GRAVES DIFFICULTÉS
réponse du gouverneur de la province U noire demande de sortir du territoire siamois. Tout ce qu'il pouvait accorder h la rigueur était de nous faire conduire à Xieng Haï, autre petite province dépendant de Ban Kok, et située un peu plus près du territoire birman, M. de Lagrée n'eut pas de peine à lui démontrer qu'aux termes mêmes de notre passeport nous avions le droit d'aller au moins jusqu'à la frontière. Kn conséquence, il le mit en demeure de nous fournir des barques pour remonter le fleuve jusqu'au point limite des possessions birmanes. Ce trajet était évidemment autorisé par nos passeports, qui spéculaient la libre circulation sur « toul » le territoire siamois, « Mais, objectait le gouverneur de Xieng Khong, le point où je vous ferai ainsi conduire est en pleine forêt; vous n'y trouverez ni vivres, ni moyens de transport pour aller plus loin. D'ailleurs, le fleuve cesse en ce point d'être navigable et il vous faudra cheminer par terre, » — « Peu vous importe, répliquait M, de Lagrée, c'est l i mon affaire et non la vôtre, »
On se rappelle sans doute que nous étions partis sans passeports de la cour d'Ava. L'amiral de la Grandière avait essayé de les obtenir par l'intermédiaire de M,r Biga'udet, évêque catholique français, qui jouissait d'une certaine influence auprès du souverain de la Birmanie; mais, dans l'intervalle, une révolution de palais avait renversé le prince régnant, et ses trois frères cadels avaient assassiné leurs deux frère* aînés, sans parvenir cependant a s'emparer du pouvoir. Ils s'étaient alors réfugiés chez les Anglais, qui les avaient repoussés, puis chez les Karens. Les troubles qui suivirent cet assassinat avaient empêché le gouvernement birman de répondre aux communications faites h notre sujeL
M. de Lagrée pouvait cependant se prévaloir de cette dé ma relie pour affirmer aux autorités birmanes que la cour d'Àva avait été prévenue de notre voyage. Il écrivit dans ce sens une lettre au roi de Xieng Tong, prince laotien de qui relevait le territoire qui confinait immédiatement à Xieng Kbong et auprès duquel résidait un agent birman* Il lui demandait le passage sur ses États et l'autorisation de se procurer les moyens de transport nécessaires; il l'assurait de nos dispositions amicales et du but entièrement pacifique et scientifique de notre mission.
Un courrier spécial partit le 10 juin pour porter ce message et les présents qui raccompagnaient. Ceux-ci, tous destinés au roi de Xieng Tong, se composaient d'un lapis de pied, d'un éventail, d'une pièce d'étoffe algérienne et de quelques menus objets, pipes, savon, mouchoir, etc. Si nous avions eu conscience des fréquentes relations commerciales qui existaient entre les États Shans de la Birmanie et les colonies anglaises, nous n*au-
rions probablement pas osé offrir des objets qui ne pouvaient donner qu'une bien pauvre idée de nos ressources Mais nous étions habitués à voir les moindres marchandises européennes exciter la plus vive admiration et la plus ardente convoitise chez les Laotiens du sud ; cela avait rehaussé à nos propres yeux la valeur de ces objets d'échange. D'ailleurs il s'agissait moins de séduire le roi Xieng Tong que de faire acte de déférence.
Cependant les autorités de Xieng Khong se décidaient à réunir les barques nécessaires. Ce n'était pas sans difficultés et sans lenteurs : la circulation commerciale du fleuve est ici absolument nulle et les moyens de navigation très restreints ; les grandes pirogues deviennent extrêmement rares, et les bateliers adroits sont introuvables.
En raison de tous ces obstacles, notre départ fut remis au 14 juin. Noos en profitâmes pour visiter Xieng Khong et ses environs.
Le village de Xieng Khong est entouré d'un fossé et d'une forte palissade ; un petit ruisseau le divise en deux parties, et les rives en sont reliées par un pont en bambou, plus pittoresque que solide; la-forêt qui entoure le village est sillonnée de sentiers d'une largeur inaccoutumée : ce sont presque des. routes. Cependant les légers chars laotiens du sud* ont disparu. Quelques éléphants, traînant de lourdes pièces de bois de teck, qui commence à faire son apparition, croisent d'un pas lourd et nonchalant les convois de bœufs porteurs qui vont et qui viennent. Un de ces sentiers s'enfonce dans la direction du sud- est. C'est la route de Xieng Mai, ville située à dix ou douze jours de marche.
Le mot de Xieng remplace, dans la région où nous sommes arrivés, le mot de Muong, employé dans le sud pour désigner le chef-lieu de la province. On dit ici « aller au Xieng » comme on disait avant « aller au Muong ».
Le commerce par terre n'est guère plus actif que le commerce par eau, et se réduit aux denrées de première nécessité, telles que le sel, devenu ici de plus en plus rare, et que Ton tire du sud du Laos, de Kong Kay.
L'aspect de la campagne est assez triste et la population clairsemée. Klle est mélangée de sauvages en proportion assez considérable pour avoir perdu complètement sa physionomie laotienne. Le toupet de cheveux porté crânement, à la mode siamoise, a disparu, et les habitants, qu'ils soient laotiens ou de race sauvage, conservent les cheveux longs. Us les relèvent en chignon sur le côté de la tête et ont tous adopté la mode birmane du turban. Les femmes attachent souvent une plaque d'argent au
I. Vuy. p. 10, 142, LA 1H9, W>, Ml, Î7I, 324, 3?f>, 379 et 389.
SAUVAGES LBMETH. ni nœud do leur chevelure. Elles sont plus vêtues que dans le sud; leur leinl esl [►lus clair et leur visage revêt une expression plus orientale et plus délicate.
Les costumes des sauvages ont* un aspect rude el grossier ; le enivre en Tait le plus grand ornement : ce sont de longues épingles doubles en cuivre qui retiennent les cheveux sur la Icte, des anneau y en cuivre qui entourent le cou, du fil de cuivre contourné en spirale qui sert de ceinture, des épingles de cuivre ;i grosse tète qui remplissent les trous énormes pratiqués dans le lohe des oreilles. Quelquefois aussi ces pendants d'un nouveau
Sauvées do- environs <lr Xi. Klh-n-, ficstlD do Jllttt Lange, d'après un croquis
do Al. De la port*;.
-«Mire sont remplacés par de simples rouleaux de coton que leurs propriétaires tiennent à honneur de faire le plus gros possible ; quelques-uns mesurent de 2 â 3 centimètres de diamètre, el c'est a peine si le lobe de l'oreille, démesurément distendu, parvient a entourer d'un mince cordon de chair ce singulier ornement. Les hommes continuent a faire preuve d'une très grande simplicité de costume; les femmes, au contraire, sont très vêtues et n'étalent jamais, comme les Laotiennes, leurs poitrines nues aux regards des curieux, que ce spectacle d'ailleurs attriste plus souvent qu'il ne les charme: elles portent une jupe de cotonnade bleue, bordée de blanc, el un petit veston bleu serré au corps. Leurs allures sont plus timides, plus modestes; la plupart seraient gracieuses, sinon jolies, si les
pénibles travaux qu'elles partagent avec leurs maris ne durcissaient leurs traits et ne courbaient leur taille de bonne heure. La plupart portent leurs enfants derrière le dos dans une ceinture d'étoffe, pour garder leurs mains libres et n'interrompre leurs occupations. que lorsqu'elles doivent donner le sein. 11 n'est pas rare de voir des Laotiens prendre en mariage des femmes sauvages, et dans ce cas elles tiennent un rang égal à celui de leurs compagnes laotiennes.
Les sauvages de Xieng Rhong appartiennent à la grande tribu des Lcmeth, qui habite surtout la vallée du Nam Ta, sur la rive gauche du Mékong, et dont la majeure partie reconnaît l'autorité de Luang Prabang.
Les défrichements nombreux opérés aux environs de Xieng Rhong rendaient les intermittences d'averses et de beau temps, qui caractérisent la saison des pluies, d'autant plus pernicieuses que le soleil était à ce moment au zénith et brûlait littéralement le sol. M. Thorel et moi fûmes atteints d'accès de fièvre, accompagnés de vomissements et de délire, et nous étions à peine rétablis quand il fallut nous remettre en route.
C'était cependant avec une vive satisfaclion que nous reprenions notre voyage ; il commençait à présenter cet imprévu et cette apparence de danger qui lui avaient manqué jusqu'alors. La facilité de circulation que nous avaient procurée les passeports de Siam touchait à sa fin : nous allions être livrés à nos propres forces, aux seules ressources de notre diplomatie. De plus, la région du fleuve que nous allions parcourir était, une fois encore, vierge de vestiges européens; le croquis de M. Duyshart nous avait indiqué la direction générale et les principaux incidents du cours du Mékong de Luang Prabang à Xieng Rhong. A partir de cette dernière ville, rien ne nous enlevait le mérite de la découverte ou le plaisir de la surprise.
.Nous eûmes quelque peine à nous procurer des provisions pour vivre pendant le temps que nous allions passer sans autre moven de ravitaillement que la chasse. On nous prévenait, en effet, que les rives du Mékong redevenaient désertes jusqu'au lieu où nous devions nous arrêter pour attendre les moyens de transport demandés au roi de Xieng Tong. Au dernier moment cependant, grâce à l'intervention du gouvernement, des vivres nous arrivèrent en abondance, mais à un prix relativement élevé : ainsi nous payâmes 16 francs 100 kilogrammes de riz; le même prix, un cochon qui ne pesait guère que 00 kilogrammes, et des poules, au nombre d'une trentaine, à raison de 7 sous et demi la pièce.
Le 14 juin, à une heure de l'après-midi, nous quittâmes Xieng Rhong sur hx barques : c'était la dernière fois que nous devions nous servir, sur le