Voy. note, p
UN COIN DU PARADIS TERRESTRE. ^t vestiges de l'habitation des hommes : ici, les traces fugitives des pêcheurs on des chasseurs nomades, que nous avions jusque-là rencontres même dans les endroits les plus déserts, disparaissaient absolument. 11 en résultait pour moi une impression élrange. Mon ombre, que le soleil allongeait sur les bancs de sable ou dressait contre les parois des rochers, me semblait violer la virginité de celte nature qui avait échappé jusqu'alors à toutes les profanations de l'homme. Le bruit de mes pas était une dissonance dans la grande harmonie de la forêt et du fleuve. Parfois j'essayais de parler haut pour affirmer mon droit de jouir de Tun cl de l'autre et pour faire évanouir l'espèce de fascination qu'exerçait sur moi cette calme et grandiose solitude, et le silence qui nie répondait me faisait malgré moi rougir de produire un bruit ;i 1 1 ssi v;iiu.
Le disque du soleil montait déjà a travers la ligne d'arbres qui couronnait le sommet des collines ; la vie s éveillait peu à peu sous les arceaux de la forêt; les oiseaux célébraient par des chants joyeux l'arrivée de ces flots de lumière qui pénétraient leurs retraites ombreuses; les cerfs bramaient et les éléphants faisaient entendre leur cri sonore. Comme un tressaillement de la nature à son réveil, un léger souffle de brise ridait la surface de l'eau et agitait la cime des grands arbres. J'essayai de démêler d'une oreille attentive toutes les notes de ce vague et mélodieux concert, et je contemplai d'un regard charmé le ciel, Tonde et la forêt, tout enveloppés encore d'une vapeur transparente que les rayons du soleil coloraient d'une teinte rose avant de la dissiper tout à fait. Tout à coup» en contournant un rocher qui me barrait la route, j'aperçus à dix pas de moi un jeune cerf qui buvait ; je m arrêtai et, instinctivement, je cherchai sur mes épaules ma carabine, heureusement absente. Qu'eussé-jc fait d'un pareil gibier et comment l'apporter au campement? Je demeurai donc immobile, regardant le gracieux animal savourer à longs traits l'eau limpide et s'arrêter parfois pour contempler l'image tremblante que lui renvoyait Tonde à peine troublée. Au bout d'un moment, il se releva, fit quelques pas sur la berge» m'aperçut, et — je supplie le lecteur de me croire — il vint à moi. Ses oreilles dressées, son regard lixe, témoignaient d'un indicible élonnement, auquel ne se mêlait aucun symptôme de défiance ou de crainte. Je ressentis à mon tour une sensation bizarre, et je retins ma respiration afin de prolonger le plus longtemps possible ce tête-à-tête avec un habitant des forêts. Il me vint comme un ressouvenir du paradis terrestre ou de ces jardins enchantés dWrmide dans lesquels je n'ai pourtant fait aucun voyage. Celle singulière confiance, qui m'affirmait d'une façon si inattendue et si claire que Tlmmme était absolument inconnu dans ces
352 VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINti.
parages, nie charmait et m'intimidait à la fois. Le cerf s arrêta à un pas de moi, Tceil humide, la tête haute, les naseaux ouverts ; alors l'instinct du chasseur se réveilla soudain ; il me vint l'idée de le saisir par les cornas; si rapide que fût mon mouvement, l'agile bête se déroba et disparut en un clin doeil dans la forêt, me laissant aux regrets d'avoir écourté par mon impatience cette entrevue de contes de fées, a laquelle il travail manqué qu'un dialogue pour devenir une fable de La Fontaine K
Un peu plus loin, je dus me livrer a la plus rude gymnastique pour franchir une sorte de promontoire qui s'avançait dans le lit du fleuve. H formait une muraille entièrement verticale, que l'eau baignait d'un courant trop rapide pour que je pusse songer à la contourner à la nage, Une épaisse végétation couvrait le sommet du rocher, et après eu avoir gravi les pentes glissantes, j'eus encore à me frayer une route au milieu des liane» et des ronces épineuses* Au delà, une belle plage de sable s'interposait heureusement entre la forêt et le fleuve et me promettait pendant quelque temps une circulation facile. Je m'arrêtai un instant pour me reposer des efforts que je venais de faire, L'eau calme el peu profonde qui venait battre la rive d'un flot paresseux invitait aux plaisirs du bain et je rue laissai séduire par se* promesses. A peine avais-je fait quelques brasses en pleine eau, que deux éléphants sortirent de la forêt et se dirigèrent à lcur4our vers le fleuve. A ma vue, l'un d'eux s'arrêta et rebroussa chemin. J'eusse bien désiré, malgré l'opinion que je professe sur le bon caractère de ces animaux, que son compagnon l imitai. Mais il n'en fut rien, el après un instant d'hésitation, celui-ci entra dans l'eau en allongeant la trompe de mon côté et en reniflant bruyamment. Je nesavais trop quel parti prendre : revenir à la berge, où la forêt et les rochers me barraient le chemin dedeux côtéssurtrois, était peut-être plusdangereux encore que de rester dans l'eau ; je restai donc et, me faisant le plus petit possible, j'observai attentivement les démarches du proboscidien, prêt à tirer la brasse en plein courant, au risque d'être emporté bien loin de mes vêtements et de mes notes, si l'animal faisait mine de trop se rapprocher de moi. 11 était d'un brun noir magnifique ; sa haute taille et la longueur de ses défenses montraient qu'il avait atteint depuis longtemps le terme de son développement. Il s avança dans l'eau jusqu'au ventre et se mit en devoir de s'asperger le dos avec sa trompe. Nous étions à une vingtaine de mètres l'un de l'autre, et il tenait constamment ses petits yeux gris fixés sur moi, en allongeant de
1. Cette page est un des spécimens les plus parfaits du talent d'écrivain de Francis Garaier. Nous avons déjà signalé en passant quelques-uns de ces épisodes, tableaux achevés, où le coloris et l'imagination le disputent à la précision du mot et au véritable sentiment de la langue.