‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 77 sur 197 · DÉPART DE XI EN G KHONG · texte numérisé non relu

DÉPART DE XI EN G KHONG

Cambodge, de ce mode de locomotion. La navigation du fleuve était alors facile, heureusement pour l'inexpérience de nos bateliers. Ç;i et là quelques roches isolées se montraient encore dans son lit; elles disparurent bientôt ; le courant s'amortit : on sentait que la pente générale du sol était de nouveau très faible. De belles forets s'élevaient sur les rives, qui s'aplanissaient de plus en plus.

A Xieng Rhong le fleuve parait venir du nord-ouest, mais tourne bientôt brusquement à fouesl, et dans cette direction s'étend une plaine sans limites, dont l'horizon s'estompe à peine de légères et lointaines ondulations. Pour la première fois depuis Vien Chan, nous jouissions d'une vue étendue, au milieu d'un vaste paysage où le fleuve coulait paisiblement et à pleins bords dans un lit large et peu profond. Nulle part encore il n'avait eu d'aussi belles apparences de navigabilité. Ce ne devait être malheureusement qu'une trêve courte à ses fureurs.

A partir de ce point, le Cambodge décrit un long et paresseux détour vers le sud; on dirait qu'il se plaît à s'attarder dans cette plaine, à y reposer ses eaux de leur course effrénée au milieu des montagnes et des roches1.

A l'extrémité de cette courbe, il reçoit les eaux du Nam Rok. Cette rivière, d'une largeur considérable, est alimentée par la chaîne qui sépare la vallée de la Salouen de celle du Cambodge, chaîne à laquelle les Birmans donnent le nom de Tanen Toung Gyi. Sur les bords de cette rivière se trouve la ville de Xieng Haï, appelée Xieng Raï dans quelques relations, et dont Mac Leod a visité les ruines en 1837. Ce chef-lieu de province, jadis très important et capitale d'un de ces nombreux royaumes laotiens qui se sont partagé l'Indo-Chine, mais qui ont facilité leur sujétion à Siam et à la Birmanie par des guerres acharnées les uns contre les autres, a été récemment reconstruit auprès des ruines de l'ancienne ville, et c'est aujourd'hui la résidence d'un gouverneur siamois. D'après une tradition Xieng Haï portait jadis le nom de Tsen Katsa Lakôn. Le roi qui changea ce nom en celui de Xieng Haï donna, dès sa naissance, dessignes non équivoques de sa puissance future : il brisa tous les berceaux dans lesquels il fut placé et l'on dut lui en donner un en fer. On assure que ce berceau métallique subsiste encore au milieu des ruines du vieux palais. Ce prince étendit sa domination à une grande distance et donna en apanage à son fils la ville de Xieng Mai, qui s'appelait alors Muong Lamien, et à

1 . Nous avons déjà fait remarquer que, dans sa description du Mékong, Francis Garnier parle souvent du fleuve comme s'il en descendait le cours, alors qu'en réalité il le remontait. C'est une illusion volontaire qui rend plus aisée la tâche du narrateur, mais que les lecteurs ne doivent point partager. Voy. note, p. 280, et p. 350.

sa femme la ville de Xieng Tong ou de Kema-Tunka *. Les vallées qu'arrosent le Nam Kok et ses nombreux affluents, à peine séparées par de légères ondulations, forment une zone admirable de fertilité et de richesse, faite pour devenir le centre d'un puissant royaume. Nous allions rencontrer, à très peu de distance au nord de l'embouchure de cette rivière, d autres ruines et d'autres traditions historiques attestant que ce même lieu a souvent séduit les flots d'émigrants qui arrivaient de l'Asie centrale par les défilés montagneux du nord de l'Indo-Chine et qui essayaient de se répandre dans les vallées inférieures des grands fleuves de la péninsule.

Aujourd'hui cette belle région, située entre la principauté de Xieng Tong et celle de Xieng Mai, est presque entièrement inhabitée : objet de la convoitise des Siamois et des Birmans, et champ de bataille de ces deux peuples, aucun d'eux jusqu'à présent n'a été assez fort pour s'en assurer la possession exclusive, et elle est restée une sorte de terrain neutre, abandonné à la forêt et à ses hôtes naturels, propriétaires moins turbulents et plus sages que l'homme. Depuis quelques années cependant, les Siamois, ou plutôt les Laotiens qui reconnaissent leur autorité, ont timidement réoccupé la rive droite du Nam Kok. Peut-être n'est-ce pas pour longtemps.

Xieng Sen, dont les ruines s'étendent sur les bords même du Mékong, à trois ou quatre milles de son confluent avec le Nam Kok, est une des premières villes dont le nom apparaisse dans les chroniques laotiennes et siamoises. L'un des plus fameux rois laotiens, Thama Traï Pidok, régnait à Xieng Sen peu après le temps où Phra Ruang, le prétendu fondateur de l'ère siamoise, venait de construire la ville de Tang Khalok sur la branche orientale du Ménam, et de secouer le joug du Cambodge. Le fils de Phra Ruang, Phaya Souchara, fit fondre des canons et fortifier sa capitale. Bien lui en prit, car le roi de Xieng Sen l'attaqua, et, malgré le secours que le roi de Xieng Mai, Phroinavadi, prêta à son cousin Phaya Souchara, celui-ci fut obligé de se soumettre à son adversaire] et de lui donner sa fille en mariage. Thama Traï Pidok étendit sa domination sur tout le royaume de Phra Ruang, fonda au sud de Sangkhalok la ville de Phitsanoulok, et, s'avançant beaucoup plus loin encore, établit un de ses fils roi de Lophaboury, h peu de distance de remplacement où s'éleva plus tard Ayuthia. In autre de ces fils fut roi à Xieng Haï et lui succéda sur le trône de Xieng Sen. A partir de ce moment commença entre la race siamoise et la race laotienne une suite de guerres qui durèrent sept générations.

Il est difficile de donner une date, môme approximative, à tous ces événe-

1 . Contraction *\e uVux noms <!«• ville pali : Kcmarata et Tunkaboury.

[Sole de l'auteur.)

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