CHAPITRE XII
Mt.umg Yong. — Premiers pourparlers avec les annuités Liii -inaups. — Déparl de M. de barrée pour Xien^Ton^.— Lu reste de l'expédition esl retenu a lltioiig Yon^. — LeTàl Chu m Yong* — Histoire locale, — Premières nouvelles du commandant de Lagïé*. — Pénible incertitude. — Succès des négociations du chef de l'expédition. — Nous recevons l'Autorisation dis partir pour Muong You.
Muong Yong est situe sur les dernières pentes des montagnes qui limitent ii l'ouest la vallée du Nain Ouang. Une enceinte en terres levées, précédée d'un fossé où coulent les eaux du Nam Khap, affinent du Nain Ouang, entoure cette ancienne capitale d'un royaume autrefois puissant, si l'on en croit la tradition. Nous traversâmes le fusse sur un pont de bois. Une porte, surmontée d'un de ces petits toits chinois aux angles jadis unies de clochettes, s'ouvrait dans la fortification, et une sui te de grande esplanade, couverte de beaux arbres» s'élevait en pente douce jusqu'à une pagode autour de laquelle étaient groupées les premières maisons du village; à droite de l'esplanade se dressait un grand sala, perché sur de hautes colonnes.
Nous y étions à peine installés qu'un petit mandarin se présenta et m'invita à le suivre dans la maison commune où se traitent les aiïaires
publique?, J'essayai de lui faire comprendre qur je nYhis que le second et non le chef do l'expédition *, que cr dernier riait allé visiter le Tàl situé ii peu de distance et que je l'attendais d'un moment à l'autre* Linterprète riait d'ailleurs avec lui et il n était possible d'entrer en pourparlers sérieux qu'avec sou concours. Ces raisons ne satisfirent pas l'officier indigène : il revînt peu après accompagné de deux soldats birmans» armés de >a lires, et il u\ \ n li tua de nouveau, et très brutalement. Tordre de le sni- \ \ r. Je répondis par un refus uon moins formel. Ses acolytes prirent alors un air menaçant el mirent la main sur la poignée de leurs sabres ; je leur lournai le dos et j'ordonnai au serpent annamite de les mettre îi la porte du sala, avec lentes les formes possibles, Malheureusement, celui-ci s'acquitta do celte tâche avec moins de douceur que je ne lui en avais recommandé; aussi, une fois arrivés au 1ms de fée belle, qu'ils avaient ihï lestement descendre, le mandarin et son escorte se répandirent-ils en menaces contre nous et ne se retirèrent-ils qu'après avoir affirmé à plusieurs reprii(3S qu'on saurait bien nous mettre k la raison-
h rendis compte à H, de Lagrée, qui arriva quelques heures après, de ce fâcheux début et de la visite que j'avais reçue à Ban Passang après sou départ. It approuva ma conduite. Le lendemain, d'assez bonne lieu ru, on vint le prévenir que le fonctionnaire birman se rendait de nouveau h la réunion des mandarins et l'invitait h y venir. M. de La grée, ne voulant point compromettre sa dignité par une démarche trop précipitée, en\
■terprète Àlévy pour s'assurer de la nature de l'entrevue i le conviait. Celui-ci revint peu après tout ému, disant que nous avions affaire à un bien méchant homme : le Birman avait refusé d'entrer en explications avec lui et avait menacé de nous refuser passage et de nous renvoyer immédiatement d'où nous étions venus. Nous nous rendîmes alors au sala, avec quelques hommes en armes : l'accueil du Birman fut plus poli que ces préliminaires ne pouvaient le faire prévoir; il demanda au commandant de Lagrée de ses nouvelles et de celles de l'empereur des Français; puis il le questionna sur le but de son voyage, et sur les passeports dont il était muni. M. de Lagrée exhiba alors la seconde lettre qu'il avait reçue de Xieng Tong.
« Mais, dit le Birman, Muong Yong ne dépend pas absolument de Xieng Tong et il eût été nécessaire de m'adresser aussi une demande de passage ; d'ailleurs, la lettre de Xieng Tong vous invite à passer par cette ville. Pour* quoi n'y allez-vous pas?
1. Voy. De Paris an Tibet, notice sur Francis Garnier, p. xui, eu note,
l'GUKPAHLEKS AVEC LE BIRMAN DE MUUISG YONG, 9H
— La roule est trop longue et nous avons un trop grand nombre de malades.
— Attendez alors une dizaine de jours, que je puisse recevoir des instructions de Xicng Tong.
— Il m'est impossible de consentir à ce délai, répliqua le commandant. Nous sommes tous très fatigués et nous avons besoin d'arriver au fleuve. »
Après une longue discussion et l'insinuation faite par 31. de Lagrée qu'il enverrait quelques présents au Birman de Xieng Tong et à son subordonné de Muong Yong, il ne fut plus question que d'un repos de trois ou quatre jours. Nous sortîmes, croyant que tout était arrangé.
Le lendemain, au moment où M. de Lagrée se disposait à se rendre chez le gouverneur indigène, qui porte le titre de roi, seul témoignage de la grandeur passée de Muong Yong, le Birman lui lit dire qu'il devait d'abord passer chez lui. D'un autre coté, les gens du pays affirmaient énergiquement le droit du roi à recevoir notre première visite. Le commandant de Lagrée les pria de se mettre d'accord, et le roi, qui ne larda pas à être informé de de la prétention exagérée du Birman, en exigea le sacrifiée, Nous nous rendîmes donc chez le principicule indigène, bon homme qui n'avait au fond aucune influence et aucune force; le commandant de Lagrée lui adressa pour le surlendemain une demande de trente-huit porteurs. En sortant de cette première audience, nous allâmes, AI. de Lagrée et moi, chez le Birman, qui était logé avec tout son monde (huit soldats Birmans) dans de petites cases assez mal construites, auprès du marché du village. Son accueil fut très cordial; sa femme, jeune Birmane, fraîche et jolie, assistait à la conférence et paraissait jouir d'une assez grande influence sur l'esprit de son mari. La conversation fut animée, et le Birman y aiïecla des dehors de sincérité et d'amitié qui un instant nous firent illusion. Il nous dit d'un ton confidentiel : « Vous venez du Laos et de Siam, qui sont en désaccord avec nous, nous n'avez pas de lettre d'Ava ; voila pour nous bien des motifs de suspicion. Cependant, maintenant que je suis sûr de votre nationalité française, je ne mettrai plus aucun obstacle h voire passage ; mais si vous aviez été Anglais, vous n'auriez certes pas continué votre route1. Vous avez à craindre, du reste, bien d*autre> dit'lieullés : prenez garde aux Chinois; ils ne vous aiment pas, et je serais fort étonné s'ils vous laissaient passer. » Dans la même journée — c'était le 9 août — il vint rendre au commandant de Lagrée sa visite et reçut un joli fusil à un coup ; sa femme et sa mère se rendirent également au sala et y furent comblées
I, Voy. p. 2^6-
tm VOYAGE ÎTEXl'LOH AT10N KN INÎ)0~CH1NEL
d'alleu lions i-t de petits présents. Le roi, eu échange dvun gong et de que h (lies autres menus objets qui lui avaient été donnés, nous envoya un parapluie d'une très grande dimension, destiné aux halles en plein air: une famille entière aurait pu s'y abriter* Ce n'était, hélas! pour nous, qu'un embarras qui exigeait un porteur de plus. Mais il n était pas possible de refuser.
Le 10 au matin, le Birman fit appeler Alévy et lui dit que, toute réflexion faite, il ne pruivail pas nous laisser partir de la sorte. Il était indispensable qu'il écrivit à Muong Youct qu'il en obtint une réponse. C'était évidemment nu piège : Muong You, interrogé d'une certaine fat; on, devait, sans aucun doute, retirer la permission déjà accordée de traverser son territoire, jusqu'à ce que nous nous fussions rendus à Ptimtation de Xieng Tong. Le commandant de Lagrée, malgré toute la démangeaison qu'il éprouvait de dire iietlejiienl au Birman ce qu'il pensait de sa bonne foi, s'a rina de patience, alla le voir encore uni' fois, «mi reçut les plus belles protestations et finit par lui arracher l'autorisât ion de partir le 12. 11 en fit immédiatement prévenir le gouverneur, qu'il alla voir de nouveau le II, et qui se plaignit beaucoup des procédés du Mari (c'est le nom que les Laotiens donnent aux Birmans). « Nous soin mes toujours en faute avec eux, dit-il, et il nous faut toujours paver. Ah! si les Falangs (Européens) étaient près dvid, j'irais chez eu\ pour y vivre en paix. » Le 12 au matin, nos porteurs se réunissaient déjà aux environs du logement du roi, lorsque le Birman 11 f appeler les membres (1 séna, affecta vis-a-vis d'eux la plus grande indignation et la plus vive colère, nia qu'il eût jamais autorisé notre départ et les accusa de n'agir ainsi que dans l'espoir d'obtenir de nous des cadeaux. Les mandarins, fort embarrassés, nous firent dire que les porteurs n'étaient point venus en nombre suffisant, et notre voyage fut encore différé. Il ne s'agissait évidemment pour le Birman que de gagner du temps. Le lendemain, en effet, il fit appeler M. de Lagrée pour lui montrer une lettre qu'il venait de recevoir de Muong You. Elle était signée du fonctionnaire birman et des membres du séna de cette localité et disait, en substance : « Puisqu'il y a une lettre de Xieng Tong qui prie les Français de s'y rendre, nous ne pouvons pas les recevoir avant qu'ils aient été dans cette ville. » Le roi de Muong long, craignant de se mettre mal avec un collègue plus fort que lui, déclinait prudemment une autorisation donnée sans connaissance de ce qui s'était passé entre nous et Xieng Tong.
Il fallait prendre un parti : le découragement nous gagnait tous ; la fièvre régnait au campement; il était presque impossible, dans l'état des routes et de uos ressources pécuniaires, de faire entreprendre à toute l'expédition