CHAPITRE XI
Séjour a Muony Um. — Pénurie de lV.\pcdiliun. — M an; lié ih* Miiunc l.iui. — Los sauvages Mou-lsru. — Réponse favorahle de Xienjj Tong. — Dépari de Muong Liin. — PfeKo, — Réfaction dos liagages. — Siemlap. — Un tigre se fait, le pourvoyeur do la Cunniission. — Déplorable i lal sanitaire — FéUs rcligieusos. — Nouvelles ilillicullés, — Sop Yong. — lïan Pnssung. — Départ pour Muong Yong,
Muong Lim esl un grand village, entouré tic rizières intelligemment établies, et où se tient tous les cinq jours un marché considérable. La valeur élevée des denrées indique l'existence de communications commerciales déjà importantes. De nombreuses étoffes anglaises apparaissent dans les étalages» et Ton ne peut s'empêcher d'admirer l'habileté et le sens pratique de nos voisins en matière d'exportation. Us onl créé pour l'Indo- GblM une fabrication spéciale; ils ont choisi les couleurs préférées des indigènes et les dessins les plus propres à lia lier leur goût. Des reproduction de pagodes cl d'autres emblèmes bouddhiques forment le fond de toutes ces étoffe*, qui ont exactement la longueur et la largeur qu'avaient les étoffes de fabrication indigène, avint rinlruducliou des produits européens.
Quand aurons-nous en France assez de prévoyance, assez de souci de nos intérêts commerciaux pour essayer d'implanter aussi nos produits à
l'étranger, au lieu de considérer l'exportation comme Fcxutoire de tous les rebuts de notre fabrication ?
Les usages chinois relatifs à la monnaie sont depuis longtemps adoptés a Muong Lim. L'argent n'est qu'une marchandise que Ton pesé et que Ton échange contre une autre marchandise. Il fallut faire fondre nos tïcaux en lingots ayant la forme usitée dans le pays ; on détaille ces lingots en les divisant en fragments de dimensions variables à l'aide d'au ciseau et d'un marteau. Ou pèse ces fragments dans une de ces petites balances romaines à trois leviers et à trois graduations différentes qui servent a réaliser les payements, et que les habitants du pays, à l'instar des Chinois, portent toujours sur eux. 11 faut ajouter que ces instruments ne se ressemblent jamais parfaitement entre eux et qu'un commerçant bien avisé en a toujours deux sur lui, Tune pour vendre, l'autre pour acheter. Le double emploi des poids birmans et des poids chinois augmente encore la confusion et favorise les malentendus dont savent profiler les gens habiles. Un honnête homme est toujours dupé dans ces transactions douteuses, et nous en fîmes trop souvent l'expérience.
La population de Muong Lim, moins timide que celle du Laos siamois du sud, s'empressa autour de nous, autant par curiosité que par intérêt. Ou nous lit les offres Je service les plus onéreuses. Les bas prix auxquels nous avions été habitues jusque- la nous lirenl trou ver d'au la rit plus exorbitantes h s prétentions des indigènes. L absence de toute protection gouvernementale nous laissait à la merci de ces avidités. Nous nous aperçûmes avec tristesse que nous allions être durement rançonnés, et que la pauvre caisse de l'expédition ne pourrait longtemps supporter d'aussi rudes atteintes. A toutes les privations que nous avions déjà subies, il fallait en ajouter d'autres, et réaliser des économies même sur notre nourriture, au moment où les fatigues à endurer et le délabrement de nos santés auraient au contraire réclamé un régime plus substantiel 4.
Deux officiers étaient sérieusement malades : l'un, M. Thorel, était atteint d'une grave maladie des voies digestives; l'autre, M. Delaporte, avait aux pieds des ulcérations que les piqûres des sangsues à la suite d'un trajet accompli au milieu d'un terrain détrempé avaient aggravées au point de lui rendre la marche impossible. Il fallait songer à faire porter le malade lors de notre prochain déplacement. C'était là une énorme difficulté de plus dans un voyage par terre, au milieu de chemins déjà impraticables pour les bètes de somme.
1. Voy. notes, p. 10, 142, 159, 189, 23?, 264, 268, 271, 320, 324, 325, 338, 361, 379 et 389.
PÉNUUIË DE LA COMMISSION. 3tii
À tous ces ennuis venait s ajouter l'incertitude où nous étions encore sur les dispositions du roi de Xieng Tong. La lenteur qu'il mettait à nous répondre luisait prévoir des difficultés nouvelles et allait occasionner des retards qui se traduisaient toujours par un supplément de dépenses. « Nous ne sommes pas môme assez riches, me disait tristement le commandant do Lagrée, pour acheter la conscience d'un de ces petits chefs dont le bon ou le mauvais
FVuime. d- Miimii: Lhn. — IV^in <lii Gilbert, tl'apr£\s du croquis île M* Dclaporle.
vouloir peut faire réussir ou avorter notre entreprise. En vivant le plus économiquement possible, nous pouvons lenir encore cinq ou six mois, mais après, nous serons obligés de faire banqueroute. Àh! si Ton nous avait accordé vingt mille francs de plus 1 ï »
Nous cachions cependant notre misère sous de fières allures, espérant
I. Le commandant de Lagréc lui-même se révolte contre (imprévoyante parcimonie du gouvernement colonial L La phrase qui suit exprime s-ans eupln'-iuisme lapent ùV l-raiin* Gai nier. C'est uni* conclusion que le lecteur attend depuis longtemps !
toujours en quelque circonstance heureuse qui nous ouvrirait le crédit d'un potentat ami, et maudissant la parcimonie du gouverneur de la Cochinchine, qui avait si mal proportionné nos ressources à l'importance du voyage, et qui avait placé six hommes de cœur dans le cas d'user en pure perte leur énergie, leur dévouement et leur intelligence, faute de quelques milliers de francs! Nous ne doutions pas — ce qui est arrivé depuis — que le jour où nous pourrions emprunter au nom du gouvernement français, celui-ci ne s'empressât de faire honneur à notre signature ; mais, hélas ! nous n'en étions point encore à rencontrer des dispositions de cette nature parmi les autorités indigènes, et c'eut été compromettre et notre dignité et le succès de nos démarches que de leur laisser entrevoir notre pénurie.
Le commandant de Lagrée avait rendu visite au gouverneur du Muong Lini, vieillard de soixante-dix-huit ans, qui attendait, pour savoir quelles relations il devait établir avec nous, les instructions de Xieng Tong. Si réservé que fût son accueil, il n'en consentit pas moins à considérer M. de Lagrée comme l'envoyé d'un souverain puissant: une garde fut placée autour de nous, et notre logement fut rendu aussi confortable que possible. Quelques musiciens du Muong vinrent même nous donner une aubade et éprouver notre libéralité. Je ne reviendrai pas sur les détails donnés ailleurs au sujet de la musique laotienne : je me contenterai de dire que le principal chanteur avait une voix agréable, et que l'air vif et bien rythmé qu'il chanta me parut assez entraînant. Ses compagnons répétaient en chœur et avec un ensemble remarquable un très court refrain qui terminait tous 1rs couplets du soliste.
Les types qui faisaient leur apparition à ces sortes de foires périodiques nous fournissaient de nouveaux sujets d'observation et d'étude.
J'ai déjà esquissé la physionomie que la race laotienne revêtait depuis que nous avions atteint Luang Prabang; j'ai donné une idée des races sauvages qui, sous le nom de Ivhmous et de Leineth, peuplent la vallée du fleuve, de l\ik Lay à Xieng Tong. Nous rencontrions à Muong Lini de nouveaux sauvages d'un aspect extrêmement curieux et d'un costume des plus pittoresques. Ce sont les Mou-tscu. Ils ont déjà été décrits par Mac Leod. Le colonel Yule a suggéré que leur nom pourrait bien être le même que celui des Miao-tseu, qui habitent aujourd'hui certains districts des provinces chinoises du Yun-nan, du Setchouen et du Kouy-tcheou, et qui, jusqu'à présent, n'ont pu être ni assimilés ni même complètement soumis par les Chinois. Nous n'avons pas vu assez de .Miao-tseu pour apprécier ce (pie ce rapprochement peut avoir de fondé; il serait d'autant plus intéressant d'en vérifier l'exactitude que les Miao-tseu paraissent être les