POINT DE CONTACT DU MÉKONG ET DU MÉNAM
seconde ne m elail point permise. Cetle gymnastique continuelle de l'esprit appliquée à un objet restreint, cette préoccupation géographique incessante, qui ont été mon lot pendant deux ans, ni ont rendu tellement étranger a ce que j'appellerai les jouissances pittoresques du voyage, que je le referais volontiers aujourd'hui rien que pour les goûter tout à mon aise1 !
La nuit était devenue fort noire; mes Laotiens, immobiles jusque-là el silencieusement accroupis aux extrémités de la barque, nie tirèrent de mn rêverie ; le courant du Nam Ilou nous portail insensiblement vers le Qeuve ; il fallait revenir au campement, dont, à peu de dislance, la lueur éclairait la rive.
Le lendemain, notre navigation se hérissa de difficultés. Apres s'être dirigé au nord-est depuis Luang Prabang, le fleuve s'abaisse graduellement dans une direction absolument opposée, en se débattant au milieu de roches énormes el de montagnes de plus en plus abruptes* Une fois établi dans cette nouvelle direction, son lit se nettoie sans s'élargir; les montagnes
s'allongent parallrle ni à ses rives, et l'encadrent en formant plusieurs
[dans régulièrement étages. La végétation, d'un aspect plus uniforme, perdrait complètement son aspect tropical, n'étaient les nombreux bananiers sauvages qui se mêlent aux bombai sur les rives du fleuve, el les quelques palmiers gigantesques <|ni se dressent ea et là sur les cimes des rochers calcaires. Des pins couronnent les lignes de faite et nous rappellent les paysages de la patrie absente.
Les villages sont très clairsemés sur notre roule. Quelques-uns sont habiles par des Laotiens fugitifs des principautés du Mord, surtout de Muong Kun ou de Xieng Tong. Mais les sauvages sont ici plus nom* breux que les Laotiens. Ils appartiennent généralement a la tribu des K li mous. On aperçoit leurs villages échelonnés sur les montagnes du second plan, et de légères colonnes de fumée, s'élevunt des cimes, ou rampant le long des ravins qui les flanquent, révèlent une exploitation forestière et l'incendie par lequel on prépare les semailles de la saison.
Le 27 mai, nous changeâmes île harques et d'équipage à Ban Cokhe; le lendemain, nous arrivâmes à Ban Tanoun, village situé sur la rive droite du fleuve, et à peu de distance duquel on avait signalé au commandant de Lagrée des volcans en activité. Notre géologue, le docteur Joubert, fut détaché de l'expédition pour aller examiner de près la localité. M. de Carné se joignit a lui. Ces messieurs devaient nous rejoindre à Xieng Khong.
Le 29 mai, nous passâmes devant l'embouchure d'une petite rivière, le
J, Voy. De Paris au Tibet, p. 187 et lltt.
Sé Ngum, peu intéressante en elle-même, mais importante à signaler, parce que du versant opposé de la chaîne qui lui donne naissance descend la branche la plus orientale du Ménam. Les sources des deux cours d'eau ne sont séparées que par un très faible intervalle, et d'après les renseignements des indigènes il suffirait, à l'époque des hautes eaux, de traîner une barque pendant un ou deux milles, sur un terrain assez uni, pour sortir du bassin du Mékong et. naviguer dans celui du Ménam. Est-ce cette proximité qui a donné lieu à l'indication hypothétique portée sur nos anciennes cartes, et d'après laquelle les deux fleuves communiquaient entre eux1?
Nous nous arrêtâmes vingt-quatre heures au village de Pak Ben, qui était notre second relais entre Luang Prabang et Xieng Khong. Une jolie petite rivière venant du nord se transforme à peu de distance de son embouchure en un torrent poissonneux, et rejoint le Mékong à Test du village, habité en grande partie par des sauvages. Le chef de la localité appartenait lui-même à cette race et se montra très empressé et très hospitalier. La crue du fleuve atteignait en cet endroit 3 mètres environ.
Le 31 mai, nous quittâmes Pak Ben, et le fleuve, dont la direction gépérale continuait d'être l'ouest quelques degrés sud, s'enfonça entre de hautes falaises rocheuses, couronnées de végétation et d'un aspect extrêmement pittoresque. Nous dûmes faire halte le soir le long d'un banc de sable. Au milieu de la nuit, je fus éveillé par le factionnaire annamite, qui me prévint que la barque du petit chef laotien qui nous accompagnait s'était détachée et avait été emportée par le courant. Son propriétaire s'y trouvait endormi. Nos bateliers, réveillés en sursaut, témoignaient la plus grande anxiété; quelques-uns étaient montés à la hâte dans une autre pirogue pour essayer* d'atteindre ce malheureux avant qu'il fut jeté par le courant au milieu des rochers. Arriveraient-ils à lemps pour empêcher une catastrophe ? A trois ou quatre milles en aval de nous existait un rapide, formé, comme la plupart de ceux que Ton rencontre dans cette partie du fleuve, par les bancs de cailloux que les torrents des montagnes accumulent à leur embouchure. La pirogue du chef endormi sera certainement chavirée par le courant, et le malheureux asphyxié par l'eau avant qu'il ait le temps de se reconnaître, si ceux qui le poursuivent ne parviennent pas à l'atteindre.
Ils font forée de rames : cette lutte au milieu de la nuit, entre la fatalité qui emporte cet insouciant dormeur et la providence qui lui suscite des sauveurs, a quelque chose de saisissant. On frissonne à la pensée qu'au
I. Otte indication ^••«^ruphiqu»' «.\st pivrini*»* à noter »'t pourra, sans dout»\ rtn* utilisée plus lard dans l'inK'nM du commère»? indo-rhinois.
UNE BARQUE EN PEUD1T1GN. 333 milieu de ce bruit sourd, qui du rapide arrive jusqu'à nous, on va peut-être distinguer, troublant le calme de la nuit, le premier cri, le
Chef de* sa u v Age s Pnk U<*n. — Dessin de Junet Langi\ • I '.ipi un n^m- .li M. hHupmir.
dernier peut-être, d'un homme réveillé en sursaut au milieu des vagues.
Il y a longtemps que le bruit des avirons de la barque de sauvetage a cessé de se faire entendre. L\iUenlc se prolonge jusqu'au jour, et ce n'est qu'à la halle du déjeuner que nous voyons revenir les deux barque* avee
334 VOYAGE D'EXPLORATION EN lNDO-CHIMv
tous ceux qu'elles portaient. Le chef avait été réveillé par les cris de ceux <l li i le poursuivaient, mais qui étaient encore trop loin de lui, au moment où sa pirogue arrivait a une centaine de métrés du rapide. Avec une présence d'esprit qui ne doit pas surprendre chez des gens à qui ces sortes de dangers sont familiers, il s'était immédiatement rendu compte de sa position, avait saisi une pagaye, et en quelques coups vigoureux avait quitté le fil du courant et abordé la rive la plus proche. La petite pirogue fut ensuite ramenée par l'équipage de la barque, bien heureux de sa fructueuse poursuite. Ou je me trompe fort, ou notre petit chef aura l'ait faire une sta-
l*n#snge lîu rapide appelé* Kong Le. — Dessin *\v M. lie In porte.
luette i\ Bouddha, qui augmentera le nombre des ex-voto déposés dans la grotte de Pak Hou.
Le 1" juin, nous eûmes à franchir un rapide, Keng Lé, qui nécessita le déchargement de nos barques : c'était la première difficulté sérieuse depuis notre départ de Luang Prabaug. Cet obstacle vaincu, la navigation devint très facile, les berges moins rocheuses et plus nettes. Notis aperrumesdans l'ouest les sommets d'une chaîne de montagnes de 1000 à 1200 mètres d'élévation moyenne, paraissant courir régulièrement du nord au sud. Cette barrière allait arrêter le long détour à l'ouest que décrivait htfikoog depuis Luang Prahang et le redresser enfui dans la direction du nord. Les sinuosités disparurent, le lit s élargit, le courant diminua, et les