DISPARITION DE QUELQUES ÉTATS LAOTIENS
monts, dans lesquels il ne fout voir qu'un épisode de la longue lutte soutenue par les Thaï Noi ou « petits Thaï », branche cadette de la race laotienne, pour conquérir leur indépendante. Phra Ruang était né, suivant les unst en 950 du Bouddha, suivant les autres, en 1500; ceux-ci lui attribuent la fondation de l'ère usitée aujourd'hui au Laos, en Birmanie et à Siain, et qui commence a 638 après J,-C. ; d'autres font intervenir, dans la lutte soutenue par son fils contre le roi de Xieng Sen, le célèbre apùtre bouddhiste Btiddhaghosa, que les chroniques singalaises font vivre dans la première moitié du cinquième siècle. Tout ce que Ton peut affirmer, au milieu de tant de contradictions, c'est que les princes dont nous venons de citer les noms ont existé et que nous n'avons pas affaire ici, comme en d'autres récits, à des personnages purement légendaires.
[Nous nous arrêtâmes une heure ou deux auprès des ruines de Xieng Sen. La destruction de celle ville remonte à plus d'un demi-siècle et forme un épisode des guerres qui suivirent la révolte de Xieng Mai contre la Birmanie ; cette dernière principauté se souleva en 1774 contre le successeur d'Alomprah et réclama la protection de Ban Kok, devenu récemment capitale de Siam en remplacement d'Ayuthia. On se rappelle sans doule qu'Ayuthia, fondée par Phaya Uthong en 1350, avait été détruite par les Birmans en 1767. C'est à la suite de cette rébellion que les États laotiens de la vallée supérieure du Ménam, Xieng Maï, Lnkôn, Laphon, Muong Nan, Muonjy Phe, passèrent sous la domination de Siarn.
Au-dessus des hautes herbes qui ont envahi remplacement de l'ancienne métropole du Laos septentrional, rien n'apparaît que la flèche d'un Tàt, presque aussi considérable que celui que nous avions visité à Vieil Chan. Des sentiers à demi effaces partent de la rive et s'enfoncent dans les broussailles; ça et la des monceaux de briques, des statues de Bouddha renversées; plus loin une aire bien nivelée et préservée de l'envahissement de la végétation par un dallage en hrique ou en béton; ailleurs des colonnes en bois dur, sur lesquelles sont encore visibles des traces de dorure. Les cimes fleuries de quelques arbres i\ fruits, redevenus sauvages, dominenl les hautes herbes et indiquent l'ancien emplacement des jardins de la ville.
Il faisait extrêmement chaud pendant que nous visitions ces vestiges sans intérêt; l'herbe formail des deux côtés de notre route une sorte de rempart mobile qui arrêtait le regard et d'où s'échappait par bouffées cette odeur chaude et malsaine particulière aux jungles vers le milieu du jour; à une faible distance, les cirnes des forets de teck qui couvraient la plaine limitaient l'horizon à l'ouest. Nous nous dirigions instinctivement de ce côté pour y chercher plus de fraîcheur et plus d'ombre, sur un
3W VOYAGE D'EX PLiJltAT ION EN INDOCHINE,
terrain plus déblayé, quand tout à coup le feuillage d uo jeune manguier s'agila violemment à côté de nous. Il faisait calme et ce mouvement intermittent devait avoir une autre cause qu'une rafale subite. Nous ne tardâmes pas k la découvrir : un rhinocéros s'appuyait avec force contre le tronc de l'arbre et réussissait a imprimer à la cime un mouvement d'oscillation qui faisait pleuvoir les fruits mûrs autour de l'énorme animal. Notre arrivée l'empêcha de consommer un repas qu'il avait si laborieusement gagné. Dés qu'il nous aperçut, il s'enfuit à travers la jungle en se frayant un large passage au milieu des herbes; nous écoutâmes quelque temps le bruit de son pas lourd et rapide se perdant peu à peu dans les profondeurs de la foret, et nul de nous ne songea à poursuivre le timide el inoffensif pachyderme.
Nous nous remîmes en route vers deux heures ; le fleuve était revenu au nord, et ne tarda pas à rentrer dans la zone de montagnes dont il s'était un instant dégagé. Le lendemain, la navigation redevenait aussi pénible que pendant les plus mauvais jours de notre passage entre Vien Chan et Xieng Gang. Le pays était absolument désert. Nous nous arrêtâmes le soir du 17 juin, sur les bords d'un torrent auprès duquel quelques gens de Xieng Mai avaient installé leur campement, au retour d'une expédition dans les forêts avoisinantes. Us étaient occupés à façonner en gâteaux la cire qu'ils avaient récoltée. Les rayons étaient fondus au feu, soumis à une forte pression, el la cire liquide, débarrassée de toute impureté, coulait dans un moule en forme de segment de sphère. Nous achetâmes deux de ces gâteaux pour nous fabriquer des bougies, et nous les payâmes à raison d'un lirai ou de francs la livre.
Le 18 juin, nous arrivâmes au pied du rapide nommé Tang Ho, qui, dans celte saison, offre un obstacle insurmontable à la navigation du fleuve, l'n sala était construit sur la rive droite, territoire birman appartenant à Xieng Tong. La rive gauche ne cessait d'être siamoise qu'à une assez grandi; distance en amont. Nous étions arrivés à l'extrême limite du pays dans lequel nos passeports nous assuraient une libre circulation. A partir de ce moment, le sort de notre voyage dépendait de circonstances imprévues. La réponse à la lettre qui avait été expédiée au roi de Xieng Tong ne pouvait nous parvenir avant une semaine ou deux. M. de Lagrée dépêcha un courrier au gouverneur de Muong Lim, province dépendant de Xieng Tong, et du chef-lieu de laquelle nous étions peu éloignés, pour le prévenir de la demande qifil avait adressée à son suzerain et solliciter de lui les moseiis de transport nous permettant d'aller attendre à Muong Lim la décision qui serait prise à notre égard.
LA MONO H A NI Ë DU MÉKONG M8 Lu attendant, nous nous installâmes dans le 4ite) à côté des voyageurs birmans et laotiens qui s'y trouvaient déjà : un certain mouvement commercial se faisait remarque!- en ce point, et les caravanes de bœufs porteurs qui venaient y faire halte avaient laissé de nombreuses Iraees à l'cntour. Deux principaux courants d'échange s'y rencontrent: l'un, qui a lieu par barques, apporte de Luang Prabang le sel nécessaire à la consommation locale ; l'autre, qui suit la roule de terre, apporte de Xieng Mai les boules de gambier et les noix d'arec qui entrent dans la composition de la chique des Laotiens du nord. Les arbres qui donnent ces deux produits deviennent beaucoup plus rares dans cetle région, ou même manquent complètement. On sait que le gambier est une substance astringente, que Ton cxlrail des feuilles d'un arbre de la famille des rubiacées. On l'emploie depuis quelques années en Europe pour la teinture et le tannage, et l'exportation de celte denrée, du seul pori de Singapour pour l'Occident, s'élève aujourd'hui à plus de 20 millions de kilogrammes par an. Il y a longtemps que les Chinois tirent parti de cetle substance pour teindre en uoir et en brun les tissus de soie et de coton. Le gambicr est un objet de première nécessité pour les Malais, qui le mâchent ou seul, ou mélangé avec les feuilles du bétel.
Nous pouvions craindre, de la part du chef de Muong Lini, un refus absolu de nous admettre sur son territoire. Il était donc plus prudent de conserver, jusqua ce que sa réponse nous fût parvenue, les barques et les bateliers qui nous avaient amenés de Xieng Khong. Dans l'intervalle, je résolus de remonter à pied la rive droite du tleuve le plus loin qu'il me serait possible. Nous allions quitter le Mékong pour cheminer par terre. Nous ignorions ou et quand il nous serait possible de retrouver le noble fleuve. J'attachais, pour nia part, un singulier amour-propre â compléter le tracé de son cours sinucuv et bizarre. Depuis que nous étions entrés dans une zone restée en dehors des investigations européennes, chacun des détours du Mékong que je pouvais ajouter à ma carte me semblait une importante découverte géographique. Une préoccupation constante dont rien ne vient distraire finit par s'imposer comme une monomanie. J'avais donc la monomauie du Mékong, comme le docteur Thorel avait celle des nouvelles espèces de plantes et le docteur Joubert celle des grès houillers ou des cailloux anlhracileux. Je ne voulais pas avoir conscience du peu de place que tiendrait, dans une carte délinitive, le chemin fait en un jour sans route frayée, au milieu des rochers ou des broussailles qui encombrent les bords du fleuve. Je n'appliquais pas d'échelle de réduction à cette nature grandiose dont les siles ignorés se déroulaient devant moi. Chaque pas de [dus me paraissait une précieuse conquête sur cet
m VOYAGE D'EXPLORATION EN 1.Mh.h;I1]NE.
ennemi : l'inconnu1. U parfis donc, le 19, tic très bonne heure, ma boussole h la main c( un pelil paquet de vivres sur le dos. Le ri cl i l:ut plutôt couvert et promettait de m épargner la brûlante réverbération du soleil sur ces plages rocheuses. Je franchis la barrière de rochers, au milieu desquels rugissaient les eaux du rapide Tan g Ho; un seul passage siu ueu\, d'une trentaine de me 1res de large, s ouvre dans celte rein fuir de pierre, Aucun radeau nVu pourrait descendre le courant sans se briser; aucune barque, inérue avec des cordes, ne pourrait le remonter sans» se remplir. Mais, à IYpnquc des hautes eaux, lorsque le (louve comble entière ment le fossé, large de HOO met iaes environ, qui s V tend entre les deux c lui lues de collines forma ut ses rives, cet obstacle peut cire aisément franchi et la circulation en pirogue redevient, praticable.
Ko continuant ma route, je constatai que le fleuve s'inclinait de plus en [dus vers le nord-est, et paraissait entin se diriger vers les frontières de la Chine af cet le terre promise, aux portes de laquelle nous devions errer pmdnnl quulre bnig* mnis :i\ nui d\ entrer.
Le lleuve, réduit a un chenal de 50 h 80 mètres de large, laissait a découvert de grands bancs de sable entrecoupés de bassins dTunc eau chaude et dormante et de rochers d'un aspect bizarre et d une escalade difficile. La foret marquait uelleiiieul partout la limite que ne dépassait jamais l'inondation et encadrait, d'un ruban vert, aux reflets ondoyants, cette bleuâtre étendue tout é mai liée de taches blanches el noires. Au début de mon excursion, il nie fut possible de cheminer sur des plages sablonneuses, le long de la lisière des grands arbres, sans être obligé soit d'entrer dans le fourré, où la circulation eût été trop pénible, soit de marcher dans l'eau, quelquefois trop profonde. Le paysage était d'une grandeur sauvage. Nuls
1. Malgré ces appréciations modestes et ces atténuations volontaires, l'importance du travail géographique de Francis Garnier est considérable. Sans compter le dressement proprement dit de la carte, qui lui appartient tout entier, voici dans quelle proportion il a contribué au relevé du chemin parcouru pour la première fois:
Sur 6720 kilomètres :
ont été relevés par Francis Garnier 5060
— par le commandant de Lugrée 1180
— par M. Delaportc 450
— par M. Joubert 30
Les positions déterminées astronomiquement sur ce long parcours sont au nombre de 65, dont 57 entièrement nouvelles; 00 ont été déterminées par Francis Garnier. Le journal météorologique, la plupart des soudages, des observations d'altitude et des mesures de débit, etc., etc., lui appartiennent aussi. Nous avons extrait ces chiffres d'une note présentée à l'Académie des sciences à l'époque où il avait posé sa candidature, note dont personne depuis n'a contesté l'exactitude.