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mets parut sur notre table, il excita une défiance et une répugnance h peu près générales. J'essayai de surmonter le préjugé qui s'attache toujours à un aliment inconnu et je déchirai bravement la molle enveloppe de ces œufs sans coquille. Le contenu, d'une couleur jaunâtre, se répandit dans mon assiette. J'en goûtai, en dissimulant les appréhensions de mon estomac sous une ferme contenance, et, dans l'espoir que Ton m'imiterait, je proclamai bien vite que l'œuf de caïman était un manger délicieux, Au fond, le goût farineux et douceâtre de cet épais liquide n'avait rien de désagréable. Cependant, mon exemple nayanl entraîné personne, je renonçai h poursuivre cette expérience gastronomique.
Nous rencontrâmes à Paléo une nouvelle espèce de sauvages, les Khas Khos, dont le type se rapproche beaucoup plus du tvpe chinois que le type annamite. Us portent les cheveux rasés, à l'exception d'une queue, qu'ils enroulent autour d un turban noir orné de cercles d'argent, Le costume des femmes diffère peu de celui dcsMou-tscu que nous avions rencontrées a M non g Lim, Les femmes mariées ont seules le droit de porler nue coi Hure. Celleci est spécialement fabriquée pour la personne qui doit eu élre titulaire, et k partir du jour des noces la femme et la coiffure ne se séparent [dus ; on tes ensevelit dans le même tombeau. Les Khas Khos possèdent un grand nombre d'objets en argent, ciselés avec beaucoup de gout. Ils ont même des pipes de ce métal, sur lesquelles sont représentés des sujets assez gracieux* Ils se refusèrent à nous servir de porteurs, eu disant qu'ils craignaient le mauvais sort, et les autorités de Paléo, gagnées sans doute par des présents, n'insistèrent pas pour tes contraindre; ce furent des Lus que nous engageâmes jusqu'à Siemlap, qui était l'étape suivante.
Le commandant de Lagrée fit partir d'avance pour Siemlap son interprète Alévy, accompagné de deux Annamites, parmi lesquels se trouvait le sergent, homme solide et résolu. Ils avaient ordre de prévenir de notre arrivée les autorités locales et de leur demander de faire parvenir une letlre au roi de Xicng Kheng, de qui dépendait Siemlap, et auprès duquel nous avions à faire une démarche analogue à celle qui nous avait réussi à l'égard du roi de Xieng Tong, son frère. Cette fois, M. de Lagrée n'eut garde d'oublier, dans la répartition des cadeaux qui accompagnaient sa demande, le fonctionnaire birman préposé, à Xieng Kheng, à la surveillance du prince indigène.
Alévy partit le 5 juillet. Nous l'aurions suivi dès le lendemain, sans les pluies qui, pendant la nuit, grossirent un des torrents que nous avions à traverser, de manière à nous ôter l'envie d'en tenter le passage avec des hommes chargés de fardeaux. La journée du 7 s'étant passée sans averse, les eaux laissèrent, et le 8 au matin, nous nous mîmes en route. 11 fallut cou-
UN TIGRE DEVIENT LE POURVOYEUR DE LA COMMISSION. 371 cher le soir en pleine foret sur les bords d'un torrent, et nous construire un gourbi pour nous garantir contre les ondées qui ne pouvaient manquer de troubler notre sommeil. L'une d'elles fut sî abondante, qu'elle eut bientôt raison du frêle rempart de feuilles qui lui était opposé : nous fumes trempés sous nos couvertures. Ce ne fut pas d ailleurs la plus cruelle cause d'insomnie : outre les piqûres des sangsues et des moustiques, compagnons inséparables, en celte saison, du voyageur dans la forêt, le lieu où nous avions fait halle était infesté par une quantité innombrable de pucerons ailés, qui s'enfonçaient sous le cuir chevelu et nous causaient des démangeaisons intolérables. Nous fumes sur pied le lendemain de grand matin, trop heureux de quitter ce malencontreux abri et de respirer en cheminant un air moins chargé d'insectes,
La contrée que nous traversions, et qui la veille encore était plane, devint montagneuse ; la foret recouvrait les pentes que nous gravissions et que nous descendions tour à tour, et présentait souvent de superbes aspects, que les préoccupations et la fatigue nous empêchaient d'admirer comme ils le méritaient. Çà et là, quelques coteaux étaient couverts de plantations de coton. Sur les plateaux les plus élevés bouillonnaient des sources dont l'eau limpide courait sous un gazon fleuri. Nous débouchâmes, après cinq heures de marche, dans la plaine de Siemlap, où il fallut patauger de nouveau au milieu de rizières dont quelques-unes étaient fraîchement repiquées. Nous retrouvâmes Alévv et nos deux Annamites installés dans la pagode du village et en train d'organiser la cuisine; ils avaient su remplir notre garde-manger par un coup de maître. Dans la foret, pendant leur voyage de Paléo à Siemlap, un cerf de grande espèce avait ?té abattu sous leurs yeux par un tigre. Sans se laisser déconcerter par cette double apparition, Alévy cl le sergent annamite avaient immédiatement tiré, moins dans l'intention d'atteindre la bête féroce, qui, blessée, fût devenue dangereuse, que dans le but de l'effrayer. La double détonation l'avait en effet mise en fuite, et nos chasseurs sans le vouloir avaient achevé le cerf encore palpitant. iNe pouvant remporter tout entier, ils en avaient détaché le train de derrière, et arrivés à Siemlap ils l'avaient salé. Nous nous trouvions ainsi possesseurs d une provision de venaison qui allait suffire à nos besoins pendant plusieurs jours.
Le 8, veille de notre arrivée à Siemlap, les autorités du village avaient expédié à Xieng Kheng la lettre du commandant de Lagrée. Celui-ci demanda à partir pour cette ville sans attendre la réponse, s'appuyant sur l'assentiment du roi de Xieng long, qui emporterait ëviib'mun'nt lr oui* seulement de son plus jeune frère. Après quelques hésitations, le chef du
VOYAGE D EXPLOITATION EN INDO-CHINIî.
village refusa, el il ne nous resla plus qu'à attendre avec résignation le résultai de cette nouvelle démarche. L'état de santé de l'expédition était dé* plorable; les dernières marches que nous venions de faire tant dans la foret qu'au milieu des rizières, dont 1er sol, détrempé par 1rs premières grandi s pluies, exhalait des miasmes dangereux et recelait des myriades de sangsues.
OrfluA pur m» lipiv. — Ui^in ilr A. di» Neuville, ilaprot» M. DeLu|itjrte<
avaient produit des accès de fièvre et des ulcères aux pieds qui retenaient couché la moitié de nuire personnel. Le mauvais étal des chemins, les niera de houe ou les marais qu'il fallait traverser pour sortir de la zone limitrophe du village, nous privaient des excursions ou des promenades, noire distraction habituelle, et réduisaient â l'oisiveté la plupart d'entre nous. Lï*pi elé t\r< Imhil.inK, «pu ii-iinwun;ii.nl tous h»s jours davantage l'intention d'exploiter noire situation et de faire payer le moindre déplacement a des prix cxorhitanls, la mauvaise volonté un l'indifférence des autorités locales, la
PÉNURIE CROISSANTE DK LA COMMISSION 375 crainte de voir les chefs birmans de la contrée revenir sur un consente mon t qui n'avait été accordé qu'après il e longues discussions, toutes ces raisons de douter de notre succès, jointes à un long isolement et à de vives souffrances physiques, assombrissaient notre imagination et ébranlaient notre moral. Dans ce coin de pagode transformé eu hopilal, nous n'avions d'autre i Tssourceque de rendre aux allants et aux venants la curiosité dont ils faisaient preuve à notre égard, de nous familiariser avec les cérémonies quotidiennes du culte bouddhique, et quelquefois aussi de nous transformer eu marchands. Les indigènes avaient bien vite préféré à notre argent les objets d'échange dont nous disposions encore, et presque tous les achats se faisaient en nature, ce qui soulageait d'autant la caisse de l'expédition. Accroupis sur le sol et étalant devant nous les images, les verroteries, les étoffes, nous discutions gravement avec les ménagères du village le nombre de bananes, d'oranges, de poules, de poissons ou de canards que nous exigions en retour de nos bibelots. Nos Annamites, qui parlaient la langue indigène avec plus de facilité que nous, étaient devenus fort habiles dans ce genre de trafic et nous égayaient par la subtilité de leurs raisonnements et rémunération des qualités merveilleuses qu'ils attribuaient aux objets européens de leur étalage. Nous nous demandions parfois ce que diraient nos amis d'Europe s'il leur était donné de nous apercevoir dans ce rôle de colporteurs-charlatans, et te souvenir du monde civilisé, dont l'existence nous paraissait alors un rêve, venait soudain attrister les transactions les plus plaisantes1.
Le fleuve coule à peu de distance de Siemlap et j'en lis le but d'une de mes premières excursions : après avoir décrit un circuit à lest, le Cambodge se redresse encore une fois vers le nord, Rencaisse entre deux rangées de collines, et offre une navigation, sinon facile, du moins praticable pendant quelque temps ; malheureusement, je ne découvris dans les environs qu'une seule grande barque, celle du chef du village. 11 y en avait d'au 1res» paraît-il, et, une grande fête devant avoir lieu le 16, à la pagode, un chef vint, le i&j proposer au commandant de Lagrée de quitter son abri pour aller s'installer dans des maisons inhabitées situées sur le bord de l'eau ; il ajoutait que le 17, après la fêle, les barques viendraient nous prendre et que nous pourrions nous remettre en roule. Mais les conditions de prix étaient exorbitantes et le commandant les jugea inacceptables. Nous restâmes donc.
Le 16 juillet était dans le calendrier laotien le 1CÎ jour de la lune décroissante du 9* mois* Cette date est celle de l'entrée dans la saison Pha Vasa
I. Voy. p. 10, I42t 159, ISrï, V-i-J. Vr.'i. Vt;< ? , I , W, :J24, 325, 33H, MO, Ml, 3711, 385 *>t ;j8!>.
m VOYAGtë D'EXPLORATION EN INDO-CHINE,
(saison pluvieuse), qui dure trois mois et pendant laquelle les bonzes ne peuvent découcher ou s'éloigner de la pagode l. Dès la veille au soir, les prêtres lavèrent avec soin la statue du Bouddha ; les femmes du village leur apportèrent de l'eau et recueillirent celle qui avait déjà servi h nettoyer l'idole. Une bonne partie de la nuit se passa eu interminables prières. Le 16, au point du jour, la foule se pressa dans le temple en habits de fête; chacun apportait des fruits et des fleurs, brûlait des cierges ou des mèches de coton imbibées d'huile, et priait en versant de l'eau de temps en temps dans nu petit trou pratiqué dans le sol. 11 paraît que cette dernière cérémonie s'adresse à un ange femelle nommé Nang Patoram, qui est préposé â la garde des eaux. Dans l'après-midi, le chef de la pagode monta en chaire et lut à l'auditoire, attentif et recueilli, deux chapitres de l'histoire de Suimm Schompu. Ce contra doit appartenir a la littérature bouddhiste du nord ; je ne l'ai jamais vu citer dans les livres singalais. U y est longuement question des royaumes de Metila, Takasila et Iloy Ilel Palla. Naturellement, \m auditeurs ignorent absolument où ces royaumes se trouvent. Takasila hi\ila) est pour eux le pays des Falangs ; Melila est l'ancien Siam ou une partie de la Cochinchine. Cet ancien royaume hindou s étendait au sud de la Yinimuna, affluent de la rive droite du Gange. Le çoutra parle aussi du roi Milinda» dont les conversations avec l'apôtre Nagascna sont restées célèbres dans les fastes bouddhiques, et dont la capitale a été assimilée a li vjllc do San gala des historiens grecs» Les habitants de celte ville opposèrent à Alexandre une vive résistance et furent tous massacrés ou emmenés en captivité par ie conquérant macédonien. Quanta Iloy Het Patla, j'ignore où cela peut être, mais c'est certainement encore le nom figuré de quelque royaume hindou.
Ici les habitants font, en commençant leurs salutations devant l'autel, une sorte de geste de la main, comme s'ils voulaient écarter des mouches, La saison Pha Vasa, dans laquelle nous entrions, est une des plus célébrées de l'année : il y a fête tous les huit jours, à chaque quartier de la lune, c'est-à-dire deux fois plus souvent que pendant lés neuf mois leeny ou mois secs.
Quelques sauvages de la tribu des Rhas Rouys qui habitent les environs viennent à la pagode pendant la fête. Ils arrivent, dit-on, des environs de Muong Lem. Leur langue est analogue à celle des Mou-tseu que nous avions rencontrés à Muong Lim; leur type est différent; ils ressemblent
1. Les Laotiens comptent par mois lunaires et numérotent les jours de la nouvelle lune à la pleine lune, — c'est ce que l'on appelle la période de la lune croissante, — et de la pleine lune à la nouvelle lune, — période de la lune décroissante. (Note de routeur,)
AUTORISATION D'ALLE II A XIENG KH ISNG. 377
aux Birmans : leur nez est arqué; leur tèle longue, leur profil en laine de rasoir, leur menton rentré, leur moustache, leur mouche, leur turban leur donnent un faux air arabe; quelques-uns ont de très jolies figures. Ils s'habillent presque comme les Laotiens. Les coiffures des femmes sont formées de cercles de bambou et de colliers de verroteries, comme celles des Mou-lseu; mais elles sont en général moins élégantes. Les Kbas Kouys n ont pas d'écriture et adorent des esprits. Ils enterrent leurs morts, et chaque famille possède une tombe commune. On dit qu'ils commettent souvent des déprédations sur les routes, el Mac Lcod rapporte que le gouverneur de Xieng Hong Tut obligé jadis de faire une expédition contre eux pour réprimer leurs brigandages. Ils ne payent aux chefs laotiens d'autre impôt que quelques présents en nattes et en cotonnades. Us leur fournissent également en voyage du riz et des porteurs. Ils cultivent beaucoup le tabac et le colon, qu'ils vendent aux Chinois. J'ignore s'ils ont autre chose de commun que le nom avec les Kouys des montagnes du Cambodge dont je n ai jamais vu d'à il leurs aucun spécimen.
Le soir même de la fêle, le commandant de Lagrée reçut une nouvelle lettre du rot de Xieng Tong, qui lui avait été adressée à M non g Lîiu et qui avait neuf jours de date. Ce prince engageait le chef de l'expédition française à venir m reposer à Xieng Tong. « MuongLhn, écrivait-il, est un mauvais village dans lequel des étrangers de distinction ne peuvent recevoir un accueil convenable, » Le mandai in birman était d'accord avec le souverain laotien pour autoriser ce déplacement.
Ouel pouvait être le but de celte invitation î Sans don le une satisfaction t\r ruiïosilé et d 'amour-propre, et le désir du Birman de rattraper les cadeaux quî lui avaient fait défaut une première fois. Ce détour à l'ouest allait allonger notre voyage outre mesure et faire une rude brèche à notre bourse. Le commandant de Lagrée résolut de l'éviter et de ne considérer cette invitation que comme une olTre de pure courtoisie, qui se pouvail décliner sans manquer à la déférence due aux signataires de la lettre. Il répondit dans ce sens.
Le surlendemain 18, nous reçûmes une réponse favorable du roi de Atuong You ou Xieng Kheng : à son tour, il nous autorisait à traverser son pelit royaume. Malgré l'état sanitaire de l'expédition, état véritablement déplorable, le commandant de Lagrée se mit aussitôt en quête de porteurs; le mouvement valait mieux que la prolongation d'une inaction qui exerçait une fâcheuse influence sur notre moral. Un mieux sensible se produisait dans l'état du docteur Joubert, qui nous avait donné de graves inquiétudes pendant quelques jours, et qui avait été atteint d'une
fièvre offrant un caractère à la fois typhoïde et bilieux h Les blcssun m de M. D tri a porte se cicatrisaient lente mon h 11 fallait cependant renoncer a faire rwvuïn une mvi relu- immédiate à ces deux «dïiekTs eî ;j deux Annamites retenus, connue M. Delà porte, par des blessures aux pieds, et nous devions nous résigner a les laisser quelques jours encore à Siemlap. Le reste de l'expédition pouvait se remettre en route sans inconvénient.
Le gouverneur de Siemlap, adonné à l'opium, peu soucieux de ses devoirs et fort mal disposé à notre égard, fit répondre aux premières avances du mm mandant que les pluies étaient trop fréquentes pour qu'il fût possible de continuer notre voyage. Les chemins étaient détestables; les torrents débordés; ijuanl au Meuve, il était devenu trop rapide, ej d'ailleurs, l'unique barque du Muoug étant employée à transporter les marchands cl les voyageurs dune rive à l'autre, on ne pouvait la distraire de ce service; enfin le moment du repiquage des riz était arrivé, et les champs avaient besoin de tous les bras. Le gouverneur concluait flegmatiqucmcnt que le plus sage était d'attendre pendant trois ou quatre mois à Sicmlap le retour de la saison sèche!
Cette réponse n'avait rien d'encourageant. M. de Lagrée laissa le gouverneur tranquille et chercha ailleurs le secours qui ne lui venait pas de ce côté; il sentait bien que les habitants avaient aussi grande hâte de rentrer en possession de leur pagode que nous de la quitter, et qu'il y avait la un élément de succès presque assuré pour ses négociations. Le 21, un petit chef de village vint causer avec lui et lui demander ce qu'il décidait* Le commandant lui répondit qu'il rencontrait beaucoup de mauvaise volonté, mais qu'il partirait quand même, dût-il laisser à Siemlap tous ses bagages. Il le pria même d'aller trouver le gouverneur pour lui annoncer cette décision. Les Laotiens ont horreur de toute responsabilité et préféreraient porter un objet à cent lieues pour le remettre en d'autres mains, que d'en demeurer les gardiens pendant huit jours. Aussi l'interlocuteur de M. de Lagrée lui dcmanda-t-il aussitôt combien il nous fallait de porteurs et quel prix nous consentirions à donner. Le commandant de Lagrée indiqua le chiffre de cinquante porteurs et le prix de deux chaps par homme (environ 6 francs de notre monnaie) pour porter nos bagages jusqu'à Sop Yong (embouchure du Yong), village situé au confluent du Nam Yong et du grand fleuve, à 28 ou 30 kilomètres au nord de Siemlap.
Une heure après, le chef revint : il n'avait pas vu le gouverneur, mais il avait tout arrangé avec les autres chefs de village ; nous partirions le len-
I. C'était la seconde fois qu'une maladie de ce genre atteignait M. Joubert. Voy. p. 87, en note.
DÉPART DE S IBM LA P. 37<J demain. Le commandant de Lagrée s'était bien gardé de dire que MM. Dclaporte et Jouberl resteraient encore quelque temps à la pagode : cela eûl fait manquer toute l'affaire. Le lendemain, nouveau contretemps : on vint nous raconter l'histoire habituelle d'un torrent débordé et infranchissable. Le soir, nous nous aperçûmes que ce jour était un jour néfaste, et que c'était l'unique raison qui eût fait obstacle à notre départ.
Le 23, au matin, nous nous mîmes enfin en route ; nous comblâmes de cadeaux le vieux bonze chef de la pagode, qui s'était montré pour nous ri bienveillant et si hospitalier, et nous lui recommandâmes chaudement les quatre malades que nous laissions à sa garde.
Ce ne fut pas sans peine que s'eflectua la répartition des colis : le poids relatif de chacun d'eux n'était pas la seule considération qui faisait hésiter nos porteurs ou les engageait à demander un remaniement dans la composition de nos paquets. Des répugnances ou des superstitions, dont il était difficile de deviner le motif, occasionnaient des querelles ou provoquaient des refus* Je m'aperçus, par exemple, qu'un paquet fort léger, contenant quelques objets de campement et de cuisine, était obstinément laissé de côté. Je finis par en savoir la raison : il contenait une paire de souliers que notre cuisinier Pedro réservait pour les grands jours ; or il était impossible de porter près de la tète un objet destiné à loger les pieds. Avec des concessions mutuelles, tout finit par s'arranger, et la longue file de nos porteurs s'échelonna bientôt sur les lianes de la colline qui nous séparait du fleuve, Àpros l'avoir rejoint, nous m remontâmes la rive droite, que couvrait une épaisse foret. La crue des eaux avait rendu impraticable le sentier habituellement suivi et tracé sur les berges mêmes : il fallut prendre une route suspendue plus haut sur le flanc des hauteurs qui encaissent le fleuve. Il était question d'un voyage que le roi de M non g You devait faire à Sic m la p, et celle route, peu fréquentée , qui avait presque disparu sous 1rs herbes, venait d'être débroussaillée récemment par les Khas Kouys des environs. Le sentier était donc bien indiqué par de larges abatis, mais le sol était jonché de feuilles épineuses, qui déchiraient les pieds, et semé de débris d'arbustes contre lesquels nos orteils nus butaient douloureusement. A chaque torrent qui traversait la route, la hauteur des eaux nous obligeait à un énorme détour en amont pour trouver un passage guéable*
Maigri' ces fatigues et les sou tira ne es qui en résultaient, ce Irajel dans la foret nous paraissait préférable au trisle séjour de la pagode de Siemlap : la beauté et l'exubérance du paysage restaient comparables à ce que nous avions vu jusqu'alors de plus grandiose, et a travers le rideau de feuilles que la brise soulevait parfois d'un souffle discret, nous apercevions, par de
tourtes échappées, le Mékong coulant à pleins bords» cl charriant dans se*
flots écumeux des arbres énormes arrachés de ses rives.
Apres deux heures de marche, nous arrivâmes sur les bords d'un torrent à di1 mi desséché, dont, le lit de rochers n'était point comme à l'ordinaire encombré par la végétation. Les pierres entre lesquelles suintait nu mince filet d'eau avaient un aspect étrange : elles étaient blanchâtres H recouvertes d'incrustalîons salines; nous touchâmes l'eau : elle était chaude. Les trois ou quatre sources de ce singulier ruisseau jaillissaient A peu de dislance, au pied d'une muraille de pierre : en s'éehappant d'entre les roches elles formaient d'épaisses vapeurs, et il était impossible d'y tremper fa main; ce ne fut qu'en prenant les plus grandes précautions pour évHef de me brûler les pieds, que je parvins à plonger un thermomètre au point qui me paraissait le plus chaud : l'instrument indiqua une température de 80 deprés centigrades.
Le soir, nous redescendîmes pour camper sur les bords du fleuve; maigre la crue des eaux, il existait encore, au sommet d'une berge sablonneuse eu penle douce, une place suffisante pour étendre nos couvertures et pour éviter ainsi le sol humide de la forêt. Quelques branchages coupés a la liât*' servirent a nous construire un abri. Malheureusement, les moustiques chassèrent le sommeil réparateur dont nous espérions jouir. Le coin mandant de La grée et moi passâmes la nuit à deviser et à fumer des cigarettes potil1 éloigner ces insupportables insectes K Une autre préoccupation contribuait a nous tenir en éveil. Les crues se prononce ni parfois très brusquement dans le fleuve, et ses eaux venaient mourir a quelques mètres à peine de nous. Le commandant de Lagrée, bien résolu à ne pas dormir et voulant se conserver un compagnon d'insomnie, avait imaginé de me dire, chaque fois que je paraissais sur le point de céder au sommeil : « Voyez donc, Garnier, il me semble que l'eau monte. » Et, brusquement réveillé par la crainte d'une inondation, je me précipitais sur le bord de l'eau pour examiner les cailloux que j'y avais placés comme point de repère.
La nuit se passa cependant sans fâcheux incident. La journée qui la suivit fut horriblement pénible pour moi. Je fus subitement pris d'une douleur rhumatismale au genou gauche qui m'arrachait un cri à chaque pas. U fallut cependant faire ainsi cinq heures de marche. A midi, nous arrivâmes à l'embouchure du Nam Yong, grande et belle rivière, que nous traversâmes en barque. Une heure après, nous étions installés dans la misérable pagode du village de Sop Yong; elle n'était desservie que parles