‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 97 sur 197 · Voy. p. 296 et suiv · texte numérisé non relu

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NAVIGATION SUK LE NAM LHUÏ. «M

lion inconnue sembla se révéler aux auditeurs indigènes; cette musique, qui excelle à exprimer les sentiments violents, avait trouvé un écho chez eux.

Le lendemain, le frère du roi et le reste de la famille royale vinrent à leur tour assister à l'exhibition de nos armes et instruments et s'initier aux mêmes jouissances artistiques. La race thai est douée, surtout dans le ÎSordT d'une curiosité intellectuelle et d'une délicatesse naturelle de goût qui lui permettraient de prendre bien vite, sous d'autres maîtres que les Birmans, une place honorable parmi les peuples civilisés. Les progrès rapides qu'ont faits les Siamois depuis qu'ils sont en contact avec les Européens sont une preuve frappante de la vérité de cette opinion, cl cependant, de tous les rameaux de la brandie thai, le rameau siamois est celui qui nous parait le moins accessible aux sentiments élevés.

Dans l'intervalle de ces visites avait eu lieu l'échange des cadeaux habituels. Les libéralités du roi s'étendirent jusqu a notre escorte, dont chaque soldat reçut une pièce d'étoffe suffisante pour se faire un vêtement. Aux officiers, le roi donna des boîtes en argent ciselé, d'un travail fort délicat.

J'ai déjà dit, je crois, que le roi de Muong You était frère du roi de Xieng Tong, mais d'une mère différente. Entre lui et ce frère ai né est un autre frère, qui réside depuis longtemps à Ava, et que le roi de Muong You n'a jamais connu. Ce prince est sans doute celui que Mac Leod a vu à Xieng Tong1, et qu'il désigne sous le nom de Chao Patta Woun, La cour de Birmanie le garde en otage pour s'assurer de la fidélité de ses frères. Le troisième des fils de Tsoboua, qui a reçu Mac Leod et dont l'ainé est le souverain actuel de Xieng Tong, était le prédécesseur du roi de Muong You; il est mort en époque i\ laquelle son neveu est monté sur le troue.

Nous quittâmes Muong You le 18 septembre, Nos chevaux et nos bagages traversèrent la rivière sur un radeau et prirent la roule de Muong Long» qui était notre prochaine étape dans la direction de Xieng Hong. Muong Long est le chef-lieu de l'une des douze provinces dont se compose cette dernière principauté. Quant à nous, nous nous embarquâmes sur le Nam Leuï, dont nous descendîmes rapidement le cours sinueux. Nous nous arre- Unies un instant à Muong Leuï, charmant village entouré de plantations d'aréquiers; cet arbre commence à devenir fort rare, et son fruit atteint dans cette région un prix très élevé. Au delà de Muong Leuï, la rivière s'encaisse entre des collines boisées; son cours, jusque-là paisible, devient torrentueux. En s'engageant dans le dédale inextricable des petites mon-

1. Voy. p< Vr> de son journal dans les Partiamrtitartj i'apers pour 1809,

l ''Soie (tf fauteur.)

tagnes qui bordent les rives du Cambodge, elle cesse d'être navigable. Après une heure (rois quarts de navigation à partir de Muong You, nous débarquâmes sur la rive gauche de la rivière, auprès d'un caravansérail ui\ diraient venir nous rejoindre les hommes de notre escorte et les chevaux portant nos bagages. Ils n'arrivèrent que fort tard dans la soirée : la route, en grande partie détruite par les pluies, avait été lorl péniblement parcourue par les uns et les autres.

Le lendemain matin, nous nous engageâmes dans le sentier en zigzag qui gravît la chaîne de collines au pied de laquelle nous avions campé. Nous suivîmes pendant toute la matinée une ligne de faîte sinueuse. De là nous jouissions du panorama varié de chaînes irrégulières, dont tes pentes douces sont couronnées par des villages Does et sillonnées par les roules bien entretenues qui y conduisent.

Le vert tendre des cultures, pratiquées dans les bas-fonds ou suspendues à mi-côte, repose agréablement le regnrd de la teinte uniforme et sombre des forets qui commit les parties hautes, Nous déjeunâmes sur les bords d'un ruisseau qui coulait dans la direction du nord : nous avions, encore une fois, changé de bassin. Lue descente de plusieurs heures nous emuieim Imi ■> t\r ta région montueusc qui forme la ligne dr partage des eaux» et nous entrâmes dans une étroite et longue vallée, couverte de rizières et de villages ft) qu'arrosait, en se dirigeant vers le nord-nord-est, une jolie rivière, le Nam Nga, qui paraissait venir de loues!. Nous traversâmes ce cours d'eau ant de l'eau jusqu'aux épaules. Le passage guéable était étroit et le courant rapide; aussi quelques-uns d'entre nos porteurs perdirent-ils pied : ils en furent quittes pour atteindre l'autre rive à la nage sans perte ni grande avarie pour les objets dont ils étaient chargés. Une fois sur la rive gauche du Nam Nga, nous nous hâtâmes de traverser les rizières qui s'étendaient sur ses rives, et de rejoindre la route moins boueuse et plus ombragée qui serpente au pied des collines du flanc gauche de la vallée. La flèche aiguë d'un Tât nous signalait de loin Muong Long, gros bourg de 1500 à 1800 âmes, construit sur les bords du Nam Kam, petit affluent du Nam Nga. Nous traversâmes cette rivière sur un pont de pierre à voûte surbaissée, dont le parapet était autrefois orné de lions sculptés, qui maintenant gisaient renversés sur le sol. Le pont débouchait sur une chaussée, pavée avec des briques placées sur champ. Un pareil luxe de viabilité était bien fait pour provoquer notre enthousiasme. A coup sûr, ce pont, cette chaussée, n'étaient point l'œuvre des Laotiens; ils en profitaient sans savoir les entretenir. La construction du pont excita une admiration presque égale à celle que plus d'un an auparavant nous avions ressentie à

UNE LRTTHE Dlï XIENG HONG AHRÉTE LA COMMISSION* 1W la vue des monuments cTAngcor. La voùtc révélait une science supérieure à celle des Cambodgiens; c'était bien là une œuvre de celte civilisation chiuoise dont le Birman de Muoug Vong nous prônait les merveilles. Nous nous trouvions aux portes de la terre promise, et nos fatigues touchaient à leur terme* Ce séduisant espoir se changea en certitude, quand, nu milieu de la foule des curieux qui commençaient à nous assiéger, nous découvrîmes deux Chinoises. Leurs robes longues et leurs chaussures pointues h hauts talons Ira ne bai eut trop vivement au milieu des costumes laotiens pour ne pas attirer nos regards. J'étais à peu près le seul membre de la Commission qui fùl déjà, etde longuedate, familiarisé avec les habitants du Céleste-Empire l; aussi l'ul-ce avec une joie presque enfantine que mes camarades accueillirent cette première apparition de lu femme chinoise, faible récompeuse de tant de fatigues. Les Chinoises en question étaient vieilles, sales et décrépites, mais elles avaient de petits pieds: cela suffisait pour affirmer leur nationalité d'une manière incontestable et juslifier l'admiration de mes compagnons.

Nos premières relations avec les autorités du pa\s furent excellentes. Le chef du village ne fit aucune difficulté pour remplacer les porteurs qui nous avaient amenés* de Muong You. Employant uu mode de convocation assez semblable à celui qui se pratique dans les petites villes de France, il fit baltre le tambour pour réunir les hommes qui nous étaient nécessaires; mais le lendemain, au milieu de nos préparatifs de départ, une lettre arriva de Xiengllong qui renversa toutes nos espérances et coupa court à notre enthousiasme. Elle portait en substance ceci : « Des kuula — c'est le nom que Ton donne aux étrangers dans le nord de lindo-Chine — viennent, dit-on, de Muong Yong ; s'ils arrivent à Muong Longet que ce ne soient pas des marchands, vous ne leur laisserez pas continuer leur voyage versXieng Hong, mais vous leur ferez reprendre la route par laquelle ils sont venus. Xieng Hong ne dépend pas seulement de U Birmanie, mais aussi de la Chine.

Une réponse analogue, d'une forme plus polie peut-être, avait été faite déjà à Mac Leod par les autorités chinoises du Yun-nan. « Nos frontières,

!♦ Fruneis Unriiier avait, eu effet, pris part a la campagne de I8G0, U Huit, *in qualité d'aspirant de 1™ classe, à bord du vaisseau le Dttperrèt commande par Je capilahw de vaisseau Himr,t/<Mn anji.iunl hnj vice unirai >it conseiller d'Etat , lorsque, à son arrivée dan- les mers de Chine, il se signala par un* action d éclaL Sur le rappnrl du CMinin;ind;ml du lhtp^rré% l'aspirant fui attaché à l'état-major du vice-amiral Charner, commandant eu chef de l'escadre, cl bientôt ofuvs promu eusrigne de vaisseau au choix. Voy. mtiis le livre posthume De Paris au Tibet. p. Sj n In*, li- iv«'il il im ëpisoite i\r erlte eampa^ne. Au mois d< janvier IHIM, le jeune enseigne quittait le mouillage de Woosuug et J'élal-major gênerai. el parlait pour Saison sur le Iranspori le Jura. il avait 21 ans et allait, pour In première fois, mettre le pied sur celte terre indochinoise où il devait s'illustrer et tomber avant l'heure.

lâti VOYAGE D'EXPLORATION EN INDOCHINE,

— avait-on écrit à l'officier anglais, — sont ou vertes aux commerçant* de tous 1rs pays; mais il n'est jamais arrivé que des officiers représentant une puis* sanec étrangère aient pris celle roule pour se- rendre en Chine. La ville de Canton a été ouverte aux Européens pour leurs communications .ivre le Céleste-Empire: c'est là qu'ils doivent s adresser, » Depuis i 837 , époque a laquelle cette fin de non -recevoir était adressée à Mac Leod, les relations de la Chine avec l'Europe ont singulièrement changé de nature. Les guerres de 1840, de J 858 et de 1800 ont rendu le gouvernement chinois inoms«dntff et plus Imitable ; nous étions munis (railleurs de passeports réguliers de la cour de Pékin, et lésa uto ri tés chinoises du Vnn-oan avaient du être prévenues de notre arrivée. Je ne partageais donc pas l'opinion de M. de Lagrée, qui vit dans celte lettre un relus de passage provenant des autorités chinoises de M non g La, nom donné par les Laotiens a la ville chinoise de Séman, située à quelques journées au aord-uord-est de Xieng Hong, Ce refus indirect, qui ne mettait en cause que le séna de Xieng Hong, sans engager la responsahilité de ta cour de Pékin, paraissait il M. de La grée une de ces habiletés diplomatiques dont les Chinois ont le secret; j'y voyais au contraire une pei lidie du Kirrnan de Xieng Tong, (joe je soupçonnais d'avoir fait prévenir sec ré le ment son collègue de Xieng Hong de nous narrer le passage. Comme on le verra plus tant, ni Tune ni l'autre de ces prévisions n'était exacte

M. de Lagrée prît le parti d'envoyer son interprète Àlévy porter une lettre aux autorités de Xieng Hong; celle lettre expliquait le hut de outre Mssion et insistait sur les autorisations déjà données par les aulori tiennes et birmanes de Xieng Tong et sur les lettres de passage, solennellement délivrées par Pékin et signées du prince Kong, dont la Commission était inunie. M. de Lagrée demandait qu'il lui fût au moins permis d'aller jusqu'à Xieng Hong pour s'expliquer devant le séna de cette ville. Alévy partit à cheval le 21 septembre.

La saison des pluies touchait à sa fin et ne se signalait plus que par de rares orages. Les routes séchaient; la circulation devenait facile. La petite vallée du Nam Kam, le long de laquelle s échelonnent les maisons de Muong Long, nous offrait des sites charmants, et ses gorges giboyeuses invitaient les chasseurs à se mettre en campagne. Nous y fûmes témoins du dernier exploit cynégétique que les tigres, de plus en plus rares dans la contrée, devaient accomplir sous nos yeux. L'un d eux abattit, en présence de quelques-uns d'entre nous, un cerf dix-cors de la plus belle taille. Cet exploit, loin de lui fournirle repassur lequel il avaiteompté, lui valut une décharge

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