‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 86 sur 197 · LE MÉKONG AU-DESSUS DE SOP YONG · texte numérisé non relu

LE MÉKONG AU-DESSUS DE SOP YONG

pour réussir, d'une énergie et d'une santé à toute épreuve et n avoir surtout aucune mission officielle à remplir Malheureusement, telle n'était pas nutre situation, et nous devions nous résigner à n'avancer longtemps encore qu'avec une lenteur extrême ; la saison, l'état des routes, la faible population de la contrée que nous traversions, nous imposaient, après chaque étape de 20 kilomètres, un arrêt d'une dizaine de jours. C'était le temps nécessaire pour réunir les moyens de transport indispensables à la continuation de notre pénible voyage!

Le soir vint; nous nous remîmes en roule après avoir reçu la promesse d'obtenir un certain nombre de porteurs : nous restions cependant encore loin du chiffre nécessaire. J'avais aussi acheté quelques provisions, car les quatre poulaillers de Sop Yong étaient insuffisants pour notre consommation. En moins d'une demi-heure, le courant nous apporta a Sop Yong, et cette sensation de déplacement rapide, jouissance à laquelle nous étions peu habitués, ne laissa pas que de me paraître infiniment agréable. Le léger esquif bondissait comme une flèche au milieu des rochers qui parsèment le lit du fleuve, et j'admirais la sûreté et la précision du coup d'œil de son patron

Les pluies continuaient et rendaient tout travail et toute observation impossibles. Le niveau du fleuve montait chaque jour, et ce n'était pas sans inquiétude que nous pensions aux malades laissés à Siemlap, qui allaient trouver des chemins de plus en plus affreux, et un trajet encore accru par les détours qu'exigerait le passage de chaque torrent. Us nous rejoignirent cependant le 30 juillet, après avoir employé presque le double du temps que nous avions mis nous-mêmes à faire le chemin. Ils nous enlevèrent les illusions que nous nous étions faites sur le chef de la pagode de Sicmlap. Cet avide vieillard, dont la convoitise avait été éveillée sans doute par les libéralités du commandant de Lagréc, s'était montré, au dernier moment, d'une àpreté révoltante, et, en voyanl disparaître avec ses derniers holes ses dernières chances de gain exceptionnel, avait demandé avec insistance les objets les moins dignes de justifier sa cupidité. On les lui avait abandonnés avec dégoût. S'est-il confessé plus

|, C'ost 1 peu près la môme idée que Ton retrouve, exprimée en tenues plus familiers, dans ce passage emprunté an livre De Paris auTibel (p. 158) :

* J'ai résolu do faire une excursion de quelques mois au centre de la Chine et de tenler

m le levé hydrographique de ces fameux rapides, qui, au-dessus de Han-kcou, semblent devoir - interrompre pendant quelque temps la navigation à vapeur du fleuve. Je me tance seul dans « ce voyage, sans un interprète, sans un domestique européen. C'est là, sans doute, le meilleur i moyen de se ckinoiser et d'apprendre la langue : il n'est pas de professeur comparable a la « nécessité »

2, Un revenait au point du départ et par conséquent, ici, on descendait bien le courant au lieu de ltî remonter, Voy. note, p. 38û\ 343 et 350*

lard dans sa pagode de son manque de désintéressement envers lo malheureux voyageur?

11 fallait renoncer à subsister tous ensemble à Sop Yong et, d'un autre côté, il était impossible de trouver dans les environs un nombre de porteurs suffisant pour transporter d'un seul coup tous nos bagages à Ban Passang, qui était noire prochaine étape dans la direction de M non g You. Le commandant de Lagrée, atteint lui-même d'un gonflement h laine, résultat des piqûres de sangsues, se résigna de nouveau à scinder en deux la colonne expéditionnaire. Je pris la direction de Tune et je partis, le M juillet, avec MAL de Carné et Thorel et la moitié de nos bagages. Pour fê rfaire le nombre de porteurs qui m'était nécessaire, quelques femmes du village durent se joindre à leurs maris. M, de Lagrée resta à Sop Yong, avec ALM. Joubert et Delà porte.

Au départ de Sop Yong, la route, facile et bien tracée, se suspend en corniche an-dessus du Nam Yong; au moment de notre passage, elle était littéralement pavée de sangsues avides et agiles, qui de tontes les feuilles, de tous les brins d'herbes s'élançaient sur nous. Les Annamites de notre escorte avaient imaginé de faire de petits tampons contenant du tabac imbibé d'eau et attachés k l'extrémité de longues baguettes- Il suffisait de toucher avec ce talisman ces affreux parasites, pour les voir se détacher immédiatement et tomber sur le sol. Comme mes mains étaient occupées II mon cahier de notes, ma boussole et mon crayon, et que je ne pouvais

es piqûres, un Annamite se donna rnissi me suivre, et sans mot dire, me tamponna constamment les jambes pendant tout le trajet. Jamais faction n'a été plus vigilamment faite, et aucune de ces maudites bêtes ne parvint à dépasser ma cheville sans être aussitôt frappée et renvoyée baveuse dans la boue d'où elle sortait.

Dès qu'on s'éloigne des bords du fleuve, les vallées des affluents qui s'y déversent s'élargissent, les collines deviennent moins abruptes et se transforment en une série de plaines onduleuses et herbacées, coupées de marais et de ruisseaux, et très propres à un grand nombre de riches cultures. Malheureusement, le pays est peu ou point habité et encore moins cultivé, et, le second jour de notre route, après avoir quitté les bords du Main Yong pour remonter vers le nord, nous traversâmes des espaces inondés couverts de hautes herbes, et nous dûmes cheminer pendant des kilomètres entiers avec de l'eau jusqu'à la ceinture et quelquefois plus haut.

Nous arrivâmes, le 1er août, à Ban Passang, agglomération de villages située sur un plateau cullivé en rizières et détrempé par les pluies et par

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les labours. iNous avions quitté le territoire de Muong You et nous nous trouvions sur le territoire de Muong Yong, petite province qui relevait de Xieng Tong et dont le chef-lieu se trouvait à peu de distance dans l'ouest. Une route plus directe nous aurait conduits de Sop Yong à Muong You, sans nous faire repasser encore par le territoire de Xieng Tong, et j'en avais fait valoir les avantages au commandant de Lagrée 4. Mais il eut fallu faire quatre jours de marche, avec des étapes en pleine foret, et le chef de l'expédition avait jugé cet effort au-dessus de nos forces. Le détour auquel il s'était résigné allait être fatal à la rapidité de notre marche et nous occasionner un surcroît de fatigues et de préoccupations.

Le 5 août, la partie de l'expédition restée à Sop Yong nous rejoignit. MM. de Lagrée et Delaporte repartirent presque aussitôt pour visiter un Tât très ancien et très célèbre, situé au sud de Muong Yong, sur le versant d'une des montagnes qui limitent de ce côté la plaine de Ban Passang. Des porteurs furent demandés au chef du village pour le surlendemain, jour du départ du reste de l'expédition pour Muong Yong.

Quelques heures après le départ du chef de l'expédition, deux soldats birmans arrivèrent iï la pagode dans laquelle nous étions campés. Ils étaient chargés pour nous d'une communication officielle. En l'absence du commandant et de notre interprète Alévy, j'essayai de leur donner audience. Ils venaient, de la part du mandarin birman qui résidait à Muong Yong, et qui était le subordonué de celui de Xieng Tong, nous demander quelles étaient nos intentions, et nous inviter à passer par cette localité. Comme je viens de le dire, elle était comprise dans notre itinéraire, et je pus affirmer à ces militaires que nous nous rendrions au désir du mandarin birman. Je voulus cependant m'assurer de la nature de son invitation, et je feignis de réserver le cas où M. de Lagrée changerait d'avis et voudrait se rendre directement de Ban Passang à Muong You. D'énergiques gestes de dénégation accueillirent cette ouverture. L'invitation était-elle un ordre et fallait-il passer par Muong Yong? Il est probable que le mandarin birman de Xieng Tong, désolé de nous avoir laissés échapper une première fois de ses griffes, avait résolu de nous rattraper à tout prix et avait envoyé des instructions dans ce sens à son subordonné de Muong Yong. Après réûexion l'invitation de passer par Xieng Tong, que le commandant de Lagrée avait reçue et déclinée à Siemlap, me sembla donc devenue un ordre auquel nous ne pouvions plus nous dispenser de déférer.

Nous nous mîmes en route, le 7 août, pour Muong Yong. La plaine que

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