COSTUME LEVANTIN MODERNE! COSTUME SMYRMOTE ANCIEN
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légères entraves. Nous admirions déjà depuis quelque temps une de ces nonchalantes beautés inattentive au spectacle, et dont les bras arrondis laissaient flotter sur la balustrade des mains d’une blancheur presque aussi éblouissante que l'hermine qui bordait son jubé bleu ciel; ses doigts effdés faisaient briller coquettement des bagues de toutes couleurs en se jouant dans les plis soyeux du caffetan à festons découpés à jour. Elle causait avec un vieux barbu grisonnant qui avait un fez enfoncé jusqu’aux yeux , quand subitement nous la voyons se tourner vers la muraille et se moucher dans sa manche. Par bonheur l’orchestre fantastique vient nous distraire d’un si grand désenchantement par des coaques innombrables sortis des trombonnes et flûtes d’une musique arabe enragée. Une symphonie barbare produite par d’épaisses lèvres de nègres ( fantassins de location tout en blanc ) , tympanise et charivarise nos oreilles tant soit peu délicates ; la fashion est en extase et admire dans l’ignorance du mieux; car ce théâtre, remplace ici l’Opéra, les Italiens, le Théâtre Français et tous les autres spectacles. La société franque y vient étaler les richesses du beau sexe et chercher des lueurs de civilisation; elle y promène son indifférence méridionale pour tuer des soirées que le bon ton dérobe comme ailleurs au sommeil ou aux ennuis du désœuvrement. Quelques Français expatriés suivent le flot et s’efforcent de se faire illusion par les souvenirs de notre scène. M. de Bourville nous présente à plusieurs personnes pour lesquelles nous avons des lettres de recommandations; presque toutes occupent des fonctions du gouvernement, chacun nous comble d’offres de services les plus obligeantes, et se fait un bonheur de piloter M. Horace Yernet au milieu des curiosités innombrables du Caire ; dans tout cet empressement, la vanité a bien sa petite part. Nos bouches ne suffisent point à elles trois pour répondre aux innombrables questions qui nous pleuvent de toutes parts sur ce qui se passe à Paris; sur notre but et notre itinéraire. Nous retrouvons sous la kakoul 1 du nizam et le tarbouch indigène, quelques réfugiés politiques, d’anciens saint-simoniens, des militaires officiers instructeurs, des ingénieurs sortis de nos écoles de France, en un mot une phalange hétérogène de capacités énergiques, ardentes ou malheureuses, qui s’est choisi une patrie nouvelle au sein de ce peuple nouveau. M.Linaut, à qui la chambre des députés avait voté en 1828 une somme de 20,000 francs pour aller à la recherche des sources du Nil, et devenu directeur général des ponts et chaussées, nous fait l’accueil le plus cordial, ainsi que le colonel Warin, fondateur et 1 Kakoult ou Cakoul, nom de la pelisse à capuchon portée par les officiers du pacha.
directeur de l’école de cavalerie deGiseh.Cedernier,ancienamide M.Vernet, est un respectable officier de l’empire, et aide de camp du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Toujours en belle humeur contrairement à l’épithète de vieux grognard dont il se fait gloire, il soutient, à qui voudra l’entendre, qu’il ne considérera jamais le tarbouche que comme un bonnet de police ; aussi le porte-t-il sur le haut de la tête et en avant du front à la hussarde pour appuyer et confirmer son assertion. Il nous engage à l’aller voir à Giseh au milieu de ses enfants (c’est ainsi qu’il nomme ses élèves), et nous préparera, dit-il, un plat de son métier 1; après de généreuses poignées de mains, dignes d’un cœur tout français, il retrousse sa moustache, et faisant sonner les éperons de ses bottes à la Souwarof, il s’éloigne pour le reste de la soirée.
Le 1 5, de nombreux visiteurs, instruits de l’arrivée de M. Vernet, l’honorent de leurs hommages. Le brave colonel, dans la crainte de ne point nous rencontrer, arrive un des premiers et s’empare de nous pour le reste de la journée, nous proposant, avec une persistance si gracieuse, de nous conduire partout, que nous acceptons sans crainte d’importunité. En ce moment, il tombe une petite pluie fine qui rafraîchit agréablement la température et nous ferait volontiers critiquer l’usage des babouches, si elle durait plus d’un quart d’heure.
Les pluies ne sont pas abondantes au Caire ; mais, au dire du colonel Warin, et contrairement à l’opinion reçue, il pleut beaucoup dans la basse Égypte, (à Damiette et à Rosette,) pendant quatre ou cinq mois de l’année. Il faudrait huit à quinze jours pour bien voir le Caire, et nous ne pouvons y rester que jusqu’au 23. Les mosquées, les basars, les hôpitaux, les arsenaux, les fabriques, les écoles et les cimetières extérieurs ? telles sont les principales curiosités que nous avons à visiter. Hâtonsnous donc d’admirer, d’entendre et de retenir; un vieux auteur a dit que celui qui ne connaît que son pays n’a lu qu’une page de l’histoire du monde : tâchons d’en lire au moins deux. Chemin faisant sur le terrain doux et sans pierre qu’on prendrait volontiers pour un tapis, l’œil et l’oreille de l’étranger sont frappés de radie impressions diverses. La chaleur est moins forte qu’à Alexandrie. Le rapprochement des maisons dans certaines rues, les obscurcit et les ferait prendre volontiers pour des souterrains élevés, sans l’intervention accidentelle de quelque vif rayon de soleil tombé subitement de la voûte céleste pour nous révéler des scènes nouvelles. Ici c’est un bazar; là un khan2 bruyant de populace, où
1 Un Carrousel.
2 Les khans ou karavanserails, qui, en turc, prennent le nom de besesteins, sont de grands
des chameaux calleux, chargés de ballots et de marchandises, dominent la fouie en ployant et déployant leur onduleuse encolure, et formant avec leurs bosses des fluctuations semblables à une mer qu’on n’entendrait point. Quelle excellente physionomie que celle de ces bons et si utiles animaux, véritable image vivante de la patience laborieuse, modeste et infatigable ! Leurs gros yeux en coquilles de noix, ombragés de longs cils et presque toujours baissés d’un air protecteur, ont l’élégante fierté de certains dandys de nos boulevarts qui vont gravement les pouces dans l’entournure du gilet et la paupière braquée sur leurs poches plus ou moins bien garnies. Les chameaux se dandinent sans affectation, parce que telle est leur démarche naturelle, et les dandys se chamellent, parce qu’ils ont la bosse du ridicule. On en voit de plusieurs espèces (de chameaux s’entend), mais je déclare que je n’en ai jamais aperçu qui eussent la double gibbosité3. La distinction qu’on fait ici entre le dromadaire et le chameau est la même qui existe entre le cheval de selle et le cheval de trait. Les naturalistes prétendent que le chameau de la Bactriane (dont la taille s’élève au-dessus de celle des autres) a deux bosses, en dépit de nos profondes observations ; son poids moyen est de treize à quatorze cents livres. Le dromadaire, qui sert de monture aux Arabes, est d’une forme très-svelte, a le poil soyeux et est pour eux Fobjet de soins et d’affections particulières. Sa douce allure, la souplesse et la proportion de ses jarrets, en font varier le prix de 500 à 1500 fr. Aucun quadrupède n’est plus facile à nourrir, puisqu’il reste impunément quinze jours sans boire; il mange ordinairement des fèves, et, dans le désert, il broute des épines et des ronces dont il trouve moyen de se régaler à belles dents. Les chameaux en général meuvent les deux jambes du même côté, ce qui en rend le pas plus dur que le trot, qu’ils ne peuvent tenir longtemps. Il y en a de trapus, aux jambes de devant très-renflées et velues près du poitrail : ces derniers portent la tête très en arrière de la gorge, qui est elle-même garnie d’une épaisse fourrure en forme de jabot; ils sont d’une taille peu élevée, et ordinairement d’un pelage fauve brûlé ou noir; ceux qui viennent en caravane de l’intérieur de l’Asie mineure sont remarqua-
édifices bâtis en marbre, en pierre, ou en briques, et voûtés, formant plusieurs rues dans lesquelles se trouvent les boutiques de tous genres. Les voyageurs ont droit d’y déposer leurs effets les plus précieux, et même d’y loger. Les portes en sont fermées de bonne heure, quelquefois avec des chaînes, et il n’y reste que des gardiens chargés de la police de jour et de nuit. Quelques négociants et gros commerçants y ont une ou deux chambres qui leur servent de bureaux. Les femmes n’y sont jamais admises. Des riches et des dévots font souvent construire des kh*ans pour les voyageurs dans des lieux déserts et peu fréquentés.
2 La bosse nest autre chose qu’un tissu glandulaire qui les nourrit quand la pâture vient à leur manquer. Elle ne touche point à l’épine dorsale.
blés par ces signes physiologiques très-prononcés. Ils peuvent porter depuis 500 jusqu’à 1500;leur vitesse est de six à huit milles àl’heure,en marchant consécutivement, sans fardeau, la moitié de la journée. On connaît futilité d’un pareil moyen de transport dans une contrée où la culture et les villes sont noyées dans un océan de solitude et de sables. Le pied du chameau a été éminemment construit pour le désert, tandis que celui du cheval s’y abîme.
Les caravanes comptent quelquefois jusqu’à quatre mille chameaux; souvent même on rencontre des propriétaires arabes qui en possèdent jusqu’à 500. Chez les Tartares, ils sont employés à des chariots; on fait des tissus de leurs poils, qui tombent chaque année; (ces tissus ont l’avantage d’être imperméables, etsontengrandusageenSyrie.) Les chameaux s’agenouillent pour recevoir leur chargement dès qu’on leur prononce la syllabe crrcrrr crrr,qu’ondoitrépéterpendantqu’on s’y installe soi-même, ou qu’ony dispose un bagage quelconque; en effet, dès qu’ils n’entendent plus rien ils se redressent subitement au risque de vous rompre le cou, ou d’endommager ce qu’ils portent. Les chameliers ont l’habitude d’escalader leurs montures pendant qu elles marchent, ils se font pour cela un étrier de la queue reployée en anneau dans une main, tandis que de l’autre ils saisissent le pommeau de la selle et les conduisent par un licou en frappant à droite ou à gauche, suivant la direction qu’on veut suivre; quant aux équipements, ils ne varient guère, et la planche en donne une idée suffisante ainsi que de ceux des chevaux. Les ânes sont très communs et consacrés à l’usage du peuple ou des petits bourgeois qui les emploient à leurs courses journalières. Les mulets sont généralement à Fusage des femmes qui les préfèrent dans leurs promenades, et s’en servent pour aller quelquefois, mais rarement, dans les mosquées. Elles y placent soigneusement leur tapis spécial pour la prière, par-dessus le matelas de crin rembourré qui formela selle.
Les brides, les croupières et les ventrières sont souvent ornées à la mode de Syrie, de damiers de couleur ou de dessins brodés en coquillages entremêlés de pompons de laine variés. Les Arabes ont eu de tout temps une réputation bien méritée pour le goût qu’ils apportent à embellir la tête de leurs chevaux d une infinité de glands en cuir ou en passementerie, destinés à les garantir des insectes, et à leur donner une allure plus fringante.
Affection des Égyptiens pour leurs chameaux. — Les chiens respectés. — Horreur du cheval pour le chameau.
■ — Qualités morales de ce dernier. — Il aime à être bien traité. — Il est lame de la civilisation et du commerce. — Son abnégation s’éteint dans le silence du désert. — Le galop en est insoutenable. — Epoque dangereuse. — Le chamelier syrien, son costume. — L’instrument pour tuer les poux. — La mendicité rare. — Esprit de charité. — Anecdote des femmes aux bracelets d’or. — Les dévots extravagants. — Les fondations bizarres. — Dépôt de mendicité de Méhémet-Ali. — Description des boutiques. — Les portes et les serrures de bois. — Revue de l’industrie.
Au sein de cette bruyante et active cité où la foule et la poussière tourbillonnent à l’envi, on est surpris avec raison de la rareté des accidents qui sembleraient devoir résulter de fencombrement des rues et des bazars. Néanmoins les hommes et les bêtes circulent sans se nuire ; et si parfois quelque dispute vient à s’élever parmi des Égyptiens, elle ne se termine jamais par les voies de fait, si communes dans nos pays : on se borne simplement aux injures dont la langue arabe semble très-propre à exprimer l’énergie. Le peuple est généralement doux et patient; jamais on ne je voit rosser ou maltraiter son chameau, son âne ou son cheval ; le citadin comme le Bédouin du désert semblent de part et d’autre porter une affection véritable aux animaux que la Providence leur a accordés pour les aider aux divers travaux de la vie. Us ont tous deux un petit bâton dont ils n’usent qu’avec douceur et modération , et qu’ils portent souvent enfoncé dans la chemise derrière le dos. La parole est pour eux le stimulant préféré que l’animal paraît ordinairement comprendre avec une rare intelligence. Des nichées de chiens jaunes étalent encore ici leur impassibilité vraiment musulmane, sans que personne ose les déranger. Il leur est permis de vivre de l’air du temps et de la nourriture d’occasion que les passants leur jettent, et, quoique regardés comme animaux immondes, jamais on ne les maltraite. Certains
Égyptiens en élèvent même pour garder leurs propriétés ; cependant, ils en évitent le moindre contact qui nécessiterait des ablutions et des prières ad hoc. Au Caire, chaque quartier a ses chiens : les chiens étrangers n’y viennent point impunément. Ils rendent l’important service de débarrasser les chemins des cadavres de bétes dont la putréfaction occasionnerait de graves maladies. C’est ce qui explique la tolérance des Orientaux pour leur nombre. On les respecte comme des êtres utiles; l’Arabe se détourne de la ligne droite qu’une famille de chiens interrompt; son chameau, son mulet, son âne ou son cheval en font autant. Ce dernier est un des plus recherchés et des plus admirés parmi les animaux. Les gens riches seuls et les Bédouins en font grand usage. On croirait, à sa démarche altière, qu’il comprend sa prééminence aristocratique. Son horreur pour les dromadaires est un fait très-remarquable : il hennit ou dresse les oreilles et s’agite à l’approche de son antipathique et difforme ennemi. Le chameau est d’une ardeur infatigable et d’une docilité parfaite ; mais , de même que le mulet et l’âne , il ne supporte pas les brutalités d’un impatient cavalier. Dès qu’on le frappe mal à propos, il s’arrête, et s’agenouille brusquement, comme pour prier poliment son maître de descendre; il va même quelquefois jusqu’à se rouler par terre avec lui , quand cet avertissement provisoire demeure sans effet ; son affection pour celui qui le nourrit est très-grande ; il reconnaît sa voix entre mille, le suit partout comme son ombre, et, fier dé marcher à ses côtés, il se redresse gaiement, dès que son maître le caresse ou lui lance amicalement une bouffée de tabac dans les naseaux. Supérieur à l’âne par sa sobriété , il peut voyager plusieurs jours sans boire, et en ne mangeant que quelques poignées de fèves; jamais il ne refuse de marcher ou de porter un fardeau que lorsque ses forces l’abandonnent tout à fait. Alors il s’agenouille dans le sable pour ne plus se relever. Il meurt, le désert est son tombeau : son maître le pleure, et les oiseaux de proie le mangent. Quelle abnégation plus complète que la sienne ! quelle patience humaine va plus loin dans la souffrance? quelle assiduité au travail , et quelle résignation ! que de services ne rend-il pas à l’homme dans les affreuses solitudes qu’il l’aide à traverser? Dans les villes il est l’âme de l’industrie et du commerce, et la vie des tribus errantes. Le Bédouin ne peut vivre sans chameau; la nuit même ce fidèle serviteur veille à la sûreté de son maître , qu’il avertit dès qu’un bruit, une odeur, une forme d’ennemi lui font pressentir un danger. Il est, en un mot, la créature la plus nécessaire, la plus utile, la plus résignée, la meilleure, et la plus physiquement laide de tout l’Orient. Dieu
semble avoir pris plaisir à réunir en lui d’admirables et impayables qualités sous une enveloppe repoussante , pour écarter de son œuvre la jalousie des peuples auxquels il l’a refusée.
C’est à tort que certains voyageurs prétendent avoir fait galoper des chameaux : le trot est leur seule allure tolérable. Ils ne se permettent que très-rarement le galop et comme moyen infaillible de se débarrasser d’un importun qui les obsède ; cependant quelques Arabes ont assez d’habitude de ce genre de montures pour oser les pousser à fond de train, tout en les maîtrisant. Chez les Wahabites et dans le Nedjd, les chameaux employés aux combats, peuvent aisément faciliter une retraite par leur agilité merveilleuse. Les plus estimés sont ceux du Sennaar et des Arabes Bechari de la Mecque. Dans certaines parties de l’Égypte, on leur fait traîner la charrue.
Les voyageurs doivent savoir qu’il y a des époques de l’année où les dromadaires deviennent capricieux et fantasques , difficiles à conduire; il est donc périlleux de les monter. Pour suppléer alors au défaut de mors, on a recours à un anneau de fer qu’on leur adapte à la narrine, et, comme cette partie est très-sensible, on parvient à dompter les plus fougueux en tirant îa bride qui y aboutit. Les jeunes surtout sont plus sujets aux velléités, on en voit même souvent lancer d’épouvantables coups de pieds ou ruades à leurs compagnons de fatigues; aussi a-t-on la précaution de les distancer convenablement les uns des autres, et de ne pas leur attacher de voisins à la queue, comme cela se pratique avec les chameaux pacifiques.
Voilà justement un long chapelet de ces intéressants animaux qui met obstacle à notre passage, nous pourrions même dire à chacun d’eux un mot de prière en les comptant, si notre heureuse étoile ne nous en dispensait. Leur conducteur est loin d’eux , et ne paraît guère s’en inquiéter ; il nous adresse seulement le salam-aleikoum des Arabes, auquel on doit répondre aleikoum-salam : le salut soit avec vous, et réciproquement. C’est un Syrien, dit Moucre , au teint basané , au long visage surmonté d’une espèce de bonnet foulé, en forme de cône émoussé, gris, autour duquel est roulée négligemment une étoffe jaunâtre. Il porte un grand manteau carré appelé machlab ouabba, en poil de chameau noir ; on dirait un grand sac renversé et évèntré, aux angles duquel on aurait percé des trous pour passer les bras, et sur l’épaule droite, à partir de l’encolure, on remarque un triangle équilatéral tissu de fils d’a‘rgent et de soie jaune imitant l’or, et dont la base s’appuie sur la base même du sac, tandis que le sommet descend jusqu’au tiers du niveau de la cein-
ture. Les côtés adjacents au sommet sont ornés d’une infinité de losanges égaux, et disposés parallèlement à la hauteur. Aux extrémités de ce Jéhovah , descendent perpendiculairement à la base des bandes larges de trois pouces, ménagées dans le tissu, et finement rayées de lignes noires très-fines, qui finissent également par de petits losanges comme des lances renversées.. Ses jambes sont nues, et ses pieds, courbés par l’habitude de marcher dans le sable , ont acquis la teinte et l’aspect rugueux d’une peau d’éléphant. A côté de lui marche son fils en caleçon de fellah , et la chemise nouée par des cordes derrière le cou et sur la poitrine; la recherche des habitants de sa calotte l’absorbe tellement qu’il vient se heurter contre nous, et nous donne lieu d’examiner en passant son bâton en forme de cuiller à pot, qui lui sert parfois à massacrer les audacieux insectes dans les régions de ses omoplates.
Il y a peu de mendiants dans les rues. Cependant, il faut bien le dire, il n’est pas de pays où la charité soit aussi généralement honorée et pratiquée que chez les Orientaux.
L’aumône, à la vérité, est une obligation indispensable à tout musulman, et l’observation de ce précepte dicté par la nature, et presque oublié chez les nations flétries par le luxe, a toujours été d’une pratique facile chez les peuples nomades, où le sol fournit en abondance de quoi satisfaire aisément à des besoins bornés, et où surtout la frugalité nationale est une vertu dont l’exercice n’exige aucun effort. Mahomet, en prescrivant l’aumône , en a donc trouvé le sentiment gravé dans tous les cœurs. Il n’en fit un principe de religion que pour le faire servir à sa politique ; et, comme il se rendit le dispensateur des pieuses largesses du public , il lui fut facile d’acheter des partisans , ou plutôt des complices.
« La prière nous fait écouter , dit-il dans le Coran ; le jeûne nous fait approcher du palais de Dieu, et l’aumône nous en ouvre la porte. »
On distingue plusieurs espèces d’aumônes : les unes prescrites par la loi, et les autres volontaires. Les musulmans qui possèdent des bestiaux,
! paient la dîme aumônière suivant un tarif réglé d’après certaines proportions 3 ; les cultivateurs fournissent des fruits et des légumes, et l’homme constitué en dignité distribue de l’argent. Mais les aumônes volontaires ne sont pas les plus abondantes : aujourd’hui, les musulmans donnent peu, pour être en état de renouveler leurs dons. Les anciens musulmans, entraînés par leur fanatisme, furent souvent réduits, eux et leurs familles , aux horreurs de l’indigence. C’est pourquoi la loi somp- 1 Les aumônes sont fixées à deux et demi pour cent du bien que l’on possède.
tuaire, en mettant des bornes à une générosité qui dégénérait en profusion, assure à chacun une portion suffisante pour subsister.
Le prophète voyant un jour deux femmes faire leur tournée dans la Keabeh de la Mecque avec des bracelets d’or, leur demanda si elles en payaient la dîme; elles répondirent que non. — • « Voulez-vous donc, répliqua-t-il, au lieu de ces bracelets d’or porter des bracelets de feu? — A Dieu ne plaise, répondirent-elles avec la plus vive émotion. — Eh bien ! continua le prophète, soyez attentives à en payer désormais la dîme aumônière. »
On a toujours observé le devoir 'de la charité en Orient, et les Turcs particulièrement se distinguent par leur générosité à le remplir, souvent même au delà des bornes raisonnables. Les ministres les plus corrompus , les princes mêmes, tout en dépouillant certaines maisons riches, ont toujours pourvu aux besoins des pauvres. Depuis quelques années, le pacha Méhémet-Ali a créé au Caire un dépôt de mendicité où sont réunis plus de quatre cents indigents , hommes , femmes ou enfants. Avant cet utile établissement, beaucoup de mendiants spéculaient sur les sentiments charitables des musulmans , et réalisaient des sommes importantes ; quelques-uns de ces enrichis, m’a-t-on affirmé, se faisaient à leur tour un devoir de donner à ceux qui étaient moins heureux. Dans la vive persuasion que Dieu ne laisse jamais des êtres intelligents dans la privation du nécessaire , certains dévots poussent le zèle jusqu’à procurer à leurs frais des aliments aux animaux domestiques ; on en cite même qui ont fondé des hôpitaux pour des bêtes, d’autres qui ont poussé l’extravagance jusqu’à faire porter dans des lieux sauvages et déserts des viandes pour nourrir des bêtes féroces. Des Egyptiens, égarés par leur aveuglement , ont favorisé plus d’une fois Fincontinence des voyageurs, en établissant sur les bords du Nil des lieux de débauche pour que l’étranger jeté sur leurs terres pût satisfaire ses désirs impudiques.
Un des principaux objets bien dignes de Fattention des touristes est sans contredit la boutique du marchand. La vue des nouveautés innombrables qu’elle contient va nous fournir l’occasion d’une étude spéciale sur l’industrie. Examinons d’abord la construction des boutiques : elles sont toutes peu profondes, et ne communiquent jamais avec l’intérieur des maisons. Ce sont de véritables boîtes ayant pour couvercles deux battants horizontaux , dont l’un se lève et porte l’enseigne ou le nom du propriétaire, et l’autre se baisse sur un banc formant saillie sur la rue et qu’on appelle rnestabeh. La clôture de ces échopes s’opère au moyen d’une serrure de bois, quelque temps avant le coucher du soleil, et la
nuit, des gardiens payés par cotisation veillent à la sûreté des marchan. dises quelles renferment jusqu'au lendemain matin à neuf ou dix heures, époque de leur ouverture. Le vendredi seulement, qui est le dimanche des musulmans, elles demeurent fermées. Partout les portes sont garnies de compartiments ou de panneaux à moulures où l'imagination décorative des Arabes §e révèle par d’innombrables polygones combinés entre eux à l’infini. De petites balustrades en bois découpé séparent ordinairement les boutiques , et servent d’accotoirs aux marchands ; c’est sur le mestabeh qu’on les voit étendre leur tapis et s’installer , le ehibouque à la bouche, en attendant le chaland. Au Caire, tous les dépôts industriels sont assez mélangés, tandis que , dans certaines villes, telles que Damas, Jérusalem et Constantinople , ils sont classés par catégories. Il en résulte plus de facilité pour l’observation; mais, au Caire, la variété des produits y présente un attrait plus pittoresque, et y rend les comparaisons plus amusantes; les contrastes frappent davantage. Les juifs, les Arméniens, les Turcs, les Grecs, les Cophtes, sont aussi mêlés ensemble, et ajoutent à ce magique tableau de l’activité humaine les caractères physiques et moraux de chaque peuple séparé ; où trouver ailleurs une pareille réunion de religions, de types et d’industries !
Ici, des passementiers habiles exposent des cordons de coton ou de soie, des fils d'or et d’argent , des glands en soie, en argent , en or, à côté d’un chibouquier occupé à forer des tuyaux en bois de cerisier, de lilas, de jasmin odorant, au moyen d’un archet rapide, ou à les orner de bouquins , d’ambre , d’os , d’ivoire , qu’il couvre d’incrustations variées ; là, c’est un épicier qui mesure et pèse le dourrah (riz de Guinée). Ses denrées les plus usuelles sont placées sur le devant de sa boutique, dont l’intérieur est garni d’une foule de petits tiroirs étiquetés comme chez nous ; des boîtes à thé de diverses grandeurs se reconnaissent à leurs étranges caractères chinois , parmi des paquets de chandelles qui fondent au soleil.
Plus loin , un tailleur est occupé à la confection d’un vêtement de femme qu’il brode avec toute la dextérité de nos ouvrières d’Europe. On voit près de lui des habits d’homme de toutes les couleurs et de toutes les dimensions , entremêlées avec des ceintures de soie rayées et des étoffes diverses qui annoncent un commerce d’occasion. H y a également des tailleurs grecs et arméniens qui servent la classe élevée, et particulièrement les Osmanlis. Un peaussier vient ensuite, puis des cordonniers nous offrent successivement les mess, les marcoubs et les babouches. Dans le quartier El Baradeieh, on trouve de nombreux ouvriers
occupés à fabriquer des selles pour les chevaux, les baudets, etc. Les sangles, les longes et les entraves se façonnent dans le quartier Soukalieh. Dans le même arrondissement , les gourmands de bas étage trouvent des foutirs , des gâteaux au fromage , au beurre rance et aux mouches , chez des Félix peu ragoûtants . Quelques confiseurs offrent aussi l’appât de leurs friandises aux amateurs qui ont \e palais plus délicat. Mais, barrack! barrack! gare! voici un malencontreux et gigantesque chameau chargé de moellons retenus dans une nasse en cordes ; un autre le suit portant d’immenses poutres qui viennent menacer de trèsprès nos tarbouches; ils sen vont à la citadelle déposer ces matériaux pour la construction de la nouvelle mosquée commencée par Méhémet-Ali. Les pierres qu’on y emploie sont tirées des carrières du Mockatam, et les bois les meilleurs, achetés pour la charpente, sont Facacia, le gommier d’Egypte, le lotier et le sycomore. N’oublions pas pourtant les tourneurs, qui forment une corporation très-nombreuse, et habitent un quartier spécial. Assis par terre, ils ont des appareils très-simples et des outils fort imparfaits, néanmoins il^ savent en tirer un très-bon parti dans la fabrication de toutes les boiseries qui composent les treillages des moucharabis, et, pour le goût des contours et des profds qu’ils savent leur donner, il est impossible de trouver rien de plus complet. Les potiers donnent aussi à leurs vases des formes dont l’élégance laisse rarement à désirer.
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Suite et fin de la revue des industries. — Etude comparative entre le goût des Orientaux et le nôtre. — Génie inventif et artistique des ouvriers orientaux. — Leurs outils imparfaits.-— Le défaut d’invention de nos ouvriers et dessinateurs. — Goût mauvais de nos fabricants, et ce qu’il faudrait faire pour le changer. — L’Orient, berceau des arts, sources d’inspirations utiles. — L’industrie française est morte pour l’art, elle ne vit que par le procédé mécanique. — Etoffes d’Orient ; leurs dessins et les nôtres. — Industries anciennes dont on retrouve encore des traces chez les modernes. — Esprit commercial des différentes nations qu’on voit au Caire. — L’usure flétrie par Mahomet, ainsi que les gains exagérés. — Absence de charlatanisme dans le commerce des petits marchands. — Les sakkas marchands d’eau. — La prière dans les mosquées. — Hassan de Calaoun , ou le Moristan. — Le Rhinocéros , les fous enchaînés et le traitement qu’on leur fait suivre. — Liste des autres mosquées remarquables. — • La disposition la plus ordinaire des mosquées. — Citadelle du Caire. — La ménagerie. — Vue de la citadelle. — Tombeaux des califes; ceux de la famille du pacha. — Manière arabe d’apaiser la soif. — Cimetière musulman. — Funérailles. — Deuil. — Respect pour les morts en Orient et en France. Parallèle.
Parmi les industries qui ont pris naissance en Orient, la verrerie est sans contredit la plus imparfaite. Elle se borne au soufflage des cornues, desbalions et desbouteilles de qualités fort communes. La seule fabrique de verres dont les produits puissent être comparés à ceux d’Europe , est celle fondée par Méhémet-Aly, à Alexandrie. Le nouvel établissement de Karyoum, sur le canal Mahmoudieh, promet des résultats encore plus satisfaisants. Quant à la taille des cristaux, elle est très-peu connue et la plupart des caraffes à facettes, employées pour les narghilés, se font généralement en France et en Angleterre.
Les Persans, qui sont les inventeurs du narghilé chiche, (ou gargouli Yudien)dontnous avons parlé plus haut et qu’ils nommaient caillau, ont un serviteur occupé uniquement de le nettoyer et de l’allumer; ils consacrent des sommes considérables à l’acquisition de cet objet. Le goût s’en est répandu en Egypte, en Syrie, en Turquie. Aussi, à l’imitation des Persans, les gens comme il faut et les seigneurs possèdent-ils des pipes à eau dont la noix est souvent chargée d’incrustations les plus délicates, ou de cise-
lures en orfèvreries si variées et si habilement entrelacées , qu’on ne pourrait mieux les comparer qu’à des discours charmants, empreints de toute la spontanéité facile de l’inspiration. L’art des Musulmans n’a de vie et de charme que parles emprunts faits à la nature végétale ; l’usage de la figure humaine ne lui est point permis; néanmoins, que de variétés dans les formes ! que de poésie, que de parfums délicieux ne s’exhale-t-il pas de ces innombrabres réseaux entrelacés, qui se quittent, se cherchent, s’embrassent et se repoussent au milieu des fleurs , sur toutes les surfaces d’or, d’argent, de bois, que l’industrie met en oeuvre! que d’élégance parfaite ! que de richesse et de légèreté à la fois ! Il semble à voir tous ces bosquets sortis de l’imagination des ouvriers les plus grossiers, que de pareils artistes ( car c’est le nom qui leur est dû) passent leur vie dans des jardins somptueux où ils puisent des idées toujours nouvelles. Leurs yeux se sont façonnés dès l’enfance, sous l’influence d’un soleil brûlant, à l’harmonie des couleurs et des formes, si rarement comprise dans les climats septentrionaux. Ils ne s’attachent point au fini de l’exécution , mais au bel effet d’un ensemble et surtout à la composition et à la sympathie des contours d’ornement ; leurs courbes ne sont presque jamais brisées, ce qui est de leur part une preuve de goût et de sagacité dans le choix des formes ; et si leur sentiment leur suggère de placer sur une tige d’arabesque une série de fleurs différentes, objets de leur prédilection, ils ont l’admirable bon sens de placer les plus fortes dans les circonvolutions les plus développées et de suivre en cela le système et l’ordre naturel de la végétation.
Dans les incrustations qui emploient souvent les formes géométriques, on est également étonné de la variété infinie des combinaisons qu’on y trouve. Je veux parler ici de ces petits tabourets polygonaux, destinés à recevoir des plateaux en fer blanc pour le repas, ou à placer les fingeans ( nom des tasses à café ) et tout l’attirail du café. Les artisans qui les confectionnent sont en même temps leurs propres dessinateurs. Avec des outils excessivement simples et qui exciteraient l’hilarité des moindres ébénistes français, ils produisent des rosaces, des entrelacs, des courants defleurs quejamaisils ne répètent deux fois;tous leurs ouvrages sont différents, souvent mémel’économie et la quantité plus ou moins grande de matériaux dont ils peuvent disposer les guident dans leurs compositions. Le moyen de tracer leurs dessins est aussi simple que facile; il consiste à ployer du papier en autant d’angles qu’ils veulent avoir de parties symétriques dans une rosace, et avec des ciseaux ils découpent la forme qu’il leur plaît; le papier ou patron déployé leur sert de ponsif ; ils en don-
blent ou triplent le périmètre avec des lignes concentriques et toujours distancées inégalement; il en résulte une série de zones quils meublent ensuite de divers détails, soit ramages, soit fleurons régulièrement disposés, ou figures géométriques ; damiers, losanges, etc., qu’ils aiment beaucoup à entremêler aux lignes ondulées; la disposition des matériaux colorés les occupe ensuite; la nacre, l’ivoire, l’ébène et divers bois plus ou moins précieux ajoutent encore au charme de leurs dessins, distingués toujours par la vivacité des oppositions les plus heureuses; leur genre d’ornement est une création infinie de tous les jours; ils ignorent la copie servile, et ils n’auraient, d’ailleurs, jamais la patience de l’exécuter; bien loin en cela de nos prolétaires civilisés et routiniers du haut en bas de toutes les industries européennes, qui ont pour eux des écoles de dessin où Ton apprend le dessin linéaire, où les élèves sont nourris dès le berceau avec du vignole des ouvriers, des charpentiers, des tailleurs de pierre, bien loin même encore des jeunes architectes qui apprennent les cinq ordres et qui vénèrent l’immortel et immuable principe des Percier et Fontaine ( le rond dans un carré et le carré dans un rond ), sempiternelle limite de la décoration officielle et monumentale; les Orientaux, dis-je, inventent et font honte à nos industries, à nos fabriques dans bien des genres ; ces sauvages mal outillés, ignorent la perfection mécanique dans l’application ; ils n’ont point suivi d’écoles. Les tisserands de Damas font des étoffes d’un dessin aussi beau, si non plus beau, que ceux de nos manufactures les plus renommées. Les dessinateurs de Lyon et autres le savent bien et ne se font pas faute de les calquer.
Les tapis d’Orient ont une réputation, comme goût d’ornement, que n’obtiendront jamais les nôtres.
Les broderies encore, ne sont-elles pas infiniment supérieures comme perfection de travail et comme style à la maigreur et à l’uniformité de celles que nos journaux de modes recommandent à leurs abonnées.
Quant à la bijouterie, il suffit de jeter un rapide coup-d’œil sur les ouvrages de joaillerie et d’orfèvrerie (c’est tout un chez les orientaux) pour se convaincre que ce peuple, sans avoir puisé dans des écoles spéciales le sentiment de ce qui est beau, est cependant notre maître en création dans chaque branche d’ornement au moins, s’il est loin de nous comme exécution matérielle dans l’industrie. L’ouvrier est artiste, il couvre l’Orient de ses inventions merveilleuses ; sans compas, sans équerre, sa main sait tracer la belle forme ; il est subtil dans sa recherche à em-
bellir un objet quelconque, connaissant où il faut mettre de la richesse et de la simplicité.
Dans les étoffes de soie, l’or et les couleurs sont presque toujours dis* posés en lignes ou en raies. Il fait mieux que nos fabricants; il en varie la largeur et les tons, sans connaître les lois admirables des contrastes de M. Chevreul trop incomplètement appliqués aujourd’hui et que la plupart de nos peintres ignorent, ils les appliquent à force d’instinct et d’observation ; les dessins, même les plus communs, dans les indiennes et les toiles fabriquées en Egypte, quelque simples qu’ils soient, sont au moins très-variés et d’un choix heureux; on ignore les dessins à pois; les mille raies dont nos dessinateurs français font un ridicule abus pour le genre bon marché (terme de métier) sont ici inconnus; mais le genre riche est également pour le pauvre fellah; seulement il est ausi très-bon marché. Les industriels diront à cela que la main d’œuvre est pour rien en Egypte ; d’accord ; mais je leur répondrai que le bon goût, quand on en a, ne coûte pas plus cher, et que le goût mauvais coûte toujours trop ; j’engagerai messieurs les fabricants de tous genres, s ils veulent faire faire quelques progrès à l’industrie en France, à s’occuper de la partie qui manque essentiellement, celle de l’art du dessin dans son application à l’industrie, et de chercher à introduire l’esprit d’innovation et des belles formes dans tout ce qui nous entoure, ameublement, vêtement et décoration, et de faire en même temps l’éducation de leurs yeux à eux -mêmes, car c’est surtout celle-là qui est à faire.
Une révolution, une réforme artistique est indispensable pour la prospérité et la supériorité de l’industrie et des beaux arts, elle ne peut avoir lieu que sous l’influence des artistes; le public, blasé sur toutes choses, ne distingue plus le beau du mauvais, il n’apprécie aujourd’hui, comme en Angleterre, que la matière ou l’écorce des choses. L’industrie est encombrée d’affreux modèles en pendules, en statuettes, en porcelaines ; le goût Louis XY, que le marchand appelle chez nous gothique, est revenu avec les goûts les plus dépravés; il faut du matériel en bon or ou en argent ; ou du vieux, ou de l’étrange, et non de la noblesse et de la simplicité qu’on oublie ou dont on ne peut faire des pièces de cent sous ou des centimes. La Permission de dix heures est descendue de son cadre, et le bronzier, le porcelainier, le marbrier et tant d’autres Font répandue dans le peuple à tout prix, voilà le goût de notre temps.
Contre un pareil état de choses et pour satisfaire à la soif de nouveauté qui dévore néanmoins la société, tout voyageur attentif trouvera
en dehors du cercle restreint dans lequel il tourne, des sujets d’étude et de méditations, l’Orient surtout lui fournira des éléments infinis qu’il pourra recueillir au profit de son pays; il fera bien de garnir ses poches d’échantillons de tous les genres qui nous sont peu familiers, et de les comparer avec la nature qui en a dicté la pensée ; de chercher à pénétrer la cause de leur beauté afin de suivre la vraie marche pour des inventions nouvelles. En résumé, FOrient n’a-t-il pas été le berceau des arts et des sciences, et ne doit-il pas avoir conservé à travers toutes les vicissitudes de l’histoire, quelques restes précieux de ces arts ? Un beau tapis, une belle pipe, de belles pantoufles, en un mot tout ce qui s’offre à l’artiste en tout lieu, n’est-il pas pour lui aussi intéressant et aussi digne de son attention que le monument antique le plus somptueux, n’estce pas aussi de l’histoire, dans un ordre moins élevé?
Les orientaux portèrent au plus haut degré le luxe de l’ameublement, non contents de décorer leurs habitations de tapisseries du tissu le plus fin, ils les couvrirent de lames d’or incrustées de pierres précieuses ; les tapis les plus renommés sortirent de Babylone, ils représentaient ordinairement un assemblage bizarre d’hommes , d’animaux et de plantes. Les tapis connus actuellement sous le nom de tapis de Turquie, sont faits en Perse et se répandent de là dans tous les pays ottomans. Les Egyptiens anciens décoraient leurs palais de figures astronomiques, sculptées en demi-reliefs, et rehaussées d’or et de vives couleurs : ils faisaient aussi usage de meubles de jonc; ils peignaient à teintes plates l’intérieur de leurs temples comme les Grecs le pratiquaient à l’extérieur. Dans la statuaire ils employaient des marbres variés, ou coloriaient leurs statues (le Jupiter Olympien était de diverses couleurs). Dans les hiéroglyphes les mêmes signes de couleurs différentes avaient souvent des significations très-opposées.
Aujourd’hui, tout est changé; mais on admire encore les tapis; l’architecture et le style de la décoration ont du nécessairement se modifier par la suppression de Sa figure ; cependant les mosquées et certains édifices ont conservé les ornements de couleurs à l’extérieur, les arabesques sont aussi sculptées en demi-reliefs et rehaussées d’or dans l’intérieur des monuments religieux; on voit encore des tabourets et des divans en jonc, dans beaucoup d’endroits, et le costume du peuple a conservé exactement la même forme pour les fellahs, qu’on lui voit dans les frises de Thèbes. Les bijoux des femmes, les couffes en roseaux y sont également représentés tels qu’ils existent encore à présent. Les Egyptiens et les Gbaldéens sont les premiers qui portèrent des bagues.
En poursuivant notre chemin à travers les bazars et les rues , où tant d’objets curieux nous attirent, il est difficile de mettre de Tordre dans le récit de ce que nous voyons, aussi m’excusera-t-on , je l’espère, si, dans la précipitation de notre marche, il nous est impossible de suivre un plan méthodique de description. Dans cette promenade, nous avons tracé bien sommairement un aperçu de l’industrie; mais l’espace, le temps et les connaissances nous manquent pour décrire ce que nous n’avons qu’entrevu, car c’est une grande œuvre qu’une revue de l’industrie chez un peuple nouveau; une revue artistique, consciencieuse, minutieuse, n’est pas l’œuvre d’un jour à cause de ses infinies subdivisions; elle serait éminemment utile en révélant aune nation civilisée des industries auxquelles elle n’a pas assez songé, en l’initiant aux moyens employés par des étrangers pour arriver à des résultats nouveaux comme art et comme exécution, ou à des résultats qu elle obtient par des moyens souvent trop dispendieux.
Il nous reste encore un résumé à faire en dernière analyse ; je veux parler de l’esprit de commerce chez les divers peuples qu’on trouve réunis dans la capitale de l’Egypte. Le parallèle avec celui de nos commerçants d’Europe sera facile à établir. La classe marchande se compose, au Caire, de chrétiens, de juifs, de Turcs et d’Arabes, parmi lesquels les chrétiens sont ceux qui surfont le plus ; les juifs font le métier de courtiers, et se livrent aux spéculations de tous les genres. Connue il n’y a nulle part de place de commerce que nous nommons Bourse, les marchés se traitent isolément dans les magasins particuliers. Les Turcs sont et ont été de tout temps les plus consciencieux dans leurs ventes, ils ne cèdent jamais leurs marchandises qu’au prix qu’ils ont demandé d’abord. Les cophtes se distinguent par leur nonchalante apparence ; assis mollement sur le devant de leurs boutiques , ils attendent le chaland sans rien faire pour l’attirer. Il y a en outre des marchands ambulants ; et les seuls qui se permettent de faire l’article pour ce qu’ils vendent sont les porteurs d’eau appelés sackas, qu’on rencontre au milieu des rues chargés d’outrés énormes , et qui crient avec une langoureuse tristesse une phrase arabe qui veut dire : Puisse Dieu me récompenser ! En effet , ils le méritent , car ils colportent souvent de très-loin un fardeau dont la totalité ne leur rapporte guère plus que deux sous et demi !
Le Coran réprouve l’usure ; ce mot a beaucoup plus d’étendue chez les musulmans que parmi nous. Les gains outrés sont flétris du même opprobre que les gains usuraires. Mahomet a dit que toute in-
dustrie commerçante est illicite si elle se propose un autre but que de faire germer l’abondance nationale. Voici, du reste, comment le législateur s’exprime à ce sujet : « Les usuriers ressusciteront sous la forme hideuse des démons, parce qu’ils ont confondu le commerce avec l’usure... Dieu permet le commerce et défend l’usure, celui qui écoutera sa parole, et qui n’exercera plus l’usure, obtiendra le pardon du passé, et jouira du principal : mais si après avoir renoncé à cet infâme commerce, il se laisse encore entraîner par son avarice cruelle ; il sera dévoré par les flammes de l’éternité... Dieu abhorre l’usure... O vous, qui croyez en Dieu, abstenez-vous de l’usure, si vous voulez obéir à la loi; mais si vous êtes l’esclave de votre cupidité, Dieu et son prophète vous déclareront la guerre. Ne faites injure à personne , et personne ne blessera vos intérêts. »
On est frappé à l’aspect de tous ces magasins par l’absence du charlatanisme , si fréquent en Europe .; point d’étalage , on ignore l’art de tromper les yeux ; rien ne parle en faveur de la marchandise que la marchandise elle-même; il y a de l’ordre dans les magasins. Les seuls marchands d’habits d’occasion éparpillent les effets et les mettent en montre ; les armuriers ont de petits réduits sombres , sans apparence, un soufflet de forge et quelques outils épars sur un établi à hauteur du genou, annoncent seuls leur profession; quelques belles lames damasquinées et couvertes de versets du Coran, gisent devant eux : ces lames se fabriquent à Damas, et on ne se douterait pas de leur prix, à les voir ainsi enveloppées du deuil de l’atelier. Mais si le chaland s’arrête le marchand lui montre toujours ce qu’il a de mieux en dernier.
Voici l’heure de la prière, tous les musulmans quittent leur travail ou leur pipe pour remplir le devoir que leur impose la religion. Entrons dans la mosquée voisine.
Un saint respect saisit le spectateur en présence de cette réunion silencieuse, l’expression d’humilité et de vénération empreinte sur tous les visages qu’aucune distraction ne saurait altérer, donne aux physionomies une majestueuse régularité qui semble s’harmoniser avec le monument. La prière égalise les hommes, on voit le fellah, demi-nu, à côté du riche au caftan soyeux et au turban broché d’or, qui s’est dépouillé de ses armes, tous croient au même Dieu, tous viennent l’imploier avec la même ferveur. Après le service, chacun reprend ses babouches à la porte, et il faut une certaine habitude pour les reconnaître* Je dois le dire à cause de leur forme peu variée. Gela me rappelle une plaisanterie que nos soldats jouèrent aux musulmans lors de notre ex-
pédition d’Egypte. Quelques-uns de nos braves en belle humeur imaginèrent de mêler toutes les chaussures pendant l’office musulman, ce qui occasionna une petite émeute parmi les fidèles et la grande hilarité du troupier français.
La mosquée el i\zahr, ou mosquée des fleurs, est une sorte d’hôtellerie superbe par l’étendue de l’édifice, mais non par le luxe et la beauté de la construction et des ornements; les colonnes qui supportent les arcades successives sont d’un trop petit diamètre; elle contient des endroits destinés a la prière ou mesdjids, d’autres, où de prétendus sa- •• vants enseignent le Coran, les traditions et la loi, et des quarliers poulie logement des étrangers voyageant pour s’instruire; chaque nation a son quartier ou rouag ; on pourvoit aux besoins de tous ces hôtes en leur distribuant, à la fin de chaque mois, du pain, de l’huile pour s’éclairer et quelques secours d’argent pour les indemniser.
Nous visitons ensuite le Moristan ou grand hôpital, c’est une ancienne mosquée où, moyennant un bacchich convenable, on nous introduisit auprès d’un vénérable rhinocéros vivant, à qui le vice-roi fait l’honneur de donner l’hospitalité dans une salle obscure qui lui sert d’écurie. On nous conduit ensuite dans une cour de la même mosquée où des fenêtres à gros barreaux de fer empâtés par la poussière, présentent à l’œil un aspect de prison. L’obscurité la plus profonde règne derrière ces grilles épaisses et serrées, à peine sommes-nous entrés que des cris farouches et sauvages partent de tous côtés, et des bruits de chaînes scellées aux murailles par des anneaux, se mêlent à des gémissements déchirants; il y a des hommes dans ces antres infects, des hommes nus qui ont des fers aux pieds et aux mains parce qu’ils sont fous furieux ! Ils ne peuvent se tenir debout tant l’espace est étroit pour les contenir. Certains jours de l’année, les fidèles composent un bouillon de serpents qu’ils essaient de faire boire à ces malheureux, et des derviches viennent, dit-on, tous les matins passer sur leurs fronts un clef, relique d’un saint, pour opérer leur guérison radicale. Moristan signifie hôpital; il y en a plusieurs au Caire; ce sont ordinairement des fondations pieuses. La mosquée qui nous occupe est celle fondée par le sultan Calaoun. On lit dans les voyages d’Aly-Bey, que cet établissement possédait assez de revenu pour que les malades y fussent bien traités. Dans l’origine on y avait poussé le luxe et la recherche jusqu’au point de faire construire un superbe berceau au milieu d’une grande cour entourée de galeries pour les malades, et d’entretenir une troupe de musiciens pour y jouer tous les jours.
Parmi les mosquées du Caire, la plus ancienne est celle d’Amrou,
bâtie à la place de sa tente; elle se compose d’environ quatre cents colonnes qui entourent sur deux, trois et cinq rangs une cour découverte et présente à l’œil une perspective admirable. Celle deTouloun est aussi digne de l’attention des visiteurs.
Voici du reste la liste des autres principaux monuments du Caire, dont on a pu lire des descriptions dans plusieurs ouvrages spéciaux : El Mouhaïed, Katibaï, Mirakhor, Ibrahim Aga, Barkauck, etc. Il y a un si grand nombre de mosquées au Caire que le vendredi il est rare de les trouver remplies et quelques-unes des plus considérables occupent un espace de plus de quatre cents pieds carrés. Leur construction est or-, dinairement en pierre avec des assises peintes en rouge et en noir. Le plus souvent on y remarque des portiques encadrant des cours ouvertes au milieu desquelles s’élèvent des fontaines pour les ablutions.
Les Arabes écrivent et prononcent Jameh pour désigner leurs temples; la plupart sont bâtis aux dépens des plus respectables ruines qu’on a dépouillées de leurs marbres les plus précieux pour faciliter l’accomplissement d’œuvres moins remarquables par la beauté de leurs proportions que par la hardiesse de leur exécution et la richesse de leurs matériaux, en dépit de la simplicité prescrite par le Coran. Une des faces de ces édifices doit toujours être tournée vers la Meckke, et le portique de côté étant principalement destiné à la prière, est plus spacieux que dans la partie qui règne autour du reste de la cour, il a ordinairement deux ou trois rangs de colonnes, disposés parallèlement à la muraille extérieure. De longues poutres sont placées entre les arcades, et servent à suspendre un grand nombre de lampes qu’on allume les jours de fêtes : au milieu de la muraille extérieure de l’enceinte esj; la niche appelée Mehrab, qui désigne la position de la Meckke, à sa droite s’élève une chaire ordinairement en bois peint et sculptée avec beaucoup de goût ; en face de la niche et sous le portique, s’élève une espèce de dais terminé par une balustrade découpée à jour et soutenu par quatre colonnes, il y a au-dessus quelques bancs rangés autour d’un pupitre destinés aux imans ou derviches pour la lecture du Coran.
Des mosaïques en stucs de couleurs décorent la partie supérieure des murs, et le bas est badigeonné de blanc à la chaux. Les versets du Coran jouent un grand rôle dans l’architecture, en y figurant des frises fort originales. Les dalles sont couvertes de nattes pour les fidèles de tous rangs; les gens riches ont l’habitude de se faire porter avec eux leur tapis par un domestique.
Les principaux caractères de la mosquée sont le minaret et le dôme;
l’élégance du premier contraste agréablement avec l’ampleur du second. Les facettes, les angles saillissants et rentrants disposés régulièrement et comme des cristallisations naturelles, les arabesques inextricables et pourtant symétriques étonnent par leur complexité, semblable à celle de l’algèbre qui conduit l’intelligence humaine à un but par des moyens presque mystérieux que la mémoire ne saurait saisir, et dont on admire les résultats. Le fameux puits de Joseph et la mosquée nouvelle que Méhémet-Aly fait construire avec des marbres somptueux sont ensuite l’objet de notre attention. Nous montons sur les plates-formes de la citadelle, où l’on nous exhibe encore, moyennant bacchich, quatre ou cinq bêtes féroces que le vice-roi y tient enfermées dans de méchantes cages à bâtons de bois très-mal ajustés, elles y peuvent au moins là respirer encore la brise qui leur arrive du fond de l’Arabie. La vue qu’on découvre de ce point élevé s’étend à perte de vue d’un côté sur le désert, qui va mourir à l’horizon derrière les croupes fauves et rayées du mont Mockatam, et de l’autre, sur le Nil et ses bois de palmiers. Plus loin, les pyramides enveloppées de brume violette comme un deuil royal dominent les plaines arides auxquelles elles commandent le silence. A nos pieds, les rues de la ville, les fabriques, l’arsenal, les fonderies, et parmi tout cela des monuments religieux échelonnés sur divers points, comme pour appeler la protection du ciel, couvrent la terre des plus palpitantes images. La ville qui dort , a dit Victor Hugo, dans la vallée des califes, offre une sorte de village composé de mosquées ou chapelles sépulcrales du plus précieux travail, For, le marbre et les couleurs s’y disputent notre admiration ; les dômes en sont couverts de réseaux d’arabesques, et rappellent par leurs formes les casques des premiers croisés.
Ces tombeaux, au nord-est de la ville du Caire, ont été construits avec le plus grand luxe par les Khalifes, Fatimites et Aioubites ; n étant plus entretenus depuis bien des années, ils ne sont guère fréquentés aujourd’hui que par les voyageurs, ou la nuit par les chacals, voisins ordinaires de tous les cimetières musulmans. Nous pénétrons dans un long bâtiment construit sous la dynastie des Mameloucks, près le grand dôme de l’iman Chazi ; c’est dans ce lieu que le vice-roi a élevé plusieurs tombeaux, dont l’un à son fils Toussoun Pacha, et les autres à plusieurs de ses enfants et membres de sa famiile. L’intérieur en est fort simple; des tapis somptueux et quelques dorures appliquées sur les ornements de marbre des sépulcres annoncent seuls que ces dernières demeures contiennent des princes. Des lampes d’or y brûlent, constamment entretenues, par des gardiens spéciaux. Le côté de la tète du dé-
funt est ordinairement marqué par une espèce de colonne surmontée d’un turban pour les hommes et d’une vase pour les femmes. Les inscriptions sont courtes et tirées du Coran ; quelquefois des fleurs emblématiques sont sculptées à l’extérieur du tombeau. Sur ceux des jeunes biles, on voit souvent des roses.
Le soleil nous brûle au-dehors de ces voûtes et nous fait regretter la fraîcheur sépulcrale ; il nous est permis, cependant, avant de regagner nos pénates, de nous reposer un instant à l’ombre d’une fontaine voisine, sous une treille qui intercepte quelques rayons, et de nous désaltérer, car la soif nous donne un avant-goût des souffrances du désert. Les Arabes ne boivent pas beaucoup, et quelques-uns même recommandent aux voyageurs de se rincer la bouche avec de l’eau fraîche sans l’avaler, car plus on boit et plus on est altéré ; de plus, la boisson de l’eau prise avec excès détermine une transpiration trop abondante qui énerve. Aussi vaut-il toujours mieux mélanger un peu d’eau-de-vie et même de vinaigre avec l eau que de la boire pure.
Avant de rentrer dans la citadelle, jetons un coup d’œil sur le ciinetièredes particuliers, qui est à quelques pas de nous; on dirait un amas de ruines, tant les pierres y sont pour ainsi dire semées au hasard ; trèspeu sont taillées avec régularité; quelques corbeaux énormes perchent sur ces fragments abandonnés; on croirait contempler les ossements desséchés de quelque grand peuple frappé dans sa gloire par fange d’extermination. De loin en loin de blanches figures, des fantômes drapés se glissent et semblent ramper sur cet aride sol comme des larves errantes. Aucune règle ne préside à l’ordonnance des cimetières; des tombes éparses çà et là, les unes en briques, les autres en pierres et rarement en marbres, figurent des estrades carrées avec un pal (comme précédemment) surmonté d’un turban sculpté, variant suivant la condition et le rang de ceux dont ils perpétuent le souvenir. Près de nous une fille du peuple se voile en passant, et nous adresse le salam; elle a les mains et les bras peints en bleu, ce qui est un signe de deuil; elle est seule, et se souvient des morts auxquels elle vient rendre hommage. C’est un dogme reçu par tous les musulmans, que la prière des vivants peut racheter les morts du feu de F éternité. Le respect des musulmans poulies défunts est bien loin de l’opinion qu’on peut s’en former, d’après les récits de certains historiens et voyageurs. En Égypte, particulièrement, les morts sont délaissés : aucun soin de la part des parents pour les sépultures; rien, en un mot, qui témoigne de cette vénération traditionnelle qu’on aime à trouver dans leur ancienne histoire. En Grèce, en Syrie,
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en Terre-Sainte, ii est rare de voir beaucoup d’arbres orner les tombeaux de leur ombre. Les plus beaux cimetières sont ceux de Turquie et d’Asie mineure.
Dans tout l'Orient, en général, les cérémonies des funérailles se pratiquent à peu près de la même manière. Le mort demeure exposé comme chez nous dans l’intérieur ou à la porte de sa maison, sous un poêle rouge pour les militaires, vert pour les émirs, et noir pour les personnes des autres conditions ; le peuple s’assemble, et adresse ses prières au ciel pour qu’il le reçoive au nombre des élus. Les imans, pendant cette cérémonie, sont occupés à prier; ils ouvrent ensuite la marche funèbre, paraissant pénétrés de la plus profonde tristesse; ils s’arrêtent de temps en temps , comme s’ils ne pouvaient résister à leur accablement, tout en se livrant aux prières les plus ferventes et en se frappant la poitrine. On entonne alors un hymne funéraire; des femmes gagées pour pleurer font retentir les rues des hurlements qui imitent les sanglots de la douleur; et, aussitôt qu’on est arrivé au lieu de la sépulture, on dépose dans la fosse le cadavre enveloppé d’un linge blanc, en ayant soin de laisser toujours un vide dans la fosse. Les Turcs surtout attachent une idée d’inhumanité à la coutume d’enfouir leurs semblables. Les riches construisent une voûte sur la fosse, et lès pauvres y suppléent au moyen de quelques planches sur lesquelles ils entassent différents matériaux pour empêcher l’odeur putride de s’exhaler et de se répandre parmi les vivants.
Les hommes se retirent les premiers ; les femmes se complaisent dans leur douleur, et restent encore quelque temps pour étaler le faste de la tristesse par des soupirs et des gémissements. L’iman qui reste toujours le dernier, s’approche alors mystérieusement du défunt; le silence le plus profond succède aux éclats du désespoir simulé, et le charlatan sacré écoute avec une religieuse attention l’examen que les deux anges interrogateurs font subir au mort, il se rend ensuite chez les parents auxquels il raconte ce qu'il prétend avoir entendu, et plus son récit est consolant pour la famille, et mieux il est payé.
Tout ceci n’a, du reste, rien de plus ridicule que ce qui se passe chez nous journellement ; il y a de plus chez nous des tarifs pour les enterrements où les objets et les hommes de la religion, les coups de sonnette et les coups de canne du suisse, comme le corbillard et les voitures de deuil plus ou moins étroites, plus ou moins nombreuses, plus ou moins chamarrées d’argent, et jusqu’au fouet des croque-morts avec sa mèche, sont portés en compte.
On voit parfois quelques musulmans, à la vérité, venir s’asseoir sur ces tombeaux, y fumer leur chibouque, humer leur café et se livrer, en apparence, à la méditation; le souvenir de leurs amis y est peut-être pour quelque chose; mais ôtez du tableau les pierres tumulaires , vous n’aurez plus d’illusion sur le compte de ces braves gens.
A Paris, il vous est malheureusement arrivé d’accompagner au cimetière des parents ou des amis bien chers ; n’avez-vous point été blessé par mille choquantes- circonstances qui éloignent de ce lieu toute idée de recueillement et de vénération ; tout est mesquin et bourgeois , rien ne parle à l’âme affligée. La poésie est bannie ainsi que tout ce qui ressemble au sentiment, à commencer par les épitaphes; quel mépris de l’homme par l’homme ! Un clou chasse l’autre , voilà ce que prouvent les épitaphes. Les grisettes du boulevard extérieur se promènent sous les cyprès avec leurs amants. Le musulman est au-dessus de nous, en dépit de ma critique : il y a indifférence chez lui (résultat du fanatisme), mais chez nous il y a mépris et opprobre (résultat de la corruption) !
Nous ne devons point omettre, avant de terminer ce chapitre, de signaler deux faits importants :
En 1840, le docteur Clot-Bey, auquel l’Égypte reconnaissante doit une quantité de bienfaits, a obtenu du pacha le transport des aliénés dans un lieu spécial, où des soins touj particuliers leur sont donnés en dépit des préjugés du pays. Avant l’arrivée du docteur Clôt, les Égyptiens ne connaissaient d’autre manière d’arrêter le sang dans les amputations (quand ils osaient les pratiquer), que celle de tremper le membre dans de la poix bouillante. Il fallut leur enseigner à faire des ligatures et les contraindre pour ainsi dire à renoncer à leur procédé barbare, qui amenait trop fréquemment la mort.
Rentrée au Caire. — M. Lubbert. — Le 16. Hôtel Waghorn. — Daguerréotypes manqués. — La citadelle et la pierre dont elle est bâtie. — Dîner au poivre. — Tournée dans un café. — Note sur l’ambre gris et jaune. — Le hachicb ou bing. — Les assassins. — L’opium ou afîoum. — Ordre du jour du général Menou contre le hachich. — Qualité du café. — Le café et le tabac , proverbe persan. — Légende historique sur sa découverte. — Les discussions religieuses à son sujet. — Café , dénomination générique pour toutes les boissons. — Opinions diverses à ce sujet, et défenses contre les boissons à différentes époques de l’histoire. — Les musiciens. — Les jeux de hasard et autres. — Moyens de se soustraire à la lettre des docteurs contre les échecs. — Mahomet contre les joueurs. — Précepte d’Aristote sur le même sujet.
Qu’il est doux de plonger dans l’ombre des petites rues nos corps et nos âmes à demi fondus par les plus cuisants rayons du soleil !
Ombre chérie, tu es aussi bienfaisante que tes mystères sont poétiques! Inséparable sœur de la lumière, la pureté de l’air t’enlève bien des secrets que i’œil des peintres peut seul te dérober. La distribution des reflets du ciel semble rendre tes nuances volatiles à côté de l’aride opacité de la lumière. La richesse et l’éclat n’ont point de coquetterie dans la nature, l'imagination seule y ajoute par la métamorphose perpétuelle quelle fait subir à ce qui nous entoure ; ou conçoit la fécondité inventrice des Orientaux en présence de pareils tableaux; le Caire est un labyrinthe pour l’œil et la pensée; mais l’embarras du touriste n’en est que plus grand, surtout quand le temps lui manque pour choisir. Le papier sans fin, la promptitude, la justesse et le nombre des observations sont des conditions impossibles à réaliser ; contentons-nous donc de tournera droite, puis à gauche, puis à droite, puis à gauche, et de continuer ainsi un nombre n -p n x x,.et nous sommes surs d’arriver à la solution du problème proposé, l’hôtel Whaghorm Mais non, nous rencontrons un Turc au teint frais et rosé, bien nourri, à l’œil gai, au nez un peu parent
de celui de Roxelane, aux mains potelées et blanches garnies de belles bagues. Il chevauche promenant son ventre grave et rebondi qui tressaille au pas de son coursier à crinière ondoyante. Un sabre courbé, le costume du nizam, et un nichan, voilà bien les insignes d’un fonctionnaire public! Son domestique ou sais porte sa blague et sa pipe. La moustache en brosse n’a pourtant rien de musulman. ... Ah! parbleu, voilà Lubbert, s’écrie en l’abordant M. Vernet, reconnaissant en lui l’ancien directeur de l’ Académie royale de musique; les compliments et politesses s’échangent de part et d’autre, et nous apprenons que, par une série de vicissitudes, notre bienveillant compatriote, abandonnant les nymphes de l’opéra, est venu chercher au sein de l’Egypte des consolations à ses malheurs, et qu’en sa qualité de Français, Méhémet-Ali l’a honoré de sa confiance, et l’a nommé membre du conseil supérieur de l’instruction publique!!!
Nous rentrons à l’hôtel Whaghorn.
Après un repos de deux heures environ à notre pied-à-terre, où le décapage de plaques daguerriennes nous sert de passe-temps, je me dirige avec armes et bagages photogéniques vers la citadelle, sous la conduite d’un valet de place. La pierre dont elle est bâtie, objet d’un rapport du citoyen Monge, est calcaire et composée de la coquille qu’on appelle numismate, à cause de sa ressemblance avec de petites pièces de monnaie. Elle est extraite du rocher même sur lequel le château est bâti, et dont la composition est exactement la même que celle qu’on trouve aux environs de Laon. M. Joly de Lotbinière, qui partage pour son compte particulier les mêmes fatigues que moi, dirige ses excursions daguerriennes vers différents points. Grâce au soin que j’ai apporté au polissage et à la préparation de mes plaques, j’espère obtenir une très-belle épreuve de l’aspect extérieur de la citadelle du Caire, et pendant que mon artiste mécanique travaille, je me promène sous quelques ruines, où je cherche encore l’ombre amie, et je fais des vœux photogéniques tandis que mon âne errant cherche en vain, dans les arides cailloux et non loin de la vallée des tombeaux, une nourriture quelconque. Rentrés chez Whaghorn, nous trouvons nos compagnons attablés; mais la curiosité de savoir si nous avons réussi nous ôte l’appétit, et M. Joly et moi, chacun de notre côté, nous procédons à la mercurisation des épreuves. Tout daguerréotypeur passionné connaît l’angoisse d’une opération aussi palpitante d'intérêt, surtout quand l’image désirée est conquise au prix de longues fatigues, après une course de deux lieues, pendant laquelle un âne indomptable vous cahote avec votre chambre obs-
cure sur les genoux, sans que vous puissiez modérer son allure, ni faire comprendre vos désirs à l’ânier. Bref, mon épreuve est manquée ou à peu près, et, pour me consolèr et me rendre les forces et le courage, il m’est enfin permis de m’asseoir auprès de MM. Vernet et Burton, qui se sont amusés à poivrer ma soupe, afin de me faire dîner plus vite ; je me jette alors sur le reste du festin, en dépit des malices et des plus petits morceaux que ces messieurs ont cru devoir dresser artistement sur un piat. La fraîcheur de l’eau des gargoulettes est la seule ressource qui me reste, et le dessert d’excellents fruits me récupère de la disette où je suis réduit. Dans la soirée, la lune jette sur la ville ses reflets d’argent avec la plus généreuse profusion, tandis que le soleil plongé derrière l’horizon, nous dérobe ses fournaises d’or.
Les rues sont désertes; les moucha rabis se découpent alors en noires dentelles, éclairés par les lumières oranges des appartements. C’est l’heure la plus favorable au kieff sur les divans.
Voici un café où l’on chante et l’on danse ; entrons. C’est une vaste salle rectangulaire, sorte de mandarah ( c’est ainsi qu’on appelle la salle de réception pour les hommes dans les appartements égyptiens); une partie du parquet qui s’étend de la porte au mur opposé à l’entrée, se nomme dourkah, et dans les maisons particulières, est pavé de mosaïques et souvent décoré d’une fontaine jaillissante au milieu. Il n’y en a point ici; des estrades ou divans régnent autour de la pièce, et sont occupés par une quantité de fumeurs qui ont tantôt les jambes croisées, tantôt une seule jambe pliée sous eux, et l’autre pliée aussi, mais avancée verticalement en face de la poitrine, pour servir d’appui et de guide à la main qui tient le chibouck ou le narghilé ; d’autres sont assis sur des tabourets en roseau, humant bruyamment le café dans de petites tasses de porcelaine qu’on pose sur des coquetiers en filigrane d’argent, ou de cuivre ou de vermeil d’un joli travail, quelques-uns se livrent aux douceurs du sorbet, des sirops rafraîchissants et des confitures (les Orientaux en sont fort amateurs). Un garçon de café est continuellement occupé du soin d’allumer et de soigner les pipes, d’y faire brûler des parfums tels que l’ambre gris et des aromates spéciales1, et de servir à ses pratiques
1 Ambre gris. L’ambre gris (qu’il faut bien se garder de confoudre avec l’ambre jaune ou succin, qu’on trouve dans les entrailles de la terre , et surtout en Prusse ) est un parfum qui vient de la mer, et qui se rencontre sur les côtes en morceaux de consistance solide. L’origine et la nature de l’ambre gris ont été longtemps ignorés. Nous savons aujourd’hui, dit M. Castel, qu’il est produit par un énorme poisson du genre des cachalots, le macrocephalus. On le trouve communément dans les intestins de cet animal, qui le porte le plus souvent dans une bourse, sous le ventre, et dans laquelle l’ambre nage sous la forme de boules , au
tout ce qu’elles désirent. Le hachich était autrefois l’objet d une consommation continuelle et très-recherchée des gens du peuple, mais aujourd’hui l’usage en a été interdit par ordre supérieur, à cause des inconvénients funestes qui en résultaient pour les consommateurs; cette substance n’est autre chose que de la graine de chanvre mélée d’opium, de pavots, d’aloëset d’autres épices. L’emploi des pilules qu’on en compose procure une ivresse des plus singulières, au dire des personnes qui en ont essayé ; chez les unes, il fait naître le fou rire sans qu’aucune puissance humaine puisse l’arrêter ou l’empêcher ; chez les autres, la mélancolie, et ce qu’il y a de plus particulier est qu’il rend incapable d’apprécier exactement la durée d’une minute, d’un quart d’heure, d’une heure. Le temps semble rempli d’une foulé d’événements successifs et rapides; toute la vie parait s’écouler dans le laps d’un soupir, d’une bouffée de tabac, depuis I nspiration jusqu’à l’absorption : tout ce qu’on voit est singulier, ridicule ou triste.
On connaît le hachich depuis des temps très-reculés; et ceux qui en faisaient usage s’appelaient hachichys, d’où les Grecs ont fait Achachins, qu’on a métamorphosé depuis en Assassins, nom d’une association célèbre et très-redoutée en Orient du temps des croisades; le chef des Assassins ou fanatiques exaltés par l’usage du chanvre hachich, était communément désigné sous le nom de Vieux de la montagne, parce qu’il s’était cantonné dans le Liban. Le hachich se nomme aussi bing.
Les Musulmans boivent une certaine liqueur forte, dans la composition de laquelle le hachich joue son funeste rôle; on peut aisément se convaincre des dangers de cette plante par l’ordonnance du général Menou, ordre du jour du 17 vendémiaire an 9 :
Art. I. L’usage de la liqueur forte faite par quelques Musulmans avec une certaine herbe nommée hachich, ainsi que celui de fumer la graine de chanvre, est prohibé dans toute l’Egypte. Ceux qui sont accoutumés à boire cette liqueur et à fumer cette graine perdent la raison et tombent dans un violent délire qui souvent les porte à commettre des excès de tous genres.
milieu d’une liqueur jaune et odorante; ces boules, ordinairement au nombre de trois ou quatre, pèsent quelquefois jusqu’à vingt livres. Quand ce cachalot s’est débarrassé de ces corps étrangers, la mer les roule à sa surface, et l’industrie humaine s’en empare alor§ pour soulager nos maux ou accroître nos délices. Il entre dans la composition des parfums en pastilles de Perse, de Turquie et des Indes, dans la préparation des savonnettes , des vinaigres et des huiles, et est d’un fréquent emploi en médecine. L’ambre jaune a la propriété de recevoir un beau poli ; on en fait des bijoux de toute forme, des bouquins de pipe. Les anciens en connaissaient l’usage. Claudien rapporte même qu’on en faisait des colonnes : In celsas surgunt electra columnas ,
IL La distillation de la liqueur hachich est prohibée dans toute l’Égypte ; les portes des cafés, des maisons publiques et particulières dans lesquelles on en distribuait seront murées, les propriétaires arrêtés et détenus pendant trois mois dans une maison de force.
III. Toutes les balles de hachich qui arriveraient aux douanes seront confisquées et brûlées publiquement, en présence d’un officier-major de la place où elles auraient été confisquées, ou, à défaut d’officier-major, en présence de tout autre officier requis à cet effet par le directeur delà douane.
IV. Tout individu convaincu d’avoir fait passer en fraude et distribué l’herbe hachich, sera arrêté, paiera une amende de 1 5 talaris au profit du dénonciateur, et sera détenu pendant deux mois dans une maison de force.
V . Les officiers-généraux et tous autres commandant les provinces et
les places, le directeur-général et comptable des revenus publics, le directeur des droits affermés, et tous les directeurs des douanes sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent ordre, qui sera traduit en arabe, imprimé, publié et affiché dans les deux langues à la diligence du chef de l’état-major général, et du directeur des reve nus publics. Signé : Abd. I. Menou.
Quoiqu’il ne soit fait aucune mention de l’opium dans le Coran, les Orientaux en font usage, en dépit des défenses les plus expresses des casuistes. Ils en préparent des pilules de la grosseur d’un pois, et en avalent deux ou trois pour provoquer le sommeil, ou pour tempérer l’effervescence de leur sang rendu bouillant par le climat. On est persuadé chez ces peuples que l’opium fait d’un lâche un guerrier. Souvent les généraux en donnent à leurs soldats avant d’engager un combat; il est probable que l’assoupissement qu’il procure inspire une sécurité stupide qui ne connaît aucun danger.
L’usage de l’opium est interdit aux femmes ; néanmoins celles qui sont fatiguées des langueurs du sérail savent s’en procurer pour s’affranchir de l’esclavage par une mort douce et insensible.
Les disputes relatives à la légitimité de la consommation de l’opium ont été longues et véhémentes parmi les docteurs de la mosquée ; mais comme la lettre de la loi ne s’y oppose point, le musulman ne s’effraya guère des défenses qu’on opposa à sa passion pour cet équivalent du vin, et quoique l’expression de mangeur d’opium indique le mépris qu’inspire une personne à l’esprit déréglé par la débauche, il devint cependant un objet de luxe assez général parmi la nation turque.
A peine sommes-nous entres dans ce lieu, qu on nous fait asseoir ; des sorbets nous sont apportés, ainsi que la pipe et le chiche ou narghilé de cristal (chiche veut dire verre). Au milieu de cette foule nombreuse des assistants qui fument et chuchottent, nous poursuivons notre étude artistique à travers les nuages du tumbaki (tabac en feuille pour le narghilé) et du latakieh, en arrosant parfois nos gosiers du nectar chéri de l’orient; et voici d’abord ce qu’on peut en dire : on le boit généralement sans sucre, ce qui est assez mauvais, et de plus il est épais comme du chocolat ; le sucre dont on fait partout l’honneur aux Européens le rend plus agréable; néanmoins, malgré toute la renommée dont cette liqueur jouit en Orient, je dois avouer, peut-être à ma honte, que je lui préfère la moindre demi-tasse prise au café de Foy dans notre capitale. Les fingeans dans lesquels on nous le sert au Caire, exercent toujours sur l’amateur une influence de couleur ou saveur locale dont on a peine à se défendre.
Les Musulmans oisifs ont enfanté des volumes pour discuter si le calé doit être compté parmi les liqueurs prohibées , les uns allèguent que sa fumée, produisant des effets violents sur les organes, pourrait précipiter la raison dans l’ivresse et dans l’ égarement; d’autres en ont tenté l’apologie, prétendant qu’il éclaircit la raison, et qu’en la tirant de son assoupissement, il la rétablit dans l’exercice de son devoir. La question est restée indécise, et l’usage de cette liqueur s’est généralement répandu chez tous les peuples soumis à la domination musulmane.
L’arbuste dont les fruits ont excité tant de haines théologiques dans les pays musulmans, est originaire de l’Arabie heureuse. La découverte de ses qualités est l’ouvrage du hasard: un pâtre, ayant observé que ses chameaux et ses chèvres, après en avoir brouté la feuille ou mangé la fève, bondissaient toute la nuit, en fit part au supérieur d’un monastère, qui jugea à propos d’en faire l’essai sur ses moines, pour les soutenir contre le sommeil pendant l’office de la nuit. Ce moyen qui lui réussit donna occasion de réfléchir sur les propriétés de la plante. Les gens de loi en usèrent pour étudier, les artisans pour travailler, les voyageurs pour marcher la nuit, enfin toutes les classes de la société y trouvèrent des délices inappréciables, et joint au tabac, il compléta le rêve du bonheur matériel pour les Mahométans.
Les Persans confirment le goût des orientaux pour ces deux grands bienfaits de la nature, le tabac et le café, dans leproverbequiditquelecafé sans tabac est une viande sans sel. Le nom de café est aussi générique pour désigner chez les musulmans toutes sortes de boissons. Ils les dis-
tinguent en trois genres : le café proprement dit, le vin, et les liqueurs enivrantes; ces deux dernières boissons ont été défendues aux fidèles par Mahomet; c’est une défense de précepte divin : on ne doit en avaler une goutte ni s’en servir comme remède; un vasequi a contenu du vin doit être lavé dix fois. On trouve dans le Coran la maxime suivante : Croyants, sachez que le vin, le jeu, les idoles, sont des abominations suggérées par le démon. Cependant aujourd’hui nous sommes témoins de transgressions continuelles à de si sages injonctions. Les grands, par leur position sociale se trouvant plus à portée de satisfaire leurs goûts voluptueux, ont commencé par donner l’exemple, et la passion du fruit défendu s’est répandue bientôt dans le peuple. Les sultans chez les Turcsont maintes fois savouré les funestes liqueurs. Sélim I fit brûler tous les vaisseau x chargés de vins qui se trouvaient à Constantinople, mais cette mesure énergique et tous les efforts qu’il fit pour ramener les croyants dans la voie sainte furent perdus sous son fils Sélim II. Mahomet III renouvela les défenses; Achmétl- fit détruire tous les cabarets dans son empire. A murât IV alla plus loin, il défendit le café, la pipe et l’opium sous peine de mort prononcée contre les délinquants. Les édits contre le vin furent seuls conservés par ses successeurs, et ce vice, qui n’est pas rare en Égypte et en Syrie chez les personnes de la classe élevée, est peu commun dans le peuple de ces contrées; il se cache pour s’y livrer. L’eau-de-vie est la boisson la moins coûteuse, aussi les ouvriers, les marins, les soldats s’en permettent-ils parfois le plaisir.
Dans les lieux publics du genre de ceux où nous sommes actuellement et où les personnes de la moyenne classe ainsi que les prolétaires viennent chercher quelques distractions , on est frappé de la simplicité qui règne dans la décoration, bien différente de celle de nos plus simples estaminets ; des machalihas sont plantés dans le parquet, jetant au gré du vent une lumière oscillante et rouge sur les assistants; au fond de la pièce, trois musiciens accroupis sur un divan, composent un pr eh est r e ch a ri vari q u e .
Le premier, aveugle barbu et chenu tient sur ses genoux une espèce de clavecin ou épinette portative sur quoi ses longues mains armées d’ongles démesurés confondent leurs nerfs amaigris avec les cordes poudreuses de l’instrument; il entonne une chanson arabe en penchant la tête et levant ses yeux vides au ciel ; on peut suivre dans les mobiles rugosités de son gosier, l’ascension des notes les plus étranges qu’il soutient et module en grimaçant et sans reprendre haleine, jusqu’à ce que
la respiration lui manque. Son voisin joue de la flûte, et le troisième du tarabouka. La lune qui se lève derrière eux à demi cachée par un nuage, semble un œil de quelque noir démon réveillé par le bruit et curieux de pénétrer dans cette tabagie. Elle jette une lueur d’argent autour de ces personnages rougis par la flamme des pots à feu, et les transforme en personnages d’airain ; les assistants battent des mains et répètent parfois les refrains qui deviennent plus rapides vers la fin. Chacun regagne ensuite son logis, emportant avec bonheur quelques bourdonnements; mélancoliques réminiscences d’un tel concert qui prépare agréablement au sommeil.
Le maître du lieu ferme alors ses fenêtres en guillotine contre les incursions des moustiques, et après s’être assuré que tout le monde est parti, il couche sur un divan, car, comme nous l’avons déjà dit, les orientaux n’ont point de lits.
Les amusements auxquels les oisifs se livrent ordinairement dans les cafés consistent à jouer aux dames et aux échecs, ou à écouter la musique et les récits d’un conteur. Les jeux, comme les boissons, ont été de la part de Mahomet l’objet des récriminations les plus vives ; voici comme il s’exprime à leur sujet : Ils t’interrogeront sur les jeux de hasard ; disleur qu’ils sont pernicieux et l’occasion de grands péchés, et que, s’ils produisent quelque bien, ils enfantent de grands maux. Mahomet, en défendant le jeu, prit les juifs pour ses guides. Le Talmud note d’infamie quiconque s’abandonne à cette passion. Quoique les échecs ne soient point comptés au nombre des jeux de hasard, les musulmans rigides décident qu’on doit s en abstenir parce que, demandant une attention trop soutenue, elles détournent des devoirs de la religion. Néanmoins les cartes et les dés font souvent l’amusement des Turcs. Les plus zélés s’interdisent les échecs sous prétexte que ce sont des pièces sculptées à l’image de l’homme et des animaux, ce qui est défendu dans le Coran comme un renouvellement d’idolâtrie; ceux qui ont voulu se soustraire à la défense ont donné aux échecs une forme différente pour les rendre innocents. Les Grecs, du temps d’Aristote, regardaient comme des maisons infâmes, celles où l’on donnait à jouer. Aristote compare un joueur à un brigand qui dépouille son hôte ou son ami.
Le 17 nous traversons la place de l’Esbekier où l’on nous montre de loin le jardin où l’infortuné général Kléber trouva la mort sous le poignard d’un misérable marchand de dattes. On nous fait voir aussi le lieu où le criminel supporta avec un courage héroïque l’horrible châti* ment de son crime,
HA
L’institut d’Égypte se présente à nous avec ses glorieux souvenirs de civilisation. Mais le temps nous manque pour en visiter l'intérieur qui n’a du reste rien de remarquable au dire de nos amis.
Il nous tarde d’admirer de plus près les pyramides et d’en rapporter en France la frappante image daguerrienne. Le révérendissime évêque de Jérusalem, auquel nous développons en peu de mots notre intéressant itinéraire, nous accueille avec beaucoup de bienveillance et d’urbanité, au milieu d’un entourage à la nizam des principaux Français d’Alexandrie ; puis, nous prenons en bâte la route de Giseh par Boulac sur des ânes. Arrivés à cet endroit, hommes et bêtes sont embarqués pour être déposés sur le ri\age de Roudah, véritable bosquet majestueux par la hauteur des arbres qui nous dédommagent de l’ardeur du soleil et de l’incommodité du sable. La culture y est admirable, et nous respirons à longs traits les derniers parfums de végétation et de fleurs jusqu’à l’autre rivage; une seconde barque nous transporte à Giseh, Au pied d’un vaste caroubier, le colonel Yarin, en grand uniforme, entouré de ses jeunes officiers également brillants, nous attend à l’ombre. Il nous présente à nos compatriotes qui servent sous ses ordres. Une musique militaire, au signal donné par un vieux chef de musique alsacien, fait retentir l’air de marches françaises exécutées avec beaucoup d’ensemble. Ces harmonies belliqueuses ont le double charme pour nous d’être un témoignage sincère de bon accueil et de nous bercer des émotions de la patrie , émotions bien précieuses et qu’on aime toujours à sentir renouveler ! elles acquièrent encore plus de force par l’éloignement qui nous sépare des nôtres. Une véritable fête est préparée ici en l’honneur de notre illustre compagnon , après un repas animé par la gaîté, les saillies et les anecdotes impériales du brave colonel et par la compagnie des convives enchantés de parler français, on nous fait visiter les quartiers ; les élèves de l’école sont logés' dans des chambres très-hautes et bien tenues , sur des lits en fer, et , n’étaient les figures basanées et camardes, et les uniformes, nous pourrions nous croire dans une caserne parisienne. Les écuries immenses sont dignes d’admiration par le soin et l’ordre qu’on y remarque , et surtout par la beauté des chevaux qui les remplissent; les chevaux placés assez loin les uns des autres n ont point de travées en bois pour les séparer; afin d’éviter les ruades, ils sont garrottés parles pieds en diagonale. M. Hamont prétend que cette précaution a l’inconvénient de fausser les aplombs des chevaux, cependant la plupart de ceux que nous voyons à Giseh ne paraissent point en souffrir.
La visite générale à rétablissement finie , on nous case dans une tribune de bois placée au milieu d’un vaste enclos sablé destiné aux grands exercices ; c’est de là que nous allons jouir du spectacle intéressant appelé carrousel. Le boute-selle avertit les soldats ; en un clin d’œil le champ clos se remplit de cavaliers armés de lances avec leurs flammes ; ils viennent se ranger en bon ordre devant nous ; la musique commence , et au signal donné , les escadrons se meuvent en mesure ; les armes brillent au soleil, les chevaux de toutes couleurs, excepté noirs, s’animent au bruit des clairons, ils se croisent en trottant, puis en galopant; ils semblent danser, leurs naseaux se couvrent d’écume et leurs crinières , agitées par le vent, ajoutent à la fierté de leurs allures; au commandement des officiers, des figures se forment et s’enlacent, les soldats brandissant leurs lances, et, courbés sur leurs selles, semblent fondre les uns sur les autres dans deux camps opposés; puis, l’immobilité succède au mouvement, et après des combats simulés les rangs se reforment comme par enchantement: cavaliers et chevaux immobiles présentent à l’œil un aspect imposant de régularité et de force inerte.
D’autres évolutions de tous genres, exécutées avec le sabre et le pistolet se succèdent; on nous introduit dans un cirque oùles soldats sans armes sont exercés à la voltige ; on est étonné de l’agilité des Égyptiens et de la précision de leurs mouvements en dépit de l’ampleur incommode du pantalon à la turque.
La mémoire de M. II. Vernet. — M. Machereau ex-saint-simonien. — Maisons de plaisance du Nil. — Embabcli. - — Bataille des Pyramides. — Départ pour les Pyramides, escorté de quatre hommes et un caporal. — - Aspect de la route. — Les pyramides et les impressions quelles font naître. — ChaSse an chacal sur leur sommet. — L’auberge sépulcrale de Hill. — M. ***, touriste fashionable. — Daguerréotypes manqués. — Cbeops, Cephrennes, Mycevinus, et la quatrième pyramide. — Visite à l’intérieur et à l’extérieur de Cheops. — Le sphinx, épreuves réussies; chute peu glorieuse de l’auteur. — Au Caire. — Schoubra.
Choix des drogmans. — Préparatifs de départ et liste des fondations les plus remarquables au Caire et en l’Egypte, dues aux lumières des Européens et des Français en particulier.
Toutes ces choses variées et nombreuses s’écoulent bien rapidement, trop rapidement, pour moi surtout, qui ne suis pas doué de cette mémoire prodigieuse que possède à un degré si éminent M. H. Vernet. Il semble que tout s’y grave pour l'éternité, avec la fidélité du miroir. L artiste qui la possède y sait retrouver jusqu’aux moindres détails d’un costume, d’un type humain, saisi pour ainsi dire au vol et en passant. La nature s’y fixe par les yeux, s’y classe dans le cerveau avec ordre et netteté; chaque objet a sa case conservatrice, particulière. Aussi M. H. \ rernet ne fait-il que très-peu de croquis en voyage ; sa mémoire est un don magique, fait pour lui épargner toutes peines ; quand il compose un tableau, il invoque ses souvenirs, commenos peintres ordinaires feuillètent un album pour y faire choix d’un sujet; puis, prenant une toile blanche, il fait naître sous son pinceau un épisode, une scène dramatique, aussi vite qu’on écrit une lettre; il voit son sujet comme un rêve qu’il fait durer à volonté ; on serait tenté de croire qu’il y a du daguerréotype dans cette mystérieuse et extraordinaire faculté. L’exercice a contribué à son développement sans doute, mais Dieu a fait le principal. Que de plaisirs divers et intarissables un si complet artiste ne doit-il pas éprouver dans des pays nouveaux, en présence de tous les
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COSTUME UE Ir HORACE YERNET PEHUAKT SOU YOYA&E
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genres de natures, qu’il peut comparer si facilement! Bien pour lui n’est travail, les matériaux s’accumulent sans fatigue, sous l’impression des réalités extérieures, pour prendre corps dans son atelier, quand le caprice lui en viendra.
En l’absence de tout ce qui me manque pour approcher du grand maître, je me rejette sur les croquis et sur le daguerréotype, comme un naufragé sur la chaloupe de sauvetage, et me séparant pour un instant de mes compagnons, je me dirige avec mes armes d’artiste vers la classe de dessin, accompagné d’un officier alsacien, M. Beer, et muni d’une lettre d’introduction pour M. Machereau, ancien saint-simonien, devenu ici professeur de dessin. Ce dernier a pris l’allure d’un véritable musulman; son air est grave et nonchalant à la fois, sa barbe rousse très-épaisse et son costume usé achèvent de le caractériser. Occupé à mettre en ordre les travaux de ses élèves dans une vaste salle remplie de bancs et de pupitres à l’instar des nôtres,' M. Machereau est agréablement surpris de m’entendre parler français, et s’avançant vers moi, il me serre affectueusement la main. Pendant qu’il parcourt ma lettre d’introduction, je jette un coup d’œil curieux sur des cahiers de géométrie, de dessin linéaire, sur des cartes géographiques, des plans lavés, des épures de mécanique et quelques traits des premiers principes de dessin, œuvres d’écoliers sans doute, mais surtout témoignages palpables de la persévérance du maître et de la docilité des élèves, qui apprennent ici depuis la lecture jusqu’aux éléments des sciences.
M. Machereau a pris le turban en épousant une égyptienne qu’il affectionne particulièrement, et familiarisé avec la langue de sa nouvelle épouse, il a pu inculquer plus aisément sa science aux jeunes égyptiens qui lui sont confiés. Je m’empresse de lui annoncer que j’ai eu l’honneur de venir à Giseh avec M. Horace Vernet, et que nous ne resterons qu’un jour en ce lieu, nous promettant d’aller jusqu’aux pyramides. Pendant notre conversation, nous sortons de 1 école, et nous arrivons au Nil; l’autre bord en est si fleuri et si bien orné de jolies maisons de plaisance , qu’on dirait un vaste jardin mirant à perte de vue dans les eaux les cimes découpées d’arbres de toutes formes et proportions, ainsi que de toutes nuances de verdure. J’en prends une épreuve photogénique, à la grande surprise de mon cicérone.
Giseh est un petit village situé sur la rive occidentale du Nil, à la place qu’occupait autrefois Memphis; il n’est remarquable aujourd’hui que par sa riante situation et l’école de cavalerie que nous visitons. En montant sur une des terrasses de l’établissement, on distingue le village
d’Embabeh, champ de bataille illustré par nos lauriers, non loin des pyramides.
Rentrés au logis du colonel Varin, nous passons le reste de la soirée fort agréablement en causeries accompagnées des délices du çhibouch et du café. Des chambres d’officiers où Ton avait, exprès pour nous, préparé des lits très -moelleux, nous offrent un repos hospitalier, et le lendemain de bon matin des ânes frais et dispos nous attendent à la porte. Cinq soldats nous sont accordés à titre d’escorte, mais ce luxe étant complètement mutile, nous les faisons remercier au moyen d’un léger bacchich. Nos montures ardentes stimulées par de petits Arabes aux jarrets infatigables, aux noires épaules à peine couvertes de quelques lambeaux de toile bleue ou blanche, s’élancent à la fois vers le même but. La compagnie s’est accrue de plusieurs curieux, parmi lesquels nous sommes heureux de retrouver M. Joly de Lotbinière.
Chacun est armé d’un fusil à deux coups, non par excès de précaution, car ces parages sont d’une parfaite sécurité, mais parce qu’on nous fait espérer une abondante chasse dans les environs. A dix-huit lieues du Caire, nous apercevions déjà les pyramides, et deux heures avant de les atteindre, nous nous en croyons tout près. Le profil de leurs arêtes commence seulement à se denteler; on devine à peine les assises de longues pierres qui les composent, et dont les dimensions moyennes varient de 15 à 20 pieds de long, sur 5 à 4 de haut De Giseh à la montagne qui est élevée de 100 pieds environ au-dessus du niveau du Nil qui la baigne lors du débordement, il y a 5000 toises en ligne directe. Ce trajet est bien plus long quand les eaux ne sont pas encore retirées de la plaine.
A mesure que nous approchons et que l’heure s’avance à ces immuables horloges des siècles, leurs ombres colossales projetées sur le sable grandissent et s’allongent avec une muette et imposante majesté. Autour de nous la scène change, un sable stérile succède aux rizières abondantes, et la plaine aride aux frais ombrages des palmiers; La culture semble arrêtée à l’aspect de tels géants ; le terrain devient ondulé comme une mer houleuse. Une ligne de rochers spongieux domine ces vagues rigides, et présente un aspect rabotteux assez semblable à des ossements et des crânes entassés pêle-mêle. Un grillage de bois peint, régulièrement disposé par un treillageur du pays sur le devant de cet ossuaire géologique, avec une porte en pierraille au milieu, forme une cour artificielle qui sert d’entrée à l’auberge où nous allons coucher. En
effet, ce lieu est une espèce d’auberge, curieux assemblage de grottes sépulcrales, où le colonel anglais Ways (qui encouragea longtemps de ses guinées les fouilles de l’italien Kaviglia) avait établi son quartier-général. Le voyageur peu soucieux de goûter les douceurs du climat la nuit sous la tente dressée par l’aubergiste HUI, peut dormir plus chaudement dans ces antres naturels artistement badigeonnés de chaux à l’intérieur, où le génie du confortable a même suspendu des portes sur des gonds. Mais gare à certains insectes trop souvent nommés. En dépit du respect pour les morts, ces funèbres demeur es sont parfois transformées en cuisines ; l’Anglais y rôtit son indispensable roastbeef, dont les profanes émanations ont succédé aux parfums d'Arabie qu’on y brûlait jadis. Un petit mât planté dans jle roc, au-dessus de là tente de Hiil, représente l’investigatrice Angleterre. Lors du débordement completdu Nil, on peut arriver en bateau jusqu’au pied du petit escalier de cet oquel.
Avant le coucher du soleil, il nous reste encore assez de temps pour effectuer une première inspection générale des pyramides. Les Egyptiens croient qu’elles sont l’œuvre des géants qui habitaient leur pays à des époques très-reculées ; ce qu’il y a de plus remarquable dans leur construction est la disposition de leurs faces tournées vers les quatre points cardinaux. Les écrivains de tous les temps se sont livrés à des conjectures infinies au sujet de ces pages obscures de l’histoire, pages indestructibles, puisque le temps, qui entraîne tout comme dans un torrent , les a respectées. On n’y découvre au dehors ni au dedans aucune trace d’hiéroglyphes. Leur aspect silencieux, la grandeur de leur masse, la largeur de leur base, les fortes proportions de leurs parties constituantes, font naître le sentiment d’une durée sans bornes joint à une impression insurmontable d’immobilité. On est accablé du poids de ces montagnes engendrées par l’homme, si petit et si faible à leurs pieds; on admire sa puissance; l’étonnement, la terreur, l’humiliation et le respect saisissent à la fois le spectateur. On se reporte aux récits d’Hérodote ‘.Le calcul du temps employé à construire ces rochers, des peines qu’ont exigées l’extraction , la taille et le transport de ces blocs hors des carrières même les plus voisines , étourdit et fatigue la pensée ; puis , mesurant d’un coup d’œil ces monuments qui vous dominent, les comparant au désert qui les porte, au ciel qui les enveloppe des plis de son
1 Hérodote raconte que, de son temps, on lisait une inscription qui marquait qu’il en avait coûté, en raves, en ail et en ognons, pour la nourriture des ouvriers, seize talents d’argent, plus de quatre millions et demi ; et, selon Diodore, on employa trois cent soixante mille ouvriers à la construction de la plus grande, qui demanda vingt ans de travail.
immensité, l’âme retombe tristement sur elle-même ! Pourquoi ces vains sépulcres, où chaque pierre est une lettre des mots orgueil, vanité, servitude (épitaphe terrible , en ce qu elle ne s’effacera qu’avec les monuments)? Dieu n’a-t-il point broyé vos cendres inutiles, ô rois de la terre , maîtres de l’Égypte ! ne les a-t-il point mêlées avec celles du pauvre ouvrier qui vous élevait des tombeaux ! Aujourd’hui, la chouette, repue des aromates précieuses qui bourraient à grands frais vos entrailles , pleure seule dans vos sarcophages, où elle laisse tomber sa hideuse carcasse fatiguée à côté des plus inutiles débris , et le chacal immonde se fait un piédestal de vos pyramides !
Telles sont les premières impressions qu’on éprouve en parcourant le sol accidenté qui porte ces merveilles du monde; l’œil, desséché par l’ardente reverbération du sable, se repose avec bonheur sur la verdure lointaine des bords du Nil qui s’enfuit vers l’horizon, chargé déjà de brumes violettes. Avant de regagner le gîte que nous avons décrit, un chacal trop présomptueux nous adresse , du haut d’un de ces monuments... un cri plaintif, et s’élançant à la poursuite d’un oiseau, gravit rapidement les degrés jusqu’à la plate-forme de Gheops. Un coup de fusil lui est adressé par M. H. Vernet; mais la distance est trop grande, et la balle se perd sans atteindre le but.
Dans la soirée, pour nous réchauffer (car les nuits du désert sont trèsfroides), nous ne trouvons pas de meilleur exercice que le décapage des plaques pour le lendemain.
Un illustre touriste , M. ***, occupait avant nous la tente. C’est un beau jeune homme très-blond. Malgré son costume arabe d’une grande fraîcheur, et le chapelet à grains d’olives qu’il roule prétentieusement autour de son poignet, trop blanc pour ce climat; malgré les bagues en brillants qui parent ses doigts aristocratiques, et le turban de cachemire où tout l’art du drogman est résumé ; malgré même le silence qu’il feint de garder, il nous est impossible de le prendre pour un vrai Arabe. Le touriste amateur, heureux dans ses babouches à pointes, possède toujours sous le caftan local la gaucherie de l’homme qui est dans l’habit d’un autre. Par malheur, un grand jeune homme à barbe romantique et costumé tout bonnement avec ses propres habits européens fort usés, se présente à M. ***; quelques mots de français qu’il prononce à l’allemande, nous dévoilent la patrie du mystérieux touriste, au grand désappointement de ce dernier. Il s’éloigne aussitôt avec son maladroit ami , en s’inclinant pour nous dire adieu. Un peu plus tard nous étions tous endormis, lorsque nous sommes réveillés par des Ara-
bes venus des pyramides pour avertir M. *** que tout était prêt pour visiter Cheops. Notre savant sort de sa grotte sépulcrale armé de baromètres, d’équerres, de fils à plomb, d’un sextant, et de tous les attributs de la science avec lesquels il compte vérifier les mesures très-connues des chambres. Il a des livres sous les bras, et chacun de ses accompagnateurs porte aussi son fardeau; il nous propose d’un ton mystique et solennel de le suivre dans son expédition , et compte passer la nuit à l’étude.
L’harmonie de ses paroles scandées et prononcées avec amour ne nous touche point suffisamment; nous préférons remettre la partie au lendemain, à sa grande surprise, et nous reprenons le fil de nos rêves enveloppés dans nos manteaux et dans le mépris de M. ***.
Le 21. Tentatives infructueuses du daguerréotype, quatre ou cinq épreuves manquées en suivant le procédé de l’inventeur, nous jettent dans le plus profond découragement. Les discussions s’élèverrt de part et d’autres ; bref, on conclut de terminer là tous les essais , et pour varier nos occupations et satisfaire aux exigences d’une pareille excursion, nous entrons dans la pyramide de Cheops , la seule qui soit ouverte aux curieux. Des Arabes munis de flambeaux servent de conducteurs pour y pénétrer ; son entrée est du côté du nord , et les pierres de cette face paraissent plus vermoulues que celles des autres ; le vent a formé dans cette partie un glacis de sable qui en facilite l’accès. M. de Nordan prétend y avoir observé des écailles d’huîtres pétrifiées. A plus de quarantehuit pieds au-dessus de l’horizon s’élève une porte surmontée (en manière de fronton), de longues pierres disposées en chevrons parallèles d’une énorme grosseur ; les parois latéraux ressemblent assez à l’entrée d’une carrière en exploitation. H y a trois chambres principales : la chambre du Roi, celle de la Reine , et celle qu’a récemment découverte l’antiquaire Caviglia, au-dessous des deux premières. Elles sont à peu près semblables en tout point. On y arrive par cinq très-longs conduits étroits et bas, revêtus des quatre côtés de grands morceaux de marbre blanc poli, aujourd’hui dégradés par la fumée des flambeaux que les voyageurs sont obligés d’y apporter. Ces couloirs sont tous dirigés du nord au sud , et par un double embranchement, conduisent à la chambre du roi, située à peu près au-dessus de la seconde, vers le milieu de la pyramide, à environ cent soixante pieds du sol. Au centre est un sarcophage de pierre de sept pieds de large sur quatorze de long, et trois et demi de haut : il rend le son d’une cloche quand on le frappe. Le couvercle en a été enlevé et les parois sont ébréchées ; la hauteur totale de la
salle est de dix-neuf pieds, sa longueur de trente-deux, sa largeur de seize; le plafond se compose de pierres d’un seul bloc, juxtaposées dans toute sa longueur. L’incursion dans cette pyramide est passablement fatigante , on ne doit pas l’entreprendre sans un costume très-léger, et surtout peu susceptible d’être sali ; les Arabes se mettent presque nus ; dès l’entrée, on est suffoqué par la chaleur et par la poussière que les guides font en vous précédant; leurs corps échauffés exhalent une odeur de bête fauve exactement semblable à celle qu’on sent dans nos ménageries. Il faut souvent se baisser pour passer, et même se réduire quelque fois à sa plus simple expression pour pénétrer dans quelques conduits , sortes de laminoirs où plus d’un touriste obèse a dû renoncer aux curiosités du lieu. On y entre d’abord la moitié du corps, et les Arabes vous aident à tirer le reste.
Nous examinons ensuite l’extérieur des autres pyramides. Celle de Céphrennes est la seule qui ait conservé un reste de revêtement de granit. Sa voisine, dite Mycérinus, est à peu près semblable aux autres et n’offre aucune issue. La tète du fameux sphynx élève son front mutilé à 5o pieds environ au-dessus du sol, non loin de Céphrennes en descendant imperceptiblement vers l’ouest. La quatrième pyramide est de 100 pieds plus basse que les autres et terminée par une plate-forme irrégulière ; ces quatre monuments sont entourés d’autant de plus petits de la même forme qui ont tous été fouillés et plus ou moins démolis pour y découvrir des chambres ou des trésors.
La visite de Chéops terminée , des Arabes efflanqués s’emparent de chacun de nous, et nous saisissant par les bras, nous aident à gravir les marches extérieures jusqu’à la plate-forme du sommet. Elle est carrée et peut avoir de 1 5 à 18 pieds de côté ; c’est par l’arête de l’angle nord de la pyramide que l’ascension est plus facile. On se repose aux deux tiers de la hauteur totale dans une excavation ou chambre en ruines par laquelle on avait tenté de pénétrer avant d’avoir découvert l’entrée actuelle. Arrivés sur la plate-forme, on se repose de nouveau en présence du spectacle magnifique du désert qui se déroule à l’occident avec ses fauves monticules arrondis, tandis qu’à l’Orient le Nil se promène comme un serpent d’argent au milieu d’une vallée luxuriante de verdure, véritable paradis oriental.
Dernièrement un original , qu’on dit être un Anglais, avait choisi ce lieu pour y dresser sa tente, y avait passé la nuit à contempler les étoiles, et s’était précipité volontairement le lendemain matin du haut en bas du monument après d’amples libations.
Le 22. Il me paraissait bien humiliant dé rentrer au Caire sans rapporter aucun souvenir des monuments les plus célèbres du monde, en dépit des dénigrements de mes compagnons qui menaçaient de jeter le daguerréotype au Nil, comme un bagage de surcroît; j’ai la patience, et à moi seul, il est vrai , de préparer encore une dizaine de planches que je polis tant bien que mal et avec toute la rapidité possible; je m’avise de faire le contraire des prescriptions de M. Daguerre, et, grâce à cet expédient j’obtiens successivement quatre et cinq épreuves tant du sphynx que des pyramides , en laissant les images exposées pendant 15 minutes au soleil. (Remarque. Les épreuves faites au bord de la mer sont toujours plus belles et demandent moins de temps que dans l’intérieur des terres. A Alexandrie j’ai obtenu des résultats complets en 2 minutes et même moins, au soleil, tandis qu’aux pyramides il m’en a fallu 15 et 20.) Ces épreuves, sans être parfaitement réussies, à cause de la précipitation avec laquelle le polissage en a été fait, donnent, néanmoins, une idée très-juste et vraie de la construction et de la dimension des monuments; le sphynx, particulièrement, au pied duquel une figure humaine sert d’échelle de proportion, donne un démenti formel aux récits qu’en font certains auteurs peu consciencieux ou trop pressés. Mais il faut partir pour le Caire, et je n’ai pas le temps d’emballer mon appareil ; il faut donc pour toute récompense me résoudre aie rapporter par fragments , et à en confier une partie au domestique , me réservant le plus précieux ; telles sont les petites misères d’un voyage rapide ; le fusil que je porte sur mes épaules glisse continuellement et excite par sa chute fréquente l’hilarité implacable de mes compagnons ; elle est au comble, lorsqu’en arrivant au Caire ainsi hypothéqué , mon baudet, qu’il m’est impossible de retenir, manque des quatre pieds et m’étale au milieu d’une petite rue très-boueuse; mon large pantalon de mamelouck perd dans la crotte sa blancheur triomphale, mais l’instrument est intact. Allah kerim.
Le 25. Notre dernière journée du Caire est bien commencée par une délicieuse course à cheval jusqu’à la Schoubra , où nous admirons dans le haras de Méhémet-Ali les beaux résultats dus à la persévérance de M. Hamont ; on y nourrit aussi deux très-beaux éléphants blancs qui appartiennent au pacha; nous la terminons parles préparatifs du départ; un nouveau drogman, Georges Novelli se présente pour nous servir ; il parle assez bien français , se dit ancien mamelouck, a une oreille coupée, ce qui n’est pas trop bon signe dans ce pays , cependant il nous montre une foule de certificats qui nous décident à le prendre conjoin-
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tement avec un certain Méhémet, pour cuisinier, a l'œil intelligent et la physionomie douce. Nous avons l’espoir que les défauts de l’un seront compensés par les qualités de l’autre. Nous faisons avec eux une promenade dans le Caire où nous allons encore visiter quelques mosquées. L’obligeant M. Linant a bien voulu se charger de nous trouver des guides et des chameaux pour aller à Jérusalem, il se propose lui-même de nous faire la conduite jusqu’à El-Rauka, d’où il doit se rendre à Suez.
Le lecteur lira sans doute avec intérêt la liste suivante des principaux établissements fondés en Egypte par des Européens et surtout par des Français.
École de médec. d’Abouzabeî, près El-Kauka, fondée par le dr Clôt (bey).
— vétérinaire de Choubrah,
— d’infanterie de Kauka,
— de cavalerie de Gisey,
— d’artillerie de Torrah,
— de musique de Kauka ,
Ecole primaire de Qasr-eLAymy, château de la source entre le vieux et
le nouveau Caire, ancien hôpital retranché par les Français lors de
l’expédition d’Égypte, on y déposa les restes du général Kléber.
On y enseigne l’arabe, le persan , et le turc.
Il y a trois écoles primaires au Caire, et une cinquantaine environ dans toute l’Égypte.
La route de Boulack à Schoubra est couverte de maisons de plaisance. Moubeydah est une blanchisserie de toiles très-remarquable, et Damanhour compte aussi des filatures de coton qui jouissent d’une grande réputation.
M. Botzki, consul de Suède, a suggéré au vice-roi l’idée d’établir des manufactures en Égypte. Il y en a aujourd’hui un assez grand nombre. On compte environ quinze filatures de coton, des fabriques de drap, d’indiennes, de bonnets, de mouchoirs peints, d’étoffes de soie , des fonderies de canons et de fers coulés; des fabriques de plaques de cuivre, de cardes; des manufactures d’armes, des ateliers de menuiserie, des forges, des fabriques de poudre à canon, de nitre, des tanneries, etc.
M. Hamont.
M. Varin.
le général Antonio de Seguera.
Aperçu général sur les chevaux d’Orient. — Division en trois familles principales. — Caractères physiques et qualités de chaque espèce, d’après M. Hamont, directeur des haras de Méhémet-Ali. — Couleurs des robes. — Régime nutritif et éducation. — Les chevaux arabes du désert. — Ferrure inutile en Orient. — Sa suppression générale. — Généalogie. — Commerce de chevaux et particularité qui y a trait. — La selle ne quitte point le cheval. — Les enfants le montent. — Habitudes pour le port de tète du cheval. — Equitation. — Combats simulés. — La lance, le djérid. — les Fantazias. — Superstitions et maléfices au sujet des chevaux; pratiques ridicules. — Prix des chevaux. — Système alimentaire le plus favorable. — Opinion de M. Hamont sur la possibilité de son application en France. — Les restes du cheval ne sont point utilisés après sa mort.
Les chevaux de race arabe ont été de tout temps distingués par leurs belles formes et leurs qualités. Certaines tribus du désert en possèdent les plus belles races, notament celles des bords de l’Euphrate et du Tigre, entre Bagdad et Bassorah. Les orientaux divisent les chevaux que nous confondons généralement sous la vague dénomination de chevaux arabes, en trois familles bien distinctes : égyptiennes, syriennes et nejdis.
Voici les caractères principaux de ces trois divisions selon M. Hamont, fondateur et directeur du haras de Schoubra, cheval égyptien. Taille au-dessus de la moyenne , formes épaisses, arrondies ; tète pesante, carrée, longue ; oreilles souvent mal attachées ; yeux petits ; le bout du nez en biseau; narines aplaties ; encolure droite ; le plus ordinairement de cygne; poitrail large; garrot peu prononcé; croupe avalée ; crins de la queue et de la crinière gros et abondants ; jarrets, genoux larges ; ventre développé ; pied large, évasé.
Couleurs de robe bai-châtain, bai-marrou, gris-sale ; le noir est rare, Les anciens Turcs, ceux qui ont combattu lesmameloucks, aiment beau-
coup les chevaux dont Fabdomen est volumineux; les coursiers des mameloucks étaient aussi très-forts.
Dans la Haute-Égypte , le cheval est plus haut monté que dans la moyenne et plus estimé par cette raison. Les meilleurs viennent de la province de Cherkiyeh.
Le cheval Dongolah , delà Nubie supérieure; est d’une taille élancée, robe noire ou pie ordinairement ; grandes baîsanes, haut chaussées aux quatre jambes ou à deux. Longue tête busquée, belle face assez souvent. Encolure rouée de cygne, rarement droite. Très-bon dans son pays , il devient mauvais quand il est exporté. Croisé avec les nejdis, il donne de beaux produits, mais de peu de valeur ; les Egyptiens le dédaignent.
Chevaux syriens.
Les meilleurs de la Syrie sont les anezis, taille moyenne, beaucoup sont très-hauts, un peu courts, formes anguleuses, attitude annonçant une grande énergie. Tête en pyramide renversée, regard sauvage, oeil grand et bien placé, bout du nez étroit, larges narines, front grand, quelquefois bombé, oreilles petites, très-mobiles, et contribuant à l’expression, encolure droite, garrot élevé, dos et croupe courts, queue attachée haut, jarret et genoux larges, petit pied sec, petit ventre. Nature infatigable, organisation riche; ils vivent de trente à quarante ans. On les marque ordinairement d’un petit triangle renversé, imprimé au 1er chaud sur la face externe de la conque de chaque oreille.
Les chevaux syriens employés aux transports des marchandises sont presque tous hongres et se nomment bèguirs; leur taille est moyenne ; ils sont sobres et très-vigoureux.
Les Anegis sont aux yeux de tous les orientaux et des Européens connaisseurs, les premiers chevaux du monde après les nejdis. Les be^ doins de leurs pays préfèrent les juments aux étalons ; ils les nourrissent de lait de chamelle , de dattes, de raisins secs, d’orge de paille et d’herbe qui croit dans le désert. Ils font boire le lait de chamelle aux poulains et aux grands chevaux, quand ces derniers ont couru longtemps.
Chevaux nejdis , les premiers de l’espèce : ceux qu’on nomme kuell sont les plus anciens.
Formes anguleuses, proportions parfaites , muscles très-apparents et parfaitement dessinés. Tête sèche en forme de carré imparfait, trèspetites oreilles, vaste front, grands yeux pleins d’expression, très-larges narines haut placées, l’extrémité inférieure de la tête peut tenir dans la
main. Encolure droite, longue crinière très-fine et ondulée. Intelligence supérieure. Croupe très-brève , jambes sèches, jarrets larges, petits pieds, queue attachée très-haut, très-fournie et relevée quand le cheval se meut. Ventre d’un petit volume. Longévité remarquable ; ils arrivent souvent à cinquante ans, et peuvent produire jusqu à trente. La taille dn cheval de l’Arabie centrale est moyenne, beaucoup sont grands.
Nourriture dans leur pays : lait de chamelle, viande cuite, bouillons de viande, farine, biscuits de farine et de viande sèche pulvérisée, raisins secs, dattes écrasées dans le lait, et herbe. On les laisse au vert pendant quarante jours par an. On sèvre les poulains après quarante ou cinquante jours de lait *.
Marques particulières : trois pointes de feu sur chaque fesse de haut en bas.
Chez les Arabes du Nejdi, la mésalliance est exclue; le produit d’une jument dont le père est inconnu est mis à mort. Le cheval chez eux fait partie de la famille ; il ne quitte jamais le voisinage de la tente. A l’état de poulain, son maître lui masse la queue plusieurs fois par jour en la renversant souvent en arrière, ce qui doit influer beaucoup sur son port. Le cheval de l’Arabie centrale ne va pas au trot ; ses allures les plus naturelles sont le pas et le galop, qu’il peut soutenir pendant trèslongtemps. L’illustre Durzi, dont Méhémet Ali a fait cadeau au roi Louis-Philippe, est un des plus beaux produits de cette race. Monté par Ibrahim-Pacha pendant la bataille de Nezib, lesÉgyptiens rapportent qu’il parcourut quarante lieues au grand galop sans s’arrêter une seconde pour reprendre haleine, et qu’enfin tombé au pouvoir des Turcs, il avait été racheté par son maître au prix de douze cents chameaux.
Aux pays du Nejd, de l’Hedjaz, de l’Assir, de l’Abyssinie, on ne ferre point les chevaux, quoique les terres y soient caillouteuses, dures, quelquefois remplies de pierres anguleuses. Les bedoins des déserts qui avoisinent l’Egypte observent le même usage, mais quand ils vont au loin, ils appliquent des fers sous les pieds de devant seulement. Le fer employé en Orient est une plaque qui recouvre tout le pied, est percée dans son milieu d’un trou rond, et fixée par des clous très-gros, à lame épaisse, à rivets très longs. On les fabrique à froid, et il n’y en a
1 Lorsqu’ils naissent dans les villes et qu’on ne veut pas se charger de leur éducation , on les envoie chez les Arabes du désert. Le prix ordinaire, suivant leur expression, est de donner un pied du poulain, et quelquefois deux , c’est-à-dire qu’à deux ans on paie à celui qui en a eu soin le quart ou la moitié de l’estimation faite pardevapt experts.
qu’un seul modèle pour tous les pieds grands et petits ; cet inconvénient était fort grave aux yeux de M. Hamont et du général Soliman- Pacha, qui ont demandé d’un commun accord et obtenu la suppression du fer pour toute l’Egypte.
La généalogie des chevaux parmi les habitants du désert, ne se transmet que par les femelles : la noblesse du mâle n’est qu’individuelle. Les Arabes disent : Telle jument est fille de telle autre. Dès que les juments mettent bas, les scheiks attestent la filiation du produit par une patente en bonne forme et signée de plusieurs témoins. Celle d’un poulain, comme nous venons de le dire, ne passe pointa ses ascendants; celle d’une pouline fait mention de tous les ascendants maternels. Ce certificat accompagne la vente des chevaux, qui ne se fait guère avant deux ou trois ans.
On prétend que la prédilection des bédouins pour les juments vient de ce qu’elles ne hennissent point, ce qui les décélérait dans leurs courses nocturnes. Les princes arabes ne montent que des juments; au contraire , les Turcs préfèrent les chevaux entiers.
Le grand commerce que font les Arabes de leurs chevaux ne se borne pas au dehors; ils en ont un autre assez singulier. Ainsi, ils vendent le ventre de leur jument sans en aliéner leur possession ; tous les fruits appartiennent à l’acquéreur du ventre, hors la première pouline, qui appartient au vendeur; l’acquéreur a aussi son droit de suite sur cette première pouline , et le vendeur sur le premier fruit femelle de celle-ci , en sorte que ces droits se conservent pendant des siècles.
On commence à placer la selle sur le poulain dès l’âge de 15 à 16 mois; alors il ne la quitte plus, pas même la nuit. Les orientaux prétendent que cela durcit la peau du dos et l’empêche de s’excorier. Avant deux ans , les enfants montent les chevaux avec lesquels ils ont été élevés, et qui les connaissent parfaitement. On leur coupe la crinière et la queue pour les rendre plus touffues. La selle porte en avant à cause de l’assiette du cavalier, qui tient les étriers courts; ces derniers sont des carrés longs, un peu convexes, de la longueur du pied environ , et ne dépassant pas le ventre de la monture, ce qui l’empêche de se coucher sur le flanc.
Un bridou attaché d’assez près au pommeau ou trusquin antérieur de la selle, maintient la tête du cheval dans une position perpendiculaire qui plaît aux Arabes ; aussi le laissent-ils souvent toute la journée dans cette situation fatigante.
Les Arabes font la guerre en attaquant et en fuyant. Leur position en
selle leur donne la facilité de se courber sur le cou de leur jument pour éviter la lance ou le javelot. Ils les accoutument à courir à toutes jambes et à s’arrêter court , pour pouvoir se retourner sur le champ et présenter la lance à l’ennemi. Les Africains ont un goût particulier pour les combats simulés , qu’on nomme fantazia ; c’est un des plus grands plaisirs de la jeunesse. Le jeu du djérid ou javelot, est ûne sorte de fantazia ou les cavaliers se poursuivent au grand galop, en se jetant des javelots de bois sans pointes et dont ils évitent l’atteinte par toute la vitesse de leurs coursiers. La lance des cavaliers arabes est un bambou delà Chine , noueux, léger et élastique, de douze pieds de long, terminé par un fer pointu et acéré, surmonté d’une houppe de soie ou de crin noir. Cette arme n’est point immobile dans leurs mains comme celles de nos anciens guerriers ; lorsqu’ils attaquent, ils la tiennent à un tiers du fer, la brandissent en la laissant glisser entre leurs mains, sans néanmoins s’en dessaisir. Un des premiers mérites des juments arabes étant de savoir fuir à propos , on les fait poursuivre, lorsqu’elles sont jeunes, la lance sur la croupe. Ce manège leur est tellement familier, que, lorsqu’elles sentent un cavalier après elles, il suffit de leur lâcher la bride pour les faire disparaître. Après une longue course, lorsque l’animal est en moiteur, jamais on ne l’attache avant de l’avoir promené doucement au pas durant un quart d’heure ; on lui tient la bride pendant une heure ou deux attachée à la selle avant de lui donner à manger.
Les Egyptiens ont beaucoup d’égards pour leurs chevaux , que jamais ils ne maltraitent. On rencontre souvent sur les routes des cavaliers arrêtés pour faire tèter les poulains qui suivent toujours leurs mères ; si l’on approche d’une jument ou d’un poulain avant d’avoir exprimé le plaisir que leur aspect procure par l’exclamation : Mach Allah ! grâce â Dieu ! accompagnée d’un compliment sur les chevaux, et qu’un malheur quelconque arrive au maître des chevaux, c’est, au dire des bonnes gens , le visiteur qui en est la cause. L’influence d’un coup-d’œil lancé aux chevaux par une personne jalouse ou méchante, produit aussi , selon eux, des effets très-funestes.
Plusieurs fois , apres la naissance d’uif poulain les indigènes et les Turcs enlèvent les ailes du nez du cheval, les cartilages, qu’ils disent très-nuisibles. Ils excisent également le corps clignotant de l’œil. En Afrique, on fend les oreilles par la pointe jusqu’à un pouce de long.
Les Persans, qui sont très-superstitieux, le sont encore plus en ce qui concerne le cheval. Si, par un hasard quelconque, un de ces animaux a rendu du sang par le nez, ils renoncent à le monter, dans la crainte
qu’il ne leur en arrive préjudice; ils regardent toujours un pareil incident comme le présage d’un événement sinistre. Aussi, les personnes moins crédules et moins scrupuleuses en profitent pour fournir leurs écuries au meilleur marché.
Chaque Arabe a son cheval et l’entretient à peu de frais. Le prix varie depuis 50 francs jusqp’à 4 20, lorsqu’ils sont jeunes ; ceux de races vont de 1,000 à 10,000 francs. Les juments valent toujours un tiers de plus que les étalons. La nourriture animale est celle que reçoivent les quadrupèdes en naissant. Dans certains pays, en S^rie, dans l’Arabie, en Afrique, le lait, premier aliment des chevaux, leur est continué, et, joint au bouillon, à la viande et aux fruits, compose pour eux une alimentation mixte très-riche et favorable.
M. Hamon approuve ce régime et voudrait le voir appliqué en France. Il prétend que son introduction chez nous produirait les plus heureux résultats. Le chameau, qui a déjà été importé en France dans la colonie de La Teste, près de Bordeaux, où il s’est facilement acclimaté, pourrait être d’une très-grande utilité comme bête de somme , si l’on en favorisait la multiplication, et fournirait en même temps, pour les chevaux de race , le complément d’une nourriture qui leur est si profitable dans l’Arabie centrale et le pays des Anezis, d’où sortent les plus beaux et les meilleurs chevaux du monde.
Chez les Orientaux, les dépouilles du cheval sont abandonnées après sa mort et ne servent à rien.
Il est douteux que si les Musulmans connaissaient les usages infinis auxquels sont employés par nous presque tous les débris de ces précieux animaux, leur cupidité ne tarderait pas à les faire suivre notre exemple. — Le lecteur se rappellera sans doute à ce sujet un articlefort intéressant de M. Jules Janin, publié dans la Rev,ue de Paris , et intitulé les Égouts de Paris ; il y était question de tout ce que devient le cheval au profit de l’homme après sa mort, dans nos pays civilisés.
Le cuir est employé à de nombreux usages ; les os sont transformés en gélatine et en noir animal ; on en fait aussi des manches de couteaux. On tire parti de la corne du sabot pour la fabrication du bleu de Prusse les nerfs et tendons deviennent cordes pour certains instruments , auxquels le crin de la queue et de la crinière fournit des archets.
Départ pour la Syrie. — Les chameaux et les chameliers. — M. Linant et ses deux Anglais. — Adieux au Caire. — Premier campement ; inauguration des tentes et de la cuisine portatiye. — Le chien pris pour une hyène. — La malle-poste. — Jardins d’ibrahim pacha. — L’Arabe du désert. — Les saluts. — El Kanca. — M. Kœnig. — Un piano dans le désert. — Bivouac sans tente. — Pays plat. — Belbeys. — La poste au désert. — Salahieh. — L’affût du sanglier. — L’armée française chasse Ibrahim bey de l’Égypte, au combat de Salahieh.
Le 24, dans la matinée, notre caravane s’organise; elle se compose de nonstrois, du fidèle Brigandet, du cuisinier drogmanMéhémet,du grand drogman tout court Georges s’intitulant Khalil , plus trois guides du mont Sinaï, Sheick Sélim, Phtaë et Ibrahim. 9 chameaux et un ânon porteur de nos provisions d’eau constituent le personnel des bêtes de somme. Le Scheick Sélim , chef des chameliers , est un vieillard de bronze antique; sa barbe blanche encadre une bouche de satyre à grosses lèvres , ses yeux d’escarboucle cachent leur éclat dans des antres osseux et obscurs sillonnés par des rides latérales et surmontés de sourcils touffus et jaunis au soleil. Il a assisté au siège de Saint-Jean-d’Acre et n’a point traversé le désert depuis cette époque. Ibrahim et Phtaë sont plus jeunes; grands et robustes gaillards aux épaules carrées, à la peau également tannée ; jambes longues, jarrets maigres, pieds gris et devenus concaves par l’habitude de marcher dans le sable. Leurs costumes très-primitifs, consistent en turbans assez mesquins, et sales chemises de laine usées retenues autour des reins par une ceinture de cuir qui loge un coutelas, la blague à tabac et la pipe. Une grande peau de mouton suspendue par quelques bouts de ficelle leur sert de manteau pour se garantir de la fraîcheur du matin , et en retournant le poil en dedans , pour se préserver du froid de la nuit; dans le jour ils l’accrochent aux
bagages. Les abords de l’hôtel Waghorn, encombrés par cet appareil tumultueux et nombreux de départ , retentissent des cris affreux et incessants des chameaux qu’on charge de notre butin. On croirait entendre des géants se gargariser. Leurs dégargouillades frénétiques se mêlent aux disputes des Arabes ; Brigand et a beau s’agiter et jurer, nos Bédouins n’en vont pas plus vite et persistent néanmoins dans leur lenteur à disposer nos innombrables colis; le grand travail s’achève enfin! M. Linant, couvert du vêtement du désert , arrive de son côté monté sur un élégant dromadaire blanc , avec deux messieurs anglais perchés sur des chameaux bruns et se rendant à Suez. Les zinzamieh ( petites bouteilles de cuir ) sont remplies d’eau ainsi que les outres ; au signal donné chaque voyageur enjambe la bosse escarpée que le sort lui accorde, et, cramponné fortement au pommeau de bois de la selle pour ne pas être renversé, monte subitement au ciel en basculant deux fois d’avant en arrière. Nos compatriotes et amis venus pour nous faire leurs adieux et nous souhaiter bon voyage paraissent tout petits k nos pieds ; du haut de pareilles montures, nous ne pouvons plus leur serrer la main ; les regards d’adieu s’échangent de part et d’autre, non sans une certaine émotion de tristesse toujours mutuellement éprouvée entre des personnes qui ont ébauché une amitié née du plaisir de parler la langue maternelle et de s’entretenir du pays commun. Leurs vœux sans nombre s’élèvent à nous et nous accompagnent jusqu’à la porte de la ville, celle qui donne sur la vallée des califes et dont le nom m’échappe.
Les vaisseaux du désert ( synonyme arabe de chameaux) lancés dans les flots de la foule agitée, ébranlent tout d’abord leurs nouveaux pilotes par un rude mouvement de tangage cahoté; puis, les accoutumant de gré ou de force à la souplesse du corps, les bercent plus moelleusement à mesure que l’expérience arrive. Chacun cherche une position commode, étudie son assiette et fait pour ainsi dire l’état de lieu de son nouveau domicile aérien. Ce n’est point la place qui manque pour s’étendre. Des coussins1 longs disposés en toits et maintenus sur l’échine du chameau par des pièces de bois en forme d’éperon, sont fixés fortement sous le ventre de l’animal par des sangles de laine. L’équilibre du cavalier est encore assuré par des saccoches doubles , du même tissu rayé que les sangles et jetées en travers de la selle et comme des oreillers pour le repos des jambes. On les remplit ordinairement
1 Dans tout l’Orient, on rembourre les lits, coussins ou matelas, avec du coton, de la laine, des copeaux, des feuilles de sarrasin. L’usage de la plume est inconnu.
d’habits nécessaires à la route ou de quelques provisions de bouche. La voix du colonel Varin, à qui la visite de son ancien et illustre ami avait fait passer des moments si agréables, mais trop courts, nous adresse tour à tour quelques paroles, abrégées par un sentiment pénible participant à la fois du regret de se quitter et de l’inquiétude dont les mots : « Ecrivez-moi de vos nouvelles, » sont le plus sincère témoignage.
La ville éteint ses bruits confus derrière nous, et commence à se découper sur le fond de vieux or du ciel ; c’est l’heure chérie des artistes , où leurs yeux , amoureux de songes , poursuivent dans les plus lointains horizons les aventures de la ligne, c’est l’heure des métamorphoses! Chaque minute ajoute de la vigueur aux tableaux, et en augmente la grandeur en simplifiant leurs détails qu elle confond : chaque instant en varie les nuances, qui deviennent de plus en plus graves et profondes. Les silhouettes se brûlent sur un foyer jaune, dégradé de rose violassé qui tombe ensuite dans un rouge laqueux, puisse salit de vapeurs chaudes de plus en plus sombres. Au-dessus de nous, dans un bleu grisâtre et mélallique, les étoiles brillent successivement comme des étincelles échappées de la grande fournaise.
Le sol, devenu sablonneux, s’incline vers la vallée des Califes, et, accélérant la marche de nos montures, nous fait déjà sentir le vent du soir qui glisse sur nos visages et agite nos vêtements ; on dirait que la nuit nous effleure des plis froids de sa robe immense , plus légère que la toile d’araignée quelle semble promener sur nos fronts. Peut-être sont-ce les anges musulmans gardiens des tombeaux voisins qui nous poussent de leur haleine à l’autre bout du désert. Ou peut-être même l’esprit de nos mères, de nos sœurs , de nos.parents, de nos amis qui voltigent à nos côtés, venus sans bruit de France pour suivre nos pas vagabonds. Ce n’est point l'affreux simoun qui confond la terre avec le ciel, déroule l’homme et l’ensevelit avec sa monture ; ni le sef incommode qui dure trois jours pour vous aveugler, mais bien la brise bienfaisante et douce qui prépare si bien l’âme aux jouissances de la nature et bannit toute pensée d’égoïsme que pourrait éveiller la prévision des dangers.
La vallée des Califesapendantla nuit quelque chose déplus mystérieusement auguste que pendant le jour. Les détours de ses ombres vides de tout mouvement acquièrent encore plus de sévérité sous l’éclat naissant d’un rayon de lune. Ses dômes guillochés aux reflets brillants et leurs minarets effilés derrière les dunes de sable qui nous en cachent la base, ressemblent à des casques et à des lances de guerriers postés en embuscade. L’illusion augmente à mesure qu’on s’éloigne. De
l’autre côté, le long mockatam, au pied duquel sont des tombes vulgaires, prolonge au loin ses onduleuses croupes remplies de cavernes et de grottes. On entend déjà les miaulements répétés des chacals quiles habitent et viennent chercher leur maigre pâture autour de la ville.
D’après le conseil dicté par l’expérience de nos guides et afin de ne pas être découverts par les Arabes errants, nous faisons choix pour notre premier bivouac d’un emplacement creux à deux lieues environ du Caire, non loin d’un monument isolé qu’on ditrenfermer les cendres de Malek- Adhel.
Laissons pour un moment les nuages de la rêverie nocturne pour procéder à l’inauguration de nos tentes. Le vieux Sélim allume du feu tandis que nous aidons Brigandet à débarder nos ustensiles de ménage , Méhémet va nous préparer le premier dîner de sa façon et faire connaissance avec notre appareil culinaire; les uns enfoncent les piquets de nos deux tentes, les autres en dressent les mâts, y accrochent notre formidable arsenal ( qu’il est toujours bon de ne jamais perdre de vue au milieu des Arabes, grands amateurs et appréciateurs des armes d’Europe.)
L’activité nous réchauffe et nous donne la gaîté si nécessaire aux touristes. M. H. Vernet, qui entend les voyages aussi bien que la peinture, stimule son monde et agit lui-même, enseignant à tous l’emploi du temps. Nous déroulons nos trois lits, que nous disposons convenablement dans notre logis ; un pliant est placé au centre pour recevoir nos habits; chacun fait sa couverture à sa mode; il nous reste encore un peu de place pour recevoir les visiteurs, s’il en vient; la porte que nous laissons ouverte, est d’un accès facile, et nous pouvons aisément nous tenir tous trois debout près du mât central : à l’extérieur, nous ramenons le sable sur la toile pour intercepter l’air, dans les intervalles où la tension des piquets laisse du jour.
Avant le dîner, enveloppés dans nos burnous b 1 an es, qui font de nous autant de fantômes, nous allons explorer les alentours du camp. M. Vernet admire de loin l’effet pittoresque de son petit bivouac , il nous en montre lesbeautés, s’attachant à l’ensemble d’abord, puis aux poses des acteurs, puis aux types de chacun; notre vieux Sélim fait son bonheur par sa physionomie expressive. Il se chauffe les mains accroupi auprès du feu , dont il caresse amoureusement la flamme; quand il rit, sa bouche énorme laisse voir un râtelier monté comme celui d’un crocodile; son dos, un peu voûté, est large et en harmonie avec la puissance de ses bras, ou des veines nombreuses et gonflées tracent les caractères de l’énergie et du courage ; l’ovale , ou plutôt le losange de sa figure, n’est point inter-
rompu par des boucles de cheveux, mais il Penchasse sous un caffieli (fichu rayé et carré), reployé en dessous sur le front, et pendant de chaque côté du visage (dans le style de la coiffure antique du sphynx), et lié au moyen d’une corde rousse ou noire en poil de chameau, qui le maintient comme )e ferait un turban ordinaire. A côté de lui, Phtaé et Ibrahim préparent leur café : ils le grillent d’abord dans une éeuelle de fer, le broient avec un pilon de bois dans un mortier de pierre , et le font bouillir ensuite dans l’eau pour le boire immédiatement avec le marc et sans sucre. Les montures , couchées en cercle à côté de leurs maîtres , prennent leur picotin de fèves , et promenant avec lenteur, à droite et à gauche , leurs cous démesurés , mêlent parfois quelques-unes de leurs discordantes exclamations à la conversation des Arabes, qui y répondent comme s’ils les comprenaient; d’autres, entraînées par Je sommeil, laissent tomber leur tête sur le sol , et s’endorment au son d’une chanson arabe. Nous cherchions sur le sable des empreintes d’animaux, parmi lesquels on pouvait distinguer celles du sanglier, de la gazelle et du chacal, lorsque Méhémet nous avertit que la table est servie; en effet, comme dans la fable du Rat de ville et du rat des champs , sur un tapis de Turquie le couvert se trouve mis. Un pilo, oeuvre d’art locale, composée d’un poulet et de pigeons de première qualité, était bien fait pour nous préparer aux fatigues de l’existence nomade, et nous consoler du silence très-connu du désert. Notre dessert, qu’il ne faut pas confondre avec le désert, se compose du même pilo, pris une seconde fois dans la même assiette. On m’accuse d’avoir absorbé quatre ailes du poulet; un petit verre d’eau-de-vie , accompagné d’une pipe bien chargée que Méhémet nous apporte, est le complément indispensable du repas, sans en excepter le café.
Les Anglais, qui veulent essayer de manger avec leurs doigts, ne trouvent pas cela commode. M. Linant nous montre la véritable manière, en faisant une boulette de riz avec le seul secours de la main droite; mais... un coup de fusil part derrière notre tente; chacun se regarde effrayé , court aux armes : qu’est-ce ? une attaque de l’ennemi? un tigre , un lion ? rien de tout cela! Sélim a pris un chien pour une hyène et a tiré dessus. Après cette fausse alerte, qui nous fait beaucoup rire , chacun va se livrer au sommeil , rêvant bêtes féroces , lieux désolés infestés de serpents, théâtres de leurs combats et de leurs luttes sanglantes.
La nuit, quelques chacals viennent gratter nos tentes et réveiller nos chameaux, qui nous réveillent à leur tour par des cris désespérés. La
malle-poste anglaise du Caire à Suez vient à passer près de nous , emportant les dépêches des consulats ; avec nos malédictions !
Le 25, nous partons de bon matin, après nous être bien chauffés avec les restes du feu de la veille; il fait à peine jour, et la rosée qui tombe abondamment nous avertit de nous bien couvrir; la route devient moins aride, et la végétation reparaît peu à peu. Nous traversons des jardins qui appartiennent à Ibrahim- Pacha : ils sontbordés de tamariscs très-verts , parmi lesquels des caroubiers au feuillage bronzé et poli, dominent des vergers plantés de légumes abondants. Le pays est plat; plusieurs heures s’écoulent sans rencontrer une âme; nous retombons ensuite dans les dunes de sable , coup d’œil fort triste ; partout les mêmes monticules arrondis, sans autre végétation que les ronces, dont la Providence fait le régal des chameaux et des ânes.
Un Arabe est aperçu dans un lointain qui se perd pour des yeux européens; il a sa femme avec lui, et mène son chameau par la chaîne , dit le vieux Sélim à Khalil , en montrant l’endroit où il distinguait ces choses; rien n’était plus vrai, car, au bout d’une heure, l’Arabe en passant prèsde nous, appuyaitson front luisant contre celui de notre guide1, c’est le salut des paysans de rang égal, accompagné des mots sabahelker (matin heureux ), massekbilker ( soirée heureuse), naar-kooumsaïd (jour à vous heureux), suivant les heures de la journée. Ils se touchent ensuite la main droite sans la serrer en disant: zeyiac? taïbin? comment cela va-t-il? bien? et ils entament immédiatement une conversation au sujet des chameaux, des chevaux et de la culture, sans jamais s’enquérir des nouvelles de lafamille et surtout des femmes qu’il fautbien se garder de saluer et d’apercevoir quand elles passent auprès de vous. On commettrait une inconvenance très-grossière si l’on violait cette réserve. Les dames de bon ton ne se saluent jamais entre elles, même dans la rue.
Il y a aussi un autre genre de salut qui a lieu entre gens de même rang; ils portent l’un et l’autre la main droite à la hauteur de la bouche, et de là au côté de la tête, si l’un des passants est d’une condition plus élevée, il fait le même signe à l’autre qui a soin de rendre le salut d’une manière plus respectueuse en s’inclinant plus ou moins profondément; et pour saluer une personne d’une classe tout à fait inférieure, on se borne à porter la main sur la poitrine, et celle-ci doit y répondre en s’inclinant respectueusement, abaissant sa main droite et la portant
1 Les Gaulois avaient pour habitude, en s’abordant, de s’arracher un cheveu et de se l’offrir.
ensuite sur la tête; en présence d’un grand seigneur, l'individu de la classe inférieure fait le geste des deux mains.
L Européen a peine à concevoir la perfection de certains sens dans l’Arabe du désert, notre Sélim nous en confirme la réalité par sa vue perçante. L’ouïe est également très-fine et très-exercée parmi les tribus nomade^ La vie aventureuse du Bédouin exige la perfection des organes qui lui servent à l’avertir des plus pressants dangers. Aussi peut-il, d’après l’empreinte d’un pied sur le sable, dire avec certitude à quel individu de sa tribu ou de la tribu voisine appartiennent les traces de ces pas ; il connaît aussi, par la légèreté de l’empreinte, si l’homme qui l’a produite était chargé d’un fardeau ou non; il peut encore affirmer, d’après la force ou la faiblesse de l’empreinte, si l’homme est passé le même jour ou la veille ou deux jours auparavant, s’il était fatigué ou non; la régularité plus ou moins grande de ces traces le guide à cet égard.
La patrie de l’Arabe est partout, sans être ailleurs que sous la tante qu’il préfère aux habitations des villes. Le nom d’arabes Kaich (canevas) ou de la tente, est opposé souvent en Egypte à celui des Arabes des villages hhaïth (murailles). L’x\rabe est heureux dans l’espace; son cœur et sa pensée appartiennent au désert où rien ne gêne ses penchants. Une tente rayée est le seul palais qu’il connaisse; la poudre et l’argent sont ses plus précieux trésors, sans oublier les armes autre objet de sa prédilection. Sélim possède un fusil très-long qui ne le quitte jamais, il le porte devant lui sur ses genoux quand il est à chameau, et derrière le cou et à deux mains quand il va à pieds ; ce fusil est comme son enfant; posant la crosse par terre, il met son turban sur l’oreille en nous regardant malicieusement, puis fixant un de ses yeux à l’extrémité du canon, tandis que l’autre se ferme et se plisse, il examine avec le plus minutieux scrupule si aucun accident n’en a faussé la justesse , cette occupation favorite se renouvelle vingt fois par jour, elle lui donne du cœur au ventre comme dit Brigandet. Dès que Sélim est satisfait de la droiture de son fusil, il nous le montre avec bonheur, puis nous fait toutes sortes de caresses ; M. Yernet semble avoir la plus belle place dans son affection; il le cajole, le flatte de la main et prend de lui un soin tout particulier manifesté par mille attentions de tous genres II dit que M. Yernet a une vraie figure d’Arabe.
Nous voici sur la lisière du désert, au milieu de palmiers qui se multiplient à vue d’œil et nous annoncent l’approche de quelques habitations. Nous traversons en effet de petits hameaux où la porte de chaque maison est surmontée de têtes de dromadaires desséchées auxquelles
les naturels attachent sans doute une idée de protection superstitieuse. Après la halte faite au bord d’un puits à roue dans les environs d’El Kauka, sous un bouquet d’arbres majestueux, nous arrivons chez M. Kœnig, beau-frère de M. Linant et auquel ce dernier veut bien nous présenter. M. Kœnig, précepteur des enfants d’ibrahim pacha, nous fait l’accueil le plus gracieux et le plus amical, ainsi que sa femme, très-bonne musicienne qui nous donne l’ineffable plaisir de jouer d u piano en l’honneur de ses nouveaux convives. Un piano dans le désert! voilà du merveilleux et de l’inattendu ! Nous sommes donc à Paris, tout le monde parle français, nous entendons la Marseillaise, puis des valses, puis du Mozart; puis ! !... Il se fait tard et nous prenons congé de nos aimables hôtes, emportant avec nous leur bien doux souvenir ; il est nuit, la lune nous éclaire et nous campons au bord d’un marais voisin, dans un endroit délicieux. Grâce à la chaleur nous coucherons sans tente, dans nos manteaux triples, ayant soin de nous couvrir les yeux , précaution toujours recommandée, par les Arabes, contre les ophthalmies qui résultent toujours de l’humidité de la nuit. Le lendemain matin nous nous réveillons trempés d’eau et les mains glacées; les chameaux sont lancés au pas de course pour nous dégeler; le reste de la journée est vide. Les paysages riants semblent s’étre fondus au soleil.
Arrivés aux environs de Belbeys, nous nous séparons de M. Linant qui prend la route de Suez avec ses deux amis. C’était dans Belbeys qu’Ibrahim bey s’était retiré pour attendre la caravane de la Mekke pour profiter du renfort des mameloucks qui l’escortaient et exécuter un plan d’attaque combiné avec Mourad bey et ses Arabes. Il mettait provisoirement tout en œuvre pour soulever les Fellahs du Delta et pousser les habitants du Caire à la révolte.
Les villages situés sur le littoral du désert servent ordinairement d’asiles aux malfaiteurs qui y trouvent souvent un refuge assuré contre l’action des lois. A la moindre tentative que fait l’autorité pour s’emparer d’eux, ils s’enfoncent dans le désert avec leurs familles et ce qu’ils possèdent. Les voyageurs attaqués dans ces villages ne peuvent guère compter sur la protection du scheick, souvent complice lui-même des vols et des vexations auxquels on est exposé dans ces parages. Aussi est-il toujours prudent de ne jamais abandonner ses armes et de ne point perdre de vue les bagages ni de jour ni de nuit.
Les Arabes sont fripons , menteurs , ou de mauvaise foi, et se font gloire de tromper les chrétiens, action très-méritoire à leurs yeux. Aussi les volsprivés sont-ils très-fréquents en Égypte, mais jamais considérables;
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