GOUVERNEUR DE VILLAGE AU BAGNE
ment comme pour se lever, nous invitant du geste à nous asseoir auprès d’elle. Khalil se met à genoux pour se montrer plus respectueux ; signor Spada en se mettant sur le fin bord du divan témoigne de l’infériorLié de ses fonctions publiques; et nous, touristes peut-être incivils, nous siégeons au hasard , les jambes croisées de diverses manières , sans penser si le côté droit est mieux considéré que le gauche. Le plus grand flegme possible est la chose la plus essentielle à l’étranger dans ce pays où le rire paraît une faiblesse, et la gaieté bruyante toujours méprisable. Les gens comme il faut ont le mouvement en horreur , aussi, après le profond salut qne nous adressons à notre hôte avant de nous accroupir, jugeons-nous à propos de rester impassible et silencieux. Cette méthode, n’est jamais compromettante. Khalil , les mains croisées sur le bas du corps, attend respectueusement l’interpellation du visité; la conversation commence enfin et nous fait l’effet d’un charivari guttural. Signor Spada la change en duo. Voici venir chibouques et fingeans. Le serviteur tient la pipe avec une distinction parfaite de manières. Il la saisit par-dessous le tuyau, dans le milieu de sa longueur, la tenant de la main droite avec trois doigts, comme une plume à écrire, et le fourneau tourné en avant ; puis, calculant de l’œil avec précision la distance qui le sépare de la personne à qui il l’offre, il s’incline gravement vers elle, de telle sorte que le bouquin arrive tout naturellement devant sa bouche. Le visiteur peut alors fumer, sans bruit de lèvres, surtout, et sans cracher, ayant soin de conserver la noix du chibouque loin du maître de la maison, sous peine d’être taxé de familiarité inconvenante; l’air se parfume alors des plus agréables senteurs de rose et d’ambre, et des flocons blanchâtres poétisent les contours des objets extérieurs, se roulent en spirales capricieuses qui amusent l’œil comme tout ce qui se meut et plaisent à l’imagination comme tout ce qui est vague, sans commencement ou sans fin. De même que la pipe est donnée d’abord à celui et à ceux qui occupent le premier rang, de même le café rentre aussi dans le domaine de l’étiquette, et est présenté à chacun dans l’ordre de son rang. On salue avant de le prendre; et quand on a achevé de fumer, le domestique vous voyant soulever le bouquin du chibouque, devine aussitôt qu’il faut l’ôter. La manière dont le yavolett relire les tasses est pleine d’élégance et de noblesse; il pose la main droite gracieusement sur l’ouverture de la tasse ou fîngean, et l’enlève en la supportant de la main gauche dans le zarf (sorte de coquetier en métal, souvent même en filigrane d’argent ardstement travaillé). M. Vernet répond aux questions qui lui arrivent par le canal de Khalil et en adresse
<f a lires sur fétat du pays que nous allons parcourir, et la manière cTy voyager. Mais les renseignements exacts sont toujours difficiles à obtenir de gens qui préfèrent souvent vous en donner de faux , plutôt que d’avouer leur ignorance ; et d’ailleurs notre drogman a trop d’intérêt à nous cacher certains inconvénients locaux pour nous transmettre les avis utiles que le fonctionnaire public pouvait nous donner; il se borne donc à un entretien particulier avec lui, où nous ne sommes pour rien. Signor Spada en fait autant. Ennuyés d’une pareille société, et fatigués de notre rôle monotone, nous nous levons sans façon au grand étonnenement de Khalil, qui sent alors le besoin d’adresser au gouverneur quelques formules de politesse et d’adieu ; ce dernier nous offre sa protection et des lettres pour des khadis de sa connaissance ; il nous fait ensuite conduire à ses écuries par un schaouss du palais. C’est un moyen de prélever quelques petits bacchichs très-aimés des drogmans, et souvent renouvelés, parce qu’ils en tirent bénéfice, ainsi que certains fonctionnaires cupides. Le pauvre schaouss très-raffalé, a des habits troués, mais un turban flamboyant et crânement drapé ; son costume riche apris surlui, en vieillissant, des nuances harmonieuses qui inspirent au spectateur le même sentiment de vénération qu’en présence d’une antique ruine; on aime un ton roussi et verdi, sur des broderies d’or à fond de drap usé et sali qui semble en deuil de sa fraîcheur de jeunesse ; et la soie rayée d’une veste neuve n’est-elle point mille fois rehaussée par un entourage de parties éteintes ? L’éclat des pistolets et des poignards dont le poids affaisse une ceinture de cuir, ne ressort-iî pas merveilleusement au milieu de vêtements assombris? Que d’accent dans ce type d’homme du peuple ; quelle lumière la terreuse obscurité de son teint fait jaillir sur la coiffurequi encadre son visage d’aigle!
Arrivons aux écuries :
Le pays abonde en pierres calcaires ou marbres grossiers d’un beau blanc; aussi presque tous les grands édifices en sont-ils construits ! voire même les écuries ! Il y a de beaux chevaux, et un seul palefrenier pour les soigner; un écuyer en chef, préposé à la surveillance du personnel de l’établissement, nous introduit, non sans difficultés, dans le sanctuaire de ses bucépbaîes. Ce gros Turc est enluminé comme une tête de carton peint, et marche avec importance, costumé à l’arabe; se voyant en société d’Européens, il tire de son gousset une grosse montre d’argent, pour y regarder l’heure ; cela ne nous émeut point! Il la remet en poche pour l’en sortir de nouveau l instant d’après; même indifférence de notre part! Deuxième mouvement, qui ne tarde pas à être suivi d’un
troisième et d’un quatrième. Nous pensons qu’il a peut-être un tic ! mais il approche l’oignon de son oreille; puis, l’ouvrant et se tournant avec prétention vers nous, il nous en exhibe les boîtes successives, veut nous en faire admirer les ornements — Pompadour, incrustés de roses encaillées; sa joie est au comble de nous mon trer les rouages montés sur rubis, et au superlatif du comble, lorsque, poussant avec l’ongle le piston correspondant à la sonnerie, il frappe nos oreilles du carillon dérangé des heures; le timbre en était sans doute plus pur au temps de l’expédition française. Cette montre avait compté nos victoires, ses contemporaines, et trouvée par quelque Arabe, dans Je gilet d’un grenadier, égaré parmi les sables, était venue par une série d’événements qu elle ne peut, hélas! nous raconter, chercher asile dans la ceinture du grand écuyer. Nos sourires, que le Turc traduit en enthousiasme pour le précieux trésor qu’il possède, ne nous dispensent pas néanmoins du pour-boire que Khalil demande à lui glisser, sous prétexte du garçon d écurie. Les nejdis et les montres ne peuvent, cependant point tenir lieu de curiosités. Nous en sommes affamés ; il nous en faut, mon cher Khalil. Khalil ouvre son unique oreille à ces mots, et d’un ton solennel et mystique, nous indique une santonnière surmontée d’une coupole qu’un récent badigeon a rendue chauve de mousse, en nous disant : « Voilà le tombeau de Samson. » ( Le dedans répond au dehors. )
L’appétit archéologique et l’appétit carnassier ne peuvent lutter ensemble; le second S’emporte. Le signor Spada nous a préparé un macaroni monumental; rentrés chez lui, nous trouvons, outre tous nos effets séchés, ployés et renfermés à leur place dans les malles, tous nos bagages mis en ordre comme par enchantement. Brigandet nous a ménagé cette surprise. Aussi profitons-nous du temps qui nous reste pour parcourir lés bazars et les marchés. Comme la pluie tombe par moments, l’abondance de boue ne nous permet pas de remarquer celle des légumes.
Les cactus ou figuiers de Barbarie forment de chaque côté des rues un abri assez épais contre les averses; on en voit d’énormes; leurs troncs mouvementés et noueux affectent les formes les plus fantastiques, imitant parfois des flammes agitées par la tempête et parfois des monstres gigantesques en proie à des convulsions épouvantables; leurs feuilles, au contraire, opposent au vent une inflexibilité qui résulte de l’épaisseur qui les caractérise, et les aiguillons hérissés qui couvrent leurs parois arrondies en font un rempart impénétrable aux entreprises du maraudage. Avant de nous séparer de nos excellents hôtes , nous
faisons des provisions pour la route et nous réglons avec eux nos comptes. Burton, caissier général, assemble ses administrés pour leur présenter l’état d’épuisement des finances et en approfondir les causes. Cette importante question est discutée et mise aux voix. M. Burton est nommé ministre des finances à l’unanimité.
Le pauvre docteur napolitain, qui entend mieux le macaroni que la médecine, vient consulter le docteur H. Yernet sur la maladie des yeux de son enfant; ce dernier, après avoir examiné attentivement les paupières enflammées du petit garçon, tire de la pharmacie parisienne, un petit flacon d’une eau précieuse contre I’ophthalmie, et le donne à M. Spada, qu’il comble de joie par cette bagatelle. Toute la famille Spada si hospitalière et serviable nous accompagne jusqu’au bout de la ville, d’où ses bénédictions nous suivent encore longtemps dans la campagne. Nous passons la nuit à trois heures de Gaza.
Nous devons aux études faites sur les lieux par M. Burton, la note suivante sur les monnaies de l’Egypte.
Les monnaies frappées actuellement au Caire, sont le keryeh de 9 piastres, qui pèsent 4 carats, dont 5 d’or et un et demi d’alliage.
Le demi-kerveh ou sadyeli de quatre piastres, son poids est de deux carats, deux tiers d’or fin et un tiers d’alliage.
La piastre de 40 paras pèse une drachme, une demi-partie d’argent, une d’alliage.
Les pièces de 20, 10 et 5 paras.
Les monnaies qui ont cours en Égypte, outre celles que l’on y frappe, sont le kerieh de Constantinople de 20 piastres, le quadruple d’Espagne, le sequin de Venise, le sequin hongrois, le ducat de Hollande, la piastre d’Espagne, le talari d’Allemagne, les guinées.
La petite monnaie de piastres est la piastre de 35 centimes.
Les talaris qui se frappent au Caire valent environ 5 francs, 6,000 talaris font 20 bourses ou 30,000.
Le sequin vénitien vaut environ 12 francs.
La piastre espagnole vaut 4 piastres turques et demie ou 180 paras.
xvm
Le 7. — Route de Syrie. — Daari.— Village de révoltés.- — Khan du scheick. — Club arabe. — Nous servons de bêtes curieuses. — On vient nous voir manger. — Le salon du scheick et sa société. — Nous montons la garde pour qu’on ne nous vole pas. — On nous refuse des chameaux pour partir. — Le 8. — Chasse en chemise et en bonnet de coton. — Le docteur H. Vernet. — Sa popularité bientôt acquise nous vaut la concession de chameaux. — Le 9, à quatre heures du matin , départ. — Route de Bethléem, et aventure qui aurait pu devenir tragique. — Vasques de Salomon. — Le gouverneur de Jérusalem. — Sa politesse. — ^ marche contre les révoltés desKaracs de Khalil.
Le 7 , pays mamelonné, moitié pierreux, rappelant certaines landes qu’on voit en Bretagne , l’herbe est brûlée et sèche ; climat gris , végétation et culture sombres ; on entend le vent souffler au creux des vallées. Quelquefois un pâtre au visage couvert d’ombre mélancolique , pousse devant lui un troupeau de moutons bedoins remarquables par la grosseur de leur queue. Les rares habitants qu’on rencontre sont vêtus d’abbahs de laine zébrés de raies brunes et rouges, quelquefois bleues sur un fond blanc sale, parallèles, et descendant du haut en bas du corps. La coupe de ces sortes de vêtements est celle du sac éventré au milieu et fendu aux angles, où s’adaptent des manches également rayées, couvrant les bras jusqu’au niveau des seins; elle ressemble à celle du paletot sac. Les charrues sont généralement traînées par leschameaux.De noirs caroubiers rabougris brisent la monotonie des collines par leur subite, mais peu fréquente, apparition. Des oliviers antiques élèvent aussi leur chevelure grisonnante et altière que l’air fait frissonner ; on serait tenté de leur demander s’ils ont connu Mathusalem. Certains cavaliers à longues piques, postés comme en vedette pour épier les voyageurs , font redouter une attaque à nos guides. Fausse alerte. Nous leur donnons le change par une contre-marche qui nous mène bientôt à Daari,
village affreux parmi les rochers. Peu avant le coucher du soleil, des chèvres pies à longues oreilles, avec leurs cabris, bondissantprès des mamelles de leur mère; des vaches de petite taille et maigres y arrivent en foule ainsi que le reste des troupeaux et descendent comme des ruisseaux, de tous les versants voisins ; ce mouvement fait plaisir à voir, accompagné du bruit gradué des clochettes qu on entend de près et de loin; musique imphrasée comme le clappement sans mélodie de certains oiseaux qu’on est convenu d’appeler virtuoses. Nos chameaux, étonnés de la rugosité du sol trop dur pour leurs chaussons de lizière, nous déposent au milieu d'un Khan, ruine habitée par le scheik de l’endroit. Sa curieuse construction nous y prépare un séjour pittoresque bien acquis par les fastidieuses longueries du désert ( expression de Montaigne ).
C’est une vaste cour fermée de murs bas, en terre, aux pâteux contours, de chaque côté deux estrades en gradins, accidents du sol, se couvrent des accessoires nombreux de notre vie nomade. Au fond s’élève la maison du propriétaire, composées d’un salon de compagnie recevant le jour extérieur par une porte en forme de trou, qui sert à la fois de fenêtre et de cheminée, conjointement avec une étroite ouverture pratiquée dans l’obscurité du plafond ; un feu de ronces, assoupi et fumant au milieu de la pièce, jette par moment les lueurs de son agonie sur des apparitions humaines et étranges, qui s’éteignent aussitôt dans l’ombre. Au dehors, le ciel s’ouvre sur nous, peuplant déjà son dôme des premières étoiles du soir; une arcade en plein cintre, parallèle au mur de la porte d’entrée, semble à peine maintenue par des tronçons d’arbres morts entrelacés et appuyés eux-mêmes sur des rudiments de piliers. Néanmoins, confiants dans la providence, nous installons nos lits sous cette voûte menaçante, moins menaçante pourtant que les faces de cannibale de nos hôtes, et les regards de convoitise qu’ils promènent sur tous nos biens.
C’est ici que Sélim, Phtaé et Ibrahim vont nous quitter avec leurs chameaux pour retourner au mont Sinaï.
On les paie, puisqu’ils refusent de continuer le trajet jusqu’à Jérusalem. ils affirment que le scheik chez qui nous sommes nous donnera des chameaux et des guides pour continuer le voyage; comme les Arabes sont un peuple de fourbes et de menteurs dont on ne peut jamais obtenir ce qu’on voudrait , nous montrons notre firman du vice-roi et la lettre que nous devons remettre à Abbas pacha; mais nous sommes chez les ennemis du gouvernement, continuellement ré-
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