‹ Voyage d'Horace Vernet en OrientChapitre 4 sur 11 · LES ENFANTS DE SOLIMAN PACHA · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DE SOLIMAN PACHA

Les Égyptiens avaient coutume autrefois de consulter des astro logues pour le choix du nom des enfants ; cet usage est aujourd’hui tombé en désuétude; les parents se bornent simplement à choisir un nom qu’ils donnent à leur enfant sans autre cérémonie. Ce nom est ordinairement choisi parmi ceux de Mahomet, Ahchmet,MoustaphaI,ouparmi les membres de sa^ famille, Aly Hassan Hussein), etc., ou ses éminents disciples Omar Aboubecker Amrou, et quelques-uns des prophètes ou patriarches des temps primitifs, Ibrahim, Isaath, Ismaël, Yacoub, Mousa Daoud, serviteurs du miséricordieux, du puissant Abd Allah, Abd el Rhaman, Abd el Kader. Les fdles prennent les noms des femmes et de la fille du prophète Kadidja Aisha Anmeh Fattaneh, etc. , ou des noms exprimant une qualité, signifiant une fleur ou quelque objet agréable.

Les enfants sont généralement nus jusqu’à l’àge de six ou sept ans, et sont instruits suivant les moyens de leur famille.

Fais jouer l’enfant pendant sept ans, dit le Coran, instruis-le et eorrige-le les sept années suivantes, conduis-le les sept autres années dans le monde pour qu’il en adopte les usages : il est alors homme parfait; c’est d’après ces préceptes que les parents envoient leurs enfants aux écoles où la lecture et l’écriture leur sont enseignées. On les exerce sur des feuilles de toile ou des planchettes enduites d’un vernis blanc où les caractères tracés par le maître et imités par l’élève peuvent aisément s’effacer , et l’on passe ensuite aux exercices à la plume*de roseau sur papier. L’encre généralement employée pour les manuscrits ne vaut rien, quoique très-noire, à cause de la facilité avec laquelle elle se décompose par l’eau. Pour les actes publics, cet inconvénient est de la plus haute gravité ; cependant les délits d’altérations dans les écritures sont assez rares.

La signature des orientaux en général consiste en un sceau invariable qu’ils appliquent sur leur correspondance.

Sommaire. — Le kîeff. — Adieux aux habits à la française. — Hygiène du voyageur. — Domicile, mobilier et cuisine pour le désert. — l’ésumé et reuie générale d'Alexandrie: Babel moderne; le propriétaire universel. — Tolérance des rnusu'mans : les cophtes les juifs, les Grecs, les chrétiens, les Francs.— Les lanternes el les fanaux. — Architecture des jardins. — Style moresque. — I. es rues. — Abondance de fenêtres , et sa cause. — Bazars — Approvisionnements. — Caractère des Alexandrins. — Les mosquées. — Les imuns. — Lectures publiques. — Curiosités. — Lacs. — Lieu du débarquement des Français. — Eufuut qu’on mène à la circoncision"

En voyage, chaque pas, chaque regard estun progrès pour le penseur, en même temps qu’un délassement agréable et facile; car la pensée va, sans navire ni vent, plus rapide que ce dernier, plus légère que le papillon aux innombrables yeux, et, comme l’abeille laborieuse, se nourrissant du parfum des fleurs qu’elle caresse en passant. Elle vit complaisamment de l’essence des choses qui luisent au soleil, dans le calme ainsi qu’au sein du bruit, et ne se lasse jamais de parcourir l’interminable labyrinthe de la nature, où ses larmes se mêlent parfois à ses plus enfantins sourires. Aussi me pardonnera-t-on , je l’espère, la minutie de certains détails, en faveur du désir que j’aurais d’enseigner quelques mots de cette néologie, de ce grand dictionnaire d’observations toujours ouvert devant un artiste curieux. En tout lieu la vie contemplative se pratique avec le même agrément pour quiconque sait grouper deux idées, interroger les choses et en tirer des réponses ou conclusions morales et poétiques ; j’avoue, pour mon compte, l’irrésistible inclination qui m’y entraîne, dans ce beau pays d’Orient surtout, où elle semble avoir pris naissance. Sur notre globe , chacun la comprend à sa manière, et sous différentes dénominations : loisir , méditation, flânerie, rêverie,

dolce far niente, la sieste, et mille autres interprétations de la même idée. Mais nous sommes en Egypte, et, peur nous mettre au point de vue de notre horizon actuel, parlons du kieff; c’est un trait de caractère qu’on ne peut négliger dans les mœurs du peuple musulman. Un Turc ne se presse jamais dans les actes les plus simples de la vie ; il dîne à son aise, parle peu ou point pendant ses repas, et, après qu’il a satisfait aux exigences de son appétit et pris du café (généralement sans sucre), il fait le kieff (la sieste), en fumant une ou plusieurs pipes. Il n’interrompt la consommation continue de ces dernières, que pour laisser échapper, à travers les nuages du tabac, certaines bruyantes indiscrétions de l’estomac qui annoncent aux étrangers qu’ils ne sont pas en France. Des heures s’écoulent ainsi dans un état d’impassibilité voisin de l’inertie ; souvent le sommeil du corps vient se joindre à celui de l'intelligence, et la mort pourrait même aussi surprendre l’homme dans ces moments de stagnation vitale, sans qu’il s’aperçoive de son invisible approche.

Nous ne pouvons juger des douceurs du kieff que parce que nous avons d’autres idées; l’esprit veille toujours chez l'Européen; l’activité est l’élément essentiel dans lequel il vit. Après notre kieff ambulant, puisque c’est ainsi qui! est admissible, nous remontons dans les chambres qui nous sont destinées; la fraîcheur qui y règne, grâce à la fermeture des volets, nous rend l’énergie nécessaire aux occupations intimes du ménage; les uns écrivent aux amis et aux familles; les autres organisent les paquets, nettoient les armes, dont nous portons un arsenal formidable sorti de la paisible armoire de M. U. Vernet. Les habits justes nous sont devenus insupportables, et forment d’ailleurs un surcroît de bagage. Adieu donc tout l’attirail inutile! nous le confierons aux soins obligeants de M. Cochelet, qui veut bien nous le faire expédier sur Malte. Au Caire doit commencer notre métamorphose en Arabes.

Voici la visite fort agréable de M. Bourdon , qui a fait d’intéressantes pérégrinations dans les pays que nous allons traverser; les renseignements qu’il nous donne nous sont très-précieux, il nous recommande surtout de ne rien changer au régime de la vie française sans nécessité; d’être sobres, soigneux de nos yeux, la nuit de les couvrir à cause du froid; de ne pas les frotter quand le sable du désert en irritera la pellicule, de les laver souvent, et d’emporter avec nous une petite provision d’eau-de-vie , pour dissimuler quelquefois l odeur infecte et le mauvais goût des eaux de citerne. Toutes ces précautions sont utiles et faciles à observer, c’est pourquoi j’en remercie notre ami, et les communique avec empressement à quiconque voudraitt en faire l’essai.

M. Ve ni et s’est muni d’une petite pharmacie assez complète, et d’une trousse bien garnie de lancettes , bistouris , scalpels , etc. , qu’il saurait manier habilement au besoin, mais dont chacun de nous espère bien ne pas éprouver le contact. Nous possédons en outre deux malles en cuir, vrais chefs-d’œuvre de l’art par l’admirable disposition de leur intérieur et la quantité d’objets quelles peuvent contenir. Toutès les nécessités de la vie nomade y ont été prévues. Chacune est munie d’une tente en caoutchouc pouvant contenir trois personnes , d’un lit avec traversin et couverture, d’une table en bois et de deux pliants pour s’asseoir, plus , trois grands tiroirs destinés aux effets. Je ne dois pas oublier de faire mention de notre cuisine portative , qui n’est pas moins admirable dans ses combinaisons que les malles-Gandillot. H y a fourneau, soupière, appareil pour cuire ou rôtir; une douzaine d’assiettes en ferblanc , des timballes à boire , des fourchettes et des couteaux , le tout commodément emboîté dans un sceau de fonte de moyen volume. (Chez Lemare, fabricant de caléfacteurs , au coin de la rue Dauphine.) Le daguerréotype n’est pas un des plus minces embarras du voyage, par son volume et son poids ( l’opticien qui l’a fourni ji’ avait pu y apporter aucune des modifications qui ont été faites depuis). Comme notre séjour ne doit pas se prolonger longtemps ici, je profite encore de l’obligeance de M. Bourdon, qui veut bien me piloter, avec ledit ins-; trument, dans Alexandrie, et, ensemble, nous nous dirigeons, sur deux ânes, vers la colonne de Pompée et les aiguilles de Cléopâtre. Durant cette rapide excursion, qui me fait passer en revue beaucoup d’objets qui m’avaient échappé à la première inspection, il me sera permis de tracer un résumé succinct des remarques générales recueillies sur les lieux, ou dans les conversations des gens qui les habitent.

Alexandrie , jadis si magnifique, séjour délicieux de Cléopâtre, qui, sous le calife Omar, contenait quatre mille palais, autant de bains puplics, quatre cents marchés, quarante mille juifs tributaires, n’est plus aujourd’hui qu’une ombre vague de sa splendeur passée. Les habitants sont de toutes couleurs , de toutes les nations et de tous les cultes ; ce mélange confus d’étrangers et d’indigènes en fait presque une Babel moderne; les enfants y apprennent en même temps trois ou quatre langues qu’ils ne parlent jamais qu’imparfaitement. Les Cophtes \ descendants, comme on sait, des anciens Égyptiens, sont peu nombreux. Une admi-

1 Le eophte n'ose jamais s'asseoir devant son père , à moins qu7on ne Ton ait prié plusieurs fois avec instance.

nistration nouvelle régit le pays avec l’appareil d’institutions européennes , à l’aide desquelles Méhémet-Ali voudrait faire de son peuple un peuple civilisé, en introduisant en Égypte les arts et les sciences de l’Europe. Mais cette administration accapare l’agriculture, le commerce et l’industrie, la population décroît, et le vice-roi a seul droit de propriété. Son inflexible vouloir a cependant réveillé en partie l’activité qni régnait autrefois dans les ports. Les juifs s’occupent de commerce et d’agiotage , y ont leurs synagogues ; les Grecs domiciliés dans la ville sont peu nombreux, mais il y en a toujours beaucoup dé passagers : ils y possèdent une église et un couvent. Les Syriens catholiques font un petit commerce d’occasion. Les chrétiens et les juifs du pays portent le costume long des orientaux, et sont traités avec beaucoup de tolérance par les Turcs et les Arabes. Pourquoi donc en France, où nous avons proclamé la liberté des opinions et des cultes, n’avons-nous, dans au cune de nos villes , aucune mosquée où le musulman puisse exercer sa religion? Les Européens connus ici sous le nom de Francs présentent un échantillon de toutes les nations , et habitent un quartier spécial qui rappelle un peu les villes d’Europe. Les femmes d’Égypte, chrétiennes ou juives, sortent voilées et vivent retirées comme les musulmanes, au lieu que les Européennes jouissem de tous les privilèges de leur pays , sans que personne y trouve à redire. Des dames à chapeaux et à manches à Vimbécille , traversent les rues, les bazars, les promenades, accompagnées de leur petit sais en blouse retroussée d’un côté sur l’épaule. Le soir, même , on les voit aller faire leurs visites de voisinage, précédées d’un iavolet (domestique) qui porte une ou plusieurs petites lanternes dont le haut et le bas sont faits de cuivre étamé, et les côtés sont de toile tendue sur un fil d’archal en spirale cylindrique, ce qui permet de les ployer et de les serrer commodément dans la poche quand on n’en fait plus usage, et après avoir enlevé la bougie qui en occupe le centre. Ces lanternes jettent une bonne lumière, et sont indispensables, car les rues , dans toutes les villes d’Orient, ne sont jamais éclairées, et il ne serait guère prudent de s’y aventurer seul , à cause de la quantité innombrable de chiens errants qui dorment sur la terre. Les fonctionnaires publics, les consuls Européens, et les gens riches du pays, ont l’habitude de faire marcher devant eux des hommes avec de grandes perches qui soutiennent des réchauds dans lesquels on fait brûler du bois mêlé d’étoupes grasses, ce qui jette une très-vive clarté.

Quelques historiens font aussi mention d’un nombre infini de jardins et de vergers qui embellissaient les environs de la ville ; ils sont devenus

rares aujourd’hui , et d’ailleurs ils n’ont rien de remarquable dans leurs dispositions; leur seule beauté est uniquement due à la variété des produits et à la richesse de la nature ; ce sont, pour la plupart, de très-grands potagers où la végétation est continue; les arbres des pays froids perdent à peine leurs feuilles pendant le mois de janvier. Les Francs se hasardent quelquefois dans le parterre, où ils font souvent une grande dépense de fleurs. L’Egyptien, plus positif et plus sensuel, mêle les fruits aux fleurs; l’inévitable jet d’eau importé classiquement dans l’intérieur des appartements, se retrouve au milieu des jardins, encadré dans une gracieuse ornementation de treillages découpés, couverte de liserons bleus ou d’autres plantes grimpantes. On aime à écouter en passant le bruit de ses gouttes qui tombent en pluie sur la verdure mobile, et ajoutent le charme de leur clapotement à celui de la fraîcheur de l’ombre; les dattiers sont les plus nobles colonnes de cette architecture vé-* gétale; le bananier, qui ne dépasse guère la hauteur de huit ou dix pieds, se plante en lignes, et forme de très-élégantes ogives sarrazines. On peut ici étudier d’après nature l’origine et les principes variés du style ou du goût moresque. Nous retrouvons en effet, dans ces formes infinies de fleurs et de fruits, dans les melons, les pastèques à côtes, la bulbe de fognon , les iris, les pavots et leurs graines, les palmes du datier, etc., toutes les sources d’imitation où l’imagination de l’homme dut nécessairement puiser ses inspirations dès l’époque où l’islamisme interdit les figures en relief.

Le sol d’Alexandrie est composé de chaux et de sable, ce qui le rend très-agréable aux piétons ; les rues y sont toujours propres , à cause de la sécheresse du climat, et, sauf certains cloaques impurs composés de trous (dont un seul contient souvent une famille entière et sert de cuisine, salle à manger, chambre à coucher, écurie, etquelquefois de bassecour, comme on en trouve d’ailleurs en Bretagne et dans d’autres pays dits civilisés , les maisons sont en général d’un joli aspect; leur construction, ascez irrégulière, tient précisément au besoin d’air qui se fait sentir pour tout le monde, et impose comme une loi d’hyg ène un grand nombre de fenêtres aux appartements ; on m’a assuré que beaucoup de chambres étaient percées de quatre, six ou douze croisées, couvertes, il est vrai, de moucharabis, pour tempérer la chaleur du dehors. C’est pour ce motif que, dans certains quartiers, les habitations ne sont pas alignées comme chez nous, mais souvent disposées en angles saillants et rentrants, qui favorisent la multiplicité des fenêtres. Quand on ne peut pratiquer facilement les ouvertures nécessaires à l’aérage, on fait même

au premier étage une sorte de projection qui suspend une partie de la pièce en avant, sur la rue, et qu’on entoure de croisées s’ouvrant à volonté sur les trois fronts de l’avant-corps. Il en résulte un désordre apparent , mais très-pittoresque , d’où certains voyageurs ont pu déduire des conséquences fausses qu’un seul instant de raisonnement suffît pour rectifier \ La rue des Francs est la plus régulière. Les bazars sont garnis de boutiques pour tous les genres d’industries , et fort bien achalandées de provisions de bouches; on y trouve des fruits secs, des légumes, des herbages, des aromates, du gibier, du poisson pêché surlacôte ou dans le lac Mariout, du pain, du laitage, du caimack, des œufs, du tabac, des parfums, des habits; en un mot, tout ce qui est nécessaire à la vie. Pour préserver les denrées des rayons brûlants du soleil, une couverture faite de feuilles de palmiers et de roseaux enlacés sur des cordes est jetée au-dessus de la voie publique. Le bruit et les odeurs plus ou moins agréables qui se dégagent de cet ensemble de choses, ne sont pas faits pour séduire un touriste tant soit peu dégoûté ; mais l’œil d’artiste trouve une agréable pâture dans cette atmosphère chaude et colorée; la lumière , l’ombre , s’y déclarent une guerre ouverte, sous un torrent de rayons éblouissants qui se meuvent, se choquent et tourbillonnent en tombant du luisant sur le mat, du brillant sur le terne, ou du beau sur le laid. Sous le rapport du caractère, les Alexandrins sont doux, affables et dociles. Leurs mosquées ne sont pas riches , et les ministres de la religion sont dotés pauvrement. Les imans1 2 qui y remplissent à peu près les fonctions de curé, vivent sur Tes dons et les aumônes volontaires des fidèles. On remarque parmi les grandes mosquées celle de saint Sidi Abul-abbas, patron de la ville qui a son tombeau dans une des chapelles; elle se trouve au premier étage, le rez-de-chaussée étant occupé par des boutiques , des magasins et des habitations; les autres beaux monuments du même genre sont aujourd’hui la plupart ruinés, ceux du moins qui jouissaient de la plus haute renommée. Non loin de l’emplacement qu’occupent les aiguilles de Cléopâtre et la colonne de Pompée, sont creusées les catacombes royales, lugubres tombeaux, sortes de grottes ténébreuses où la chaleur suffocante a fait naître un grand nombre de

1 II y a quelques rues avec des trottoirs ; toutes les maisons sont couvertes de terrasses, et n’ont que le rez-de-chaussée et le premier. Les escaliers y sont toujours étroits.

2 Les plus respectables scheiks font faire des lectures au peuple dans les mosquées principales , et le schcik n’interrompt le lecteur que pour commenter les versets du Coran, qu’il entremêle parfois de bons mots et de dissertations tout à fait étrangères au sujet. La scène se] passe devant un public assez nombreux, et çn présence d’un immense chandelier d’argent où brûle un cierge de cire verte,

phalènes ou papillons de nuit, et cpii servent de refuge aux malfaiteurs assez rares ou aux bêtes qui viennent y manger leurs proies et y déposer des immondices. Gomme l eau se trouve à peu de profondeur du sol, il y a aussi des crapauds dont la peau est blanchâtre et pulvérulente. A quelques pas vers Fouest sont les bains de Cléopâtre, et , en s’avançant dans la même direction vers le rivage, on découvre Sidi El Ajami, endroit où débarqua Farmée française.

Le terrain sur lequel est situé Alexandrie , entre le lac Mahadie et le lac Maréotis ou Mariout n’est qu’un désert de sable sans végétations nombreuses , où cependant les plantations de melons réussissent trèsbien, à cause de la nappe d’eau saumâtre qui règne à peu de profondeur. On découvre les lacs du pied de la colonne de Pompée; avec leurs barques à grandes voiles latines , et leurs plages blanchies de sel marin qu’y dépose l’évaporation des eaux.

Je prends plaisir à retracer ici ces notes qui ont pour moi tout Fattrait du souvenir qu’on fait revivre; mais, dans la crainte de m’abandonner trop facilement à ce charme qui m’est tout personnel, je préfère prêter un instant l’oreille à cette musique un peu barbare qui, de sourde et monotone, prend un ton nasillard, se transforme en voix humaines, et s’avance sur la grand’ place , escortée d’une affluence considérable de peuple; c’est le cortège d’un enfant qu’on mène à la circoncision en grande pompe, suivant l’usage de ce pays. Cette cérémonie se pratique depuis l’âge de sept ans jusqu’à douze. Les parents, qui ont pris soin de parer l’enfant de ses plus riches atours*, invitent leurs amis et connaissances à suivre leur fils, qui marche en avant sur un cheval d’emprunt richement caparaçonné; son costume est rouge et ressemble beaucoup à 1 habillement des filles. Il porte un turban de cachemire, et se cache le bas du visage sous un mouchoir blanc brodé, qu’il tient continuellement devant la bouche. Un garçon barbier, chargé de faire l’opération, précède toute la troupe muni des instruments nécessaires et quelquefois même d’un buffet qui est sa boutique portative, appelée Helm; vient ensuite un groupe de musiciens , les uns frappant avec de petites baguettes un tambourin hémisphérique pendu à leur cou, les autres raclant une sorte de viole d’amour, d’autres encore jouant d’une espèce de haut-bois très-doux et analogue au basson ou plutôt au cor anglais. Comme nous approchons de cette procession pour en mieux juger, nous voyons s’agiter et courir devant nous un quasi-bouffon fantastiquement et chicardement accoutré d’un costume ridicule, le visage peint comme dans une mascarade, et affublé d’un vaste bonnet pointu; il s’arrête

pour nous faire toutes sortes de grimaces et nous adresser des tirades en charabias inintelligible, mais qui n’était sans doute pas à l’honneur des Français, nous jugeons à propos de ne pas rire afin de ne pas donner à penser que nous les acceptions personnellement, et nous prenons le sage parti de nous éloigner pour éviter de grossir l’attroupement qui commençait à se former autour de nous.

Les parents riches attachent une grande importance à la pompe de cette cérémonie; ils font suivre leur fils par tous ses petits camarades d’école ou des enfants de son âge, qui brûlent des parfums en l’honneur du moutakir (aspirant à la circoncision). Un grand banquet est offert ordinairement à toutes les personnes du cortège; et, à l’issue de ce repas, l’opération est pratiquée sur l’enfant dans un appartement éloigné; des cadeaux sont immédiatement offerts au jeune musulman , avec les félicitations des convives, »

Sommaire. — Les sphères humaines,-- Les cheveux et la barbe en Orient. — L’idiot et les jeunes filles; les santons et -leurs, paanies; chapelles et mosquées en leur honneur; femmes dévotes; l'histoire de deux santons du Caire ; sacrifices de bètès sur les tombes. — Le pain et les aliments des Egyptiens.— Superstitions.

— La chasse. — ‘Eclairage au beurre. — Assaisonnements. — Télégraphe d’Alexandrie. • — Les murailles et les tables sont le papier des ânes (proverbe allemand). — ■ Les monuments et les inscriptions au cirage. —

— Fin de la journée du S. — Bateau de fer; canal Mahmoudié. — Le 9. — ■ Paysages. — Les passagers. — Conversation levantine dont la pudeur ne sera point alarmée. — ■ Aboukir ; Damanbour; 1,’Alfe vers le soir.

Le soleil commence à marquer sa latitude sur nos trois crânes européens , tandis que nos cheveux et nos barbes incultes poursuivent leur développement libre et sauvage aux deux pôles de nos physionomies. Le nez de chacun se trouvant à l’équateur ou à peu près , témoigne, par sa vigoureuse coloration, de la température du climat que nous habitons aujourd’hui. On nous dit ici que les Orientaux ont certaines idées sur la barbe et la chevelure. Ils gardent l’une et coupent l’autre pour se préserver des sales insectes dont le plus grand Turc ne saurait se garantir. Les Égyptiens se rasent entièrement la tête, à l’exception d’une seule mèche au sommet, qui doit les distinguer des chrétiens au dernier jugement. Les Persans, au contraire, conservent une partie de leurs cheveux pour garnir les tempes; ils les por tent en boucles onduleuses devant et derrière les oreilles, jusqu’à quarante-cinq ou cinquante ans , époque à laquelle la barbe reste l’unique ornement permis de la figure. Ils se la teignent en noir tous les huit jours. Les prêtres la laissent pousser blanche pour se donner un aspect vénérable. Chez les Grecs modernes , on ne doit pas la porter entière avant trente ans ; jusqu a cet âge, la moustache est seule tolérée, et il Faut même une permission spéciale du papas pour qu’un jeune homme puisse se raser la première fois le menton et les joues, opération qu’il doit accompagner de deux oraisons du rituel grec, et pour laquelle il reçoit aussi quelques pièces d’argent.

C’est faire une grave insulte aux Arabes que de leur toucher la barbe ; on sait qu’ils la coupaient autrefois en signe de deuil.

Or, nous ne sommes ni Égyptiens, ni Persans, ni Grecs, ni Arabes, ni même en deuil, Dieu merci; mais nous gardons nos barbes pour nous mêler à ces peuples , réservant pour notre arrivée au Caire l’indispensable sacrifice de la chevelure, afin d’empêcher les insectes musulmans de se mêler à nous.

Avant de continuer notre pèlerinage vers des illusions ou des réalités nouvelles, jetons encore un regard de curiosité ou de compassion sur la pénible vicissitude de cet homme tout nu, tout noir, à la tignasse crépue et hérissée , accroupi , sans mouvement , au bord d’une fontaine publique. Ses yeux roulent dans leurs orbites avec une mobilité nerveuse qui semble provenir d’un secret mécanisme intérieur; son corps amaigri , dépouillé des plus simples vêtements , gît inerte sur la pierre comme un bronze poli sur un socle en ruines. C’est un idiot que la piété musulmane place au rang des saints ou santons ; créature de Dieu pourtant , mais œuvre inachevée , qui offre au monde l’homme assimilé à la bête par l’anéantissement de l’intelligence, à côté de l’homme fait à l’image de Dieu et doué de toutes les facultés actives du génie.

Les femmes s’arrêtent et se groupent autour de lui; un enfant du peuple lui présente, en passant, un morceau de pain, tandis qu’une jeune fellah, les bras enlacés autour de son cou, semble le caresser avec une tendresse toute respectueuse. Elle le regarde et lui porte à la bouche quelques dattes fraîches ; le santon reste impassible, et ses fauves regards trahissent seuls son existence par leur continuel mouvement. D’autres jeunes filles le contemplent animées du même sentiment de vénération; l’une d’elles s’avance, et penchant vers lui l’amphore quelle vient de remplir, le fait boire, dépose un baiser sur son front couvert de rides et de mouches, et s’en va joyeuse d’avoir deviné le désir d’un santon.

Les santons ne sont pas tous idiots, car on voit souvent des mahométans dévots qui se condamnent par pénitence à passer une grande partie de leur vie dans l’abstinence; il n’est même pas rare, en Turquie, de rencontrer la même dévotion dans quelques musulmanes ; car les docteurs inahométans n’ont eu garde, comme on le prétend, d’exclure les femmes des avantages que le Coran promet aux hommes. A peine dans toute l’Égypte se rencontre-t-il deux ou trois santonnières ou chapelles de femmes pieuses. Cependant il s’y trouve encore des dévotes assez ardentes pour faire vœu de jeûner double et triple ramadan, quelque-

fois toute l’année, quelquefois toute leur vie. Mais le vœu le plus commun parmi les femmes, est celui de faire le voyage de la Mecque; c’est une inclination favorite du sexe, à cause des avantages de liberté qu’il y trouve.

Les santons vivent d’aumônes et de charités publiques ; les idiots, les fous inoffensifs sont regardés comme des saints ou comme des hommes favorisés de Dieu ; leur esprit est au ciel, dit le peuple, la partie la plus grossière de leur être est seule confondue aux misères terrestres. Tout leur est pardonné, même la violation des préceptes de la religion, ce qui de leur part ne scandalise personne. Les santons, qui ne sont pas frappés d’imbécilité, ont tous des manies différentes; les uns se taisent, les autres répètent Continuellement les mêmes choses, s’agitent dans un sens, font des grimaces et des contorsions épouvantables; d’autres chantent et dansent; quelques-uns sont nus, on en voit s’ajuster les plus bizarres accoutrements et des coiffures extraordinaires. On en cite deux, morts il y a longtemps au Caire, à qui la vie pénitente qu’ils avaient menée avait fait élever deux chapelles, où les fidèles de leur religion allaient implorer leur intercession auprès de Dieu, surtout ceux qui n’avaient pas d’enfants ou ceux qui en avaient dont la conduite était dérangée. Un de ces santons avait couché pendant trente ans nu sur une natte dans les ruines d’une mosquée bâtie hors de la ville, sans aucune autre couverture qu’une seconde natte. Chaque jour, vers le soir, il venait dans la ville prendre chez un boucher un peu de viande, la faisait cuire dans une autre boutique ; prenait encore du fromage dans une autre, où l’on en vendait; du pain chez le boulanger, autant qu’il en fallait pour sa consommation. Il ne mangeait et ne buvait jamais qu'après le coucher du soleil. Le silence était une des conditions qu’il s’était imposées. Chaque jour il changeait de boutiques pour sa subsistance, afin de contenter tous les maîtres qui le suppliaient toujours de leur accorder la faveur d’entrer chez eux, et d’attirer par-là les bénédictions du ciel sur leur commerce, il mourut au bout de trente ans de pénitence, de la morsure d’un loup. (Ce qui prouverait que la rage n’est pas inconnue.)

L’autre santon avait un fds dénaturé, qui le chassa jusqu’à cinq fois de sa maison, lui refusant la nourriture. A la cinquième , le pauvre homme alla se planter dans une mosquée, avec une natte, où il passa aussi trente années, durant lesquelles il ne mangeait qu’une fois par jour. Quelques Turcs charitables lui offrirent souvent de le tirer de là, et de le nourrir chez eux ; mais il refusa toujours, en disant qu’il ne pourrait jamais expier ses péchés que par la pénitence la plus rigou-

reuse. L’affluence du peuple qui assista à ses funérailles fut si grande, qu’on croit qu’il s’y trouva plus de cent mille âmes; aussi était-il connu de tous les habitants. D’ailleurs, les mahométans sont dans l’opinion qu’on participe au mérite des morts lorsqu’on les accompagne à la sépulture. Après Fenterrement, le peuple se porta à la maison du fils, qui avait même refusé de suivre le cortège funèbre, et la détruisit. Le fils disparut sans qu’on sût jamais ce qu’il était devenu.

Après la mort d’un santon, des hoijneurs sont rendus à sa mémoire. On voit fréquemment s’élever de belles mosquées sur les tombeaux de cessaints; dans les campagnes, on rencontre de petits monuments carrés surmontés d’un dôme et ombragés de quelques sycomores 1. Les fellahs s’y rendent pour y dire leurs prières ou adresser leurs vœux pour la guérison des maladies, et si les vœux sont exaucés, on sacrifie une brebis, un mouton ou tout autre animal, qui sert ensuite à un repas auque les pauvres sont conviés.

Nous sommes trop avares de ce qui s’offre à nous et qui peut intéresser le lecteur, pour en laisser échapper la moindre parcelle ; c’est pourquoi revenons au pain dont l’enfant du peuple fait si volontiers l’offre au saint d’Alexandrie; le pain est en tout pays chose assez respectable (trèsrespectée en Égypte), pour qu’on ne le passe point sous silence, d’autant plus que ce pays est la terre natale de la boulangerie 2. Le pain est la base alimentaire de presque tous les peuples. A vrai dire, celui des Fellahs ou des Arabes est loin de valoir le nôtre; on n’y met que peu de levain , et on ne le fait pas assez cuire; il a la forme de gâteaux plats et massifs. Cependant il y a ici des boulangers qui font le pain à l’Européenne. On voit par la ville des marchands qui vendent clés pâtisseries appelées foutirs, assez semblables à la pâte ferme du boulevart Bonne-

1 Les Egyptiens faisaient autrefois les cercueils des momies avec cet arbre , symbole de résurrection.

2 Oq mangea primitivement du blé cru, qu’on fit cuire ensuite comme le riz.

Les soldats romains portaient anciennement un petit sac de farine qu’ils mangeaient en la délayant dans de l’eau. Puis vint la pâte cuite sous la cendre. L’oubli de quelques morceaux de pâte laissés dans l’endroit où on fait le pain, et incorporé dans la nouvelle pâte, fut l’origine et la découverte du levain. Elle date des anciens Egyptiens. Moïse dit que ce peuple avait tellement pressé le départ des Israélites, que ceux-ci n’avaient pas eu le temps de mettre le levain dans la pâte. Les Hébreux faisaient deux sortes de pain : l’une sans levain, et l’autre avec levain.

Le pain azyme, que les Juifs mangeaient à Pâques (fête des Azymes), était une galette sans levain ni sel, mince, ronde, perforée, blanche, très-sèche, très-cassante et très-cuite. On en préparait aussi d’une autre espèce faite avec des œufs et du sucre.

Nouvelle, à cause du beurre fort qui entre dans leur composition.

Les musulmans font usage de beaucoup d’aliments dont nous nous servons nous-mêmes, tels que la viande de mouton et celle du bœuf. Celle du buffle sert à la consommation des pauvres, et quelquefois celle du chameau. Les viandes prohibées ou réputées immondes, sont la chair du porc, du cheval, de l’âne, etc. Une loi de la religion leur défend de tuer les jeunes animaux de peur d’occasioner la dégénérescence des races. On ne voit guère de gibier sur leur table, à cause de la difficulté qu’il y a d’égorger les animaux tués à la chasse, comme Mahomet le prescrit. Les Égyptiens mangent beaucoup de volailles, le poisson, mais non les coquillages et les crustacées ; ils aiment les herbages et les légumes de toutes espèces, qu’ils apprêtent avec un art infini; les œufs, le laitage et les fromages; ils ont une sorte de prévention contre la pomme de terre, qui leur serait cependant très-utile. N’oublions pas l’oignon cru, qui a nourri les ouvriers des Pyramides, le concombre, le melon, la laitue, le pourpier, etc. , qu’on mange sans les faire cuire. Les fruits du pays entrent aussi pour beaucoup dans l’alimentation usitée en Égypte. On compte un nombre infini de plats différents dans la cuisine orientale, où les aromates et les confitures jouent un rôle essentiel, et où le poivre, le piment rouge, la cardamone, le girofle et la canelle servent d’assaisonnement. L’huile dont les pauvres font usage, se tire du lin, mais est très-âcre, à cause des grains de moutarde qui s’y trouvent mêlés ; ils la remplacent le plus souvent par le beurre, qu’ils emploient même quelquefois à l’éclairage. Il est à remarquer que le citron est en grande faveur ; on en exprime le jus dans presque tous les mets. Le vinaigre fait avec des dattes est détestable.

Il nous tarde d’arriver au Caire, et s’il était possible d’user des voies télégraphiques, nous pourrions nous transmettre corps et biens dans quarante minutes à cette destination. Nous pourrions poudrer nos lettres avec le sable du désert. Mais puisqu’il ne nous est pas donné de nous arracher si vite des bras argentés dont le Nil étreint amoureusement le Delta, force nous restera de revoir et corriger, s’il y a lieu, nos impressions un peu émoussées d’avance par des livres qui ont tout décrit. Les monuments qui attestent l’orgueil, ceux qui consolent l’humanité et perpétuent la bienfaisance se présentent toujours avec bonheur en voyage, et sont l’objet pour tous d’innombrables remarques; ce goût à la description architecturale, qui s’attache aux dimensions métriques, est très-généralement répandu et très-fatigant pour ceux qui lisent. Quel si grand intérêt y a-t-il donc au nombre de pieds qui entrent dans

la’ longueur et la largeur de chaque pierre? est-ce là tout le langage qu’un temple, une mosquée ou un obélisque adresse à nos yeux? Y a-ilil du mérite à avoir vu quelque chose de très-gros et de très-grand qu’il a fallu conquérir bien loin de chez soi à la sueur de son front et après maintes fatigues? Non, certes, mais c’est l’habitude, et on la pardonne. Le goût de la dégradation du monument est encore le plus universel de tous, engendré par la vanité. Cette manie décrire son nom sur les murailles est d’un ridicule odieux. Un proverbe allemand, qui devrait être connu du vulgaire des touristes, est celui-ci : Les murailles et les tables sont le papier des ânes. Les Anglais qui voyagent beaucoup sont trop souvent affectés decette désolante maladie; on trouve, eneffetsurles diverses faces de la colonne de Pompée, des signatures qui confondent leur absurde obscurité avec celles de quelques Français aussi absurdes; il y a même des gens qui ont été assez atteints du mal pour se faire hisser au sommet de la colonne et vouloir transmettre à la postérité en caractères gigantesques leurs vastes noms tracés avec le cirage immortel de leur patrie.

Oui, le cirage anglais du haut de ces monuments vous contemple avec les siècles, et afin que personne n’en ignore, celui qui a eu l’heureuse idée de se populariser ainsi s’appelle Williams ou Peters... Pourtant, il a beaucoup voyagé, beaucoup mangé dans les hôtels et les couvents d’Orient;’ il y a signé ses indigestions de voyage et a semé sa carte de visite tout le long de la vallée du Nil, jusqu’à Thèbes ; nous la trouverons sur la porte de la grande pyramide, sur la joue et le nez mutilé des sphynx les plus illustres ; il a fait invasion dans les domaines les plus reculés de l’archéologie.

Tandis que nous analysons et que nous devisons ainsi sur des riens plus ou moins aimables, le temps s’écoule rapidement, et la nuit si pure, qu’il semble que Dieu lait faite pour passer en revue tous les astres, nous invite à gagner nos lits de fer, pour nous préparer aux délices de la vie qui nous attend demain. Nos oreilles, encore vierges du .cri des bêtes féroces, sont remplies du bourdonnement des mille choses. On rentre, on se détire, et chacun gagnant machinalement sa couche, s’y jette lourdement, et s’endort.

Le 9, le bateau à vapeur de Mébémet- Aly, sur lequel il s’est plu à faire des excursions et des promenades d’agrément, nous serait fort agréable , sans doute ; mais le grand pacha ne nous l’offrant pas, il faut bien nous en consoler, en nous dirigeant vers un bateau de fer aussi, mais plus modeste, qui nous conduira jusqu’à l’Atfe. Ce bateau, sur le canal Mah-

inoudié, nous rappelle par sa forme et sa dimension celui du canal de Bouc. Les passagers, assez nombreux, sont la jeune demoiselle G..., qui professait l’arabe sur la Méditerranée, sa mère, M. Desmoloises jeune, consul français, M. Joly de Lotbinière, touriste amateur, qui se rend à Thèbes, par le Caire, et M. Hamont, directeur et fondateur du haras de Schoubra. On s’embarque, il est neuf heures du matin ; le joli café voisin de l’embarcadère s’éloigne dernière nous, réfléchitencore un instant ses arcades en lancette au-dessus du miroir verdâtre, qui en double la hauteur et allonge en les torsant ses colonnettes délicates; puis des bois de phimiers nous le cachent, et la brume bleuâtre qui s’élève des eaux devient laiteuse au soleil et dispose l’âme à la fraîcheur de la pensée. Une longue table servie à l’européenne est dressée sur le pont et offre des ressources vivifiantes aux appétits des voyageurs. On s’assied, et pendant que les paysages se dévident par les sabords ouverts, les mets se succèdent etne se ressemblent pas; nous buvons l’eau du Nil1. Nulli fluminum dulcior gustus (Sénèque), dont Gailien a dit aussi, Mulierum partus insigneiter adjuvat. L’exactitude de Sénèque ne peut être révoquée en doute, et la prodigieuse quantité d’enfants qui pullulent sur les bords du canal et que nous allons retrouver un peu plus loin sur le fleuve vient à l’appui de l’assertion de Gailien; on dirait même que ces derniers sont à l’état de grossesse (la proéminence du ventre est un caractère distinctif des petits Égyptiens.) Dans la poésie, l’eau de ce fleuve est le symbole de la beauté, de la douceur et de la grâce. Quand le Nil commence à gonfler, ses flots sont encore clairs comme ceux d’un torrent de montagne ; puis verdissent à cause des débris de végétaux entraînés des différents pays marécageux qu’ils traversent; plus tard, ils prennent une teinte rougeâtre, à cause des terres qu’ils charient du fond du Sennaar. Leur qualité fécondante tient aux diverses matières renfermées dans leur sein en dissolution, l’alumine, le carbonate de chaux et la magnésie, qui ont la propriété d’un excellent engrais.

Ici l’horizon est peu varié et invite pour ainsi dire à la contemplation horizontale, n’était l’apparition de loin en loin de quelques maisons de campagne ou même de quelque paysan tout nu qui côtoie le bord du canal^etdisparaîttout à coup.Quand le vent ne seconde pas notre marche au gré du pilote, celui-ci appelle le premier venu qu’il aperçoit : Ente

i Ce fleuve classique, révéré autrefois sous le nom d’Osiris, où l’on noyait chaque année une jeune fille pour se le rendre favorable, prend sa source dans la haute Élhyopie, aux pieds des monts de la Lune. (Isaïe, 23, 5.)

talahéne! obé, là-bas, viens ici? Lui lance un cable, et se fait remorquer par un, deux, trois ou quatre hommes,- qui, le jarret tendu et le cou allongé, font office de chevaux de halage; cela divertit beaucoup notre jeune professeur d’arabe. Sa gaieté s’attaque aux moindres objets, et tel est même un des traits distinctifs de la conversation des dames lévantines; un oiseau qui passe les fait rire. Notre jeune convive interpelle parfois, en arabe, les paysans, mais ils sont trop noirs pour qu’on devine s’ils rougissent • ils se bornent à rire. Nous voyons de loin le fort d’Aboukir, qui réveille en nous des souvenirs français ; nous saluons Damauhour, l’ancienne Héliopolis parva , copte tymi an hor, où nos soldats ont combattu, et le soir, avant le coucher du soleil, nous arrivons à la ville d’Alfeh, où nous passons la nuit, après avoir préalablement fait choix d’une dababieh, nom de certaines barques du Nil, d’un reiss (patron) et de quelques Arabes pour la conduire.

Sommaire. — Navigation sur le Nil, du 9 au i3 novembre 1 83g. Différentes sortes de barques. — Intérieur de notre dahabieh. — Les bords du Nil. — Les campagnes. — Machines d’irrigation. — Les chadoufs. — ■ Les sakyehs. — Appellations du Nil. — Volume d’eau qu’il dépense aux grandes crues. — 5 Les premières bibliothèques. — La médecine. — Les rats et les souris. — Coups de courbache au reiss. — Menaces. — Le i3. — Vestes de chasse et de voyage. — Les kepis d’Afrique. — Caban du général Lamoricière. — Lait de Paris. — Aventure des buffles; il faut être poli avec eux, anecdote morale. — Le ramadan. — Princes turcs en voyage. — Le 14. “La chaîne lybique; le désert. — Kafr-Raiak, village des Aimés.— Intérieur d’une maison.

On compte dans la haute et moyenne Égypte trois mille trois cents barques , dont huit cents appartiennent au gouvernement ; les autres sont des propriétés particulières. On les divise en plusieurs classes. Les unes (maachs), les plus grosses, naviguent à l’époque de l’inondation et servent au4transport des marchandises du commerce, et les autres sont à l’usage des voyageurs. Ces dernières se nomment dahabieh, canchas ou canges, et djermes, suivant leur grandeur. Ce sont pour ainsi dire les gondoles de l’Egypte. On nomme cayasses celles qu’on emploie à ia navigation pendant les basses eaux. Elles sont plates et pesantes dans leur marche.

La grossièreté des manœuvres de notre dahabieh est sans exemple ainsi que l’envergure démesurée de ses voiles latines. Allah kerim, disent les arabes ; Dieu est grand! soyons donc confiants et abandonnonsnous au vent qu’il envoie en aide aux prétendus mariniers qui nous guident. Par bonheur nous savons nager (c’est toujours utile dans ce pays) ; car plus d’un touriste , avide comme nous d’impressions de tous genres, a sondé maintes fois le profond séjour des crocodiles. D’ailleurs, on nous assure aujourd’hui que les crocodiles ont fui devant l’influence civilisatrice du vice-roi. L’impéritie et l’insouciance des reiss est passée en proverbe, ce qui rend la navigation d’une lenteur dés-

espérante. Méhémet-Aly aimait autrefois à descendre visiter ses Fellahs dans leurs champs, et s’y rendait en dahabieh; mais ayant personnellement reconnu l’abus des naufrages, il préfère aujourd’hui son bateau à vapeur comme moyen plus prompt , plus imposant et plus en harmonie avec ses goûts et son impatience.

Or, puisqu’il est très-sage de se plier à tout événement, et que c’est, d’ailleurs, foi jurée entre nous; force mus sera d'admettre que tout est pour le mieux dans ce pays. A défaut du confortable, cherchons le pittoresque autour de nous, examinons ce nouveau domicile. Nous habitons à l’arrière une sorte de petite chambre carrée, décorée de panneaux de bois sculptés et peints ; des estrades y forment lits de repos de chaque côté; le plafond est également orné, nous en faisons salon 9 salle à manger et dortoir à la fois; la cuisine, placée sur le pont , est confiée à un Grec nommé Joseph, qui baragouine en plusieurs langues; le vent, qui courbe les deux ailes de notre barque, allume les charbons du fourneau et ouvre les portes de notre appétit. Tandis que nous glissons mollement bercés sur le fleuve illustre, observé et étudié depuis des milliers d’années, où nos bayonnettes ont miré leurs terribles pointes , et nos troupiers ont trempé leurs moustaches poudreuses, la cordelle de hallage, en fibrille de dattier, accélère notre marche et se brise plusieurs fois sous les efforts des deux fellahs qui manquent de tomber sur le nez. Cet accident se renouvelle continuellement dans le trajet, ou bien la quille s’engrave elles hommes sont obligés de se jeter à l’eau pour la dégager et la pousser. Souvent ils font exprès de vous affaler sur une rive où ils ont des amis , pour les aller visiter, pendant qu’on passe des heures fastidieuses à les attendre sans savoir ce qu’ils sont devenus. On est à la merci de leurs caprices, aucune menace ne les émeut, n’étant jamais pressés d’arriver; et, quand on a subi ces épreuves, on peut prendre un brevet de patience pour tout le reste d’un ’soyage. Il est aisé de comprendre combien de temps se dépense à attendre le vent et à zigzaguer de la sorte. La longueur du trajet est doublée sans compter les moments qui s’écoulent soi-disant pour aller prendre des provisions. Se résigner est le seul remède qui reste aux voyageurs. Pour tuer des journées si monotones et si mortellement longues, on descend à terre avec les gens de l’équipage, ce qui allège un peu le bateau, et l’on se livre à l’innocent plaisir de la promenade sous les ombrages des palmiers en jetant ça et là un regard curieux sur les vastes rizières qui vous entourent ou sur les champs de lin, de chanvre, de cotoniers, de cannes à sucre, dont les

formes récréent la vue et les parfums flattent Fodorat. Ici un paysan en chemise bleue sème le blé à la volée. Là , tout seul , un enfant armé clun roseau conduit devant lui un grand troupeau de buffles. Plus loin, à demi-caché derrière un buisson d’aloës, un jeune homme lance d’un bras nerveux sa fronde, sur des oiseaux voleurs de grains précieux. On remarque parfois des machines d’irrigation qui font monter l’eau dans les endroits élevés. Les puits à chapelets, connus aujourd’hui sous le nom de sakyehs , ne sont autre chose qu’un treuil sur lequel s’enroule une corde garnie de pots en terre. Ces machines servent principalement dans les lieux les plus éloignés du Nil , et pour les cultures auxquelles les inondations seraient nuisibles, ou qu’on en a préservées au moyen de digues. Les plus simples sont de véritables manèges, et consistent en un arbre planté dans le trou d’une roue, et traversé d’une poutre fixée à la tête de deux buffles. Les autres (chadouf), aussi très-simples, se composent de deux piliers de terre ou de boue, plus ou moins écartés, surmontés d’une pièce de bois en travers, au milieu de laquelle une perche est attachée, au tiers de sa longueur, de manière à faire la bascule. À l’extrémité la plus étendue de cette perche est accroché un sceau de cuir pour puiser, à l’autre une masse de terre volumineuse sert de contrepoids et enlève le vase quand il est plein. On le saisit alors, et après avoir versé l’eau à sa destination, on recommence; c’est ainsi qu’on alimente un grand nombre de petits canaux artificiels qui se trouvent au-dessus du niveau du Nil; dans certaines localités même, on a placé une succession de ces appareils en escaliers , de telle sorte que l’eau arrive à la hauteur voulue par un procédé analogue à celui de nos maçons , qui s’installent sur une échelle pour monter les moellons de mains en mains.

Le Nil est la vie de l’Egypte , aussi les habitants actuels l’appellent elFayd, el Mobareck, l’abondance , le fleuve saint, appellations bien légitimes et bien concevables puisque par une merveilleuse bienfaisance de la nature, ses eaux vivifient et fécondent le pays précisément à l’époque la plus ardente de la saison , lorsque le ciel est serein, pur et sans nuages, et refuse à la terre la pluie dont elle a soif Pendant l’inondation complète, le Nil dépense un volume d’eau vingt fois plus grand qu’avant la crue. Néanmoins , le Nil n’est plus adoré aujourd’hui comme un dieu , mais des prières publiques sont adressées annuellement dans toutes les mosquées des grandes villes pour l’heureuse issue des inondations. Il est impossible de se défendre du charme puissant des réminiscences rétrospectives du monde qui n’est plus en présence de la

nature qui lui survit pleine de rapports et de contrastes frappants avec le passé dont elle est souvent l image, le reflet ou l’opposé. Le premier de tous les peuples où l’on voie des bibliothèques , dit Bossuet, est celui de l’Egypte. Le titre qu’on leur donnait inspirait l’envie d’y enti er et d’en pénétrer les secrets. On les appelait le trésor des remèdes de l’âme : elle s’y guérissait de l’ignorance, la plus dangereuse de ses maladies et la source de toutes les autres.

Depuis ces premiers temps il y a du vide dans Fhisloire jusqu’au règne d’Alexandre le Grand, relativement aux bibliothèques. Les Hébreux méprisaient les ouvrages étrangers et se contentaient d’un seul livre qui contenait tout ce qu’ils devaient savoir. Aujourd’hui, où sont ces livres et ces bibliothèques? Que reste-t-il? Demandez aux plus savants ! Les Égyptiens avaient aussi inventé la médecine, dit-on. Une femme eut la gloire de la découverte. Esculape régnait à Memphis pendant que Mercure, son frère , régnait à Thèbes ; et les premiers Egyptiens, au récit d’Hérodote, partagèrent de telle sorte leurs fonctions que chaque malade eut son médecin particulier. Du reste la manière de traiter les maladies ne dépendait pas du caprice du docteur, mais les médecins étaient punis de mort s’ils manquaient à l’observation des préceptes renfermés dans les saints livres d’Esculape. Hérodote et Strabon remarquent à ce sujet que les Babyloniens exposaient les malades à la vue des passants , pour s’informer d’eux s’ils n’avaient point été atteints d’un mal pareil, et pour savoir par quels remèdes ils en avaient été guéris , d’où l’on peut conclure que la médecine était une science expérimentale et nullement systématique. Les Égyptiens modernes sont plongés dans la plus complète ignorance sur la médecine; ils n’ont d’autre préservatif contre un grand nombre de maladies que leur extrême sobriété. Cependant l’exercice d’une telle profession suffit pour attirer le respect et la confiance de tout musulman ; les Européens , les Français, et les Anglais surtout, passent aux yeux des orientaux pour les plus expérimentés dans l’art.

En Perse, les Anglais ont acquis une grande influence par les médecins qu’ils y ont envoyés, et qui distribuaient leurs médicaments sans rétribution. Ce serait aussi pour nous un moyen politique , utile et civilisateur, dans ce pays où la médecine et la chirurgie rendraient des services inappréciables , si toutefois le funeste Allah Kerim, qui fait le désespoir de tous les étrangers, cédait à un instinct plus fort que tous les principes, celui de la conservation .

Nos Arabes font la prière, et bientôt le soleil se couche derrière des

palmiers et des villages sombres , où Ton remarque une foule de colom» biers en forme de pains de sucre ou de coupoles paraboliques. Le dîner est servi sur le pont, grâce à la pureté du ciel. Nous entendons encore les chansons ou cantilènes des paysans, puis les aboiements des chiens, et bientôt on ne distingue plus un fil blanc d’un fil noir, la nuit nous enveloppe de son aile, et chacun se livre aux douceurs d’un demi-repos; de temps à autre la barque touche le fond , ou, penchée par le vent, nous renverse de nos lits par terre ; les rats et les souris nous trottent par moments sur le corps. On rêve naufrage, crocodile, ichneumon; M. Vernet fume , d’autres vont compter les étoiles, et les plus philosophes dorment comme des sabots ; cependant , un grand bruit s’élève au-dehors ; on se dispute, puis un son creux se mêle à celui des paroles, un sifflement de cravache, sur des épaules humaines, traverse l’air, c’est Brigandet (non moins commode que son nom) qui s’est permis d’al longer un coup de sa courbache (nerf d’hippopotame), sur le dos du reiss, qui refuse le service. L’infortuné reiss a reçu le châtiment de son obstination d’un maître poignet dont il comprend toute la puissance, et sans répondre par des voies de fait (qui ne viennent jamais à la pensée d’un Arabe), il se frotte le dos et exhale sa colère en bruyantes clameurs. Brigandet, plus furieux par cette impassibilité , se prépare déjà à lui décocher un second argument du même genre, accompagné de sottises et de jurons qu’il crie à tue-tête pour les mieux faire comprendre, quand M. Vernet l’arrête, parvient à le calmer, et cherche à consoler le reiss par la douce éloquence intermédiaire du cuisinier drogman ; mais peine inutile ! L’Arabe dit que le vent est mauvais, et qu’il ne peut marcher. On lui demande s’il croit que le bon vent soufflera bientôt? — Dieu le sait , réplique-t-il. — Quand serons-nous au Caire? - — Dieu est grand ; s’il lui plaît nous arriverons. — Craint-il un naufrage, et pourquoi se tient-il éloigné du rivage? — Tout vient de Dieu , répond-il à nos questions, avec un sang-froid désespérant. Quel moyen prendre , comment résister à cet implacable système? M. Vernet saisit un pistolet, et, le montrant au pauvre musulman, l’en menace, l’ajuste, et par ce stratagème le contraint à céder. Aussitôt les autres matelots, témoins de cette petite scène, de courir d’un bout à l’autre de la barque, de saisir les manœuvres et d’accélérer la navigation. L’ordre et la tranquillité sont rétablis, et, nous pouvons reposer en paix jusqu’au lendemain.

Le 13, journée belle, comme à l’ordinaire, navigation saccadée, paysages uniformes, longs repos dans divers petits villages aux noms inconnus ; nous descendons à terre dans un négligé du matin qui excite la

curiosité des naturels. Ils n’ont jamais vu de vestes du genre des nôtres ; il est vrai qu elles peuvent figurer au nombre des curiosités de notre intérieur de ménage, à cause des innombrables pocbes dont elles sont garnies jusque dans le dos, et où l’on peut loger plusieurs pièces de gibier; nous les remplissons d’albums, de cahiers, de notes, de couteaux, en un mot; ce sont des vestes modèles pour le voyage ‘ des vestes amies de l’homme, et que le philosophe Bias eût appréciées, sans nul doute.

Le pantalon d’été, le paletot pour le soir et un caban que portait le général Lamoricière à la prise de Constantine , sont les derniers débris européens qui nous restent , ainsi que les képis d’Afrique rouges , surmontés de la cocarde nationale tricolore. Ces coiffures attirent particulièrement l’attention des habitants, et méritent une mention honorable pour les services qu elles peuvent rendre, comme on va le voir.

Le \ 5, mauvais jour, dit-on vulgairement 1 néanmoins, tout le monde se porte à merveille l nous ne sommes pas treize à table, mais l’ensemble des appétits de chacun équivaut presque en consommation à ce funeste nombre de convives. On cause de Paris en songeant à ceux qu’on y a laissés, et dont on n’a point de nouvelles. L’esprit transporte près des amis. On raconte ce qu’ils font à la même heure que nous ; on boit même, en leur honneur et souvenir, du lait conservé presque aussi mauvais que celui de la capitale, et que M, Joly de Lotbinière veut bien partager avec nous. Après la pipe de rigueur, nous accostons une île charmante qui nous séduit par la fraîcheur de ses ombrages , et chacun , armé d’un fusil à deux coups , s’élance dans la campagne , ou des milliers d’oiseaux voltigent dans les arbres. Une longue chaussée, bordée de roseaux, se présente et sépare le Nil d’une grande plaine marécageuse , où des buffles éparpillés comme des taches d’encre , paissent tranquillement. Nous la franchissons pour mieux découvrir le pays, et mes compagnons, avides de gibier, me devancent; tandis que, moins ardent pour la chasse, je me prends à regarder des goélands qui s’ébattent sous les joncs ; ou, plus loin , des vanneaux perchés sur le dos d’un buffle impassible tout ruisselant de vase. Puis, la vue de deux beaux ramiers bleus qui becquettent le sol à quelque distance, m’attire : je me presse; et sans bruit je descends du côté de la chaussée pour ne pas les faire lever : quand tout à coup ; derrière moi , un bruit de pas lourds et précipités frappe mon oreille; je me retourne; un buffle est en arrêt sur moi; à son aspect, je demeure stupéfait et pétrifié; ses yeux fangeux me fixent, et ses larges naseaux , enflés par la colère , me soufflent au loin leur odeur de marais. Néanmoins, j’arme mon fusil, et d’un bond je tente de

fuir vsur l’autre pente de la chaussée ; les roseaux y sont grands, je me blottis derrière : mon adversaire m’y poursuit ; je ne bouge ; il avance encore ; nous sommes à cinq pas l’un de l’autre , et le duel va commencer entre nous sans témoins; je le couche en joue lentement, visant aux yeux , quand soudain apparaît sa femelle mugissante. Mon inquiétude est au comble ; une seconde fuite exécutée avec toute la rapidité de mes jambes, augmente la fureur de ces deux animaux à me poursuivre; exténué de courir et de regarder en arrière , j’allais tomber de lassitude , lorsque je vois mes compagnons se hâter vers moi. M. Vernet me crie, du plus loin qu’il m’aperçoit : Otez votre casquette ! Je l’ôte en effet ; et , comme par enchantement , les buffles , épouvantés sans doute du mouvement de mon bras et de l’agitation d’un objet rouge, qui peut-être les avait irrités , rebroussent chemin subitement et regagnent leur troupeau.

En Italie, me dit M. Vernet, dans les contrées où les buffles abondent, si un de ces animaux imagine de voüs poursuivre , il suffit de le saluer pour l’en détourner. De cette petite aventure, la morale est facde à tirer à la manière du sage Ésope : les pigeons bleus bien souvent se rencontrent dans la vie , ils nous fascinent par leur éclatante apparence , et nous font oublier le danger imminent des buffles. L’expérience d’un ami peut seule nous en tirer. J’en suis quitte pour la peur et pour mon humble salut. Mes libérateurs accueillent par un rire universel le récit du plus vilain quart d’heure que j’aie passé sur le Nil, et je me console bien vite en tiraillant avec eux sur des huppés, des aigrettes et des pigeons , que les bons paysans nous offrent instamment de tuer sur le faîte de leurs maisons. Les colombiers sont en grand nombre dans ces parages; on en voit même dans presque toutes les habitations. Cependant les ramiers sont, de la part des musulmans , un objet de vénération presque générale ; on les épargne en reconnaissance du rameau qui fut apporté à Noé par la colombe après le déluge, ou en mémoire de la colombe que Mahomet chérissait1, avec laquelle il s’entretenait souvent, et qui lui transmettait les volontés divines. En dépit de la rareté du gibier, les pièces que ces messieurs ont abattues vont composer un festin d’autant meilleur que chacun aura contribué à l’enrichir. Joseph est joyeux de nous voir ainsi chargés de butin, et se promet de nous donner un bel échantillon de son talent dans un pilo monstre où chaque bête figurera

1 Elle était dressée par lui à venir, quand il voulait, prendre un grain de riz dans son oreille.

avec honneur, à l’exception d’une aigrette infortunée qui n’est bonne qu’à peindre ou à dessiner. Je m’en empare, et, la suspendant par des ficelles dans l’attitude du vol, j’en trace un croquis dans mon album en attendant le diner, et en mémoire de mon aventure.

Ce soir finit le ramadan ou ramazan, c’est ainsi qu’on appelle la lune pendant laquelle les Turcs devraient observer le carême le plus austère. Aucune personne ne peut légitimement s’en dispenser; il est absolument défendu, pendant le cours de cette lune, de manger, de boire et de fumer depuis le lever du soleil jusqu’à ce qu’il soit couché ; mais la nuit, on peut sans crainte se livrer à toutes les débauches de la table, excepté celle de boire du vin. Autrefois, ce crime ne s’expiait qu’en versant du plomb fondu dans la bouche du coupable. Pour rendre le fardeau de cette abstinence plus léger, les musulmans opulents passent le jour à se reposer et la nuit à se réjouir. La rigidité du jeûne n’est, ici comme ailleurs, que pour les pauvres.

Les marins du Nil chantent continuellement une cantilène ou chant d’amour dont ils accompagnent sans cesse leurs mouvements et leur travail ; l’harmonie en est triste et monotone comme les lieux qui l’ont inspiré. On aime cependant à l’entendre le soir, assis sur le bord du bateau, l’œil interrogeant au loin les mystères d’un horizon aux contours émoussés, lorsque la brume rougie par les derniers feux du jour s’élève lentement du sein des eaux, que la brise tiède ride à peine. Le calme qui règne alors sur toute la nature a quelque chose d’imposant et d’austère qui la grandit encore; le fleuve est parfois si large qu’on se croirait volontiers dans un bras de mer, et que la barque semble à peine avancer. Pourtant le vent s’élève , la pousse et nous apporte, avec les parfums de la végétation , des bruits lointains qui ressemblent aux sons d’un tambour ; ils grossissent peu à peu , des feux s’allument sur le rivage , les silhouettes grandissent a vue d’œil. Une fête se passe en effet près de nous, et le capitaine qui a sans doute quelque ami ou quelqu’un de ses ménages à visiter ici, nous propose de descendre. Volontiers nous mettons pied à terre dans ce hameau , où les maisons basses et peu nombreuses sont assez éloignées l’une de l’autre et ne lui méritent pas le titre de village. L’obscurité , qui nous en dérobe en partie le délabrement, cesse bientôt. Après quelques instants de marche, à travers des sentiers inconnus que nous suivons dans la direction du bruit, nous arrivons sur une place irrégulièrement plantée de petits arbres comme un bosquet. C’est là qu’un rassemblement d’hommes écoute la musique d’un tympanon ( darabouka) et de la zoummara (espèce de flûte formée de

deux roseaux rappelant le son du cor anglais), tandis qu’un grand nègre aux mains de singe, gesticule, danse et chante à la grande satisfaction du public et surtout de trois ou quatre individus accroupis en cercle, armés jusqu’aux dents, et qu’à leurs costumes et à leur physionomie on reconnaît pour des étrangers; notre drogman nous apprend que ce sont des gens de distinction, des princes turcs en voyage à qui l’on donne le divertissement de célébrer devant eux la fin du ramadan. On les prendrait peut-être pour des brigands , à voir leurs visages basanés, osseux et luisants, sous de vastes turbans de cachemire roulés avec ampleur. Des sourcils proéminents, des yeux creux et en coulisse, et de grandes barbes incultes contribuent à rendre leur aspect terrible. L’un d’eux particulièrement mélomane , frappe de temps en temps dans ses mains chargées de bagues pour témoigner sa satisfaction; d’autres poussent des exclamations monosyllabiques très-expressives de contentement, et le danseur et la musique de redoubler d’action et de vivacité. La flamme oscillante d’un réchaud mach-allah suspendu à une perche et fixé en terre contribue au pittoresque de cette scène. Nos habits et surtout la vue de nos armes attirent les regards attentifs des assistants, ils nous offrent du café détestable que nous acceptons par curiosité plutôt que par politesse, mais la prudence nous fait une loi de la retraite. Les voleurs sont toujours à craindre sur le Nil, plus par leur hardiesse et leur subtilité à s’introduire dans les bateaux, que par leurs forces ou leurs intentions meurtrières. Ils les abordent ordinairement de nuit dans des nacelles où ils ne sont que deux ou trois, quelquefois à la nage; ils s’attachent ainsi aux canges dans lesquelles ils s’introduisent sans être vus , enlèvent ce que leur main peut rencontrer et se laissent ensuite retomber dans l’eau avec leur proie qu’ils traînent au rivage. Notre flottante demeure, dépourvue de fanal, et sur laquelle il ne reste qu’un seul des mariniers endormi, doit probablement à l’obscurité de la nuit le salut de tous nos biens; nous y rentrons pour y chercher en paix les douceurs du sommeil que nous goûtons jusqu’au lendemain matin. Le 14 nous mettons à la voile au lever du soleil qui a changé le tableau de couleur et d’aspect; les masures devant lesquelles on se réjouissait hier soir sont aujourd’hui silencieuses et- tristes; les habitants, qui ont prolongé leurs plaisirs un peu tard, dorment encore, leurs baraques de terre brune semblent sortir d’un bain de fange, et contrastent d’une manière frappante avec la fraîcheur des sycomores majestueux qui les dominent fièrement, les corneilles et les corbeaux attristent la verdure sombre par mille coassements rauques, on en

voit s’abattre en foule sur une charogne de chien crevé qui, par son odeur infecte, témoigne au loin de sa présence. Un tableau plus imposant se déroule de l’autre côté du fleuve, c’est le commencement du désert et de la chaîne lybique dont le combat s’engage avec la végétation qui lui dispute le terrain. Une ligne jaune très-claire perce de loin en loin des bois de palmiers devenus plus rares, puis elle se déroule onduleuse comme les flots d’une mer qui s’émeut. Les pelouses et les prairies aussi vertes que dans nos parcs anglais, semblent parées de leur plus éclatant uniforme, tels que des soldats en grande tenue au jour de bataille. Les minarets et les dômes semblent fuir; cependant à mesure que les collines grandissent , le désert a soif des richesses et des eaux du Nil dans lequel on dirait parfois qu’il veut se verser. On nous prédit bientôt la vue des pyramides que notre reiss aperçoit déjà dans le lointain le plus reculé de l’horizon ; mais il nous est impossible de rien distinguer encore.... Deux heures après, nous commençons à deviner, à la place qu’on nous montre, plusieurs silhouettes triangulaires assises sur une base plus claire contrairement à l’usage des peintres qui reproduisent toujours les pyramides claires et plus blanches que le sable, tandis que l’opposé existe. Nous sommes pourtant à quinze lieues d’elles , mais l’air est si limpide et si pur que les objets les plus distants se dessinent avec netteté.

A Caffr-Raiak, la dahabieh s’arrête pour divers approvisionnementsB C’est un gros village plein de pigeonniers bosselés en forme de pommes de pin, offrant un aspect de dévastation d’autant plus grand , qu’il n’y a personne dans les rues. Après avoir rôdé un instant dans cette solitude avec notre drogman , nous trouvons enfin une porte ouverte, avec l’empreinte au lait de chaux de plusieurs mains, signe de propriété particulière. Nous frappons discrètement; point de réponse! Nous avançons néanmoins dans une grande chambre carrée, au milieu de laquelle est un pilier rond, et au-dessus, une moyenne ouverture, d’où vient le jour; une estrade en terre règne tout autour en manière de lits de camp, et çà et là sont jetés de gros objets enveloppés de laine bleue, brune ou blanche, qui ressemblent assez à des paquets de linge sale. Près du pilier central est une espèce de caisse carrée en jonc, qu on appelle couffa, remplie par deux paquets du même genre, ou l’on démêle cependant, au milieu d’un grand désordre de draperies, un pied gris et calleux à côté d’une main décharnée noire et maigre comme celles des momies, et qui ne semble pas appartenir au même individu que le pied. Joseph , naturellement curieux, soulève un pan

de draperie, et tout à coup, réveillée en sursaut , une vieille surgit et se lève à la manière de ces épouvantables diables , qui dans certaines tabatières fallacieuses partent subitement au nez des priseurs. Son réveil subit est accompagné d’un grognement prolongé , quelle accompagne d’un bâillement langoureux ; puis elle descend de son lit, et laisse plus que deviner à travers une sorte de chemise bleue frangée et trouée par l’usage, des fragments anatomiques fort étudiés. Un voile noir auquel pendent en lambeaux quelques ornements d’étoffe rouge , achève sa ressemblance avec les sorcières shakespeariennes , et imite plutôt un filet qu’un tissu par le nombre multiplié des accrocs dont il est criblé. Un beau jeune homme d’environ vingt ans, bien fait, robuste, et aux formes aussi soutenues que celles de la vieille sont maigres, se réveille, et, se dressant sur son séant, nous laisse admirer sa vigueur académique; ce sont les maîtres du logis, mari et femme. L’Egyptien se revêt de ses babouches et d’un morceau de laine, qu’il transforme en ceinture, et nous conduisant vers l’estrade où les paquets remuent de temps à autre, il nous dit schouf, schouf, qui signifie vois, examine la marchandise ; Taiebketir, elle est très-bonne, et faisant le geste persuasif de réunir les doigts de la main droite , il les approche de sa figure , comme chez nous , pour envoyer un baiser : Ente Françous Françaoui, Inglese, buono, buono, vous Français, Anglais, c’est du bon. La vieille en ce moment soulève un morceau de haick ', et nous découvre que les mystérieux paquets sont des femmes endormies plus ou moins bien vêtues ; quelques-unes portent des bijoux en verroterie et en corail, et toutes ont le tatouage rouge du henné sur les ongles et les pieds; elles jouissent d’un agréable embonpoint; ce qui est une beauté, comme on sait, aux yeux des orientaux ; d’autres montrent un visage fardé etpeint à couches épaisses de blanc et de rouge. Nous les passons rapidement en revue, et par l’intermédiaire du drogman , nous apprenons que la vieille les loue aux voyageurs à différents prix , comme divértissement ; car elles possèdent toutes le talent de la danse et du chant. Il y en a même qui improvisent ; ce sont des almeh ou gaouasys, danseuses publiques. Caffr-Raiak est presque uniquement habité par des femmes de ce genre, dont presque tous les voyageurs curieux viennent prendre à leur bord les plus jolies , pour se distraire des longueurs de la navigation; ils les abandonnent ensuite au hasard sur un rivage quelconque,

1 Draperie ou écharpe longue, d’un usage trés-répandu en Afrique, et qui sert à envelopper la tête et le cou, en passant sous le bras et faisant un tour par-dessus les deux épaules.

après s’en être égayés. Les drogmans, qui connaissent tous ledit endroit, reçoivent toujours le bacchich de la main des maîtres de ces maisons ; aussi font-ils d’ordinaire le récit le plus extravagant des charmes et des talents de ces syrènes. Piqués nous-mêmes par la curiosité et la nouveauté du spectacle que Joseph nous promet, nous faisons choix d’une chanteuse et d’une danseuse.

VIH

Sommaire. — Musique et danse des Aimées. — Les Kawals. — Instruments nationaux. — L’Asr. — Le Merisy. — Incubations artificielles. — Les ruches d’abeilles. — Pigeons voleurs. — Les Dareira. Boulac. Itoudah.— Industries et commerce. — Dénominations et étymologies relatives au Caire. — Appréciation curieuse d’i^n ancien touriste de 1 700. — Origine orientale de l'alcôve. — L’hôtel anglais Woghorn. — Point de vue des terrasses animé par une tête de mort.

M. de Lamartine écrit ceci à l’égard delà dignité de la face humaine: Il y a des traits que les années ne peuvent altérer ; la fraîcheur , la couleur , la grâce, sen vont avec la jeunesse ; mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes, dans la dignité, dans la majesté , dans la pensée d’un visage d’homme ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe point.

La beauté des femmes n’est pas plus commune aux pays d’Orient qu ailleurs; mais la nouveauté et l’originalité de certains types entièrement différents de ceux des contrées septentrionales, nous y font trouver un charme particulier que la majesté incontestable des costumes les plus variés et les plus riches augmente encore. Il serait aussi injuste et aussi faux d’affirmer que le type traditionnel que nous nous sommes créé soit le seul admissible, que de soutenir le contraire. Ce qu’on peut dire seulement avec hardiesse, c’est que l’expression qui est un des éléments les plus essentiels à la poésie, à la musique, à la peinture et à la danse, existe au suprême degré sur le visage des orientales, dont chaque trait, fût-il même irrégulier et de forme vicieuse, possède une mobilité caractéristique.

Les Gaouasys embarquées à notre bord , sont deux artistes dont les costumes n’ont point d’autre élégance que celle que la souplesse de

leur corps y ajoute. Dans les villes en général leur parure a plus d’éclat, et diffère même peu de celle des dames (comme il faut J; néanmoins, on trouve partout l’empreinte et cet aspect particulier qui distingue l’extérieur de la femme galante de celui de la femme honnête. Nos pauvres diablesses sont couvertes de la tête aux pieds d’étoffes de laine et d’indiennes ; elles ont le grand voile noir qui les couvre presque en entier, et le borghot sur la figure. Leurs yeux rient beaucoup derrière ce rempart sombre, qui tamise des chuchottements railleurs peut-être. On se range en cercle; et accroupi sur le pont, autour d’elles, chacun de nous est impatient de voir et d’entendre ces timides bayadères, car elles se font longtemps prier; pour accélérer leur décision , on leur présente le café et la pipe, attention quelles semblent apprécier (c’est une marque de considération qui les flatte beaucoup.) L’une ^Telles entonne alors un chant langoureux et monotone quelle accompagneen frappant des mains sur un tarabouka (tambour en terre cuite de la forme d’une dame-jeanne défoncée à sa base, qu’on aurait garnie d’un parchemin tendu), puis elle s’interrompt tout à coup, en éclatant de rire, et se cache le visage dans le sein de sa compagne; elle semblait nous dire par là, pourquoi nous priezvous de chanter, puisque vous ne comprenez point? L’accent plaintif de la cantilène avait néanmoins la tristesse d’une plainte d’ampur qui s’exhale vaguement sans offrir aucune idée déterminée, mais aussi sans en exclure aucune.

Pressées par nos instances , et ranimées par un petit verre d’eau-devie que Joseph s’empresse de leur offrir galamment, elles s’apprivoisent peu à peu. La chanteuse 1 s’assied à la turque, tandis que la danseuse, dépouillée du voile.et du borghot, baissant pudiquement, vers la terre, ses longs yeux de lézard, lève au ciel ses bras nus, et agitant de petites cymbales en cuivre quelle tient au pouce et au medium de chaque main, pour accompagner la musique 2, fait gravement quel-

1 Les aoualems, pluriel d’ Aimées, qui signifie proprement chanteuses, ont la voix généralement glapissante et monotone , et sont néanmoins très-estimées des gens riches, qui ont beaucoup de goût pour le talent musical ; ils les paient assez bien, ainsi que les chanteurs qui ont le plus souvent de belles voix. Lenec plus ultra de l’ai t consiste chez eux à se gonfler tant qu’ils peuvent, et à soutenir pendant très-longtemps les notes les plus élevées, ce qui excite de la part des assistants le plus vif enthousiasme, manifesté par des exclamations très-expressives et le battement des mains en mesure avec le chant.

2 En égyptien, mousika est toute différente de la nôtre par le système de notation où l’usage des clefs est totalement inconnu. La simplicité des mélodies, qui consistent en phrases d’un petit nombre de notes, qui se chantent lentement, offre cependant à l’oreille une douceur qui n’est pas sans agrément. La musique maltaise a de grandes analogies, ainsi que l’espagnole, avec la musique arabe. L’invention des orgues nous vient, dit-on, de l’Arabie, ainsique celle du tambour. On appelle trompeta les tambours militaires, et tambur est le

ques pas en rond , tourne la tête à droite et à gauche , en avant et en arrière, comme prélude, au reste, de la danse. Ses attitudes ont une grande noblesse et un calme qui tient de la pantomime. L’ajustement qui la pare consiste en une chemise de laine bleue, à manches longues, mise par dessus un pantalon d’indienne; un petit corsage à ramages variés , étroitement boutonné au-dessous des seins que la chemise couvre à peine ; un fichu rayé de couleurs foncées , noué derrière la tête , laisse entrevoir des flots de cheveux d’un noir profond où brillent les indispensables plaquettes ou pasquilles de métal ; une ceinture nouée au bas des hanches retombe gracieusement sur le devant de la taille, quelle dessine comme le fait la draperie de la Vénus de Milo. Les jambes restent d’abord immobiles, de même que le haut du corps, à l’exception des bras qu elle écarte, baisse ou lève avec beaucoup de moelleux, suivant le sentiment plus ou moins lascif qu elle veut exprimer : son visage, voluptueusement renversé en arriéré , s’incline tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, ses hanches et ses reins agités insensiblement tremblent bientôt avec une rapidité inouïe, qui trouble la netteté des contours. Je ne puis trouver de comparaison mieux appropriée à l’effet de ce mouvement, sur nos yeux, que celle d’un objet immobile qui nous semble remuer à travers les émanations ondulées de 4la vapeur d’eau chaude. La musique devient aussi plus vive, et la danse se termine par des contorsions frénétiques d’une hardiesse si brutale, que je n’oserais en’parler ici.

Les aimées dansent ordinairement par groupe de deux ou de quatre, sans prétendre néanmoins à fart de former des figures chorégraphiques à finstar de nos théâtres; elles ne se livrent jamais à l’exercice de leur talent devant des hommes et des femmes réunis , mais bien devant les uns ou les autres séparément. Il est d’usage, parmi les musulmans riches, pour témoigner la satisfaction qu’on éprouve à ce genre d’amusement, de donner le bacchich aux gaouazis en petites pièces d’or, qu’on mouille pour les leur coller sur le visage, et qu elles ne doivent pas laisser tomber en dansant. Les plus adroites sont celles qui peuvent en

nom d’une sorte de mandoline turque dans le genre du tabourah égyptien, qui a de petites cordes en fil de fer qu’on touche avec une plume. Le tambour de basque se nomme tar, et ressemble assez aux nôtres (il y en a de très-richement décorés d’incrustations géométriques en nacre, et un bois précieux dont l’art est poussé trés-ioin à Damas et à Constantinople). Le tambour ordinaire du pays (tebl-beledy) est une hémisphère de cuivre couverte de parchemin Les tymbales (noukakir), les cymbales (kas) et les castagnettes des aimées sont d’un usage très* répandu. Les instruments arabes les plus usités sont la flûte (nay); le hautbois (zamir), et la zoumara, flageolet double dont nous avons parlé plus haut.

conserver le plus grand nombre et le plus longtemps possible sans y toucher, ce qui donne souvent lieu à des gageures très-originales. En Egypte, où les mœurs ont toujours été très-relàchées, les aimées se promenaient anciennement dans les rues; aujourd’hui, qu’une ordonnance de police leur a défendu de se montrer au Caire et à Alexandrie, certains particuliers se donnent encore le plaisir d’en faire venir chez eux et d’en posséder dans les harems ; depuis l’ordonnance dont je viens de parler, il s’est introduit un genre de plaisir bien plus ignoble, celui de voir danser les kawals, jeunes gens déguisés en aimées, et qui donnent leurs représentations dans les cafés avec une indécence et une effronterie audessus de tout ce qu’on peut imaginer de plus crapuleux et de plus capable d’inspirer le dégoût aux gens honnêtes. La danse nahleh ou de la guêpe est une des plus curieuses, dans laquelle l’aimée feint d’être poursuivie par une guêpe ; tous les gestes y indiquent les efforts de la danseuse pour saisir l’insecte ; pendant cette poursuite, elle se dépouille de chaque partie du costume jusqu’à la chemise, dernier voile flottant quelle laisse entrouvrir de temps à autres; ensuite elle se rhabille, toujours en mesure, car certaines aimées sont tellement sensibles au sentiment de la cadence quelles s’arrêtent subitement dès que la musique cesse de marquer les temps.

.... Le vent nous pousse très-rapidement vers Boulac, faubourg commercial et industriel du Caire, nous en apercevons déjà les nombreuses barques sur le rivage. Aux chants et aux danses des pauvres aimées succèdent bientôt pour elles les larmes et la tristesse, car chaque bordée que nous courons augmente incessamment le trajet quelles auront à faire- à pied ; touchés par leurs supplications ferventes , nous accostons le bourg le plus voisin, où nous les déposons sans cérémonie. Dès qu’elles sont à terre, nous les voyons prendre un pas de course très-accéléré, dans la crainte des voleurs pour les pièces de monnaie que nous venons de leur donner.

Vers la fin de l’asr (partie de la journée entre le midi et le coucher du soleil), le merisy (vent qui souffle de tout l’hémicycle austral en commençant par l’orient et finissant par l’occident) ralentit un peu notre marche et nous donne encore le loisir de jeter un regard d’adieu aux colombiers innombrables qui sont pour les habitants de ces rives l’objet d’une industrie particulière, sans compter les fours pour l’éclosion artificielle des poulets. Les Egyptiens qui s’occupent de cette dernière spécialité forment une corporation comme les verriers chez nous ; les étrangers ny sont point admis. Les initiés, dit M.Hamont, auquel j’emprunte

ce curieux détail, forment une grande famille dont la plupart des membres habitent quelques villages de la Haute-Égypte. Ils placent leurs œufs dans des fours circulaires construits à cet effet, les posent sur des dalles recouvertes d’étoupes ou de nattes, et brûlent de la bouse de vache dans des rainures pratiquées sur les bords des fours ; des hommes nus entrent dans les fours munis d une lampe, ils remuent les œufs en tous sens sept ou huit fois pendant vingt-quatre heures, et après vingt-deux jours les poulets éclosent. Chaque four peut contenir dix mille œufs, sur lesquels six mille environ réussissent. On fait éclore aussi par ce moyen les œufs de dindons, en observant comme pour ceux des poules pendant tout le temps de l’incubation d’allumer du feu le matin et le soir. On remarque aussi sur les terrasses de quelques maisons des cylindres enterre qui servent de ruches aux abeilles ; il y a beaucoup d’éleveurs d abeilles aux environs du Caire et dans la ville même, ainsi que des voleurs de pigeons qui dressent quelques-uns de ces oiseaux à en attirer d’autres.

A la nuit tombante , nous arrivons à Boulack au milieu des essaims de chauve-souris qui poursuivent les Dareira, ou cousins dont la surface de l’eau est presque toujours couverte le soir'1. Nous couchons à bord, et le lendemain, de bon matin, nous présidons au débarquement de nos volumineux bagages; la somme convenue est payée au reiss, non sans murmure et discussion de sa part. Ce dernier se hâte de retourner à Alexandrie, dans la crainte des corvées auxquelles les barques sont très-souvent sujettes pour le service du gouvernement, qui paye peu ou point, ou la plupart du temps distribue d’amples salaires en coups de bâton. Boulack intéresse par son mouvement et ses industries variées. On aperçoit du port File de Roudah, où l’on prétend que Moïse fut sauvé des eaux et qui contient aujourd’hui des jardins remplis d’une végétation magnifique autour du célèbre Meckias (nilomètre tant de fois consulté et décrit.) Le type d’une bonne inondation est marqué sur ce monument au vingt-deuxième degré ou coudée, environ trente pieds. En une demiheure, nous arrivons au Vieux-Caire sur des ânes qui sont ici, comme à Alexandrie, les cabriolets du pays. Le fameux aqueduc aux 350 arcades nous présente sa perspective infinie et majestueuse; franchissant d’une seule enjambée des quartiers et des rues innombrables, il alimente à lui seul le vieux et le nouveau Caire.

1 M. de Norden parle de sauterelles de deux pouces de long, ayant le corps vert, à l'exception d’un cercle jaune qui règne autour de la tête et se termine aux yeux, et portant au front des ornements de couleur imitant parfaitement des hyéroglyphcs.

Boulack est l’entrepôt de toutes les denrées de la haute et de la basse Égypte, tels que l’indigo, dont la culture a acquis un si grand et si prompt développement sous Méhémet Aly 1 ; l’eau de rose distillée2; les olives, l’opium 3, la garance, le coton 4, le lin 5, le sucre et la cire, les dattes, l’aloès, l’encens, et différents produits des filatures, des forges, fonderies et blanchisseries du Caire ; les indiennes, les étoffes de drap et les soiries les plus recherchées se fabriquent au Caire.

Quelques historiens veulent que le Caire soit la Babylone des anciens ; d’autres soutiennent le contraire. Les Chaldéens l’appelaient Alchabir ou Alchaïr, selon quelques savants; mais il est probable que Alchabir est simplement le mot arabe al kebir (le plus grand) ou la capitale, comme urbs (ville), par extension Rome, et Stamboul, appellation devenue poétique de Constantinople , qui voulait dire &iç tyjv tcoXiv , à la ville par excellence. Voilà pour les étymologies. Les Égyptiens se contentent d’appeler leur capitale Mesr (l’Égypte). Les rues, au nombre de trois cents environ, extrêmement courtes et formant des embranchements en zigzag qui aboutissent à des impasses, font paraître les distances infinies ; le bas des maisons est peint de longues barres rouges et blanches, ou noires et blanches, et le haut avance parfois tellement sur la voie, que les habitants peuvent se donner des poignées de mains à travers leurs délicieux mouch arabis 6. Cette disposition nécessite, de la part des nouveaux venus qui sillonnent pour la première fois les flots de cette population montés sur le vaisseau du désert (ou chameau), une attention toute particulière pour ne pas se heurter aux angles de ces constructions pittoresques, mais dangereuses. Le lecteur, curieux

1 La manipulation en a été confiée à des Indiens chargés d’instruire les Arabes. Un cinquième de sa récolte est réservé aux besoins des fabriques. Les principales indigoteries sont Montfalout et Fechn , Aboutig, Giseb, etc.

2 Produit du Fayoum. On distille les roses en mettant du sable au fond de l’alambic pour qu’elles ne brûlent pas. L’opération dure six heures.

3 On sème vers la fin d’octobre, dans des sillons tracés par un second labour dans une terre forte et jaunâtre, les graines du pavot mêlées avec une portion de cette terre pulvérisée. La plante commence à poindre au bout de quinze jours, et parvient en deux mois à sa hauteur, qui est de quatre pieds environ ; et chaque matin , avant le lever du soleil , on fait dans le fruit, qui est verdâtre, une incision sur ses côtés; il en coule un suc blanc qui noircit bientôt, et dont on fait des pains enveloppés dans la feuille de la plante, et c’est ainsi que l’opium est livré au commerce. Ce procédé a été enseigné en Égypte par des Arméniens que le vice-roi a fait tout exprès venir de Smyrne.

4 Le cotonnier dure très-longtemps, car jusqu’à cinquante ans il produit des capsules, mais on a reconnu préférable de le renouveler après trois ans,

5 Lès Assyriens en faisaient des cuirasses.

6 Les musulmans couchent sur leurs divans, et n’ont que peu de lits. Le mot alcôve, qui n’est autre chose que mouch-arabi, vient d’el kauf, lieu où l’on dort.

de documents historiques, sera sans doute flatté de connaître un document ancien sur le Caire et rapporté dans un bouquin de 1700 : « On divise cette ville en quatre parties, sçavoir : Boulac, le vieil Caire, le nouveau Caire et Carafat, qui ont quelque vuide considérable entre deux; ces quatre parties ensemble ont dix ou douze lieues de long, sept ou huit de large, vingt-cinq de circuit, et toutes ensemble ont seize ou dix-huit mille rues, six mille mosquées publiques et vingt mille 'particulières. » Le reste de l’appréciation est du même genre ! ! ! Nous traversons de riches et larges bazars ; tout ce que nous voyons brille par sa nouveauté et l’éclat du soleil qui fait ruisseler nos fronts et éblouit nos yeux. Nous descendons à l’hôtel européen de l’Anglais Whaghorn pour y élire un domicile convenable. On nous assigne deux vastes chambres bien aérées, au second, ; la vue s’étend |sur un désert de terrasses entremêlé et interrompu par les cimes mobiles de palmiers amaigris etrares comme toute végétation dans l’ intérieur d’une capitale. Une tête de mort, qu’un médecin français a laissée pour héritage aux maîtres delà maison, est le seul personnage humain qui anime le paysage.

. Sommaire- — Nécessité et avantages des costumes du pays. — Dernière métamorphose. — Les barbiers qui cumulent. — Arabesques sur les portes des maisons. — M. Pierron. — Nouvelles de Paris. — Le théâtre, la tragédie italienne. — LesFrancs. — Les dames lévantines fidèles à la parure nationale. — Celle qui se mouche dans sa manche. — M. Linant. — Le colonel Varin. — Les expatriés volontaires. — Excursion par la ville. — Les khan, les bazars, les chameaux et les dandys parisiens. — Équipements, montures diverses avec la manière de s’en servir.

M. Joly de Lotbinière descend à notre hôtel ainsi que M. Desmeloises ; le premier veut bien prolonger pour nous le plaisir de partager lt toit commun, et le second que d’autres circonstances appellent auprès du consul M, Wattier de Bourville, nous prive forcément de son aimable société pour s’y rendre aussitôt. C’est ici que s’opère une dernière métamorphose : les trois compagnons sont changés en Turcs. L’adoption du costume local, loin d’être un puéril travestissement, est utile à tout voyageur; on ne saurait trop le lui répéter. En effet, les habits du pays sont beaucoup plus commodes que les nôtres ( quoiqu également en drap), à cause de leur ampleur; de plus, le dessin étant méconnu ou plutôt défendu chez les musulmans, nous pourrons nous livrer à la récolte indispensable des croquis, en tout lieu, sans être remarqués sous le vêtement musulman, et il nous sera aisé de pénétrer» dans les mosquées en ôtant nos babouches; grâce à ces précautions, nous serons confondus avec les fidèles. L’habit est collant, boutonné et agrafé étroitement aux manches et aux jambes contre les incursions des insectes qu’on craint de nommer. Le soin de se raser la tête est une mesure de propreté qu’il serait ridicule de ne pas admettre. Les vêtements du pays ont été faits pour les exigences du climat, et y sont portés depuis assez de temps pour qu’on croie à leur utilité. Vouloir en Orient

remplacer les pantalons larges par les nôtres, n’est pas plus rationnel que de vouloir importer l’usage des évantails chez les Lapons; par la même raison que l’architecture grecque est un contre-sens grossier, admis cependant en principe dans les monuments surnommés religieux de nos climats septentrionaux. Un barbier 1 est donc introduit lui et sa trousse, ou plutôt sa boutique, si j’ose m’exprimer ainsi, puisqu’il la porte, en ville, dans sa ceinture. Ce Figaro d’un nouveau genre, saisit silencieusement une chaise, pour y installer l’une de ses nouvelles pratiques, et nous plaçant une cuvette remplie d’eau de savon devant la face, nous humecte la tête, déroule une longue bande de cuir, y promène deux ou trois fois un énorme rasoir très-vieux et mal affilé; puis , après avoir émondé préalablement, à l’aide de ciseaux, nos chevelures respectives , il procède au fauchage épilatoire définitif, dont nous suivons, non sans sourciller, les cuisants progrès, dans un petit miroir orné d’incrustations 'en nacre; un froid mortel nous glace le crâne à mesure que l’opération s’avance, la température de l’eau y contribue, il est vrai; bref nous devenons trois agréables Chinois, moins la mèche de cheveux usitée^ aucun parent, aucun intime ami ne pourrait nous reconnaître et surtout demeurer sérieux à notre aspect. Brigandet, lui-même, oublie sa taciturnité impassible et discrète et ne peut. retenir un éclat de rire involontairement prolongé.

Tandis que Joseph est allé chercher des tarboucles, pour nous réchauffer, et des habits à la nizam, l’étude de la phrénologie nous occupe et nous repose. Après avoir pris ensuite connaissance des lettres que nous avons à remettre à nos compatriotes, on décide unanimement d’aller les porter au plus tôt nous-mêmes , dans l’espoir de trouver chez eux, non-seulement un bon et aimable accueil, mais des renseignements certains, et quelque complaisance pour nous orienter dans la ville. Un valet de place nous mène chez M. Pierron, peintre distingué. Il habite une maison dont la porte est couverte d’ornements tracés au fer chaud, dans le goût élégant des Arabes ( presque tous les menuisiers du Caire, ont un talent particulier pour ce genre de décoration ; ils tracent d’abord les courbes de leurs dessins ou entrelacs avec des compas, et brûlent ensuite le bois au moyen de fers rougis, de différentes largeurs

1 En outre du soin de couper les cheveux et de tailler la barbe, les barbiers s’occupent de chirurgie, et forment une corporation nombreuse appelée Djerrah, sous la direction d’un chef appelé djerrach-bachi. Ce ne fut qu'à grand’ peine que le docteur Clot-bey, à son arrivée en Égypte, obtint du ministre l’éloignement de pareils artisans ignorants qu’on voulait adjoindre comme collaborateurs à ses confrères et à lui.

eu/ 6VteiH v/

G. Fesquet •oinx. Challamel èditB de l'Abbaye. Celestm Destiays del

Page 1