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pendant, un beau caidji nous transporte à terre. Après une courte visite à la Santé, nous gagnons, avec plusieurs autres passagers, Fhôtel de la Grèce, où nous devons coucher. Ici, tout est nouveau; ce mouvement, ces rues tortueuses , sans voitures , où le bruit des pas et des hommes étonne les oreilles parisiennes ; ces habitations blanchies à la chaux , confusément groupées, et peintes en couleurs crues , ces balustrades découpées, ces grilles de bois aux fenêtres, où l’on voit parfois des figures d’enfants où de femmes curieuses, tout sollicite nos regards. Là, des boutiques pleines de fruits qui embaument ; plus loin , des tailleurs brodant sur leurs genoux les cabans de drap brun des matelots, les ornent de galons bleus, y découpent des rosaces de diverses nuances. Puis un marchand voisin, la balance en main, débite des figues sèches, au milieu des essaims de mouches qui les dévorent. A l’angle d’un carrefour, on voit briller dans l’ombre le feu des pipes et des narghilés de cristal; c’est un café où quelques oisifs, les jambes croisées sur de petits divans salis par un long usage, viennent noyer leur ennui dans les vapeurs du tabac, tandis qu’un domestique attentif verse tour à tour le café et distribue les sorbets. Sur ce fond obscur où les formes se devinent , comme dans une esquisse faite avec sentiment, un jeune palicar se repose nonchalamment au soleil, dans toute la splendeur de son costume et de ses armes d’argent. Adossé à l’angle d’un treillage qu’une vigne aux larges feuilles enveloppe de ses flexibles rameaux , il tient de sa belle main blanche une riche pipe couverte précieusement de bandelettes d’or , et terminée par un gland de même métal. Sa veste de drap rouge , brodée d’or depuis le coude jusqu’au poignet, et boutonnée aux manches et sur. la poitrine par d’innombrables boutons bosselés à côtes délicates , comparables au cœur d’un pavot desséché, est serrée par une ceinture brochée d’or, autour de sa taille de guêpe, qu’une ample fustanelle (jupe) blanche régulièrement froncée à petits plis contribue à rendre plus svelte1; un gilet court également brodé, ouvert par-dessus la première veste , est recouvert, à son tour, d’un dernier dolman plus long et plus ample, à larges entournures et à manches fendues sur toute la couture de devant; elles flottent librement comme deux flammes ou deux ailes qui semblent vouloir l’enlever, tant son corps a d’élégante souplesse. Les boucles de cheveux qui soulèvent son fez incliné, brillent des reflets du bronze au-dessus de ses tempes osseuses, et-sous des cavités légèrement cernées de brun , se dessinent largement les globes de ses yeux, à l’expression tendre que de longs cils noirs adoucissent encore. Ses pommettes mai- 1 La fustanelle a quelquefois plus de trente pieds de développement.
grès et pâles, rehaussent leur éclat et s’harmonisent parfaitement avec la cambrure légère d’un nez qui s’appuie à sa base au-dessus d’une moustache épaisse et rebondie , voile pudique d’une bouche bien arquée où le sourire découvre les dents les plus admirables. Nos costumes européens détournent un instant son attention de la bouffée de tabac qu’il allait absorber, puis il y revient aussitôt avec un calme que rien ne peut troubler, pas même la vue de nos ridicules accoutrements. Il fume , et, dans cette sérieuse occupation, le bruit, le monde, les hommes, tout lui est étranger. Dès qu’il a fini, il pose sur un banc sa pipe, et, frappant plusieurs fois des mains, appelle le domestique à la façon du pays, le paie, et s’éloigne en assurant son arsenal de pistolets et de poignards rangés dans la triple gaine de sa ceinture brodée de cuirs de couleurs, et couverte de petits clous d’argent. Ses pieds légers comme ceux d’Achille , pour nous servir de l’expression homérique, sont cambrés à l’antique et chaussés de babouches rouges ; ses guêtres blanches, brodées de passementeries en soie rouge, sont échancrées au coude-pied, et terminées, près du genou, par des houppes touffues que l’air agite ; la fustanelle et les manches volanfes de la veste au dos couvert de galons en spirales/ ajoute un gracieux mouvement à sa marche élastique. Il disparaît dans la foule que nous continuons à étudier autour de nous; mais hélas! voici le chapitre des déceptions, la veste parisienne nous poursuit; elle a rampé jusqu’ici ainsi que le chapeau en tuyau de poêle. O civilisation maudite! qui greffe nos redingotes à la propriétaire pardessus le vaste pantalon turc, et la cravate à cols de chemises qui guillotinent les oreilles sur la majestueuse encolure des Grecs,- tu n’as pas craint de venir nous fatiguer encore de tes odieuses innovations. La mode a franchi les limites que la nature lui opposait; elle n’a pas craint de mouiller ses bottes cirées et de ternir ses gants par le sel de la mer. Entrons à l’hôtel pour échapper au dangereux spectacle de ce qu’on appelle progrès; cette baraque est décorée du nom pompeux d’hôtel de la Grèce; les chambres y sont d’une propreté douteuse, malgré les papiers peints toujours européens, qui étalent partout leur nationalité de cabaret. Cependant il est bon de s’y reposer en goûtant pour la première fois le vin des îles. Les beaux arts personnifiés par la peinture d’un Apelles du pays, portrait d’un brick de guerre qu’on a voulu flatter en supprimant les détails, marquent leur présence nécessaire au progrès.
En dédommagement, et pour nous consoler de nos tristes déceptions, nous prenons plaisir à organiser nos bagages, à tracer des plans d’itinéraires, et à passer en revue nos innombrables lettres de recommanda-
tion. Plusieurs d’entre elles sont adressées à différents consuls du Levant par mon cousin M. Miege (ancien consul de France à Malte-, actuellement agent général des affaires étrangères à Marseille). Nous lui* devons ici un large tribut de reconnaissance pour l'obligeance infatigable qu’il n'a cessé de nous témoigner en toute occasion, en transmettant à nos familles inquiètes des nouvelles vivement attendues ,- et en nous faisant réciproquement tenir des leurs par les voies les plus directes et les plus promptes.
Les lettres de crédit sont avec soin mises à part; celles des grands personnages se reconnaissent à leur carrure décorée de vastes cachets armoriés ; celles des honnêtes indifférents n’ont point de pli particulier mais toutes , dictées par de bonnes intentions , nous sont également précieuses, et, réunies ensemble, forment un petit ballot assez lourd qu’il nous est doux de porter au loin.
Nous agitons un instant la grave question d’un voyage à Athènes, mais le départ du Rhamses , qui a lieu demain, fait pencher la balance de nos raisons mutuelles vers Alexandrie. Pendant ce temps, le dîner se prépare et va nous tenir lieu de curiosités, d’antiquités et de musées. Nous n’aurons pas encore aujourd’hui l’avantage de manger avec les doigts. La seule couleur locale ou saveur locale dont on puisse animer ce repas désiré, est dans le caïmac , sorte de fromage fait de lait bouilli pendant vingt-quatre heures , qui se mange avec du miel , du sucre ou du sel; l’aratioukoum, pâte d’amidon sucrée, et le shikerloukoum , petit gâteau de dessert. On y reconnaît la présence du sucre à la terminaison loukoum, au dire d’une jeune et jolie dame grecque, madame M., qui a fait la traversée avec nous, et a retrouvé sur la terre- ferme toute l’expression de ses beaux yeux. Elle parle parfaitement français, avec un léger accent étranger auquel le jeu de sa physionomie ajoute de la grâce. Presque tous les voyageurs du paquebot sont descendus ici pour y coucher; on dirait une bande joyeuse de Parisiens en partie de plaisir, que le mauvais temps aurait chassés dans le premier cabaret venu.
Le lendemain, de bonne heure, nous gravissons la colline où est bâtie une partie de la ville. La mer étend d’un côté son vaste miroir, et de l’autre, la campagne se déroule à nos pieds avec ses champs et jardins coupés de petits murs en pierres sèches , ses vignes couchées sur terre à cause des vents, ses oliviers et caroubiers sombres ; parfois, de blafardes figures portant de longs fusils, et couvertes de toisons blanches, apparaissent au loin, poursuivant le gibier qui abonde sur ces coteaux. 11 y a
dit-on, beaucoup de perdrix, et les blanches, qui sont très-recherchées, sont destinées aux tables du sultan ou des grands seigneurs. Nous arrivons enfin très-es soufflés à l'église Saint-Georges, à côté de la. maison de l’évêque ; et nous demandons de quoi nous rafraîchir dans un café où Ton nous offre de l’eau-de-vie , et où nous faisons en passant une partie de billard. Puis, après une courte visite au gouverneur Ghristili et au consul de France , nous regagnons le. logis à la fin du jour, en passant par les moulins. C’est l’heure où les contours s’effacent dans une harmonieuse demi-teinte ; les femmes commencent à se montrer sur les terrasses enveloppées de grands voiles comme des spectres fantastiques venus pour écouter les- vagues mugissantes. Avec quelle volupté on goûte ces premiers beaux instants de la vie de touriste, ces plaisirs rapides comme lès surprises de la joie! Souvenirs aimables, qui entraînent' malgré soi , qu’on voudrait prolonger au delà des limites arides d’une relation de voyage. Mais craignons de fatiguer le lecteur, et laissons-lui désirer ce qui manque , deviner dans l’ombre de la nuit naissante les nuances de poésie que le crépuscule soulève. Cependant, laissons-lui découvrir encore ces joyeux visages de filles de joie, qui rient et chantent en nous voyant passer; elles nous font des signes charmants sur le seuil de leur porte, nous montrent leurs joues fardées, leurs yeux peints, eurs cheveüx tressés de nattes innombrables , à la lueur d’une lampe de cuivre que promène une vieille ridée autour de leurs visages encore pleins de jeunesse.
Du 1er au 4 novembre. — 'Nous emportons avec nous, de Svra, l’empreinte légère de quelques beaux types féminins, saisis au vol dans la foule qui nous coudoie. La douce euphonie des mots que gazouillent en passant près de nous ces syrènes à l’expression caressante , nous accompagne jusqu’au port où le bruit de l’active industrie nous ramène à des choses plus positives. [1 faut encore nous résigner à la paresseuse existence de passager, et songer à nous installer à bord du RhamsesU Si j ’avais de l’encre d’azur, je vous tracerais le rapide portrait du ciel et de la mer; mais je crains d’être accusé par vous, cher lecteur, de la contagieuse passion du bavardage. Je m’arrête donc, et me prends à regarder une jolie barque à voiles triangulaires, qui rentre dans le port en se balançant comme un cygne aux ailes ouvertes. Avec quelle grâce le flot soulève sa course onduleuse et rapide! L’écume crie sur ses flancs luisants, ainsi que le sable sous la roue d’un char. Son pont est couvert de poissons nacrés, de raisins , dp cédrats, de melons d’eau et de citrons, qui étalent aux yeux toutes les richesses de la nature sur le plus pauvre
des esquifs. Que n’ai-je ie pinceau de Rubens, pour vous représenter ces chaleureux contrastes que le soleil vivifie de ses rayons mobiles , et parsème de reflets changeants! Je ne puis qu’admirer ces beaux fruits humectés de rosée, ‘parés d’or, d’argent, de perles, de corail et d’ambre , comme pour une fête; et ces jolis enfants roses et frais, avec leurs mères qui les allîfitent, reposant tranquilles au milieu de cette corbeille bercée par la brise, comme des oiseaux dans leur nid. J’admire encore avec bonheur ces farouches marins grecs s’agitant d’un bout à l’autre du bateau qu’ils gouvernent de la voix et du geste, et plein de tous leurs trésors ; ils viennent des îles voisines chargés des provisions qui sont rares à Syra; la pêché les fait vivre tant qu’elle est heu*reuse, sans quoi , ils se jettent sur les barques de leurs voisins qu’ils voient au milieu de la mer, pour laquelle ils sont nés, sur laquelle ils ont leurs familles, et dont ils ne craignent pas d’affronter les fureurs. Ces fils de l’écume portent des vestes de laine brune à capuchon rabattu sur la tête et terminé au sommet par une espèce de crinière touffue , qui donne. .à la physionomie un aspect encore plus terrible, ils ont le teint cadavéreux et sombre, l’œil brillant comme les armes de leur ceinture; et le cœur -fortifié par l’usage des tempêtes; aussi deviennent-ils, pour la plupart, des pilotés fort expérimentés, capables de rendre de très-utiles services aux marins étrangers qui ne connaissent pas ces parages \
Dans le Courant de la journée, le capitaine, M. Dufresnil, nous montre les cotes inabordables de Santorin (Thera anciennement); toutes couvertes de pierres ponces , d'où néanmoins l’industrie d’un petit nombre d’habitants tire de l’orge, du coton et du vin en abondance. Il n’y a, dit-on, presque pas de Turcs. — On y compte plusieurs petits villages et un évêque ca-
1 Les îles de l’Archipel étaient divisées par les anciens eh Sporades et en Cyclàdps. Les Cyclades se groupent en cercle autour de Paros. La plus considérable de ces dernières est Naxie, où les marbres abondent; plus loin, Amorgo, riche de vignobles; il y a un monastère où l’on ne peut arriver que par des échelles. Stampalia, couverte de cèdres et de genévriers^ possède les restes d’un temple d’Apollon et de magnifiques vergers. Paros, vers le nord, est remplie de ruines antiques, c’est d’elle qu’on a*tiré les fameuses inscriptions dites marbres d’Arundel, qui sont à l’université d’Oxford. Milo compte plusieurs volcans éteints, est pleine d’antiquités, et contient des galeries souterraines qu’on croit être les restes d’un ancien labyrinthe. En tournant vers l’Attique, on trouve Seripho, où la tête de Méduse avait tout pétrifié, même les’habitants, et que la fable donna pour .prison à Danaé. Colouri est l’ancienne Salamine. Hydra, qu’habite une colonie libje, a toujours combattu contre la tyrannie des musulmans. Mycone renferme des pirates. Delos, près de Syra , élance ses montagnes arides que domine le mont Cynthus, bloc de granit aux pieds duquel les habitants de la Grèce accouraient en foule aux fêtes d’Apollon. Scio s’est acquis une grande renommée par ses vins que Virgile a vantés ; elle prétend aussi avoir donné naissance à Homèbe,
tbolique. Les quatre îlots voisins sont le produit d’éruptions volcaniques. Plus tard, nous doublons le cap de Candie, autrefois File de Crète, où la plupart des dieux et des déesses prirent naissance, et où les habitants sacrifiaient des hommes à Jupiter et à Saturne; on y fait aujourd’hui du miel qui sent le thym ; mais ce qui nous intéresse le plus, pour le moment, c’est quelle est à cinq cents lieues de Marseille , et qu’après trois jours de pleine mer où nous aurons le temps de réfléchir mûrement sur l’histoire ancienne, et de raviver tous les souvenirs de vieilleries classiques et de mythologie , nous toucherons au soi désiré d’Alexandrie.
Nous voici donc sur la grande route qui n’a plus de montagnes ni d’arbres, sorte de désert anticipé , sans fatigue pour le piéton, sans récréation variée, où l’homme est forcé de se rabattre sur lui-même, de dormir, de manger, de fumer ou de se promener en long et en large, pour suppléer au manque d’animation des heures sans fin. C’est le moment où certains touristes transcrivent les notes relatives au nombre de lieues parcourues, et font le relevé détaillé, chiffré, revu et corrigé, des écus dépensés dans les auberges, étude comparée de la vie animale aux différentes latitudes, qui sert de compas de proportion à leurs impressions futures. Pour nous , aucune préoccupation de ce genre ne trouble le plaisir du voyage. Chacun met à la masse commune une somme égale, confiée aux soins de C. Burton, qui veut bien se charger de régler tous les comptes avec une obligeance au-dessus de tout éloge; et quand le trésor sera épuisé, nous aviserons au moyen de le renouveler chez des banquiers amis pour lesquels nous avons des lettres de crédit.
Le 4 novembre, une terre basse à l’horizon s’étend devant nous, puis une forêt de mâts entremêlés de pavois de tous pays, surgit peu à peu comme une végétation subite , au milieu des rochers arides qui défendent l’entrée d’Alexandrie (Sckanderieh). On nous signale au loin la fameuse colonne de Pompée, appelée Saouari en arabe (grand mât). L’ancienne Naucratis, fondée par Alexandre le Grand, se pose devant nous, majestueuse comme une reine, étalant sa robe antique et blanche sur une langue de terre entre deux ports , qu’on nomme port d’Afrique et port d’Asie : l’un neuf et l’autre vieux. Celui d’Afrique est réservé aux Turcs, et le second aux chrétiens de tontes les nations. A l’entrée du nouveau port, on voit deux citadelles appelées le grand et le petit Pharillon, qui ont succédé à des édifices très-célèbres dans l'histoire : la fameuse bibliothèque avec ses sept cent mille volumes, et le phare de Ptolémée, qui passait pour une des merveilles du monde. Le docteur
Pocoke dit, en 1757 , qukm pouvait encore voir au fond de leau, quand le temps est bien calme, quelques colonnes superbes , restes uniques de cette tour illustre. D’après Jes historiens arabes, quand cette ville fut prise par les Sarrasins, elle contenait quatre mille palais, quatre cents places spacieuses, et quarante mille juifs qui payaient tribut.
Un pilote vient à bord pour guider notre route à travers le triple rang d’écueils qui obstrue les passes, et peut, aux yeux de Méhémet-Ali, devenir une très-bonne arme contre un ennemi qui voudrait l’attaquer. Cette capitale maritime de l’Egypte est , par sa position géographique, une des premières villes de commerce du monde, et le séjour des consuls de toutes les nations. Sa population, évaluée à soixante mille âmes, se compose de vingt mille Arabes, de six mille Turcs, de dix mille juifs, et de cinq mille Européens établis, sans compter les étrangers qui passent. Il y a trente mosquées, des hôpitaux, des casernes, un palais, une imprimerie, une douane, un lazaret et une ligne télégraphique établie jusqu’au Caire.
Quel spectacle merveilleux se prépare ! le vent qui se joue dans nos cordages en les faisant vibrer comme une harpe sous une main divine, nous pousse bientôt au milieu d une scène toute nouvelle; la masse réunie des vaisseaux de la flotte Égyptienne et Turque nous enveloppe de toute part. Les cris des matelots innombrables qui travaillent à la manœuvre au son des sifflets aigus, cette agitation de petits hommes qui grimpent comme des mouches sur les vergues , avec une célérité que n’exclut pas l’ampleur de leurs pantalons , le sourd bruissement des flots écumeux que fend un sillage rapide, des coups de canons qui partent de loin en loin, perçant la fumée qui précède le bruit de leurs éclairs de feu ; tout cet ensemble confus et tumultueux est l’âme d’un concert des plus magnifiques , surpassant en grandeur les plus beaux opéras qui puissent remplir des oreilles d’artistes. Ces vaisseaux à trois ponts , immobiles comme des monuments de la puissance de l’homme, et qui au moindre geste du commandant se meuvent et obéissent; ces frégates qui rôdent à l’entour, et ces jolis canots remplis de rameurs aux mouvements réglés; tout cet appareil plein de vie et d’intérêt étonne l’imagination qui aime à planer à grand vol sur les plus riches tableaux. On pense involontairement aux belles marines du grand Joseph Vernetî Un bateau de transport vient nous accoster et prendre les dépêches du consulat de France; il nous conduit bientôt le long des quais , au milieu d’un grand nombre de barques du commerce; nous avançons vers de bruyants chantiers où des milliers d’ouvriers écarris-
sent des poutres : c est un bruit infernal de planches, de marteaux et de clous qu’on enfonce. On n’entendrait pas Dieu tonner.
Nous mettons pied à terre , et, jetant un dernier coup d’œil sur les pavois et les flammes dont les vives nuances oscillent à l’extrémité des mâtures, nous surveillons le déchargement de nos . inséparables colis. La foule qui se presse et nous regarde avec surprise est d’une teinte vigoureuse et brune en harmonie de contrastes avec les draperies blanches des bournous et la variété des étoffes que le soleil fait rayonner autour de nous ; c’est une atmosphère étouffante où les cotileurs se meuvent, douées d’une sorte de vibration éclatante qui échauffe les yeux ; on croit voir la nature au travers d’un fluide enflammé. De grandes mains rôties et ridées par le climat s’emparent déjà de notre butin pour le transporter aux hôtels , à mesure qu’on le débarque , lorsqu’un janissaire en habit rouge et turban blanc, homme de police du pays, vient leur faire poliment lâcher prise au moyen d’une douzaine de coups, tombés à bonne adresse, de sa canne à grosse pomme d’argent. Non loin de là, des forçats, enchaînés deux à deux , et que couvrent à peine des lambeaux de chemises, travaillent à réparer les berges, à remuer la terre et transporter des pierres ; l’expression de la misère avilie est peinte sur leurs visages de bronze; le bruit des fers qu’ils traînent et- les fauves regards de convoitise qu’ils ne cessent de lancer à nos bagages réunis, inquiètent le janissaire ou kavass, qui nous engage à ne pas quitter la place et à former la haie près de notre bien ; nous ne manquons pas de le faire en nous postant aux angles de nos malles rangées en manière de rempart autour des plus menus objets qui occupent le centre du précieux tas. Armés chacun d’un grand sabre turc, d’une paire de pistolets, d’un fusil doubje et d’une cravache qui nous sert à chatouiller les mollets amaigris des curieux, nous attendons, avec une silencieuse impatience, le valet de place qui a été quérir des montures. Au bout d’un instant, notre homme arrive escorté d’une troupe de chameaux tout poudreux et sales, qu’on charge rapidement; puis des baudets à selles couvertes de tapisseries usées nous assiègent de toute part ; leurs maîtres se heurtent, s’injurient de mille cris expressifs, pour l’honneur de nous fournir des quadrupèdes. Afin de trancher toute discussion, les plus alertes nous saisissent , nous asseyent victorieusement sur le dos de leurs ânes , et, lancés au galop dans un tourbillon de poussière , les jambes pendantes de cent manières différentes , nous inaugurons la terre des Pharaons par une entrée des plus triomphales. Un vice-consul de France en habit noir, monté sur un beau cheval, qui bon-
dit et caracole avec élégance soiis un équipement brodé d’or, nous précède avec son sais \ Vêtu à la légère, ce dernier court en avant, à la mode du pays, et écarte la foule avec sa baguette, frappant indistinctement tous ceux qu’il rencontre. En un instant, un bazar entier, des rues pleines de maisons blanchies à la chaux, ou de briques brunes et noires ,' imitant une mosaïque, nous passent devant les yeux comme un paysage sur un chemin de fer. C’est en vain que nous voudrions examiner un costume, étudier un beau type : tout est déjà loin; le rouge, le bleu, le vert, se mêlentet se succèdent. Les femmes n’ont pas défiguré, elles n’ont que des yeux : le reste du visage est caché; il est impossible de communiquer aucune observation à son voisin sans se mordre la langue, tant l’allure de nos ânes est dure et incessante. Les bourriquiers, lancés comme des flèches, stimulent de la voix et du geste cejs généreux courtiers, et crient continuellement : barr&ck, barrack ! en français : gare. Nous sommes au quartier franc , sur la grande place. Les consulats s’y reconnaissent à leurs grands mâts, entourés d’escaliers en spirales au-dessus des terrasses pour signaler les vaisseaux en mer.
Un air plus pur a remplacé les miasmes arabes qui infectent les bazars d’une insupportable odeur de bête fauve.
On respire plus à l’aise dans ce lieu spacieux, meublé d’assez jolis édifices ; quelques maisons y possèdent des volets à la mode européenne. Nous voyons passer au grand galop une voiture à quatre chevaux blancs, que fouette un fier cocher à large fustanelle grecque : c’est l’équipage d’un ministre qui se rend auprès du vice-roi, donnant l’exemple du progrès que le pacha encourage de ses efforts les plus hardis. Mais à côté de ce luxe inattendu, la misère du peuple frappe davantage, surtout si l’on pénètre dans l’enceinte des Arabes , bâtie au milieu des ruines qui couvrent encore le sol. On y aperçoit, à de longs intervalles, et presque sous le sable , des groupes de cahuttes misérables , composées de pans de mur élevés de quatre ou cinq pieds de terre, et sur lesquels se croisent quelques planches en guise de toits; on dirait des fours abandonnés ; c’est dans ces asiles immondes que végète le fellah (paysan) et sa famille. Le mot fellah signifie cultivateur.
C’est là qu’une population entière d’hommes , de femmes et d’enfants s’entasse pêle-mêle au soleil, obligée, comme la vermine, à s’engendrer dans les plus sales cloaques ; triste image d’une nation abrutie par le despotisme qui étouffe son intelligence ! On la voit, après
1 On appelle ainsi les palefreniers qui courent devant les voitures ou les chevaux
les fatigues laborieuses^qu on lui impose., dormir paisiblement auprès, de monuments élevés jadis par l’orgueil de ses puissants maîtres, insoudante du passé autant que de l’avenir; elle respire l’air qu’on lui accorde et supporte en silence les maux que le climat fait naître et que l’ignorance multiplie. Entrons dans sa pauvre demeure, asile des plus cruelles souffrances; regardons ces enfants tout nus, sur les épaules d’une mère qui se cache la figure en nous voyant; les mouches que la chaleur engendre semblent prendre plaisir à nicher leurs essaims dans les yeux malades de ces infortunés ; les femmes croient qu’il ne faut point les laver, et qu’en touchant ces organes si précieux on envenimerait le mal. Je ne puis me défendre d’une profonde impression de dégoût à la vue de tant d’infirmités et de plaies affreuses, que le temps et les lumières d’une civilisation et d’une religion nouvelles pourraient seules fermer. L’affreux spectacle des pestes qui moissonnent cette classe malheureuse, se développe et s’explique devant la sombre réalité. On conçoit aisément toutes les calamités qui doivent surgir d’une pareille inculture physique et morale; mais l’imagination n’ose en dépasser les limites. Elle s’arrête épouvantée devant ces intelligences en ruine , et ne peut trouver de consolation dans les souvenirs du passé; l’histoire des anciens rois dont les tombes gigantesques ont perpétué l’orgueilleuse mémoire, parle assez haut de l’esclavage du peuple et de l’avare égoïsme des rois. «Pourtant l’Egyptien est doué d’une grande intelligence et facile à instruire; mais le fanatisme religieux est l’obstacle qui domine toute son existence et en rend l’accès difficile aux améliorations du progrès. L’inflexible volonté de Méhémet-Ali a même prouvé , par plus d’une tentative, combien l’éducation de ce peuple serait aisée si l’on pouvait impunément le dépouiller des préjugés de sa religion. La mission égyptienne en France , composée de quarante-quatre jeunes gens envoyés à Paris pour étudier les éléments des sciences, et qui, depuis 1 826, s’est accrue jusqu’au chiffre de cent quatorze, a doté l’Egypte d’hommes distingués dans diverses carrières. Ce commencement de régénération est entièrement dû au pacha et à l’influence française, dont il a su profiler en toute occasion. C’est en 1815 qu’il essaya pour la première fois de vêtir ses troupes à l’Européenne, à son retour de l’Arabie, qu’il venait desoumettre au grand seigneur, et d’où l’avait rappelé le retour de Napoléon en France. M. Selves, notre compatriote, aujourd’hui Soliman Pacha x, est sans contredit un des hommes dont le concours a secondé 1 Ancien aide-de~camp du mardcliaî Grouchy.
le plus efficacement les efforts du vice-roi. Mille jeunes mameloucks lui furent confiés à Assouan, à la première cataracte du Nil , pour éloigner ce nouvel essai des soupçons du fanatisme et du préjugé. Placés dans cjuatre casernes préparées à cet effet, ils apprirent en trois ans les principes du métier de la guerre. M. Selves , malgré les complots de cette jeunesse turbulente , qui n’obéissait qu’à regret à la voix d’un chrétien triompha de leur répugnance par un sang-froid qui ne s’est jamais démenti. Un jour même qu’il commandait l’exercice à feu, une balle, dirigée contre lui, vint siffler à ses oreilles; sans perdre contenance, il continue la manœuvre, se fait présenter les armes, et commande le feu une seconde fois.
L’apprentissage terminé et les cadres formés, on s’occupa de trouver des soldats. On tira des nègres du Cordofan et du Sennaar. Trente mille furent dirigés sur Benchali, près de Montfalout, sur la rive gauche du Nil, dans la haute Egypte, et ce fut là qu’en 1823 , les mameloucks organisés formèrent les six premiers régiments , où ils furent placés comme officiers instructeurs. Depuis, Méhémet- Ali a organisé une conscription sur le modèle de la nôtre , et s’est attaché à créer plusieurs établissements militaires, parmi lesquels on remarque une école d’officiers et de sous-officiers à Damiette. Seulement, au retour des troupes égyptiennes deMorée,il commença la formation delà cavalerie régulière dont il fit une école à Giseh et une école d’artillerie à Torrah.
Il nous est doux de penser que , sous l’influence croissante de la civilisation française, la raison du pays, endormie, se réveillerait à la voix de celui qui le gouverne avec une énergie capable d’opérer les plus grands changements ; et cette pensée se fortifie en songeant aux utiles et nombreuses améliorations apportées par le vice -roi dans beaucoup de choses : ainsi, avant lui, la ville n’occupait qu’une partie de l’isthme, aujourd'hui, il est tout entier couvert de constructions qui s’étendent en outre, à la fois, sur la presqu’île et sur la terreferme; la marine doit toute son importance à M. de Cerisy, ingénieur de Toulon, auquel a été confiée l’exécution de l’arsenal.1 Six à huit mille Arabes ont construit, sous sa direction, dans un intervalle de quatre ans, sur la côte jusque-là déserte et nue d’Alexandrie, un arsenal complet, des cales de vaisseaux, des ateliers, des magasins, une corderie de mille quarante pieds de long, comme celle de Toulon ; et au bout de quatre ans une flotte de trente voiles était construite, armée, équipée, et lancée, pour
1 Les travaux actuels sont confiés à MM. Mougcl et T.inant, tous deux ingénieurs français, dont les talents font également honneur à leur pays.
son coup d’essai , à la poursuite d’une escadre turque. On admire sans doute une pareille promptitude appliquée à de si vastes travaux, mais on apprend avec douleur que le canal Mahmoudie, qui relie Alexandrie au Nil a coûté la vie à trente-deux mille hommes, pauvres fellahs qu’on prenait sans distinction d’âge ni de sexe, pour les faire creuser ce lit avec leurs ongles, sans outils, et qu’on forçait, à coups de hâtons, à travailler sans relâche, malgré les chaleurs du climat. Trois cent trente mille ouvriers ont travaillé à cette œuvre colossale pendant dix mois.
De nombreuses maisons de campagne bordent aujourd’hui ce canal, qui, en amenant les eaux douces à la ville, active partout la végétation et fait fleurir la culture. Aux yeux des musulmans, la gloire ne présente j;as du tout la même idée qu’aux nôtres. Accoutumés dès l’enfance au sang impunément versé, ils le versent à leur tour quand ils le croient nécessaire , sans pour cela passer pour barbares ou cruels. Car la loi de Mahomet, établie par le glaive, autorise et consacre la volonté du plus fort.
Dès notre installation à l’hôtel d’Orient , nous recevons la visite de M. Bourdon , jeune peintre français qui est depuis plusieurs mois en Egypte, et veut bien nous servir de cieerone dans nos excursions artistiques. Après avoir fait visite à notre consul, M. Cochelet, qui nous accueille avec toute la cordialité et l’affabilité d’un Français, et nous invite à dîner pour le lendemain , nous allons saluer les aiguilles de Cléopâtre et la colonne de Pompée, tant de fois décrites partout, que le lecteur sera charmé de mon silence à cet égard. Nous reprenons des ânes, qui sont les cabriolets du pays , et dont le trot est l’allure la plus agréable. I.a place qui est devant Fbôtel est justement un point central où ils se réunissent en foule ; ce qui nous donne le loisir d’examiner et de généraliser le costume des bourriquiers. Il se compose d’une simple chemise de toile bleue à manches longues, qu’ils nouent et retroussent derrière îe dos par un nœud ou une petite corde, et pour coiffure, d’un takie, bonnet de toile blanche piquée ; ils marchent pieds nus.
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CAVALERIE E&YPTIENWE
L’armée, ses uniformes, ses grades distingués par les nichans donnés aussi comnje récompenses. Gouvernement, les ministères, leurs attributions, fonctions civiles avec leurs noms expliqués. Lesdrogmans levantins, choix qu’il faut en faire. Le marchand et son complice désappointés, scène de mœurs. Ornement, les broderies, instinct pittoresque. Les bains, leur description, lieu de réunion pour les dames; les différentes sortes de pipes et de marghiléhs. Saluts et politesses d’usage. Dîner diplomatique; présentation et daguerréotype chez le pacha, sa frayeur et sa toux singulière, ses appartements.
Les costumes militaires , qui accompagnent le précédent chapitre , sont intéressants par leur élégance; le dessin que nous avons donné nous dispensera de trop longs détails à ce sujet : nous dirons seulement que, pour l’école de cavalerie de Giseh, I habit est vert, avec tresses à la hussarde et broderies en laine jaune pour les soldats, et en or pour les officiers; la chabraque et le reste de l’équipement de cheval sont modelés sur le type français. Les cuirassiers syriens de Baalbeck ont un casque original, qui rappelle le temps des croisades. La calote est d’acier poli, surmontée d’une pointe en Suivre doré , terminée en croissant , et bordée tout autour d’une bande de même métal, ainsi que la jugulaire. Sur le devant de la visière , est une flèche de fer, destinée à garantir le nez. La cuirasse est celle de nos troupes , et ornée, comme sous l’empire, d’une sorte de crête en drap écarlate , au cou et aux entournures. La chabraque , du même bleu que la veste , est taillée carrément , ornée d’un gâlon blanc avec grenades aux angles, et garnie d’une peau de mouton sur le devant et d’un porte-manteau par derrière. La pelisse , à capuchon ou cakoul, sert à garantir le soldat de la fraîcheur des nuits.
On reconnaît les traditions napoléoniennes des premiers conseillers du pacha dans toute l’organisation de l’armée , où les grades militaires sont les mêmes que les nôtres , sauf de très-légères exceptions. Le vête-
nient à la nizam, qui a été généralement adopté dans les fonctions civiles et militaires , ne diffère de l’ancien costume que par les guêtres , agrafées jusqu’aux genoux, sur le mollet, échancrées au coude-pied; et par un pantalon moins ample. On le porte de toutes les nuances dans les villes : les teintes sombres, avec passementeries de mêmes couleurs, sont plus distinguées, tandis que les plus voyantes sont abandonnées au bas peuple, aux janissaires et aux domestiques. Le bonnet ou tarbouche 1 , qui est plus carré à Constantinople et en Grèce, où il prend le nom de fez ou fessi, est une calotte rouge en drap foulé, surmontée d’un flot de soie bleue, qu’on met par dessus le takie, après s’être fait raser.
Pour l’artillerie, les habits sont rouges , et la botte à l’écuyère a supplanté la babouche dans toute la cavalerie. L’uniforme que nous voyons ici à l’infanterie est de toile blanche; les soldats sont affublés d’un mauvais sac , qui descend presque sur les reins , et de buffleteries à l’instar des nôtres ; ils s’avancent , le] cou tendu , la tête en avant et l’arme à volonté. La grande place des Consulats est continuellement sillonnée par des pelotons de cette milice; on dirait des bandes de singes à voir pendre ces mains longues, quand elles ne se cachent pas de honte au fond des poches. Un tambour et un petit fifre trèsaigu les précèdent, en exécutant, avec leur indolence nationale, des marches françaises ralenties, je dirai même endormies, sur la sourde peau d’âne, malgré les coups frappés sur le bois des baguettes, pour les ranimer.
Le grade , jusqu’au sergent-major, s’indique par des brandebours plus ou moins nombreux sur la poitrine. Dans la ligne, le galon est or et laine, et d’argent massif dans la. garde. Les insignes des grades supérieurs sont invariables et, s’appellent, nichan : ils consistent en croissants surmontés d’étoiles, et fragments de croissants en or, argent ou diamant, qui se placent sur la poitrine, à droite. L’infanterie de ligne a le croissant et l’étoile ; le sous-lieutenant, lieutenant et capitaine les portent en argent , de diverses grandeurs ; l’adjudant le porte or et argent; le commandant ou bimbachi, tout or; le lieutenantcolonel (kaimakan) , or avec quelques diamants ; le colonel ou bey, tout diamants; le général de brigade, appelé aussi (bey oumirliva), porte deux étoiles dans le croissant; le général de division (mirmiran), trois étoiles. Après vient le titre de pacha, et les titres supérieurs ont le même nichan. L’artillerie a deux canons dans un croissant ; la cavalerie a deux sabres croisés. La marine a l’ancre , les fabriques ont une presse , les
1 On en fabrique à Marseille, Tunis; Tripoli de Syrie.
médecins ont un caducée sans ailes, les vétérinaires, une tête de * bœuf, etc., etc. L’imagination des orfèvres du pays a dû naturellement se développer beaucoup dans la composition de ces sortes de décorations qui n’ont pas tardé à se multiplier à l’infini , comme récompenses d’abord, puis comme pots de vin dans les fonctions civiles ; car le pot de vin, en arabe (bacchich), a pénétré jusqu’ici. Lenichan a servi d’armoiries et de titres accordés par le vice-roi à ses favoris.
L’étendue des relations du pacha d’Egypte, ses rapports diplomatiques, les réceptions d’étrangers et l’envie de se concilier des amitiés nouvelles et utiles font déterminé à faire choix d’un ministre des affaires étrangères dans la. personne de Boghos-Bey, qui avait auparavant la direction du commerce ; et à créer aussi un ministre de la guerre, dont les attributions s’étendent sur tout le personnel de l’armée; qui nomme aux grades et aux emplois subalternes, et prononce les destitutions. Il s’est occupé aussi d’organiser l’administration financière confiée à un comptable général, auquel les receveurs et payeurs, appelés serap/is , envoient chaque trimestre les comptes de gestion des départements où ils résident. Aucune pièce écrite n’est valable si elle n’est revêtue de son sceau; les deux employés qui lui sont adjoints se nomment effendys , et sont spécialement chargés du détail des bureaux. Les écritures tant pour les finances et le trésor, que pour les comptabilités de toutes les administrations, sont tenues à la manière usitée en Europe. L’administration agricole est confiée à des gouverneurs appelés mondyrs ou préfets, qui ont une autorité d’inspection sur les mamours ou chefs de départements, pour vérifier l’exécution ponctuelle des ordres supérieurs, surveiller l’entretien des ponts et des digues, le curage des canaux et les fabriques. Le kakem el kott , chef de canton, doit indiquer le nombre de feddans (mesure de terre) qu’on destine dans chaque village à telle et telle culture. Les mamours sont chargés de propager la vaccine, de présider à la conscription et à la levée des hommes qu’on destine aux travaux publics. Les scheickh et beled ou maires de villages, sont chargés des moindres affaires, rendent la justice aux paysans à la manière des juges de paix. Le fisc salarie les kholy ou préposés à l’arpentage et à la subdivision des propriétés;et chaque semaine, leconseil-d’état s’assemble pour l’examen détaillé des journaux que les mondyrs et les mamours envoient, ainsique la discussion des demandes qu’ils adressent. Le tout est réglé, jugé, et soumis ensuite à l’approbation de Méhémet-Aly. Un conseil d’instruction publique, établi au Caire, a sous sa direction les écoles civiles et militaires, et se compose de plusieurs de nos compatriotes
distingués. L’ingénieur en chef desponts-et-chaussées, M. Linant-Bey, reçoit des ordres directs du président du conseil d’instruction publique Dans un établissement d’agriculture, dirigé par quatre agriculteurs français, on enseigne à quarante fellahs la manière de cultiver et de fertiliser la terre. L’école de médecine, dirigée par Clot-Bev, rentre aussi dans les attributions de l’instruction publique ; c’est un hôpital situé près d’Elkanké (environs du Caire) ; l’on y admire un très-beau jardin botanique rempli de plantes très-rares.
Dès notre installation à Fliôtel d’Orient, une inévitable nuée de domestiques de places, de tous âges et de physionomies plus ou moins honnêtes vient nous assaillir. Les drogmans lévantins, classe très-nombreuse dans les grandes villes surtout, rendent le séjour des hôtels insupportable, à cause de leurs obsessions; ils viennent à l’envi vous montrer leurs certificats sans nombre, de barons Allemands, de milords Anglais, de savants Suédois, d’ambassadeurs Mecklimbourgeois, qu’ils ont accompagnés dans tout l’Orient ; ils ont tous connu le prince Fuckler Muskau, ont aussi voyagé avec tous les Champollions imaginables. Demandez-leur s’ils parlent bien français, ils répondront oui ; l’anglais, yes ; l’allemand, ya ; l’italien, si signore. Leur mère était Syrienne, leur père Egyptien, leur grand-père Nubien ; ils possèdent des oncles à Smyrne, des cousins à Constantinople, ont appris à faire la cuisine en France ou en Angleterre, comme vous voudrez; ils babillent dans toutes les langues dont ils ne savent pas toujours l’alphabet ; leur science consiste en une mémoire assez heureuse des phrases usuelles les plus nécessaires aux touristes, l’habitude les leur a fait classer dans un certain ordre; mais il faut bien se garder de leur demander autre chose. En revanche , ils ont souvent le talent de vous duper tant qu’ils peuvent, et dans toutes les occasions qui se présentent. Il vaut mieux les payer un peu cher, pour être plus sûr de leur fidélité ; ceux que les consuls recommandent valent ordinairement mieux que les autres. M. Cochelet nous en envoie plusieurs, parmi lesquels nous prenons un nommé Ibrahim, nègre magnifique, à veste rouge brodée d’or, à l’œil intelligent et vif, que nous essaierons pendant notre court séjour. Il est doué d’une prodigieuse activité, et nous essouffle par la vitesse de son maigre jarret; il écarte partout la foule avec son bâton, et n’ouvre jamais la bouche que quand nous lui lançons de loin nos questions , car il nous est impossible de le suivre. Si, en traversant un bazar, nous désirons savoir le prix de quelque marchandise, il s’arrête alors devant la boutique, et adresse notre demande au marchand. C’est un tailleur justement; comme
nous avons intention d’adopter les habits du pays, il nous montre d’abord tout ce qu’il y a de plus malpropre dans son magasin, et toutes sortes de vêtements dépareillés. Le drogman, impatienté, lui jette sa marchandise à la tête, et lui ordonne de nous en montrer de plus belle. Alors il tire de ses tiroirs des habits à la nizam, couverts de superbes broderies qui nous séduisent par l’élégance des formes et la richesse de la couleur, Ibrahim en demande le prix en arabe, et accompagnant ses explications d une pantomime très-vive et pleine d’expression, il trouve tout trop cher ; sa voix s’élève, ses yeux roulent, et, de part et d’autre, on parle bruyamment. Cependant le marchand baisse le prix ; il baisse encore ; on dirait que tous deux vont se prendre aux cheveux, ou plutôt au tarbouche, car tout le monde est rasé. Mais on feint de s’en aller; le marchand vous rappelle alors, et, d’une voix radoucie, fait encore une petite concession. Pendant ces interminables pourparlers dans lesquels nous jouons le rôle assez peu divertissant de spectateurs, la pièce à vendre passe et repasse continuellement des mains d’ibrahim à celles du marchand. Nous commencions à trouver le temps long et la scène trop monotone, lorsque le vieux boutiquier, enfourchant sur le mince cartilage de son vaste nez, une grosse paire de besicles, et nous regardant en souriant, fait un signe de tête très-significatif, et rapporte du plus profond de sa boutique, une magnifique paire de guêtres amaranthe et or, dites touslouck, véritable chef-d’œuvre de broderies et de passementeries, où l’aiguille capricieuse du tailleur s’est élancée dans un dédale resplendissant de rinceaux que l’œil a peine à suivre dans leurs interminables circonvolutions. Les galons d’or de plusieurs grosseurs et de nuances jaunes dégradées du clair au foncé, servent à varier l’exécution des détails et à leur donner une sorte de modelé ; certaines parties d’argent pur roulées et fixées sous forme de grappes de raisins ajoutent au brillant de cette merveille, et de fortes saillies relevées en bosse pittoresquement contribuent encore au charme de l’ensemble en y brisant la régularité qui serait trop apparente. L’instinct du choix des couleurs, de la diversité et des oppositions de surfaces mates aux surfaces polies, l’art complet en un mot des contrastes savamment combinés se trouve résumé ici dans un simple vêtement. Le velours, d’un vert tendre et reposant la vue, apparaît à travers ce fantastique réseau comme un tapis de gazon* qui rehausse l'éclat d’un parterre de fleurs. Pendant que nous admirons ce beau travail, assurément très-digne de nombreuses imitations de la part des adroites mains parisiennes, notre marchand quitte son comptoir, et revient bientôt apportant de chez le voisin un ballot d’objets pour nous
allécher (il va sans dire que le Turc a un bénéfice sur la marchandise du voisin, s’il parvient à la débiter); il se hâte de nous dérouler de nouvelles étoffes, et en dernière ressource, dont il compte user pour nous faire succomber à la tentation, il tient caché sous un pan de son caftan (grande robe arabe longue et à manches pendantes) des poignards persans richement montés. Voyant que nous ne voulons pas plus de ses étoffes que des habits brodés, il avertit de l’œil un homme qui a l’air de se trouver là par hasard, et qui n’est autre que le propriétaire des objets. Ce dernier s’arrête comme un simple passant; au même instant, nous prions Ibrahim de lever la séance, et chemin faisant, nous voyons bientôt le faux chaland enlever, non sans murmure , son bien des mains de l’officieux ami. Telle est la manière d’agir des honnêtes commerçants de bazars ; ils font ainsi souvent perdre beaucoup de temps pour l’achat d’un objet de la plus mince valeur. On va s’installer chez un marchand comme chez un particulier, car on y passe souvent plusieurs heures, pendant lesquelles la pipe et le café sont toujours offerts avec lapins grande cordialité; c’est la politesse des petits et des grands, et il faut bien se garder de la refuser, sous peine de manquer très-grossièrement aux règles de la bienséance et de la courtoisie.
Pour nous délasser de notre tournée dans les bazars, nous prions Ibrahim de nous conduire aux bains, en manière de passe-temps et pour nous mettre en appétit. Toutes les villes, et jusqu’aux moindres villages, possèdent des bains publics qui sont toujours chauffés, et les musulmans de toutes les classes s’y baignent plusieurs fois la semaine, par esprit de religion aussi bien que par raison de santé. Souvent il y en a de séparés pour les femmes et pour les hommes; quelquefois ils sont communs aux deux sexes, qui s’y baignent alternativement, les femmes pendant le jour et les hommes pendant la nuit. Ceux où nous entrons sont des étuves spécialement consacrées aux hommes. Le prix d’entrée varie, dans les capitales, depuis la valeur de douze jusqu’à quarante sous; cependant les gens du peuple, qui sont très-misérables, y sont admis sans rétribution. On se croirait dans quelques thermes des anciens ; nous pénétrons dans de grandes salles bâties en pierres et revêtues de marbre ou de stuc, couronnées de coupoles percées de trous en étoiles fermés par des verres dépolis qui laissent arriver le jour trèsdoux, et opposent un sûr obstacle à la curiosité. Les portes en sont garnies de feutre, et, parce moyen, elles conservent la température qui est différente pour chacune, afin que le passage de l’air libre à l’excessive chaleur qu’on éprouve dans la salle de bain soit plus insensible*
Des tuyaux disposés dans l’épaisseur des murs, et partant d’une chaudière, font office de calorifères, et, s’élevant au haut de la voûte, font évaporer l’eau que l’on tient toujours en ébullition. D’autres conduits, qui partent d’un réservoir, sont également contenus dans la maçonnerie et fournissent de l’eau froide, qu’on peut faire couler à volonté par un robinet placé dans 1 intérieur. Ces bains sont toujours maintenus à un degré de chaleur très-élevé (30 ou 40° Réaumur).
Dans la première chambre, se trouvent des divans sur lesquels de grands coquins très-noirs s’emparent de vous et vous débarrassent de vos habits en un clin d’œil, puis vous enveloppent le corps d’une pièce de toile de coton ou de soie, sorte de tablier qui descend depuis le sein jusqu’aux pieds; ils vous hissent ensuite sur des sandales de bois, de six pouces de haut, pour vous empêcher de vous brûler les pieds sur les dalles; cela fait, ils vous conduisent par les coudes dans la seconde chambre, oû vous commencez à suffoquer; mais la respiration revient bientôt, et vous pouvez vous livrer à l’étude très-intéressante pour l’artiste de l’académie arabe dans toute sa pureté, moins la sécheresse des contours, qui devient impossible dans ces vapeurs laiteuses répandues autour de l’Européen étonné. Nos trois corps, plus ou moins gras, plus ou moins maigres, ne nous ont jamais paru si blancs qu’à côté de ces Africains musculeux. Le long des murs règne une estrade de marbre pour se reposer et se coucher; de distance en distance, il y a des cuves de marbre d’où l’eau froide et chaude s’échappe à volonté des robinets et tombe dans des rigoles qui la portent à l’extérieur. Dès que nous sommes assis, trois baigneurs viennent nous prendre le bras, et, armés d’une sorte de gant ou sac en crin, commencent à nous en râper la peau avec une ardeur peu commune; ils nous frottent de toute leur force et presque à faire sortir notre sang; nous avons beau nous plaindre, ils continuent de plus belle, et notre drogman étant resté à la porte, les coups de poings sont la seule éloquence en notre pouvoir. Cependant ils se ralentissent, et procèdent successivement au décapage de chacun de nos membres ; ils nous couchent sur le dos, puis sur le ventre, nous font joindre les coudes, ployer les doigts, craquer tous les os, même ceux de la colonne vertébrale; il faut s’abandonner entièrement et sans aucune résistance à toutes ces opérations, qui ne sont point douloureuses et vous dilatent le corps en le remettant pour ainsi dire à neuf et le préparant à un bien-être qu’on ne peut comprendre qu’en respirant l’air du dehors. Un se trempe ensuite dans un bassin d’eau tiède, puis dans un d’eau chaude, on vous enduit de savon des pieds à
la tête avec une espèce de plante filandreuse, appelée lifeh, qui res* semble à un peloton de chanvre ou de filasse; le savon parfumé devient mousseux et blanc comme de la neige, et l’homme, ainsi couvert d’écume étincelante, paraît une statue de sel ou de marbre; seulement, il faut avoir soin de fermer les yeux quand le baigneur vous badigeonne la figure. Après une seconde immersion, qui vous débarrasse de cette dernière toison, les Arabes vous essuyent, vous entourent de draperies qu’ils ajustent savamment, vous enroulent un turban de toile blanche très-chaude pour faire sécher les cheveux, et vous introduisent dans une chambre dont la température est moins chaude, où des lits trèspropres ont été disposés pour le repos le plus agréable. On s’y installe avec bonheur, car, après un bain qui a ouvert tous les pores et dilaté toutes les fibres, on éprouve une certaine fatigue qui fait désirer l’immobilité de la position horizontale; le massage à sec est la dernière opération. Des boissons restaurantes et parfumées, du café excellent, et la pipe indispensable, vous sont tour à tour apportés. On ne s’étonne plus alors que les femmes passent dans ce lieu les moments les plus délicieux de leur existence ; car, pour qui ne vit point de poésie et d’imagination, qu’y a-t-il de plus charmant que de venir après la promenade se préparer de nouveau à respirer l’air et à trouver la chaleur extérieure très-douce dans un climat si chaud? Elles y font en partie leur toilette, y amènent leurs esclaves qui leur donnent tous les soins nécessaires, les parfument, les épilent et dégraissent leurs cheveux avec un savon odorant fait de terre pétrie avec de l’essence de rose. Souvent, quelques dames de la même société se réunissent, louent toute une salle de bains jusqu’au soir, et y font apporter leur repas quelles prennent ensemble gaîment, car elles n’ont guère occasion de se trouver en compagnie, et profitent de ces instants pour s’entretenir de la grande affaire de la toilette, question bien autrement capitale pour elles que pour nos gracieuses lionnes.
Nous frappons dans la main, à la manière du pays, et nos habits nous sont immédiatement apportés par un esclave qui porte la main sur sa tête en signe de respect, ce qui signifie qu’il répond sur sa tête de l’exécution des ordres qu’il a reçus ou qu’il vient prendre. Comme nous voulons nous donner le plaisir du narghileh, il nous en apporte sur le champ trois parfaitement allumés, et sur le fourneau desquels on avait jeté quelques fragments odorants d’ambre gris. Le narghileh est une pipe persane dont les tuyaux, très-flexibles, ont plusieurs mètres de longueur, et qui diffèrent en outre des autres, en ce que la fumée tra-
verse un bocal rempli d’eau, quelquefois de rose1. Ce bocal est du volume d’une carafe ordinaire , et varie de forme et de beauté. Les plus recherchés sont les narghilehs de Constantinople, très-remarquables par la taille du cristal ainsi que par les riches ciselures d’orfèvrerie qui en décorent la monture. L’ouverture est fermée par une cheminée ou noix de pipe, remplie de tumbaki, tabac en feuille, et au moyen d’un tube qui passe dans l’eau, on aspire une fumée constamment fraîche. Il y a des narghilehs à plusieurs tubes et de dimensions plus volumineuses, qu’on peut fumer dans une réunion d’amis. On se range en cerclesurles divans, et chacun peut goûterdans son tube les douceurs du tumbaki, en se livrant à la conversation. Les pipes ou chiboucks sontd’un usage plus universel dans toutes les classes de la société ; elles varient, de grandeurs, depuis deux jusqu’à six et sept pieds; se font ordinairement de jasmin, de rosier ou de cerisier. Les grands et les riches les garnissent d’or et d’argent, même de pierres précieuses. Les femmes en usent aussi, mais les leurs sont plus délicates. Ce qui en fait le prix est dans le bouquin qui est en ambre jaune ou gris, en ivoire, en ébène ou en corail, enrichi quelquefois d’incrustations très-gracieuses. La cheminée est en terre rougeâtre dorée et ciselée avec adresse. Il y a une sorte de chibouck en bois très-tendre, dont la tige est entourée d’étoffe de soie plissée tout autour et ornée de bandelettes en fil d’or croisés plusieurs fois; on mouille l’étoffe, puis, en soufflant dans un pli du haut, on la fait gonfler, et, par l’introduction de ce courant d’air, le bois conserve longtemps une humidité qui donne de la fraîcheur à la fumée. Les serviteurs qui vous apportent les pipes font un geste caractéristique dont nous pouvons parler ici, celui de porter la main au front, ensuite de la bouche au cœur; c’est une sorte de salut qui se varie en inclinant en même temps plus ou moins le corps suivant le rang de lapersonne à qui on s’adresse. Ainsi, quand un pacha ou un grand dignitaire vient à passer dans une rue ou tout autre lieu public, chacun doit exécuter ce salamaleck a en se courbant presque jusqu’à terre..
En sortant du bain, nous quittons nos habits de voyage pour endosser le frac des salons et dîner chez notre consul. Nous y retrouvons le prince de Wurtemberg, et une compagnie nombreuse de consuls et d’étrangers de distinction et de tous pays, ce qui ne nous empêche pas de
1 C’est en Asie que l’essence de rose fut découverte. Une princesse avait fait remplir un canal d’eau de rose, sur lequel elle se plaisait à se promener en bateau, et l’huile qu’elle vit surnager à la surface au moment de l’ardeur du soleil était l’essence de rose.
2 L’origine du mot salamaleck vient de la phrase salam aleikoun , locution ordinaire des Arabes, qui signifie mot à mot : salut à toi ; et à quoi l’on répond : alcikoum salam.
nous présenter en kepi d’Afrique, ne pouvant trouver d’âme assez charitable pour nous prêter trois chapeaux. Ce repas dure très-longtemps, et n’est pas fort égayé par la teinte officielle des habits noirs et la physionomie non moins réjouissante des diplomates profonds jeunes ou vieux, quinous entourent et nous glacent. M. Cocheletfait très-agréablement les honneurs du consulat, estplein de prévenance et d’affabilité pour chacun, mais son amabilité ne se communique point à tous ses hôtes. ïl nous propose de nous présenter le lendemain chez le pacha, hune heure convenue, en même temps que plusieurs compatriotes et voyageurs qui lui en ont témoigné le désir.
Le 6 novembre, à dix heures du matin, le bavasse du consulat vient nous avertir que le consul nous attend avec ses chevaux pour la visite au vice-roi. M. Vernet, en uniforme d’officier d’état-major de la garde nationale; son neveu, en tenue d’officier du génie, et moi affublé d’un uniforme de chasseur d’Afrique, dans lequel mes membres dansent à leur aise: nous montons à cheval. Nos jeunes officiers d’état-major (les Abyssiniens) en grande tenue montent d’humbles ânes locati, et leurs jambes traînent à terre, ainsi que leurs sabres de cavalerie. M. Cochelet marche le premier devant, précédé de son saïs. Les postes militaires battent aux champs sur son passage, bientôt on arrive au palais, où l’on monte par un grand escalier de marbre blanc.
La salle où le pacha reçoit d’habitude ses visiteurs, est carrée , vaste, entourée de divans »très-bas, et éclairée de tous côtés par un grand vitrage qui règne entre des arcades supportées par de minces colonnettes. Artim Bey, son premier interprète qui parle parfaitement français , vient au-devant de nous ainsi que plusieurs officiers de service. Nous trouvons Son Altesse, étendue sur son divan à l’angle du salon , parqueté et ciré à l’européenne l. Elle est en costume à la nizam, tient de la main droite une riche pipe, et de l’autre, caresse complaisamment sa barbe, en s’accoudant sur un coussin. A notre abord, son œil noir s’anime d’une expression de curiosité et de bienveillance très-flatteuse; après l’échange des saluts et politesses d’usage, et les présentations nominatives faites par le consul; le pacha fait signe de s’asseoir auprès de lui, et tandis que des généraux, aides-de-camps et officiers de sa suite, apportent à ses hôtes la pipe et le café de la main gauche 2.
1 La vue qu’on découvre de ce point s’étend sur tout le port d’Alexandrie.
s Sous peine d’être envoyés à la Mecque revêtus d’une chemise blanche, pour servir le temple du prophète pendant le reste de leurs jours; car présenter un objet de la main droite est le comble de la grossièreté aux yeux des musulmans. De même, chez les Romains, le doigt du milieu était réputé infâme,. parce qu’il servait à montrer les personnes méprisables.
La conversation s’engage par l’intermédiaire du drogman Artim Bey, qui se tient continuellement debout près du vice-roi, agitant une moustikaire de palmier contre les insectes, sans respect même pour l’épiderme des pachas. Après avoir témoigné au consul l’intérêt qu’il prend à ses visiteurs et s’être informé de leurs différents projets, Méhéinet Ali s’entretient longuement de la France, (dont il espérait alors l’alliance) il fait ensuite de nombreuses questions sur l’état, actuel des sciences, des arts, de l’industrie et sur les inventions mécaniques, paraissant parfaitement au courant des découvertes nouvelles et s’y intéresser vivement. Il insiste beaucoup sur la lumière sidérale, dont notre ami Gaudin a fait dernièrement encore de .si curieuses et utiles applications à l’éclairage des paquebots en mer , et s’eriquiert aussi des phénomènes merveilleux, obtenus par la nouvelle découverte de Daguerre: comme il témoigne le désir de voir fonctionner l’instrument, M. U. V. annonce qu’il s’empressera de satisfaire Son Altesse, et d’exécuter une épreuve des qu’elle le voudra. On convient donc de revenir le lendemain avec tous les appareils nécessaires.
En effet, nous nous rendons au palais, le 7 au matin, en cavalcade de baudets. Tout a été préparé d’avance pour n’avoir plus qu’à soumettre l’épreuve à la chambre obscure, et à faire paraître l’image dans le mercure. Le vice roi qui nous attend avec impatience, se promène les mains derrière le dos à la ÏSapo'éon, tenant son sabre dont il fait parfois tourner la dragone pour se distraire; des généraux et des colonels qu’il a invités à ce nouveau genre de spectacle, sont debout autour de lui, muets comme les murailles. Un cabinet ayant vue sur le harem (dont la fréquentation est aujourd’hui interdite au vice-roi, par ses médecins), nous est ouvert. La chambre obscure est braquée devant la nature, et l’image qui se reflète dans le miroir est soumise à l’inspection des assistants ébahis , personne ne comprend comment le factionnaire qui se promène devant la porte, peut agir et remuer la tête en bas sans tomber. La plaque iodée remplace le verre dépoli, et l’opération ne dure que deux minutes. Dans ce moment, la physionomie de Méhémet est pleine d’intérêt; l’expression de ses yeux, où se peint malgré lui une sorte d’inquiétude , paraît encore augmenter au moment de faire l’obscurité pour le passage de la plaque au mercure ; ses prunelles brillantes roulent dans leur orbite avec une étonnante rapidité. Un silence de stupeur et d’anxiété règne parmi les spectateurs, le cou tendu , et n’osant £jire un seul mouvement; mais il est rompu par le bruit soudain d’une allumette chimique, et le
reflet de son éclair argenté rejaillit pittoresquement sur tous ces visages de bronze. Méhémet-Ali , qui sç tient tout près de l’appareil, bondit sur place, fronce ses gros sourcils blancs, et fait retentir le salon d’une toux éclatante qui lui revient , dit-on , quand il éprouve une émotion imprévue (elle date d’une révolte où il reçut un coup de sabre si violent dans la ceinture, que ses pistolets en furent coupés) \
Malgré Faspect de répreuve parfaitement réussie, Fimpatience qui commençait à animer son altesse fait place au plus vif sentiment d’étonnement et d’admiration ; c’est l’ouvrage du diable! s’écrie-t-il, puis il tourne les talons , tenant toujours la poignée de son sabre qu’il n’a pas quitté un seul instant, comme s’il eût craint quelque secrète conspiration ou l’influence de quelque sort mystérieux , et se dirigeant rapidement vers son salon, il nous dispense ainsi de l’accompagner. Nous profitons de la circonstance pour pénétrer dans les autres appartements ; ils sont décorés avec luxe , mais sans style : la chambre à coucher est remplie de psychés, consoles, miroirs et autres meubles de fabrique parisienne ; le lit , placé au milieu , est surmonté d’une vaste moustiquaire en gaze, bordée d’un ruban rose, et formant un dais assez élégant. La nuit, un serviteûr fidèle veille auprès du pacha, afin de le réveiller quand il fait de mauvais rêves. On remarque aussi, dans ce palais, un salon en rotonde, garai de grands rideaux bleus, drapés avec tout Fart et le mauvais goût d’un tapissier français ; audessus , de vastes fenêtres qui offrent à nos yeux l’imposant aspect de la rade encombrée par les flottes réunies d’Egypte et de Turquie.
1 Ibrahim pacha abat d’un coup de sabre la tête et les pieds de devant d’un chameau. Le général Soliman pacha prétend l’avoir vu. L’histoire raconte, du reste, que Godefroi de Bouillon, devant les émirs de Samarie, fit sauter d’un coup d’épée la tête d’un chameau, pour leur montrer sa force et son adresse.
Sommaire. — Le Napoléon égyptien. — Misères , abjection, méphitisme. — Tanières humaines. — Les chien en famille. — La misère comparée. — Les mollets de M. Denon. — Au bon lecteur. — Les femmes qui portent les amphores. — Les voiles, leurs usages; les yeux; raison de la mode pour les peindre. — Encore la fellah (en arabe cultivateur) ; sa beauté, ses vertus, son utilité et sa pauvreté. — Retour à l’Oquel. — Conversation avec les palmiers. — Les Mouch-arabis. — Le factionnaire et la lune. — Les koullehs pour rafraîchir l’eau. — Physiologie du vêtement- — Les muezzins. — Ablutions, prostrations et prières. — Première éducation des Egyptiens.
Les journaux de l’Europe nous ont fait voir à travers la loupe spéculatrice, qu’ils ne cessent de promener sur la topographie du présent et de l’avenir, Méhémet-Aly, en Napoléon égyptien, en régénérateur universel de la civilisation de son pays, en altesse plébéienne et radicale parfois. Il ne nous appartient pas d’apprécier ici- la portée de ces prévisions apologétiques; mais elles ne peuvent étouffer en nous le rire involontaire qui nous saisit en pensant que la simple crépitation d’une allumette a fait trembler le colosse, suscité le soupçon et la crainte dans son âme; et enflammé ses regards terribles, qui semblaient interroger même ses plus fidèles serviteurs ( ceux qui goûtent avant lui aux mets qui Je font vivre ou portent humblement ses babouches ).
En dehors du palais que nous quittons, renaissent les étourdissantes rumeurs des rues avec certaines réminiscences de Paris. Sur un sol brûlant semé de constructions irrégulières et inachevées en apparence, on retrouve la tanière humaine du pauvre , l’œil ne peut l’éviter. Des mendiants en guenilles, des enfants nus ou à peine couverts encombrent des masures délabrées. Le chien même n’est plus, comme chez nous, un animal fier, vigilant et dévoué; l’homme est un ennemi contre lequel il
hurle quand il ne l’attaque pas \ Il dort au milieu de la voie publique ou il se groupe en famille. Quelle confusion bruyante de toutes les expressions les plus énergiques avec lesquelles le méphitisme et Pimmondicité peuvent se traduire. Voilà de l’histoire mcderne et de la philosophie pour qui la cherche ! la misère a partout sa patrie, et sa voix est partout déchirante. Pourtant nous, Européens, qui appelons ces peuples barbares sans aller jusqu’à eux, nous trouvons chez nous des tableaux presque aussi hideux, en pénétrant au fond des cloaques impurs de certains faubourgs de Paris! et nous osons nous croire civilisés!!! Quelles bordées de science et d’archéologie parleraient plus haut et en termes plus incisifs de la dégradation de l’homme! car si nous sommes civilisés, pourquoi de pareilles analogies se trouvent-elles entre nous et ceux que nous appelons sauvages ? j
Bon lecteur, avide d’émotions nouvelles et de pérégrinations lointaines, qui prenez pitié des douleurs d’outre-mer, penchez-vous à votre balcon, baissez vos yeux gonflés de larmes sur le seuil de votre porte, et songez à celte belle maxime orientale; « L’avare est un arbre stérile, s’il était le soleil, il ne voudrait pas luire sur les hommes, »
Voici près de nous de jeunes paysannes qui portent des fardeaux en chantant: les unes tiennent des amphores pleines d’eau, équilibrées sur l’axe passant du coude au poignet, et que la main renversée soutient près de la joue; les autres, jeunes mères de seize ans, ont leur enfant à cheval sur la hanche; elles rient de nos étranges costumes. La longue chemise bleue (khamiss), qui dessine en flottant la beauté go leurs formes, indique le dernier rang qu’elles occupent dans la société ; leurs bras de bronze s’élancent avec élégance et liberté hors des manches qu’elles roulent pardessus l’épaule ou nouent derrière le dos. Un houbara (les Persans le nomment chadera, tente), long voile blanc qui les enveloppe presque en entier, leur sert à se cacher le bas du visage. Quelques femmes le remplacent par une étoffe noire, ou à carreaux bleus et blancs, taillée de la même forme, et servant aux mêmes usages; celles qui se respectent le plus ont le borghot, longue pièce de crin noire suspendue et fixée à la tête par des annelets de cuivre ou d argent de chaque côté des joues et au milieu du front, pour masquer le nez, la bouche et le menton. On s’étonne de cet usage singulier du voile employé à cacher uniquement la moitié inférieure de la figure; car il eut paru bien plus logique de couvrir d'une étoffe obscure et transparente à la
1 M. Dcnon, pendant l’expédition d’Égjptc, eut à s’en plaindre, le soir, relativement à ses mollets.
-Trbxih o.
fois ces yeux de femme, source de tant d’infortunes domestiques; ces étoiles heureuses ou malheureuses qui, selon la poétique expression des Arabes, servent de guides à ceux qu’elles ont aveuglés.
L’éloquence des yeux n’est-elle pas en effet la plus dangereuse des flammes? n’a-t-elle pas une puissance communicative électrique supérieure à la parole? C’est un langage mystérieux et universel qu’il n’appartient pas à tout le monde de lire et de comprendre, un reflet du très-haut, la signature du créateur immuablement gravée sur la face de l’homme. Le regard, c’est la vie de la beauté; tantôt avec douceur et tantôt avec fougue, il défend ou ordonne, attire ou repousse, flatte, supplie, accuse ; l’amour, la haine, la folie, la raison s’y peignent tour à tour avec éclat. Les Orientaux le savent si bien, que c’est peut-être le motif pour lequel la mode du henné (pour peindre les sourcils et les paupières) a été inventée; cette partie de la toilette à laquelle les femmes attachent une grande importance, allonge la forme des orbites vers les tempes et uniformise l’expression comme le ferait un masque. Les Chinois tiennent leurs femmes au logis, en emprisonnant leurs pieds dans une chaussure incommode ; les Turcs les enferment dans les harems ou déguisent leurs traits les plus expressifs. Néanmoins, la plus ardente passion brise bientôt toutes ces entraves. Les pures fellahs1, filles du peuple, ennemies de la gène et des usages incommodes, se couvrent de la chemise bleue, vrai sac ohlong fendu outre mesure par devant, et aux angles, garni de manches carrées ou taillées en trapèze. Elles trouvent ce sac suffisamment simple et commode, pour loger à Taise leur corps libre de toute entrave; elles vous laissent voir avec indifférence leurs beaux visages nus, souriant, quelquefois sévère, surmonté d’une touffe de cheveux noirs, qui raccourcit le front et fait paraître les sourcils plus allongés ; le voile noir ou blanc ne leur sert qu’à garantir la tète de la trop grande chaleur; les seuls ornements quelles se permettent sont des coliiers en verroteries, des boucles d’oreilles de cuivre ou d’argent, petites pièces de monnaies de mince valeur, ou plaquettes en forme de poires , quelles attachent aux oreilles par de petits chaînons entremêlés de grains de corail, des bracelets en verre peints, et quelques sales amuletes qu elles ne quittent jamais. Elles se peignent aussi le menton en bleu , et pratiquent sur leurs mains et leurs pieds une sorte de tatouage rouge et bleu, au moyen d’une composition appelée henné. On les voit souvent courbées sous le poids de grandes couffes 2,
1 Fellah signifie en arabe cultivateur.
8 Couffes, espèce de cabas faits de roseaux.
qu’elles remplissent de crotin de chameaux ramassé dans les rues , et destiné à faire cuire le pain de la famille. La femme du peuple est considérée dans le pays comme la bête de somme , qui rend les plus utiles services après le chameau; elle supporte avec une admirable résignation les travaux les plus durs. Ce type de femme est un des plus intéressants à étudier , sous le rapport du caractère physique, ainsi que de ses dispositions morales. Personne au monde n’est plus habile aux choses de la vie, quelle envisage sans aucune prévention ni aucun préjugé ; elle travaille sans relâche, mais elle jouit de la plus grande liberté ; les pratiques du culte musulman lui semblent presque étrangères ou indifférentes ; on dirait même que la religion n’a pas été faite pour elle. Sans doute il y a en elle quelque chose d’un peu mâle dans sa noble et majestueuse désinvolture ; on doit l’attribuer à ses habitudes de labeurs et d’activité ; la beauté se peint en caractères énergiques sur son visage basané ; non pas cette beauté telle que les recteurs académiques ou les grammairiens la comprennent; le front n’a pas toujours ce développement large et fier que les généralisateurs de l’art cherchent et veulent retrouver partout1. Ce n’est point dans le moule convenu que l’expression de sa pensée et de son âme se jette et se manifeste; ses lèvres seraient gênées dans la place assignée à l’arc Médicis; son nez droit et arrondi, ne pourrait s’appuyer sur la base métrique de celui de la Vénus, son oreille, placée haut et d’une forme bien franche, est également sourde aux propos de la médisance et de la flatterie, dont elle ignore l’usage ; elle ne sait ni lire ni écrire, car dans toute l’Egypte il n’y a pas une école pour les filles; cependant elle est douée de l’inspiration poétique, improvise avec facilité des vers et des récits, qu elle se plaît à débiter dans un langage plein de charme, au milieu de ses nombreuses compagnes, qu elle appelle du doux nom de sœur. Le mariage est pour les fellahs un lien d’autant plus facile, que le divorce peut sous le plus léger prétexte le délier et l’anéantir. Quand le mari dit à sa femme : Couvre-toi la face (telle est la formule du divorce), il est obligé de lui compter une somme égale à celle qu’il lui a portée, en mariage (ordinairement une trentaine de piastres), ou 7 fr. 85 c. Presque tous les ménages de cette classe, à Alexandrie; se composent d’ouvriers occupés dans les arsenaux et les fabriques ; de portiers, de porteurs d’eau, de marchands d’habits et de soldats. La fellah va dès le matin à
1 Les poètes persans, parlant de belles figures, les comparent toujours à la lune dans son plein.
Le beau, c’esl le laid , a dit un poëte.
son travail, et le mari au sien ; chacun rentre le soir à la maison, pour recommencer le lendemain, et la vie s’écoule ainsi tout doucement sans bruit ni chagrin ni plaisir. La femme partage son temps entre les travaux de la terre, les soins du ménage et de la maternité. Quand elle est jeune et jolie, elle se fait aimée, elle amuse le public par ses danses gracieuses et lascives; souvent elle devient marchande de doura, de dattes, et quelquefois nourrice ou domestique dans les harems, chez les Levantins ou les Européens; robuste et infatigable, aussi bonne que docile, elle est toujours utile, toujours libre et toujours pauvre, mais plus heureuse que les femmes des hautes classes de la société, qui vivent cloîtrées, la plupart du temps sous la surveillance la plus rigoureuse d’un mari, d’un père, des domestiques et des esclaves de la maison.
J’aurais encore bien des choses à dire sur les paysans d’Égypte, mon cher lecteur; mais, quoique je sois monté en ce moment sur une jument blanche comme celle de Mahomet El Borack (étincelante ), mes compagnons ne me disent rien, tant ils ont faim, et je partage parfaitement leur silence et leur opinion à l’égard du déjeuner vers lequel nous nous dirigeons. Je regrette de ne pouvoir vous offrir de le partager avec nous, car les flèches du genre de celles que possédait le scythe Albaris n’existent plus pour transporter avec la rapidité désirée les amateurs de paysages, de types et de costumes aux confins du monde.
Je voudrais seulement que ma plume fût plus habile, mieux taillée et aussi prompte que ladite flèche alors; car je vous ai compris, je pourrais en un instant vous promener dans le bel orient que nous voyons. Disons seulement deux mots d’amitié à ces jolis palmiers chargés de leurs grappes de dattes, qui pendent tristes de ne pas être mangées. On dirait que ces longs messieurs empanachés se sont rangés derrière ces murailles blanches, pour nous saluer en s’inclinant au vent sur notre passage, et nous jeter du haut de leur couronne agitée la fraîcheur de leur harmonieux et mobile ombrage ; ils ont l’air de causer entre eux et de dire tout bas à l’oreille ce qu’ils pensent de la drôle de cavalcade qu’ils voient passer. Mais, patience, voici plus loin des forteresses illustrées de mâchicoulis, un pont-levis, et, sous la porte, un noir soldat vêtu de blanc, dans l’obscurité; on ne voit que ses dents, ses yeux et son habit; on dirait deux lanternes au-dessus du croissant de la lune, que ses dents font briller. Ah ! parbleu, il nous présente les armes, et son fusil paraît suspendu en l’air par la force de quelque mystérieuse attraction, car ses mains sont invisibles. Il doit faire bien frais dans ces jolis moucharabis plaqués aux parois extérieures des maisons, comme des garde-mangers.
Nous serions bienheureux qu’ils en fussent, mais ils sont trop gracieusement travaillés pour un tel usage; ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales; le tout en bois parfaitement sculpté et découpé à jour. Comme l’air y entre avec bonheur par des étoiles, des rosaces, des biseaux contournés sous mille formes agréables, pour jeter son souffle bienfaisant et parfumé sur le cou arrondi de quelque gracieuse lévantine endormie, et qui rêve à l’ang'e de son divan! Mais zéphir, mon ami I tu souffles trop fort dans ses noirs cheveux, car tu la réveilles ! La voilà qui nous regarde curieusement et sans voile derrière sa cage, que scs petits doigts rougis voudraient ouvrir. Nous voyons passer son doigt dans une rose, puis son œil demi-fermé encore; mais le trou est trop petit, elle en cherche un autre. Nous voyons le haut du visage, et franchement. son joli bras timide ouvre une sorte de fenêtre en tabatière. La belle n’est pas mal, ma foi, et elle nous a ménagé coquettement la surprise. Ses dents sont ravissantes, mais il ^ a trop de rouge sur les joues; on se croirait à l’Opéra. Si elle n’était pas si haut perchée, on serait tenté de lui en décharger le visage par une accolade plus ou moins fraternelle; mais le plus presse est de rentrer à l’hôtel. Nous sommes sur la place, puis à terre et en trois bonds, les pieds sous une table, enrichie d’un déjeuner très-désiré. Il fait frais; on se jette sur les divans, puis sur les bouteilles de vin, car la soif est universelle; les carafes et l’eau nous paraissent inconnus; il faut pourtant l’un de nous se dévouer pour en aller quérir. Partout des mokkos (c’est le nom que nos troupiers français donnent aux Arabes en Afrique). On a beau gesticuler pour aider à fintelligeuce du substantif eau , personne ne l’entend ; enfin, il se trouve un nègre qui a le génie de Champollion, pour comprendre ce que per* sonne n’avait compris, et qui nous apporte des coulleh (vases en terre poreuse, qui servent à rafraîchir l’eau). On ignore la carafe en Egypte, et fort heureusement, h moins qu’on ne tienne à pratiquer l’hygiène de la Chine: Boire chaud et manger froid. En France, les marins appellent ces vases gargoulettes, etles Provençaux, des bardaques. Nos plus illustres pottiers les ont baptisés-hydrocerames deKEpapioç, vase, et uSpoç qui, sue; cette science profonde, me rend hydrocerame. Si j’étais une dame, je préférerais Alcaraza d’Alcaraz, petite ville de la Manche, où l’on a fabriqué les premières coulleh, gargoulettes Bardaques hydrocerames, et surtout les Alcarasas, qui ont peut-être donné leur nom à la ville. Par ma bonnedague de Tolède! Jesuis comme Grégoire, j’aime mieux boire! L’eau est délicieuse et n’a pas de prix pour nous, tant elle est fraîche ; il suffit d’exposer une coulleh dans un courant d’air, pour obtenir la trau-
sudation qui constitue sa propriété réfrigérante. On en fabrique enterre grise ou jaunâtre de la même forme ou à peu près pour tout l’Orient, C’est un long col sur un culot sphérique, et quelquefois la poire surmontée d’un long goulot droit; dans les colonies, dans ies comptoirs de l’Inde, et sur la côte du Mexique, on en fait grand usage.
Après avoir goûté les blandices, dit Balzac, de la boisson et celles d’un excellent repas qui eût été l’objet, pour Brillât Savarin, des plus profondes méditations, particulièrement sur les dattes non conservées et des grenades savoureusissimes, nous allons respirer l’air sous le portique de la cour en compagnie de nos chibouques.
La vue s’étend sur un vaste emplacement carré traversé par d’immenses ficelles qui servent de cheval à une troupe de loques de toutes formes et de toutes couleurs : on se croirait à ISeui ly, à Puteaux ou dans tout autre pays de blanchisseuses ; mais à l’inspection de tous ces vêtements pendus, l’illusion est détruite. Cette exposition gratuite de chemises, de fichus, d’étoffes à turbans, de vestes de caffetans (robe longue à manches pendantes fendues par devant), de jubé (c’est une robe de dessus à manches qui s’arrêtent au coude), de sallah (veste de dessus pour homme ou femme), d’enteri (veste collante), de chakseïann (pantalon de femme), est intéressante pour des peintres qui peuvent se rendre bien compte de la coupe géométrale de chaque vêtement, et, par cela même, sert de préface indispensable à l’étude du costume porté : la draperie s’explique bien clairement après cette physiologie, qui ne manque pas d’importance pour un ouvrage de costumes.
Dans un c in de la cour est une marc dont la limpidité paraît d’autant plus douteuse, que le chien qui vient s’y désaltérer s’y crotte les pattes 1 2 * * * 6 ; il est près de midi, car on entend le chant prolongé des mczzins ou muessins8.. Un honnête musulman vient s’v laveries pieds jusqu’à
1 L'hydrophobic est inconnue dans tout l’Orient, m’a-t-on assuré. Cependant, M. Hamont en parle dans son intéressant ouvrage, et dit que lorsqu’une personne est atteinte de ce mal, en Egypte, on l’enferme dans une chambre, un homme vigoureux y entre, se saisit du malade et s'efforce de lui faire avaler une espèce de mouche qui doit le guérir et qu’on ne trouve qu'en Igypte.
2 Les juils appelaient autrefois ù la prière au son du cor, et les chrétiens avec une cressclle. Les Muezzins sont des scheiks attachés aux mosquées, qui montent sur les minarets pour appeler à la |*rière ; ils ont un talent particulier pour chanter le Koran. et sont ordinairement d'anciens maîtres d’école qui ont perdu la vue à copier des manuscrits ou par maladie, car ils ne peuvent remplir leurs f.. ridions s’ils ne sont aveugles, pour ne point voir ic qui se passe sur les terrasses des maisons où les femmes se tiennent souvent sans
voiles. Ils montent aux heures de prières qu’ils connaissent au moyen d horloges de sable,
ou à a hauteur du soleil, el.se tournant vers les quatre puinls cardinaux en commençant
par le côté de la Mecque ( les juifs se tout rient vers Jet usalem ), ils lancent dans les airs le
la cheville, les mains jusqu’au coude , et la figure entièrement ; sans ces ablutions, la prière qu’il va faire ne serait pas bonne.
Voici comment il procède à cet acte qu’un bon musulman doit répéter cinq fois par jour. Il se tient debout dans le recueillement le plus respectueux, toujours du côté de la Mecque; puis, haussant les deux mains, il porte le pouce sur la partie inférieure de Foreille et récite l’oraison préliminaire appelée tekbyr.
Il pose les deux mains au-dessous de la ceinture, la main droite toujours sur la main gauche, et baissant les yeux vers la terre, il récite le fatelah (ou préface, oraison tirée de l’exorde du Koran).
Il s’incline très-bas, de manière à mettre la tête et le corps horizontalement en posant les doigts bien entrouverts, et il réçite une prière.
Il se relève un instant, fait des prostrations la face contre terre de manière que les doigts des pieds et des mains et le bout du nez touchent le soi.
Il se relève, reprend la deuxième position et récite une prière.
Fait une prostration comme à la quatrième position et reste un moment assis sur les talons et les mains posées sur les cuisses.
Encore une dernière prostration, et il terminé sa cérémonie par une salutation à droite et une à gauche adressée aux deux anges gardiens qu’il suppose toujours à ses côtés, fun pour l’exciter au bien et l’autre pour le charger du mal qu’il pourrait commettre.
Voici les noms des diverses prières des musulmans :
1° Ssabah Namazy, prière du matin depuis le coucher des étoiles jusqu’à midi ;
2° Oilab Namazy se fait au moment où le soleil passe au méridien ;
3° Akindy Namazy se fait l’après-midi lorsque le soleil est aux trois quarts de sa course ;
4° Acham Namazy, prière du soir au moment où il ne fait pas assez clair pour distinguer un fil blanc d’un fil noir ;
5° Yatzn Namazy est la prière de la nuit : elle n’a pas de temps désigné ; il suffit de la faire après la quatrième et avant de se coucher.
La question de religion conduisit tout naturellement à penser à l’éducation première des Égyptiens. La note suivante à ce sujet ne sera sans doute pas déplacée ici.
verset du Koran : Ilia Allah Mohammed roçcul Allah. Quand un musulman pieux fai** construire une mosquée, il a toujours soin d’établir à côté une école primaire pour les pauvres, et va quelquefois jusqu’à assurer aux enfants la nourriture et le vêtement aux plus indigents. Au Caire, on compte plus de quatre cents écoles primaires ( toutes pour des garçons ).
Goupil E piux. Ghallamel èdit 4P.de IMbaye. Paris lmp. Bertaubs