuses et toujours rapides, baignent le pied de l'escalier qui conduit au balcont el repoussent contre le rocher la barque létrère qui nous attend, C'est une admirable tribune pour assister aux courses de pirogues, si fréquentes au Laos, ou pour jouir des il lu mina lions â l'aide desquelles les indigènes sa\enl rehausser l'éclat de leurs nuits tropicales. A quelque distance de là, les eaux noires et calmes du Nam Ilou se mélangent aux eaux jaunâtres du Cambodge, et la ligne de démarcation qui les sépare s'éloigne ou se rapproche de l'embouchure de la rivière, suivant le rapport variable de la \ilesse des deux courants, Vis-à-vis de nous, sur la rive gauche, nu
GROTTE-SANCTUAIIIE DE PAK HOU. 321 banc de sable tranche, par sa teinte dorée, sur la couleur son il ne des roches avoisinantes, derrière lesquelles le soleil a déjà disparu cl dont les cimes s'enlèvent noires sur un ciel rouge.
Après avoir joui un instant de ce paysage extraordinaire, nous entrâmes dans la grotte. Des Bouddhas de toutes les dimensions sont perchés dans les recoins; des fleurs, des banderoles, des parasols, descx-volo de toute nature décorent les autels. La lueur des torches qui nous éclairent fait vaciller de grandes ombres dans les profondeurs de ce temple naturel, et grimacer la ligure ordinairement si placide du prophète de Kapilavaston, Malgré
Entrée di! la grotte de l*ak Huu. — Dessin de K. Tournois», d'Après uu croquis de M. Delaporle.
l'originalité de cette décoration religieuse, je me demandais si elle ne rabaissait point la sauvage graudeur de cette caverne, et si 1 éclat des stalactites n'eût pas été préférable aux dorures défraîchies et aux couleurs, ternies par l'humidité, des colifichets bouddhistes. Ce sont surtout les voyageurs et les bateliers du fleuve qui composent la pieuse clientèle de eeltr grotte; les prêtres qui la desservent et qui habitent sur la rive opposée, au village de Pak Hou, ne manquent jamais de fleurs ni d'offrandes. A l'époque des hautes eaux, le courant vient affleurer rentrée même de la grotte. En 1856, une crue exceptionnelle l'inonda en partie, et les habitants ont marqué la hauteur à laquelle Teau s'éleva, par une Ml'im mn-r h n rr un peu plus loin sur la paroi unie et verticale du rocher. Cette ligne accuse
un écart de 17m,50 entre le niveau des plus basses eaux et celui de l'inondation de cette année-là. La différence normale, résultant de la moyenne de plusieurs années ordinaires, n'est que de 10m,70.
Les maisons du village de Pak Hou s'échelonnent sur la rive gauche, derrière le banc de sable dont je viens de parler, qui forme une espèce de crique ou de port naturel dans lequel nos pirogues s'étaient déjà amarrées pour la nuit. Cette station était, à tous les points de vue, exceptionnellement confortable, car, au lieu de nos étroites pirogues, des cases bâties sur le sable, à l'intention des voyageurs, devaient nous servir de dortoirs.
La nuit allait venir : je me hâtai de faire préparer une barque légère pour aller tenter quelques sondages, et, conduit par deux rameurs, je remontai pendant un mille ou deux le cours du Nam Hou. Le courant était nul, l'onde aussi transparente et silencieuse que les eaux du Cambodge étaient troublées et bruyantes. En glissant le long de la muraille de roche qui forme, sur la rive droite, une berge entièrement à pic de plus de 350 mètres de hauteur, ma barque produisait un léger clapotis, dont le bruit argentin vibrait comme un écho dans la pure atmosphère de cette nuit paisible. A une hauteur énorme au-dessus de ma tête planaient des oiseaux de proie attardés, qui rejoignaient leurs nids placés hors d'atteinte dans quelques crevasses de rocher. Leurs cris rauques et discordants devinrent de plus en plus rares. Je fis cesser de ramer pour jouir à mon aise du moment de calme et de fraîcheur que ramènent les premières étoiles et qui est si délicieux dans les pays chauds. On n'entendit bientôt plus que le sourd et monotone murmure du grand fleuve et la douce chanson des insocles nocturnes, racontant aux buissons do la rive leurs mystérieuses amours.
Après une journée agitée et laborieuse, passée dans cotte fiévreuse activité d'esprit qu'un travail ininterrompu, qu'une attention de chaque minute exaspèrent, il me semblait doux de prendre ainsi à la dérobée un instant de repos, et d'admirer à mon aise une de ces scènes devant lesquelles il m'était interdit do rêver pondant le jour! Quelle aride besogne que celle d'un géographe, et quelle monotone contemplation que celle d'une boussole et d'une montre! Combien j'enviais ceux de mes collègues que leurs occupations ne privaient pas, du moins, du plaisir du voyage et qui voyaient se dérouler devant eux do nouveaux paysages sans autre souci que de les admirer! Ilélas! 'plus ces paysages étaient variés, et moins j'avais de loisir. Voici une montagne! \ito un relèvement; une rivière! quel est son nom et d'où Aient-elle? un village! plaçons-le sur le bord! un rapide! où est le chenal et quelle e*t la plus grande profondeur de l'eau? Une distraction d'une