‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 91 sur 197 · Voy. p. 2% et suiv · texte numérisé non relu

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SOUVENIRS LAISSÉS PAR L'EMPIRE KHMËH. 399 dé mandaient souvent avec une respectueuse curiosité quelques renseignements sur le Tevata Nakhon, ou « Royaume des Anges », qui est le nom sous lequel ils désignent l'ancien empire khmer. Mais quant à ce qui les touche de plus près, quant à ces ruines voisines qu'ils ne visitent jamais et que la végétation recouvre, on n'obtient d'eux, en réponse à toutes les questions qu'on leur adresse, que l'éternel bo hou^ « je ne sais pas! »

Le Tàt de Ghom Yong, que MM. de Lagrée et Delaporte avaient visité et que Ton aperçoit de presque tous les points de la plaine, paraît plus ancien que les ruines de Muong Yong; il a échappé, par sa position isolée et par le respect qu'il inspire, à la destruction qui atteint presque toujours les monuments religieux situés dans les villes, au moment où celles-ci sont prises d'assaut. Aujourd'hui encore le TAt de Chom Yong est un lieu de pèlerinage très fréquenté. Au pied de la montagne sur laquelle il s'élève, coule le Nam Yong, qui, en cet endroit, a 20 à 2o mètres de large; un village dont la pagode serl de première station aux pèlerins se trouve sur la rive gauche. Quand on a traversé la rivière, on gravit la pente raide de la montagne par une assez bonne route; autrefois une partie de cette ascension se faisait au moyen d'escaliers, aujourd'hui ruinés. Au bout d'une demi-heure de marche, on arrive à un pou chrey d'énormes dimensions \ qui, suivant l'usage bouddhiste, a probablement été planté au moment de la construction du monument. L'arbre a cinq ou six mètres de diamètre. Tout auprès on distingue les ruines d'un autel et d'une enceinte de médiocre élendue. Un peu avant d'arriver au plateau qui supporte le Tât, on rencontre encore un puits sacré, qui est en grande vénération.

Le monument lui-même se compose de grandes galeries en carré, au centre desquelles s'élève une pyramide dorée sommée de la couronne de fer. Le pied de la pyramide est entouré de colonnettes, surmontées d'un ovale creux dans lequel on dépose les offrandes. Ces colonnettes s'appellent doc bo, ce qui signifie « feuille de lotus », De petits monuments appelés ho sont destinés au même usage. Au centre de la galerie de l'est on voit un petit sanctuaire. Les colonnes des galeries sont carrées et ornées de bonnes sculptures. Elles portent la trace de plusieurs restaurations qui n'ont cependant pas détruit leurs formes primitives, et les habitants du pays les disent contemporaines de la première construction du Tàt. Toutes ces ornementations ou moulures sont en ciment. Comme dans les monuments ruinés de Muong Yong, on peut entrevoir ici des analogies entre les lignes générales, les formes des colonnes et les autres motifs décoratifs du Tàt de Chom Yong et

ï. Sorte de banian à feuille* plus allongées, plus fortes et d une couleur plus foncée que celles du Ficus rctigiosa. [Note de l'auteur.)

VOYAGE 0 EXPLORATION EN INDO-CHINE, la rchilectu re * 1 À 1 1 geo r, Da u s 1 1 1 r l r n l- u r d il sa ne t u a i re d e I est sont pl tisie u rs statues en bronze a^ez curieuses, Elles se distinguent par ta saillie exagérée des yeux et surtout du menlon, qui parait surajouté. L'une d'elles porte en caractères très lisibles la date de 100; évidemment il s agît de 1 100. Il y a aussi des statuettes en marbre , parmi lesquelles une représentation du Bouddha dans le repos, ou, comme rappellent les Laotiens, de Prea Xippan.

A l'ouest t un peu au-dessous du monument, sur un plateau moins élevé, est une pyramide plus petite, également dorée. De ce point la vue est 1res belle : on découvre la vallée du Nam Yoog et du Nam Ouang, et le regard n'est arrêté que par la ligne de montagnes qui ferme l'horizon à i ouest.

Les souvenirs historiques les plus précis que Ton puisse recueillir dans la contrée sont ceux qui se rattachent à la construction du Tât. En les dégageant de leur forme légendaire, on peut en déduire des imlie liions intéressantes sur les rois et les dominations qui se sont succédé dans la contrée. Voici ce que dit à ce sujet ta Samaing ou « chronique >• du Tât de Ghom Yong* :

« Quand Pha Kasapa, le bouddha antérieur h Sanimonocodom? vint dans le pays de Muong Yong, il n'y avait aucun habitant et la plaine était un grand lac. Il planta un pou chrey sur le flanc de la montagne ; il avait apporté cet arbre de Lanka (Ceylan), et il mangea le ris au point où s'élève aujourd'hui le TA t.

« A ce moment, des sauvages venus de l'est formaient autour du lac sept s. Phya Ngam était leur chef princi] était environ de quatre ou cinq cent mille hommes.

« Il y avait des Thai à Xieng Tong, à Muong Le m, à Xieng Sen, à Xieng Hong et à Test du Nam Khong (Cambodge); mais ils étaient soumis aux sauvages, qui étaient de beaucoup les plus nombreux.

« Le prince d'Alévy (Xieng Hong) avait quatre fils; il les réunit et leur dit : « Les Khas sont nos maîtres; il est honteux de subir leur joug. Que « faut-il faire pour conquérir notre indépendance? » Sonanta Satrou Kouman, son deuxième fils, lui répondit : « Donnez-moi cinq cents hommes et je vous « promets de vous délivrer. » Les cinq cents hommes lui furent accordés et il se rendit auprès de Phya Ngam et lui offrit ses services. Le prince kha l'accueillit avec bienveillance et l'autorisa à s'établir dans le pays. Sonanta Satrou Kouman loua alors des sauvages et fit construire une enceinte fortifiée, qui prit le nom de Xieng Chang. Phya Ngam se lia d'amitié avec lui et venait quelquefois le visiter.

1. Ce document a probablement été communiqué uux explorateurs par les bonzes

Tut de Choin Yonjr. — l)ij«s*în <i*^ E. TluTond. fl njn »*^ nu rroquia M. DtlaporU*.

enivrant, le troisième empoisonné. On ferma en même temps les porles de

la ville et, î\ la fin du repas, on massacra Phya îNgam et les Khas qui lac-

compagnaient. Tout le pays fut soumis. Le roi d'Alévy envoya ses trois autres fils gouvernerle Muong Khié, le Muong Sing et le Muong Ham. Le pays, qui s'appelait déjà Yong, fut désigné à partir de ce moment sous le nom de NaYong, parce qu'on y cultiva de grandes quantités de riz (na signifie rizière en laotien).

« Longtemps après, naquit Sammonocodom. Cinquante ans s'étaient écoulés depuis son entrée dans le Lippan (Nirvana), quand un otohanla (saint) nommé Kiri Malenla apporta quatre cheveux sacrés. On cite aussi les noms de quatre autres olohantas qui vinrent : Anoula, Oupaha, Soupitha, Tanna. Ils apportèrent un os de la tète, un os de la jambe et d'autres reliques encore.

« Sou rang Cavati était roi du pays et donna un vase en or et un vase en pierre précieuse. On y plaça les reliques et on les déposa dans un trou profond de vingt brasses. Le roi vint alors célébrer une grande fête : il avait avec lui sa femme Sida, ses quatre fils Kéomarou, ChomsWirat, Onghal et Somsnouc.

« Sept ans après, le grand olohanta mourut; on l'enterra dans la direction de l'ouest, à une distance de cent vingt brasses, en un lieu où s'élève aujourd'hui une petite pyramide.

« Le roi d'Alévy décida que les habitants seraient consacrés au Chayrfcy (Chaitya), et il y venait trois fois par an célébrer une fête. ■

« Cinq cents ans après le Mippan, le roi de Pathalibot (Patalipoutra ou Patna), Açoka Thamarat, vint combattre le royaume de Vitheara. 11 remporta la victoire et résolut défaire la guerre au royaume Kéo. Le roi de ce p.iys se précipita dans la rivière, et les grands se soumirent sans combat. Açoka demanda à voir le corps du roi et le ressuscita. Puis il lui rendit son royaume, qu'il appela Chulani. Rentré à Pathalibot à la suite de ses victoires, il envoya des mandarins dans toutes les directions pour Taire élever quatre-vingt-quatre mille monuments religieux dans toute l'étendue des pays soumis à sa domination. 11 fit surélever le Chaydey de Muong Yong et vint lui-même y célébrer une fête. »

On voit que, suivant l'usage, Je Tât de Muong Yong se rattache aux événements les plus anciens et les plus célèbres de rétablissement du bouddhisme; la chronologie locale est un peu en défaut, puisqu'elle place aux environs de notre ère le règne du pieux Acoka, qui vivait au milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ; mais il ne faut point y regarder d'aussi près ; c'est à la succession seule des Tails rapportés dans ces pieuses légendes qu'il faut attribuer quelque valeur.

Des traditions plus modernes conservent le souvenir de la conquête du

POPULATIONS AUTOCHTONES DU LAOS BIRMAN, 403 pays par les Chinois; cette; conquête me parait devoir être reportée au treizième siècle, pendant le règne de Khoubilaï Khan. Les Chinois s'éla- Miient à Muong Yong, dont ils firent un important centre de défense de leur frontière sud; ils construisirent sur les bords du Nam Ouang une citadelle qui prit le nom de Vien Ghieug llo. Leur domination ne fut pas cependant de longue durée, et ce furent les princes de Xieng Mai qui leur succédèrent dans le gouvernement du pays jusqu'au seizième siècle, époque à laquelle les rois birmans s'emparèrent enfin de toute la contrée jusqua Xieng Sen,

Le 20 août, je reçus une lettre du commandant de Lagréc, écrite environ à moitié route de Xieng Tong. Il avait dû abandonner le chemin direct et contourner par le sud le massif montagneux qui sépare Muong Yong de Xieng Tong. Le pays qu'il traversait était habité par les sauvages appelés Does, dont l'habileté agricole et l'industrie ne sont pas moindres que celles des Laotiens, et qui ne méritent à aucun point de vue l'appellation de sauvages ou de Khas, qui leur est appliquée par la race conquérante. Ces Does sont costumés à peu près comme les Thai-Lus : pantalon et veste de couleur bleu foncé et turban rouge. Leurs villages sont grands et bien construits; les maisons sont vastes; leurs toits tombent très bas et forment tout a l'enlour une sorte de galerie couverte. Les demeures se touchent, au lieu d être disséminées au hasard comme celles des Laotiens, et forment en général une belle et grande rue. Les jardins, où Ton remarque des plants de thé cultivés avec soin, sont placés en dehors du village. Ce qui oblige sans doute ces sauvages à se grouper ainsi, c'est que l'eau est peu abondante sur les hauteurs qu'ils habitent : elle est amenée près des maisons par des conduits en bambou. Les roules avoisinant les villages sont bien entretenues cl soigneusement fermées par des barrières en bois, pour empêcher les bestiaux de vaguer dans les champs, où la culture du coton domine. Ces barrières se recouvrent de plantes grimpantes et forment des cloisons de verdure qui retiennent les terres entraînées parles pluies, et protègent les chemins contre les éboulements.

Les Does sont d'habiles chasseurs. On ne rencontre plus ici les grandes forêts et les plaines herbeuses où se plaisent les grands quadrupèdes de l'Indo-Chine centrale, tels que le tigre, l'éléphant on le rhinocéros; mais le porc-épic vi le sanglier abondent et alimentent la cuisine des habitants.

D'après les noms des localités où Mac Leod a rencontré les Lawas pendant son voyage à Xieng Tong, et les détails qu'il donne sur leurs mœurs et leur industrie, je crois pouvoir conclure qu'ils appartiennent h la même race que les Does, bien que ceux-ci ne méritent pas ce que l'explorateur anglais dit

de l'aspect sale et disgracieux des Lawas. Aux Does, ou peut rat lâcher le* Lemeths, qui parlent la même langue, et dont le costume offre les plus grandes analogies* Ces sauvages représentent, dans I opinion de Tun des homme!» les plus compétents sur les questions d'ethnographie indo-chinoise, le colonel Vu le \ le type dégénéré de ln race mère des Laotiens et des Thai, a F époque où elle n'avait point été modifiée encore parla civilisation bouddhiste, J'adopterais d'autant plus volontiers cette opinion» que les Does ressemblent encore aujourd'hui beaucoup aux Thais. Les Does s'appellent eux-mêmes 1 loi Mang ; ils prétendent que des sauvages de même origine qu'eut et parlant un dialecte voisin du leur habile al les bords de la Saloucn, Ils les appellent Hoi-Kun.

Quelques villages khas kbos sont mêlés aux villages does sur le plateau de Xieng Tong. LcMuung Khayf d'où m'écrivait le commandant de Lagrée, esl un important village laotien habile en grande partie par des Lus venus de Muong tlam, elqui avaient fui le pays au moment où Ma ha Say, après avoir lUQGftté la guerre entre Si a m et Xieng Tongf avait attaqué les principautés lus de Chip Kong l'arma, ou « les douze Muongs h, nom sous lequel on désigne quelquefois le royaume de Xieng Hong. Muong Hain, l'une de ces douze provinces, avait à cette époque plus de 40(30 habitants inscrits; elle n'en a plus guère aujourd'hui que 300,

Le commandant de La grée terminait sa lettre en nf annonçant, pour le 30 au soir, une nouvelle missive écrite de Xieng Tong.

Cette promesse nous ht prendre patience. Malgré les pluies, nous fîmes quelques excursions aux environs de Muong Yong; :'t !'t ou i kilomètres dans le nord se trouvent des sources d'eau chaude que nous allâmes visiter; elles sont situées auprès d'un beau village où nous fumes tout étonnés de trouver un marché quotidien et un grand nombre de colporteurs pégouans et birmans vendant des étoffes et des objets de Xieng Mai. Il y avait là abondance de toutes choses, alors qu'au chef-lieu du district, à Muong Yong, on avait souvent peine à se procurer le nécessaire à des prix exorbitants. Tel était le résultat de la présence en ce dernier lieu de l'agent birman et des prélèvements qu'il opérait sur les vendeurs.

Le 26 août, le Birman me fit appeler : il avait reçu une lettre de Xieng Tong, qui l'informait que l'autorisation de passer nous était accordée. Je laisse à penser si nous entrevîmes avec satisfaction la fin de notre immobilité forcée et la reprise de notre voyage. J'étais étonné cependant de ne pas recevoir une lettre du commandant confirmant cette bonne nouvelle. Le 30 août,

Voy. note p. 365.

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