ETRE NAZARETH
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c’est une tasse, une pipe de tabac pour la remplir à l’instant, car ils ne se préoccupent jamais assez de l’idée du lendemain pour songer à dérober de fortes sommes. Dans l’intérieur des maisons les domestiques choisissent les jardins et les vergers pour le théâtre de leurs maraudages ; on peut leur confier de l’argent sans qu’ils y touchent, et les Bédouins du désert , très-renommés par leur pillage, sont rarement féroces et meurtriers dans leurs attaques. Ils ne les tentent jamais qu’en nombre supérieur à celui des voyageurs composant une caravane; la prudence est chez eux une faculté assez développée et à laquelle ils font rarement défaut. Ils ne sont pas naturellement sanguinaires et se bornent à vous laisser tout nus sur les immenses chemins du désert , ne vous maltraitant que si vous leur résistez.
C’est ainsi que M.Linant nous les a dépeints avec connaissance de cause , car M. Linant a été pillé par eux et laissé tout nu avec sa chemise pour tout bien au milieu des sables ; l’homme qui fait le service de la poste passe au grand trot près de nous en faisant sonner sa sonnette, il arrivera avant nous à Salahieh pour changer de monture. Les relais de postes sont à huit lieues de distance les uns des autres.
Le 29. A Salahieh nous bivouaquons près d’une fontaine à coté d’un joli bois de palmiers; comme le sol est semé d’empreintes de sangliers et de marcassins, nous imaginons une chasse à l’affût. Vers le soir chacun se revêt de burnous blancs, et assis sur la marge des auges vides qui reçoivent ordinairement l’eau de la citerne , nous attendons pendant plusieurs heures l’arrivée du gibier; à onze heures, quand tout se tait , nous voyons arriver quatre ou cinq marcassins très-noirs attirés par la soif ; leurs parents arrivent en foule ; ils approchent, mais Khalil , qui était le plus près d’eux et devait donner le signal de faire feu s’est endormi; il ronfle si fort, qu’on croirait entendre grogner un autre sanglier, le bruit qu’il fait augmentant, met en fuite toute la bande à notre grand déplaisir.
Le combat de Salyeh détermina la retraite d’ibrahim bey qui partageait avec le fameux Mourad l’autorité d’Égypte. Mourad bey était à la tête de l’armée des mameloucks et Ibrahim en dirigeait la partie administrative. Cette armée, après l’entrée des Français au Caire, s’était séparée en deux corps commandés par ces deux chefs, l’un suivait la route de la haute Égypte et l’autre celle de la Syrie.
La seule arrière-garde d’ibrahim bey était trois fois plus nombreuse que l’avant-garde desFrançais. Malgré l’infériorité du nombre, Bonaparte poursuit Ibrahim dans le désert. Deux cents braves , tant du septième
régiment de hussards que du vingt-deuxième de chasseurs et des guides à cheval chargent avec impétuosité l’arrière-garde des mameloucks et s’ouvrent un passage à travers leurs rangs, mais le succès même augmente leurs dangers , ils se trouvent au milieu d’une masse cinq fois plus nombreuse qu’eux. La valeur supplée au nombre , ils combattent comme des lions et en désespérés; les mameloucks repoussés ne combattent plus qu’en s’éloignant , et pour protéger leur retraite, abandonnant dans leur fuite deux mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim bey parvient à sauver ses équipages dans lesquels étaient ses femmes, celles des mameloucks, ses trésors et les plus riches marchandises de la caravane qui se rendait à la Mekke. Il avait disparu fuyant du côté de la Syrie lorsque l’armée française arriva à Salahieh où elle prit position.
L’Égypte pour être entièrement affranchie du despotisme des mameloucks n’offrit plus d’ennemi à combattre que Mourad bey. Le général Desaix reçoit l’ordre de le poursuivre.
Note historique sur Belbeys et Salaliieh. — Du 29 au 3o novembre. — Les djesiret. — Consistance des sables.
— Forme des dunes. — Les drames de ces lieux désolés. — Halte à une fontaine. — Sites uniformes. — Squelettes. — Charognes. — Corbeaux; vautours. — Poules achetées. — Scrupules religieux de Méhémet.
— Dispute apaisée. — Stagnation sociale des touristes. — Comment les arabes mesurent le temps. — Les plaines de sel. — Mirage. — Le 2 décembre. — El Aricli. — Achat d’un mouton. — Le gouverneur et son secrétaire. — Les femmes dans la forteresse. — Vieux canon français jouet d’un enfant. — Le chapelet arabe.
Belbeys, qu’on croit être l’ancienne Bubaste, ne contient aujourd’hui que des maisons délabrées et misérables, et occupe un tiers environ de son emplacement primitif, comme l’indiquent encore les fragments de rempart qui en restent. Cette ville était autrefois le boulevard de l’Egypte du côté de la Syrie; en 1164, elle opposa une résistance vigoureuse aux attaques d’Amauri, roi de Jérusalem, et son enceinte contenait assez de richesses pour occuper pendant trois jours son armée au pillage. Amauri envahit l’Egypte contre la foi des traités, et détruisit par-là aux yeux des musulmans le prestige de la vertu des Francs. Les Turcs n’eurent plus de honte à joindre à la perfidie l’immensité de leurs forces et la faiblesse des croisés, s’accroissant par la corruption, les mit hors d’état de retarder leur chute.
Le nom de Sàlahieh dérive de celui de Melek-Sàlèhh, sultan fameux, que nos auteurs nomment Saiadin (c’est lui qui le premier fixa l’attention de l’Egypte sur les hameaux du littoral). L’expérience avait fait connaître à ce prince guerrier l’insuffisance des remparts de Belbeys ; il sentait également le danger qui menaçait Damiette, si les croisés l’attaquaient; aussi construisit-il une forteresse dans Salahieh, contre l’ennemi qui remonterait la branche de Damiette, et pour arrêter au sortir
du désert Farinée qui viendrait de Syrie. Ü ne reste aucun vestige de cette forteresse.
Du 29 au 30, nous côtoyons différents villages, où les habitations rares sont clairsemées au milieu de vergers contigus liés les uns aux autres par des murailles de terre brune qui les renferment, et font parfois de la route une longue rue de jardins; le silence de ces lieux n’est interrompu que par le vol des corbeaux et des ramiers qui s’ébattent parmi les palmiers. Puis, nous traversons des bois isolés, que les Arabes nomment Djeziret, îles, par allusion aux terres non- végétales qui les entourent et n’offrent pas plus de ressource qu’un océan sans fin qui cernerait une terre habitée. Plus loin, c’est encore le désert qui frappe notre vue de ses arides limites ; l’azur du ciel est d’une profondeur fatigante, où l’œil chercherait en vain le moindre nuage ; c’est un désert aussi. L’horizon de la terre semble très-près de nous, toute vapeur poétique est enlevée du tableau; qui n’offre plus bientôt qu’une immense nappe jaune quelquefois blanchâtre , se dorant au voisinage du bleu. Les ondulations paraissent d’autant plus grandes qu’aucun objet voisin n’en indique la mesure; il faut les gravir péniblement pour la connaître. Le sable en est moyennement dur à leur sommet, et d’une teinte plus chaude ; sa finesse permet néanmoins d’y lire la route des caravanes , marquée par leurs empreintes moulées très-nettement. Le vent est le seul artiste qui modèle ces dunes incessantes. Or, puisqu’il nous est permis d’entrer dans son vaste atelier, suivons la marche de son ébauchoir invisible, ce sera un passe-temps comme un autre ; et, d’abord, voyez comme son travail est fini, comme les grandes surfaces en sont soigneusement arrondies! on dirait ici deuxmamelles de femmes; plus loin, un grand deltoïde à côté d’une croupe d’éléphant blanc, nue et unie, sur laquelle on suit la trace qu’une gazelle timide a jetée dans sa fuite rapide.
Les empreintes de la hyène, qui la poursuivaient, mêlées aux siennes, écrivent en une seule ligne, qui semble jetée à main-levée, toutes les scènes d’un drame joué par des bêtes. Les pas du faible, d’abord réguliers et rapprochés, indiquent sa sécurité confiante ; sa surprise est marquée par des sauts dans plusieurs directions; l’approche du plus fort décide la fuite, qui ne laisse que des marques faibles et très-peu distantes; la hyène serre de près sa proie; des bonds désespérés, immenses, la font ricocher, pour ainsi dire sur les versants successifs des monticules ; elle cherche un refuge, mais l’ennemi est affamé, le désespoir et la faim sont aux prises sans autre témoin que le soleil; et là-bas, là-bas au fond d’une
anse profonde où s’élèvent quelques palmiers consolateurs, au bord d’une citerne impure ; nous perdons le dénouement de la lutte que le vent efface et que le lecteur terminera à son gré, car je ne voudrais pas lui faire de la peine ou contrarier son amour pour le genre terrible ! D’ailleurs, que d’histoires commencent ici-bas sans qu’on en sache jamais la fin? que d'autres dont la fin seule dispense du commencement! Ce monde tourne néanmoins en dépit des événements qui l’agitent et qui sont sa vie perpétuelle.
Profitons de ce dôme de verdure pour nous reposer et boire avec bonheur cette eau saumâtre qui fait les délices de nos dromadaires. Mêlons-y un peu d’eau-de-vie, fermons les yeux sur sa couleur trouble, et elle nous paraîtra délicieuse. Loin de nous surtout la pensée rétrospective des modifications plus ou moins ragoûtantes quelle a pu subir , car elle en subit encore par le bain qu’y prennent nos bêtes !
Apres cette pause, nous continuons notre course fluctueuse au milieu du paysage uniforme que nous venons de décrire ; de loin en loin l’espoir de trouver un nouveau site, un point de vue différent renaît et éprouve la même déception. Les buissons d’épines sèches, sur les collines émoussées, les carcasses de bêtes qui servent de berceaux aux vautours, et que le soleil a blanchis, se succèdent indéfiniment ; les sons n’ont plus d’écho, dans ces lieux que la nature a privés de tous concerts agréables; des odeurs fétides remplacent le parfum des fleurs et précèdent de très-loin la vue d’un chameau mort de fatigue; pauvre animal devenu la proie des corbeaux les plus énormes et les plus lugubres que j’aie jamais vus ! Une phalange de ces oiseaux, troublée à notre aspect dans son festin sanguinaire, pousse l’exclamation grave et prolongée ôôôâaââa . !! qu’elle repète au ciel et qu elle accompagne
d’un lourd battement d’ailes. Bientôt après un vautour, qui convoite de très-haut et depuis longtemps cette proie délaissée , descend en spirales rapides et s’y pose avec fierté.
Les vautours sont des oiseaux de très-mauvaise réputation ; leur voracité, leur lâcheté qui leur fait fuir le combat, même devant un ennemi beaucoup plus faible, leur prédilection particulière pour les chairs corrompues inspirent le dégoût. Ils rampent à terre dans une posture qui annonce l’abjection de leur caractère, les ailes traînantes, le cou projeté en avant, le bec incliné, le regard terne. Leur taille diffère peu de celle de l’aigle ; cependant, nous en rencontrons de beaucoup plus grands, que nous prenons même de loin pour des Arabes ou
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des bergers à manteaux sombres. Ils éventent les charognes à une distance où il semble que les émanations des matières animales devraient être absolument insensibles, et dès qu’ils ont découvert un corps mort, ils ne le quittent que lorsque les os sont dépouillés entièrement de viande et comme si on les avait préparés pour une collection anatomique. Les jeunes sont d’abord d’une couleur rousse qui avec l’âge devient de plus en plus cendrée.
Dans la matinée nous achetons, à la maison de poste de Bir-el-Abd une cargaison de poules qu’on emprisonne dans une grande cage oblongue, à travers laquelle elles peuvent jouir des beautés des sites en attendant l’heure fatale où il plaira à Méhémet d’en immoler quelqu’une pour notre dîner. Ce dernier est si bon musulman qu’il ne saurait manger d’aucun volatile égorgé par un chrétien.
Nous achetons aussi du bois pour nous chauffer ce soir. La nuit venue, un bel emplacement, dans un endroit creux, est choisi pour notre campement.
Le 1er décembre, nous sommes réveillés par le bruit d’une discussion très-vive entre le cuisinier et Sélim. On croirait qu’ils vont s’arracher les yeux ou en venir aux coups. M. Vernet apprend que le sujet de la querelle ne tient qu’à trois ou quatre morceaux de bois dont Méhémet veut surcharger sa bête par économie , mais que le vieux scheik s’y oppose et soutient que nous trouverons plus loin de quoi faire du feu. Le calme est bientôt rétabli et le bois inutile abandonné. La journée est blanche d’événements; la conversation languit, ainsi que notre corps, sous le poids de la chaleur. Rien autour de nous ne stimule l’imagination, chacun est absorbé en soi-même, les Arabes sont taciturnes, et vainement nous cherchons à nous distraire par des chansons ou des quolibets; la source des calembourgs semble tarie, pour jamais, dans ces instants de stagnation générale , mortellement longs , et insipides. La disposition de l’esprit, en voyage, dépend beaucoup des objets qui vous entourent; il est toujours difficile de se défendre d’une pareille influence. C’est pourquoi plus on est nombreux et moins l’ennui vous gagne. Après neuf heures de route, nos Arabes s’arrêtent pour leur prière, font un repas de dattes et dorment environ six heures. Nos montres sont arrêtées , il nous devient impossible d’apprécier le temps de notre sommeil, et les Arabes ne sont pas très-experts dans la connaissance des heures. La longueur de leur ombre qu’ils mesurent avec leurs pieds nus, placés l’un devant l’autre, est l’unique régulateur qu’ils connaissent. Ils ont pour règle fixe, que, vers le solstice
d’été, le midi est à un pied de la verticale, qu’en hiver, a la même heure, l’ombre a neuf pieds de long, qu’en été l’ombre qui répond au milieu de l’intervalle de midi au coucher du soleil a sept pieds en sus de 1 ombre du midi. Ces mesures se trouvent exactement conformes à la latitude de la contrée.
Le 2 octobre. Marche fastidieuse interrompue par la rencontre d’un troupeau de gazelles qui s’enfuient comme des flèches, M. Vernet en blesse une, mais elle continue bientôt et rattrape ses compagnes. Les Arabes ramassent les petites dragées sèches et noires qu elles laissent tomber dans leur frayeur et qui répandent une très-forte odeur de musc. En approchant de la mer ; des plaines couvertes de sel et blanches comme de la neige viennent enfin briser la monotonie du spectacle! Le sol en est très-plat , on dirait de grands lacs glacés, et entourés d’un rempart irrégulier de monticules et de rochers. Le pas des chameauxfait craquer le sel cristallisé, comme le verglas qui se fend sous nos pieds en hiver. Cette apparence mensongère semble une plaisanterie de la nature pour exercer la patience du voyageur, qui croit voir de la glace pour se rafraîchir et ne trouve qu’une matière dure et blanche; s’il y goule elle augmente encore sa soif qu’irrite déjà la réfraction chaude de la lumière. Nous côtoyons quelque temps encore le rivage; la brise fraîche qui en arrive nous dédommage de nos souffrances et le mirage nous amuse par ses riants caprices; il s’éloigne à mesure que nous avançons; bois de palmiers, champs cultivés arrosés de ruisseaux , rien ne manque à cette illusion passagère; ses nuances affaiblies peu à peu finissent par s’évanouir totalement et céder la place aux dunes inévitables , qui s’élèvent bientôt assez haut pour nous dérober la Méditerranée. Replongés encore dans les plus arides solitudes nous apercevons des enfants touî nus et des filles en haillons errants au voisinage d’El-Arych , dont la silhouette sablonneuse ne tarde point à se dessiner devant nous. Il y a des aigles qui voltigent autour de ce fantôme de ville qui n’est plus aujourd’hui qu’une misérable bourgade dominée par une forteresse parallélogramme flanquée de petits bastions démantelés. Quatre ou cinq maisons sont groupées à ses côtés. Des champs, s’étendent autour d’elle pour nourrir un petit reste de population^ nous allions y dresser nos tentes, quand un grand individu, au teint ferrugineux, qui se dit cavass du gouverneur, nous enjoint de n’en rien faire et prétend nous mettre en quarantaine à cause de la peste qui règne en Syrie. Khalil se fâche, et, lui montrant le firman de Méhémet-Aly dont nous avons eu soin de nous munir, parvient à lui faire comprendre que nous venons d’Égypte par
Sallahiëh. Un naturel moins effrayé de la peste qu’avide de quelques piastres nous propose la vente d’un gros mouton noir que nous payons 25 sous. On va l'abattre chez son maître qui ne tarde pas à le livrer à notre cuisinier. Tous les habitants veulentnous voir de très-près, nous questionner sur notre route future et demander de nos nouvelles ; ils s’intéressent beaucoup à nos tentes qui sont bientôt dressées sous leurs yeux à leur grand ébahissement. Ils lorgnent aussi nos armes que nous avons la précaution de garder sur nous. Ils nous demandent de la poudre et du tabac; on leur en donne et leur joie est à son comble; le mouton est rôti et servi à la mode du pays ; Méhémet en garnit le ventre de riz et de trois petits poulets disposés symétriquement; ce repas est excellent, et fait diversion avec les poules au riz ordinaires; nos Arabes se réjouissent d’y ajouter, et les restés du mouton sont ensuite soigneusement gardés pour le jour suivant.
Le 3 décembre, au matin, nous allons rendre visite au gouverneur de la forteresse, gros Turc joufflu et ventru, à face rubiconde, aux sourcils charbonneux par-dessus des yeux louches et sauvages ; il se tient accroupi sur une vieille natte dans un bangard ou divan qui ressemble plutôt à une écurie qu’à un boudoir. Un long, maigre et borgne vieillard à barbe blanche, son secrétaire intime, écrit à côté de lui sous sa dictée ; on croirait voir Mareko, dans V Ours et le Pacha , tant sa mine est niaise et bénigne.
La bienvenue qu’on nous fait est accompagnée de la pipe et du café de rigueur; cette visite dure peu; le gouverneur nous donne ensuite son cavass pour nous faire voir les curiosités du lieu \ lui enjoignant défaire cacher ses femmes. Montés sur la forteresse, nous découvrons le désert à droite et le désert à gauche ; cinq ou six maisons au pied de la forteresse, et, au dedans, une sorte de basse cour à compartiments, harem du gouverneur ou el seraya. Les odalisques n’étant point averties assez tôt, surprises à notre aspect, descendent précipitamment des terrasses et vont se cacher dans leurs chambres; d’autres, échelonnées sur un escalier, se démêlent mutuellement les cheveux et sont tellement absorbées par la recherche des insectes, quelles ne nous aperçoivent pas. Le type du beau sexe est remarquable par sa laideur empreinte partout du sceau de la misère et de l’inculture physique et morale.
El Seraya, Sérail. Les Orientaux désignent sous ce nom une habitation tout entière dont le harem n’est qu’une dépendance. Ainsi le mot
sérail répond à palais, s’il est question de l’empereur, de la Porte ottomane ou dit pacha d’Égypte ; et, à hôtel, pour les autres personnages.
Il ne reste plus dans un des bastions du château qu’une seule pièce de canon française montée sur une roue et demie; un petit garçon, à cheval sur ce'bronze pacifique , s’amuse à en remplir la lumière avec du sable. C’est ainsi que ce vieil instrument de nos victoires dont il rappelle tant de souvenirs, aujourd’hui, plongé dans l’oubli et condamné au silence est transformé en jouet inoffensif par un enfant ennemi après avoir bien mérité de la patrie.
Pendant notre visite aux curiosités , le kavass roulait dans ses doigts les grains de son tesbih (chapelet turc), c’est un passe-temps très-ordinaire et très-recommandé aux Musulmans. Le Tesbih se compose de 99 grains d’égale grosseur représentant chacun un des attributs et une des épithètes de Dieu et d’un centième grain plus fort que les autres qui représente le nom même de Dieu. Le fidèle, en tournant chaque grain du chapelet, énonce ou est censé énoncer toutes ces épithètes ; c’est de là qu’est venu le mot Tesbih qui signifie proprement glorification.
Porte de Scheik-Joied. — Torrem. — Les colonnes de Syrie. — Khan Jounes. — Les hommes sanglants. — Gaza. — La place du Cimetière des pestiférés. — Signor Spada. — Souvenirs historiques. — Ode arabe sur l’expédition française. — La nuit. — Déluge et inondation dans le camp. — Le séchoir hospitalier. — Visite au gouverneur qui sort du bagne. — Le palais du gouverneur. — Ses écuries. — Ses chevaux. — Son premier écuyer et sa montre ou oignon d’argent. — Tombeau de Samson. — Bazars boueux. — Le 6, couché à trois heures de Gaza. — Fausse alerte.
Le 4, après la poste de Scheik-Joyed, on rencontre encore des sables parsemés de quelques oasis de palmiers, où viennent s’abriter des bergers et des troupeaux. La nuance blanchâtre du désert lui donne un caractère singulier qui vous transporte subitement dans les régions du nord. On traverse ensuite le pont de Raffih, jeté maintenant sur le lit caillouteux d’un torrent. Les colonnes élevées sur la limite de l’Afrique et de l’Asie ne tardent pas à se montrer à l’horizon comme deux points d’exclamations placés à propos dans une phrase à perte d’haleine. Nos pauvres soldats s’étaient perdus après le siège d’El-Arich sur cette même route, et avaient beaucoup souffert de la faim et du manque d’eau ; ils avaient même manqué de vivres au point de manger des chevaux, des mulets et des chameaux !
Le chemin qui mène à Gaza ne diffère guère de celui que nous avons suivi précédemment ; le ciel commence à se charger des nuages de Syrie, et le vent, qui soulève des tourbillons de sable, commence à nous aveugler de toutes parts ; Kan-Jounez nous apparaît enfin au milieu de la tempête. Un arbre providentiel nous offre pour un instant sa bienfaisante verdure, sous laquelle chacun est heureux de s’asseoir et de prendre quelque nourriture. Il y a très-peu d’habitants dans ce petit hameau, asile de la plus grande misère. De pauvres enfants se cachent à
notre vue derrière des murs. Plus loin, au bout d’un verger peut-être unique, trois hommes à visages de boucs et déguenillés, les bras nus, souillés de sang et d’un aspect terrible, s’avancent vers nous, sortant d’un buisson de tamariscs. L’un d’eux, qui serre entre ses dents un énorme coutelas, le remet ensuite dans sa ceinture, et s’approchant de Selim, semble vouloir parlementer avec lui; il chuchote et regarde souvent en arrière, puis, le prenant par la main, veut le conduire au buisson. Notre scheick obéit, nous l’imitons; les deux autres personnages sinistres nous suivent. Quelles figures sauvages! Quels regards scrutateurs et pétillants de convoitise lancent-ils à nos bagages? Sommes-nous donc tombés chez des brigands, victimes d’un guet-apens préparé par nos chameliers? Khalil ne semble pas très-rassuré ; ses réponses sont évasives ou milles!!
Un meurtre en effet vient d’être commis... sur un vieux serviteur de ces Arabes !... Un cadavre est étendu parterre, des enfants sont occupés à le dépecer, on veut nous en vendreun morceau pour notre dîner. (C’est d’un chameau qu’il s’agit, ami lecteur, calmez vos angoisses ! )
La simple réalité dissipe nos craintes imaginaires; nous sommes en sûreté parmi ces hommes farouches, qui n’ont plus droit qu’à notre pitié pour leur dénument! Ils espéraient nous régaler d’un morceau des plus délicats ! Mais, quelle que soit la qualité d’une si précieuse nourriture, son fumet seul nous commande la défiance; et parmi nous il ne se trouve pas un homme assez curieux ou assez affamé pour goûter et analyser un pareil met. La physiologie de la côtelette de dromadaire manque cependant aux plus savants ouvrages de nos illustres officiers de bouche ! Laissons à d’autres voyageurs plus courageux la gloire de dévoiler au monde civilisé ces mystères gastronomiques.
A quatre heures, le rideau de sable qui nous a peut-être garanti en nous cachant de la poursuite des maraudeurs voisins, tombe avec le vent, et nous découvre Gaza à deux lieues de la mer. Les beautés de la nature semblent ressusciter parmi les collines avec un éclat divin ; partout des jardins remplis d’oliviers, de nopals, de nabkas et de tamariscs, étendent la fraîcheur consolante de leur verdure sous l’ombre mobile de quelques nuages. A l’entrée de la ville est une jolie place dominée d’un côté par de longs palmiers balançant leurs têtes chargées de fruits rouges au-dessus des tombes pâles d’un cimetière, et de l’autre par quelques demeures des vivants non moins silencieuses-
Les pierres sépulcrales nombreuses et neuves attestent les récents ra vages de la peste, qui a moissonné plus de 1500 habitants. Néanmoins
ce lieu est si pittoresque, le sol en est si propre, et les arbres où les oiseaux chantent, reposent si bien la vue, que notre camp y est bientôt établi, en dépit de la mauvaise volonté des chameliers. Nos tentes dressées au milieu, entourées de tous nos bagages, attirent bientôt les curieux de la ville, qui grimpent sur les murs pour nous mieux voir. Nous recevons la visite de l’intendant sanitaire, il signor Spada, napolitain en redingote râpée, coiffé d’un tarbouch et muni d’un parapluie. On le prendrait plus volontiers pour un portier déchu que pour un docteur en médecine dont il se donne le titre. Il vient vérifier une espèce de patente nette qu’on nous a délivrée à El-Arich, et nous fait poliment l’offre de ses services, après quoi il prend congé de nous, etnous laisse aux soins du ménage. On dîne : le jour baisse, les nuages nous inspirent quelque inquiétude, néanmoins bientôt dissipée par la vue des étoiles et le besoin du repos. C’est un bonheur de quitter nos habits que nous n’avons point ôtés depuis trois jours, et de penser qu’en nous réveillant nous ne serons plus au milieu des sables.
La conquête de Gaza par Josué au temps des Juges, les exploits de Samson, la résistance courageuse quelle opposa au grand Alexandre, qui fit subir au général qui la commandait le supplice qu’ Achille avait infligé au cadavre d’Hector, la défense encore plus opiniâtre que soutint Appollodote confédéréavec Aretas, roi d’Arabie syrienne, contre Alexandre-Jannée, roi Asamonéen, dont le triomphe et les cruautés contraignirent les habitants de se tuer avec leurs femmes et leurs enfants pour y échapper, jointe au massacre qu’il ordonna de cinq cents sénateurs qui s’étaient réfugiés dans le temple d’Apollon, et à la ruine totale de la ville qui mit seule un terme à sa fureur, tous ces débris d’histoire nous apparaissent en ces lieux illustres comme des mauvais rêves du passé. Gaza fameuse, que sont devenus tes vins délicieux si renommés avant les croisades? Nos outres en seraient glorieuses, et nous en boirions volontiers en mémoire de nos braves soldats de la 22e division d’infanterie légère, qui suivaient notre cavalerie au pas de course, malgré la faim et la soif dont ils souffraient depuis plusieurs jours (le temps était affreux, beaucoup de tonnerres et de pluie; nos troupes entrées dans la ville sans grande perte, y trouvèrent quinze milliers de poudre, beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux cent mille rations de biscuit et six pièces de canon). La muse arabe émue du bruit de nos armes, et enthousiasmée des exploits de nos guerriers, avait chanté leurs triomphes dans l’ode suivante, dont la traduction peut donner au lecteur la mesure de l’estime des Arabes pour la gloire militaire. Cette ode
a été composée peu de temps après la conquête du Caire. La voici :
Enfin nous voyons luire sur nous l’aurore du bonheur, les temps fixés par Dieu sont arrivés , un atmosphère de félicité nous environne, l’astre brillant de la victoire qui dirige les guerriers français a répandu sur nous son éclatante lumière, la renommée et la célébrité les précèdent, la fortune et l’honneur les accompagnent.
Le chef qui les commande est impétueux et terrible ; son nom épouvante les rois , les rois fléchissent leurs têtes altières devant l’invincible Bonaparte, devant le lion des combats ; son courage maîtrise les destinées irrévocables et les deux de la gloire s’abaissent devant lui.
Tout doit céder à sa puissance ! Malheur à quiconque lève contre lui l’étendard de la guerre ! Se déclarer son ennemi c’est se vouer à une perte inévitable; il force à s’humilier devant lui les puissants qui osent lui résister, et sa générosité envers les peuples soumis est un vaste océan qui n’a ni fond ni bornes.
Phénix de son siècle , partout il a répandu la terreur par son activité surnaturelle, et la rapidité plus qu’étonnante de ses conquêtes. Vainqueur des rois ligués ensemble, de nouvelles destinées l’occupent , il médite de nouveaux exploits. Aussitôt à ses ordres des phalanges infatigables se pressent sous ses étendards ; à ses ordres les mers étonnées se couvrent de nombreux vaisseaux.
Alexandrie, malgré les obstacles qui la défendent, ne peut soutenir son attaque; le moharrem l’y voit entrer victorieux ! Moharrem, mois heureux ! A ï honneur d'ouvrir l’année tu réunis maintenant celui d’avoir ouvert aux héros français la carrière des triomphes. Bientôt le Caire voit l’armée fière de ses nouveaux trophées inonder ses plaines et se précipiter autour de ses remparts.
Chaque jeune guerrier brûle d’ impatience de pouvoir signaler sa valeur. Bonaparte range ses bataillons belliqueux en chef habile, et les dispose pour l’attaque. Il déploie toutes les connaissances» qu’une longue expérience et l’étude lui ont acquises dans l’art des combats. Tout à coup à ses ordres les bataillons s ébranlent, s’élancent avec impétuosité, et d’une course rapide, fondent sur les AI ameloucks présomptueux.
Alors le combat s’embrase comme une fournaise ardente, le fracas des armes sème au loin l’épouvante et glace les cœurs d’effroi. L’enfant lui-même qui, dans les guerres ordinaires, ignore les craintes communes et ne pense qu aux jeux de son âge, sent sur son front ses cheveux se dresser et blanchir de terreur. Bientôt les bey s tremblent et se troublent ; ils boivent à longs traits la coupe de l’amertume, et leur âme consternée s abandonne au désespoir, en voyant une journée qui leur est si désastreuse. Journée à jamais mémorable l
0 Dieu , prèserve-nousde nouveau d’être témoins d’un combat aussi terrible!!! Amoitiè taillée en pièces, cette multitude innombrable , armée par les heys pour leur défense , se disperse épouvantée dans les déserts. La mort les y poursuit , la mort plane au-dessus de leurs têtes, comme si le ciel irrité de leurs crimes, eût fait pleuvoir sur eux les flammes vengeresses de sa colère. Dans ce désastre général, le chef, le soldat n’a plus qu’un seul désir, la fuite ou la retraite loin d’une terre que leur tyrannie leur a rendue inhospitalière; une sombre horreur s’ appesantit sur leurs âmes abattues, et le malheur s attache partout inséparablement à leurs pas. Bonaparte triomphe , et la défaite des Mameloucks 1 a décidé leur sort pour toujours. Leur puissance est anéantie, et il ne reste plus à leur s princes désespérés d’autre carrière à parcourir que celle de T humiliation, de la misère et du déshonneur. Le Caire ouvre ses portes et reçoit dans son sein son vainqueur. Les volontés de Dieu sont accomplies, et le secondmois del’ année Ssafar est la glorieuse époque du complément heureux des triomphes dont Tannée a vu commencer le cours.
.... Entre minuit et une heure du matin, le silence de notre tente est tout à coup troublé par la vibration dans fair du petit pavillon tricolore qui la surmonte. Une obscurité complète ensevelit les hommes, les bêtes et les choses; mes deux compagnons dorment profondément, tandis que, réveillé par la voix de l’ouragan et le clapotement de la pluiç. je commence à m’inquiéter du sort qui nous menace. Tous les bagages sont en plein vent et servent de lit à nos conducteurs, qui ronflent dans leurs manteaux grossiers. La pluie redouble, je vois les éclairs par la fente longitudinale de la porté.
La tempête s’organise avec bruit de tonnerre, rebondissant et se perdant aux creux lointains des montagnes. Tout tremble autour de moi ; les piquets de la tente ébranlés par les secousses du mât menacent de sauter, et le mât central lui-même, où sont tous nos trophées d’armes, oscille et nous fait craindre sa chute ; les gouttes d’eau qui tombent en vastes
1 Ghouz est le nom générique sous lequel on désigne communément les mamelouks en Égypte. Ce mot est tiré du mot persan ghuz ou ghouze, nom d’une nation turque (c’est-àdire tatare), intrépide , rapace et cruelle. Les Égyptiens et les Arabes ont donné cette dénomination aux mameloucks (achetés, encore enfants, dans différents pays), bien moins pour indiquer leur pays natal que pour exprimer le mépris et la haine qu’ils leur portent. En ef fet, le nom de Turc ou Tatare, qui sont synonymes, est la plus cruelle injure qui puisse sortir de la bouche d’un Arabe ou d’un Persan. Voilà pourquoi les sujets du grand seigneur, que nous désignons communément sous le nom de Turcs, parce qu’ils sont en effet originaires du Turquestan, canton de la Tatarie, rejettent cette dénomination avec dédain, et ne reconnaissent que celle de Otlemanlou, dont nous avons fait Ottoman et Osmanli, c’est- àdire sujet de Ot’eman, fondateur de cet empire.
Le mot musulman signifie vrai croyant, et giaour adorateur du feu.
Jarmes sur le caoutchouc font bientôt des ruisseaux suspendus sur nos têtes. Je me lève pour veiller au salut des camarades, et, me cramponnant fortement au support de nos armes, je suis surpris de la mobilité de mon matelas qui semble s’enfoncer sous mes pieds ; mais qu’est cela? je crois être surnin lit de camp, et mon pied, qui cherche le sol, est tout à coup glacé d’un froid mortel; ce froid, qui n’atteint d abord que la cheville, grimpe vers le jarret. Nous sommes inondés ! nos matelas, devenus bateaux, flottent et bercent mes compagnons dans leurs rêves ; je leur crie au déluge, ils se réveillent en poussant une exclamation de saisissement produite parle froid de l’eau qui nous envahit de plus en plus. Point de lumière pour se reconnaître; nous appelons Khalil, Selim, Brigandet, etc. Où trouver du feu pour la lanterne? La ville et le cimetière répondent à nos appels par la plus complète immobilité. Heureusement la tente de nos gens n’est point encore gagnée par les eaux; nous y cherchons asile emportant avec nous le plus précieux de notre butin; mais les torrents du ciel ont juré notre perte, et nous assiègent bientôt dans cette espèce d’arche de Noe. Nous y tenons six par-dessus nos provisions de riz. Les chameaux se lèvent et secouenl leur poil mouillé en poussant leur cri accoutumé. Nos Arabes, qui ne bougent pas dans la crainte d’occasionner des'inliltrations dans leurs habits en se mouvant, continuent encore leur somme. En deux mots, la nuit s’achève sans que nous puissions remédier à nos malheurs, autrement qu’en accumulant les plus gros colis de manière à nous en faire un dallage imperméable, où nous pouvons nous étendre jusqu’au matin.
A six heures, le soleil éclaire ce désastre derrière un amas de nuages grimaçants et tristes ; Signor Spada, muni de son parapluie, s’empresse de nous aider à transporter chez lui tous nos effets; il a la bonté de nous offrir sa maison pour nous sécher et nous reposer.
Il donne ordre aussitôt à sa femme et à ses enfants de faire un bon feu, qui nous rend la vie et le courage, et nous sommes heureux de trouver chez lui quelques compensations à nos infortunes. Nos chameliers ont disparu par la ville sans s’inquiéter de ce que nous devenions.
Toute la journée se passe à tordre nos hardes mutuelles et à les accrocher où nous pouvons. L’appartement de la famille Spada se compose d une longue chambre divisée en deux par un rideau de serge, et d’une cuisine ou resserre, pour toute espèce de gros objets. M. Horace Vernet brille dans l’art du blanchisseur, et prétend nous en donner les vrais principes. Nous dormons ensuite à tour de rôles sur un lit de sangle préparé à notre intention; après ce repos qui nous est bien
dû. M. Spada nous conduit en grande cérémonie chez le gouverneur de la ville, et nous annonce confidentiellement que ce dernier a été récemment envoyé pendant trois mois au bagne avec un boulet au pied, pour délit de concussion. Ce crime est très-commun dans ce pays, et la peine une fois expirée, le personnage qui fa subie peut rentrer en fonction sans que personne y trouve â redire.
On compte à peu près cinq mille habitants dans Gaza ; les rues y sont généralement étroites, et les habitations, dont la plupart ont des jardins, sont presque sans fenêtre ; la fenêtre est à une maison ce qu’est l’œil au visage de l’homme , aussi les façades sont- elles tristes comme des figures sans yeux. Nous entrons dans El Seraya ou palais du gouverneur, joli monument à demi mutilé, son entrée est couronnée d’une voûte trilobée ornée d’inscriptions du Coran un peu plus nobles que le Sonnez s il vous plaît ou le Essuyez bien vos pieds de nos hôtels parisiens. Dans tout l’Orient, sur la porte du pauvre comme sur celle du riche, les versets du livre saint rappellent le passant à ses devoirs ou le disposent , pour ainsi dire , sans qu’il en soupçonne la cause , à méditer sur quelque sujet moral, sur la pratique de la bienfaisance, la vanité des plaisirs ou la brièveté de la vie. Cette coutume n’est-elle point fondée sur un sentiment digne et élevé? ne serait-il pas utile de la rappeler aux chrétiens? et ne serait-elle pas mille fois plus efficace pour la moralisation d’un peuple qui sait lire, que les millions d’affiches de tous les genres qui menacent aujourd’hui d’envahir jusqu’aux frontons mêmes de nos monuments les plus respectables ?
Nous montons au mehkemé ou tribunal , lieu ou le gouverneur rend la justice. Ce dernier, superbe et imperturbable musulman, tient un papier déchiré qu’il ne sait pas lire, et sur lequel son scribe penché promène ses gros yeux derrière des bésicles monstrueuses. Un grand fellah en chemise bleue se tient debout à la porte , dans une attitude voisine de l’humilité, résigné d’avance à la rétribution de coups de bâtons qu’on lui fera supporter s’il ne peut payer son arriéré dans une heure. Un cavass haut de six pieds se hanche avec insolence derrière l’accusé qu’il frappe rudement avec la pomme d’argent de sa canne, pour nous livrer passage. .Lorsqu’on entre dans un divan, on laisse ses souliers à la porte ou dans la partie basse de la salle pour ne pas salir les nattes et les tapis de la prière. Signor Spada se débotte faute de souliers et nous ôtons nos babouches. Les visiteurs ne saluent pas les premiers. L’autorité suspend l'interrogatoire par un signe de la main, au cavass, d’emmener le prévenu, et pour toute politesse fait surplace un léger mouve-