‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 80 sur 197 · RENCONTRE D'UN ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

RENCONTRE D'UN ÉLÉPHANT

temps en temps sa trompe dans ma direction. Mais bientôt il prit tant de plaisir à se verser des douches sur le corps, qu'il ne fit plus grand cas de ma présence. Je me rapprochai peu a peu de la rive, où mes habits séchaient au soleil ; je les jetai sur mes épaules et je continuai ma route d'un pas rapide, en jetant à la dérobée un coup d'œil sur mon compagnon de bain. Il ne daigna même pas se retourner pour regarder la direction que j'avais prise, et j'aperçus longtemps encore les jets d'eau qu'il lançait en l'air, retombant en pluie irisée par les rayons du soleil.

Vers midi, la rive du fleuve se transforma en une haute muraille à pic, couverte, comme toujours, d'une végétation inextricable. Il y avait six heures que je marchais; j'étais harassé de fatigue ; le sable et les rochers s'étaient échauffés aux rayons du soleil, malgré les nombreux nuages qui venaient à chaque instant en tempérer l'ardeur ; et mes pieds nus étaient gonflés et saignants. L'amour de la géographie céda au cri de la nature. Je pris un dernier relèvement du fleuve, je choisis un endroit ombreux et une place nette sur les bords de la foret, et j'ouvris le paquet de provisions que m'avait remis le cuisinier au départ : du riz en guise de pain et un poulet rôti en composaient le contenu. L'eau du fleuve n'était pas loin. Je fis un repas qui donna plus de jouissances à mon appétit aiguisé par une longue marche que les festins les plus succulents du monde civilisé. À une heure, je rebroussai chemin. C'était le moment de la siqjte. La brise était tombée et la chaleur devenait étouffante. Les rives du fleuve occupées le matin par les animaux, qui viennent s'y désaltérer à leur réveil, étaient redevenues désertes; la foret était silencieuse. Ses sauvages habitants s'étaient retirés au plus profond de ses fraîches retraites* J'étais seul i\ braver l'ardeur du jour et je suivais machinalement les traces de mes pas imprimées sur le sable au milieu des nombreuses empreintes qu'avaient laissées les cerfs de toute espèce, les sangliers et les éléphants. J'aurais voulu effacer ce double sillon laissé par mon passage et qui semblait profaner ces beaux lieux. Ce paysage solitaire du Mékong, l'un des derniers qu'il me fut donné de voir, est resté profondément gravé dans ma mémoire K

Il était nuit quand je rejoignis le campement. Le récit que je fis de ma journée mit l'eau à la bouche de tous les chasseurs de la Commission. Je m'engageai à les conduire le lendemain dans cet Eldorado où les cerfs se pouvaient prendre avec la main. Ce n'était pas sans remords que je trahissais ainsi l'hospitalité que j'avais reçue et l'accueil pacifique et presque amical

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