‹ Voyage d'Horace Vernet en OrientChapitre 8 sur 11 · C. Deshay · texte numérisé non relu

C. Deshay

SCÏÏEICK ET fEMME EE DEIR-EL-KAMAR

~V-iÔCotÿa ddZoc & XM^ (Syrie J

ïmp.Berlazik Paris.

voltés contre lui, à cause de la conscription à laquelle aucun d’eux ne veut se soumettre. Ils sourient malicieusement au nom du vice-roi, et les plus jeunes nous montrent leurs mains mutilées, dont ils ont coupé les pouces afin d’échapper au service, d’autres se sont crevé les yeux volontairement et dans le même but. Le scheik nous promet des chameaux dans deux jours, prétendant qu’il ne peut disposer d’un seul pour le moment. Cependant nous en avions aperçu des troupeaux qui paissaient dans un vallon voisin ; il dit d’ailleurs, pour prouver sa bonne volonté, qu’il nous donnera ses chevaux et ses mulets à tout événement. Rassurés par sa parole, nous songeons à reprendre de nouvelles forces ; le repas a lieu en présence de tous les habitants du voisinage au nombre de trente environ; nous leur servons de bêtes curieuses apparemment. Leur cercle nous presse, les uns rient et nous parlent arabe, d’autres touchent nos vêtements, les examinent , prennent nos fourchettes pour les regarder , la plupart s’intéressent à nos armes et demandent un peu de poudre.

M. H. Vernet possède une fort be’le cravache à pomme d’argent, ciselée par Verdier; elle attire particulièrement l’attention de nos hôtes. Fatigué des importuns qui nous passent de si près en revue, il la saisit pour en cingler amicalement leurs molets, et grâce à une phrase arabe de Méhémet, nous pouvons terminer le repas sans autre témoin que le scheick. Chez les Bédouins, l’extorsion de longueur est un trait de leur caractère; elle n’arrive jamais à propos; ils ne savent point l’amener, mais elle surgit brusquement au milieu de leur conversation comme par hasard et sans qu’ils aient l’air d’y songer. C’est ainsi que notre scheick, en nous proposant une chasse aux gazelles pour le lendemain, nous demande sans façon du café et du tabac. Après avoir satisfait son désir, nous le congédions par un messer elhaer (bon soir) très-éloquemment prononcé.

Le salon du scheik se remplit de visiteurs attirés par l’éclat d’un grand feu; nous y entrons un instant pour y prendre une provision de chaleur nécessaire au sommeil. On parle de chevaux et de chameaux; c’est le jokeys-club des Arabes du lieu, sans doute; moins le sybarisme des fauteuils et des chaises, moins les tables de jeu, le parquet ciré, les lustres et bien d’autres choses qu’on croitutiles. Les bédouins sont des rentiers! les terres immenses ne manquent pas à leurs besoins; ils y nourrissent leurs bestiaux, y chassent sans ports d’armes, entre-mêlant leurs occupations journalières des douceurs de la pipe et du narghilé. Peut-être les méjuge-t-on? Quel malheur de ne point comprendre tout ce qui se

dit dans ce four où tant de physionomies variées semblent cuire tout exprès pour l’artiste ! ! ! Leurs groupes animés ne sont-ils pas disposés tout exprès pour la peinture ? Les Bédouins du premier plan sont couchés, les uns à plat-ventre la tête appuyée sur les coudes ou dans la main, les autres s’allongent nonchalamment, le dos et le visage à demitourné vers les flammes. En face de l’autre côté du cercle, on en voit de jeunes et de vieux accroupis le visage près des genoux et les mains étendues devant eux, laissant briller leurs yeux au-dessus de l’ombre, derrière ceux-ci deux grands nègres la tête encadrée d’un abbah de couleur claire formant guérite dominent l’assemblée comme deux types monumentaux de la plus haute stature humaine; de jeunes garçons aux figures naïves les écoutent parler en levant la tête vers l’interlocuteur le plus passionné. Plus loin encore deux rangées successives d’assistants et de fumeurs se perdent vaguement dans un fond obscur et jaunâtre du style le plus Rembranesque.

Mais l’heure s’avance, Brigandet nous avertit que nos lits sont faits, et que, plus tard, il ne répond point des objets épars, à cause des nombreux rôdeurs qui semblent les flairer avec amour. Nous allumons une lanterne, et, pour éviter tout pillage, nous tirons au sort un factionnaire parmi nous pour monter la garde et surveiller les passants. Il est convenu qu’au bout de deux heures, il sera relevé par un camarade. Toutes les armes sont chargées en cas de surprise; sabres, pistolets et poignards sont placés sous les traversins, ainsi que les munitions. Burton me réveille à deux heures du matin, pour le remplacer. Les Arabes sont toujours chez le Scheick; cependant ils sont moins nombreux, et tandis que je veille caché derrière une malle, je sens le frôlement d’un bras qui s’allonge indiscrètement derrière moi. Un vigoureux coup de courback faitdéguerpir immédiatement le fureteur. Tel est l’événement le plus remarquable de cette belle nuit sans lune, mais étoilée.

Le 8, seconde pétition adressée pai* nous aux Arabes relativement à des montures; on nous en refuse implacablement, il serait inutile d’insister; la résignation est le seul remède à nos maux. Nous sommes prisonniers, que faire? Allah kérim. Le pays n’est pas gai, ni abondant en ombrages. Un Arabe, devenu notre ami par un petit cadeau (de la pou dre) qu’on lui a fait, vient, avec le scheick, nous inviter à la chasse projetée la veiüe; mais il faut être habillé de blanc pour ne pas effrayer le gibier pendant l’affût ou la poursuite. Burton, seul possesseur d’une chemise (Longueville , chemisier du roi) et d’un superbe bonnet de coton, s’en affuble pardessus son costume oriental, et le voilà courant par

monts et par vaux, déblatérant force mots arabes rehaussés et démontrés par des signes. M. Ver net préfère le statu quo ; je reste auprès de lui, cherchant sur mon album des réminiscences de ce que j’ai décrit) heureux de mettre à profit les conseils de sa vieille et savante expérience.

Un pasteur vient interrompre notre entretien : c’est un vieillard conduisant devant nous son jeune fils de quinze ans, qui souffre depuis plusieurs jours de la fièvre. Il vient implorer pour lui les secours de la médecine contre les progrès du mal. Ici commence pour notre grand peintre une ère nouvelle et glorieuse ; faisant approcher le pauvre malade, il lui tâte le pouls, et, apprenant par Khalil (qui prétend avoir été lui-même chirurgien des mameloucks) l’intermittence du mal, il sort de sa pharmacie des paquets de quinine que le vieux père emporte après avoir mille fois baisé le pan de robe du nouveau docteur. Cinq minutes après, seconde consultation ; le nombre des pratiques grossit à vue d’œil ; des boiteux, des galeux, des rachitiques et des épileptiques se succèdent et reçoivent avec joie les remèdes les plus innocents de l’art ; d’autres se plaignent de maux de tête et d’insomnies, prétendant ne pouvoir dormir que d’iur œil ; quelques-uns ont des entorses, ou des douleurs rhumatismales. L’artiste trouve remède et réponse à tout; les pastilles de menthe, la pâte de guimauve et de jujube, sans omettre la pâte de Regnauldainé, et les purgatifs jouent leur rôle à merveille; le tout sans rétribution; aussi, la plus grande gloire est-elle acquise désormais au savant européen. Aucune femme ne paraît sur la scène, mais les maris se chargent de consulter pour elles, et demandent même des spécifiques contre l’impuissance et la stérilité.

Sur ces entrefaites , nos chasseurs arrivent tout essoufflés et sans aucune espèce de gazelle. M. H. Vernet, devenu à jamais célèbre dans sa nouvelle carrière, referme la pharmacie et annonce aux populations enthousiasmées que son bureau de consultation ne sera ouvert que si l’on nous promet des chameaux pour Jérusalem.

Le 9, à quatre heures du matin, les chameaux demandés n’arrivent point; le scheick offre à M. Vernet son cheval, maigre rosse qui ne manque pas de quelques principes de beauté. Une heure se passe; point de chameaux; deux heures !! nous commençons à désespérer. Les voici enfin, ces montures tant désirées! mais ce sont les plus maigres, les plus chétives et les plus épuisées qu’on ait pu trouver; néanmoins, on les charge, et, grâce à quelques petits dons faits aux Arabes, on nous laisse partir avec deux guides. Heureusement, Khalil sait; la route mieux qu’eux , et d’ailleurs nous n’entendons rester à aucun prix

parmi ces brigands. Nous prenons la direction de Bethléem, très-heureux d’être sortis à si bon marché d’un si mauvais pas. Au bout d’une demiheure de marche, et à peine avions-nous perdu de vue le maudit village, qu’un de nos chameaux tombe de faiblesse sans qu’aucune puissance humaine puisse le relever. Nos drogmans et nos guides s’accablent d'imprécations , et pendant qu’on débarde la charge du pauvre animal , deux bédouins conduisant une troupe de dromadaires qu’ils ramènent du pâturage, passent à côté de nous, se rendant à Daari. Khalil leur signifie de descendre pour nous aider. Le premier saute de sa bé te, dont Khalil veut s’emparer de force; le second reste impassible sur sa selle ; mais, voyant que Khalil s’échauffe, il se décide enfin à descendre. Brigandet s’empare du second chameau, et Khalil, pour se faire mieux comprendre, frappe son adversaire d’une grêle de coups de cravache ; l’Arabe, furieux, saisit des pierres , nous en menace, mais nos fusils couchés en joue pour l’effrayer le pétrifient lui-même; il s’excuse, et aussitôt, lui et son compagnon faisant contre fortune bon cœur, remplacent nos mauvaises montures et se prêtent avec infiniment de grâce au soin de les charger.

La cravache de Verdier. — Les voleurs et leurs châtiments. — Vallée des serpents. — Route de Bethléem. — Les vasques de Salomon. — Gouverneur de Jérusalem. — Campement. — Dîner turc. — Les soins des domestiques pendant le repas. — Adieu au gouyerneur. — Le 10, il nous envoie des foutirs. — Cadeau de mouton. — Tir au pistolet. — Le bel Arabe. — Bethléem à midi. — ! es capucins. — Curiosités saintes. — Les reliques. — Chapelets. — Documents sur les couvents de Terre-Sainte. — Hébron ou Khalil. — Jérusalem. — Le ii. — Bains turcs. — Couché au couvent. — Le révérendissime. — Le saint Sépulcre. — Chapelle grecque. — Tombeau de Godefroi de Bouillon.

La belle cravache de Verdier confiée pour un moment aux soins d’un de nos brigands de Daari est égarée malicieusement par lui dans un lieu plein de rochers sur la route. Cet épisode peu divertissant nous retarde; vainement nous retournons à l’endroit où nous supposons que l’Arabe a caché l’objet; vainement nous perdons le souffle en menaces adressées aux guides! Rien ne les émeut, et force nous est de continuer paisiblement notre chemin en songeant que la mer ne contient pas tous les trésors, que les cailloux ne recèlent pas tous les diamants , puisque la tête de l’homme renferme la sagesse. Il est utile d’apprendre à perdre, il est nécessaire de savoir se résigner ; surtout avec les Arabes de Syrie, les plus rusés, les plus menteurs et les plus impénétrables fripons, contre lesquels ni force, ni rage, ni citations du Coran ne pourraient être efficaces. Si un homme ou une femme dérobent quelque chose, a dit Mahomet, coupez leurs mains en rétribution de ce qu’ils ont commis. L’amputation, selon la pratique des tribunaux les plus éclairés, ne doit pas 'être infligée, à moins que la valeur de l’objet volé ne monte à 48 francs ou au delà. Or la cravache dépasse la somme, et si nous coupons les mains de nos voleurs, qui chargera les chameaux? Ce raisonrtement paraît assez péremptoire !

Dans la matinée nous faisons unehaltepour déjeuner et nous reposer au milieu d’une solitude où le terrain, criblé de petits trous de serpents, est couvert, de zigzags formés par leur sortie ou leur rentrée au domicile. Quelques peaux de ces reptiles , desséchées au soleil , nous confirment dans l’idée de leur présence, et nous baptisons la place du nom de Vallée des Serpents.

Plus loin l’aspect de la contrée change et prend un air de ressemblance avec la Provence. On aperçoit la vigne roussie au ceps noueux et tortillé rampant sans l’appui des échalas rustiques , dans les sillons creusés en gradins, aux pieds des oliviers nombreux. Nos pauvres chameaux gravissent avec peine les sentiers devenus pierreux, et nous donnent beaucoup de travail pour garder l’équilibre sur leurs bosses agitées. Les maisons carrées et grises de Bedjalah nous présentent ensuite la mélancolie de leurs façades; puis le tombeau de Rachel, aux murs neufs et fraîchement passés au lait de chaux, surgit à l’horizon comme un fantôme blanc ; c’est un pendant très-digne de figurer parmi nos souvenirs archéologiques à côté du sépulcre de Samson. Bientôt les gorges deviennent plus profondes, et dans une vallée rocailleuse, couverte déjà des premiers voiles du soir, un château carré flanqué de tours crénelées à portes en ogives, au front brûlé par les rayons du soleil et lavé par les torrents de pluies séculaires, présente ses remparts aujourd’hui désarmés, pacifiques débris que le silence et la nuit environnent, majestueuse image de la valeur oubliée malgré sa noblesse au milieu d’un célèbre champ de bataille. Le sérail et les jardins de Salomon étaient, m’a-t-on dit, près de ces ruines. Nous sommes aux vasques décorés du nom de ce prince, à une lieue sud de Bethléem. Un immense aqueduc serpente à mi-côte les collines; et les vasques forment trois étages de bassins vides répartis à différentes hauteurs et composés de fortes pierres très-régulièrement disposées. Les deux vasques inférieures ont un grand caractère d’antiquité par leurs murs et leurs mastics. La construction de la supérieure est attribuée aux Turcs; néanmoins il est plus probable qu’ils se sont bornés à la réparer. Les eaux pluviales sont la principale alimentation de ces réservoirs; il y a en outre deux sources; l’une parun conduit spécial verse l’eau dans l’aqueduc, c’est celle-là qui abreuve toute l’année Bethléem; l’autre plus riche et située un peu audessus des vasques pourvoit aux besoins de Jérusalem et de ‘quelques citernes ou piscines environnantes.

• Un camp est dressé près du vieux château ; quelques tentes vertes et rouges, des étendards plantés en terre et des chevaux sellés broutant à

quelques pas de là; des soldats accroupis autour d’un feu surmonté d’une fumée diaphane, complètent pour nous un délicieux tableau de genre. Comme l’obscurité s’accroît-, nous doublons le pas afin d’arriver plus tôt à Bethléem ; mais un serviteur, sorti delà plus grande tente, s’avance vers nous envoyé par son maître le gouverneur de Jérusalem et nous engage de sa part à nous arrêter prudemment pour camper près de lui et profiter de sa garde, la route, jusqu’à Bethléem, n’étant pas très-sûre pour le moment. L’offre est acceptée , et aussitôt après l’installation de notre tente et le débardement des bagages, nous allons remercier notre nouvel hôte de sa bienveillante sollicitude. C’est un beau vieillard aux manières affables et distinguées , nous le trouvons entouré d’un petit état-major de ses officiers, et occupé à fumer un petit narghilé de voyage dont la noix enclavée dans une garniture de cuivre à côtes découpées, est fixée en terre par une pointe ou bouton imitant un fer de toupie. Les gens de sa suite font divan près de lui, embellissant la scène par la variété de leurs costumes, l’éclat des ciselures de leurs pistolets et de leurs kandjars, scintillant à la lueur d’une lanterne cylindrique suspendue au sommet d’un des bâtons de la tente. On nous fait asseoir sur de moelleux tapis, pendant que nous consommons le café et les pipes ; le gouverneur, après quelques moments d’un entretien plein de courtoisie, nous invite à souper avec lui ; sur notre réponse affirmative , un esclave nettoie le sol, y jette en rond deux ou trois couches de portions de pain arabe (espèces de galettes minces qui ressemblent à des crêpes), pour tous les convives , et place dans le milieu une grande jatte remplie d’un mouton tout entier, farci de riz et de petits poulets. Chacun prend part à ce repas, et assis sur les talons, saisit avec la main droite la portion qu’il lui plait. Le gouverneur se sert le premier et voyant notre inexpérience, prend soin de nous couper les morceaux et de les placer devant nous sur nos galettes de pain; les autres convives détachent avec beaucoup de dextérité les ailes et les cuisses de poulets en évitant toujours soigneusement d’employer la main gauche qui ne porte jamais rien à la bouche. Heureusement notre qualité d’étranger nous excuse auprès des assistants assez affamés, pour ne pas s inquiéter de nos inconvenances. Il faut remarquer que les Musulmans ont tous les mains fortbelleset soignées, qu’ils lesîaventetlesparfumentà toutinstant et que, pendant les dîners, un domestique est continuellement occupé à verser l’eau sur les doigts des mangeurs et à les essuyer avec de petites serviettes foutah souvent brodées avec beaucoup d’art. Il vous présente tour à tour une sorte de bassin, tisht en cuivre étamé dont le fond est

garni d’un plateau percé de trous pour l'eau sale. Au centre, une sorte de tasse renversée, également trouée, sert à poser le savon. L'esclave fait jaillir l’eau d’une grande aiguière en même métal et d’uije forme très-élégante appelée Ibréak. Nous nous retirons ensuite pour nous livrer aux douceurs du sommeil.

Les heures que la nuit nous accorde pour nous délasser, après de longues journées de marche, s’écoulent bien vite, sous l’impression des innombrables tableaux de la journée. Il nous arrive souvent, pendant ces courts repos, d’oublier notre nouvelle fortune, lorsqu’aux premières pâleurs de l’aube, les chevaux ou ïes chameaux se font entendre, et d’être étonnés, d’ouvrir les yeux au milieu d’un camp rempli d’Arabes.

II y a pourtant un grand charme à ce réveil du voyageur échappé aux périls de la nuit, au sein d’un pays inconnu; le premier hennissement des chevaux qui saluent l’aurore; les tentes encore fermées d’où sort quelque soldat à moitié vêtu et la sentinelle immobile luttant contre le sommeil; tout cet appareil de la vie et des besoins de l’homme plaît à voir, coloré des feux naissants du matin.

Le 1 0, nous allions partir pour Béthléem, lorsque le gouverneur nous envoie du mouton et des foutyrs qu’il a fait préparer à notre intention. Pour le remercier de ses aimables prévenances, nous allons lui adresser nos adieux; M. Vernet lui offre une assez bonne longue vue à titre de souvenir, et comme j’avais réuni en partant de Paris une petite collection de couteaux et canifs anglais pour en faire des cadeaux , il m’est permis d’en choisir un et de l’offrir au Hakim au nom de la trinité voyageuse. Cette bagatelle est du goût de notre hôte qui eût été plus flatté néanmoins de l’hommage d’armes plus meurtrières qu’il convoite sur nous. M. Vernet, très-bon tireur au pistolet, donne gratuitement une représentation de son talent dans ce genre, étonne tous les assistants par la justesse et la promptitude de son coup d’œil ; et se concilie l’estime et l’admiration de tous les assistants; nous quittons la place, et au bout d’une heure de marche nous entrons au couvent 1 de Béthléem

* La porte d’entrée de ce couvent est si basse qu’il faut se baisser pour y passer. Le monastère renferme, dans des parties séparées du bâtiment, des moines catholiques romains, des Grecs et des Arméniens. Presque tous les habitants de Bethléem professent la religion chrétienne; on compte environ cinq cents familles chrétiennes dans la ville.

Béthléem veut dire ( maison de pain ). Elle fut surnommée Ephrata ( fructueuse ), du nom de la femme de Caleb, pour la distinguer d’une autre Béthléem de la tribu de Zabulon. Elle appartenait à la tribu de Juda, s’appela aussi cité de David dont elle était la patrie ; il y garda les troupeaux dans son enfance. Abissan, septième juge d’Israël, Elimelech, Obed, Jessé et Booz naquirent aussi à Béthléem, ainsi que saint Mathias, apôtre. C’est là qu’il faut placer l’admirable églogue de Ruth et Booz. Les premiers fidèles avaient élevé un oratoire

( Beith-el-am), sorte de forteresse sans fenêtres, où le supérieur, capucin italien couvert de longs habits bruns, nous reçoit avec beaucoup de cordialité et nous sert un excellent dîner en maigre, dans un long réfectoire manquant de moines, où les murs blanchis , portent en guise de corniches des simulacres de draperies bleues frangées de ronge. On s’asseoit sur un divan d’indienne qui règne tout autour de la pièce. Après ce repas, notre hôte qui a nom en O, nous introduit dans l’église , nous laisse admirer la charpente supérieure en bois de cèdre, soutenue par cinquante-deux colonnes en marbre jaune et rouge qui furent apportées en terre sainte par Constantin, et nous armant chacun d’un cierge, il nous conduit par des corridors caverneux et obscurs jusqu’à la place où est né N.-S. J.-C., marquée par une étoile d’argent incrustée dans les dalles, au-dessus, des lampes d’argent brûlent nuit et jour, entretenues par la vigilance des pères du couvent ; les fidèles viennent se prosterner et baiser le signe mystique. A côté s’élève une espèce de grotte qu’occupait le berceau de Jésus; la partie inférieure de ses parois est garnie de damas de soie rouge, et l’endroit même du berceau est revêtu de marbre blanc usé par les lèvres et les attouchements des dévots. La vacillante lueur rousse que laissent échapper les nombreux luminaires suspendus au plafond, est sans doute faite pour frapper de tristesse les âmes faibles, mais ily a trop d’art et trop d’apprêt dans tous ces pitoyables arrangements; la poésie des plus pieux souvenirs a cédé la place à la mesquinerie du petit reposoir. Plus loin, d’autres couloirs obscurs sont interrompus par des tombeaux de saints qui font encore des miracles en dépit des prudentes injonctions du pape actuel ; aussi leur a-t-on dressé des autels décorés d’images delà rue Saint-Jacques et de vases à fleurs sous bocaux de verre. Les reliques abondent à défaut de pompe monumentale; le saint lieu est transformé en promenade semisépulcrale où tout semble avoir été combiné pour faire peur aux petits enfants. C’est un spectacle où l’on a oublié des poupées et des figures de cire pour compléter l’effet ridicule delà décoration; il est bien difficile de ne point sourire au récit explicatif du capucin cicerone, à ses génuflexions et aux baisers qu’il fait machinalement et à chaque pas devant les bribesetoripeauxquiparsèmentle sanctuaire. Que dire de ce prétendu culte qui veut élever l’âme par tout un matériel de ridicules moyens d’é-

sur la crèche du Sauveur, Adrien le remplaça parla statue d’Adonis, qu’Hélène détruisit pour y bâtir l’église actuelle, dont l’arcbitecture se mêle aujourd'hui aux diverses parties ajoutées par les princes chrétiens.

Saint Jérôme se retira dans Béthléem.

tonner l’ignorance?... La contemplation des beautés de la nature n estelle point le premier des cultes parce quelle remplit l’âme sans que l’examen y puisse trouver rien de futile ni d’absurde? Notre guide en sortant nous offre des chapelets qui ont été bénits et frottés sur l’étoile mentionnée plus haut; nous en achetons quelques-uns ; il y en a de bois travaillé et teints de diverses couleurs; les plus jolis sont en nacre, les plus précieux se composent de noyaux d’olives cueillies sur le mont des Oliviers à Jérusalem ; chapelets , croix et coquilles de pèlerins sont d’objet d’un grand commerce entre les couvents de terre sainte et tous les pays chrétiens; contents de notre emplette copieuse, le révérend, baptisé du nom en O, se dirige vers une office d’où il tire un plateau garni de petits verres qu’il emplit d’une excellente eau-de-vie. Le cas que nous en faisons parait le flatter infiniment; nous buvons à sa santé, et nous le quittons pour nous plonger encore dans le courant de notre destinée. De Bethléem à la ville sainte, nous serpentons parmi des sentiers dans le genre de celui de la vertu c’est-à-dire tortueux et pierreux. L’imagination n’y trouve point de pâture abondante et variée. La fumée seule du chibouque fournit à chacun de petits rêves, et il est permis alors de se rappeler ce vieux sonnet.

Doux charme de ma solitude,

Fumante pipe, ardent fourneau,

Qui purge d’humeur mon cerveau,

Et mon esprit d’inquiétude.

Tabac dont mon âme est ravie,

Lorsque je te vois perdre en l’air,

Aussi promptement qu’un éclair,

Je vois l’image de ma vie.

Je remets dans mon souvenir Ce qu’un jour je dois devenir,

N’étant qu’une cendre animée.

Et tout, d’un coup je m’aperçois Que, courant après ta fumée,

Je me perds aussi bien que toi.

Les moines fument en Palestine , et ne connaissent point l’ennui. Quelques-uns, fatigués d’avoir répandu sur la terre les larmes de la joie, de la tristesse, de l’amour et du désespoir sont heureux de répandre au fond d’une cellule ignorée celles du repentir. Les larmes sont alors les musiciennes de leurs solitudes ; passe-temps bien amers pour ceux qui sont obligés de les répandre ! D’autres , moins passionnés , au sein des

orages de la vie trouvent que le temps est le chemin de l’éternité ; aussi emploient-ils fort honorablement le peu qu’il leur en reste, s’occupant des pauvres, instruisant les enfants, soignant les malades de toutes les religions, consolant les mourants, sans pour cela négliger les pratiques du culte qu’ils ont embrassé; ils jouissent dans le silence de leur couvent d’un véritable bonheur, celui d’être encore utiles au monde qui lésa ignorés et qui les ignorera toujours. L’abnégation est leur plus glorieux titre. Les frères de la terre sainte méritent des éloges, en ce que l’expérience d’un long séjour parmi ces populations peu civilisées, leur a enseigné l’humanité et l’indulgence et a transformé entre leurs mains la religion en pratique morale et non en arme de guerre.

Le document suivant, tiré du Voyage cT Ali bey , indique le nombre des moines catholiques dans les couvents respectifs à cette époque :

A Jérusalem ....

A Ramla ou Rama. .

A Bethléem .

A Jaffa. . . .

A Acre ....

A Nazareth. .

A Damas. . .

A Alep ....

A Tripoly Ariza

et Latakieh A Larnaka, en Chypre A Nicosia. . .

40 à Saint-Sauveur, dont 25 Espagnols.

11 au Saint-Sépulcre, dont 8 Espagnols.

10 à Saint-Jean, Espagnols.

5 Espagnols.

10 dont 7 Espagnols.

4 Espagnols.

4 dont 1 Espagnol.

15 dont 9 Espagnols.

9 Espagnols.

9 Italiens.

5 Italiens.

5 Italiens.

3 Espagnols.

Total. 124 moines, dont 79 Espagnols.

Nous saluons de loin, en passant, les tourelles du château de Khalil, village révolté, appelé aussi Hébron, contre lequel le gouverneur de Jérusalem marchait avec son bataillon. Le sol devient ensuite plus rocailleux, se boise d’oliviers, et, transformé bientôt en vallée de Rapha'im, se prolonge en sinuosités pittoresques , sous le vieux nom de torrent du Cédron; les murailles de Jérusalem dominent bientôt l’horizon, couron-

Au sud.

À Test.

Au nord.

nant le paysage de leurs nombreuses tours du moyen âge , percées de six portes illustres appelées par les Turcs :

Bab en Nebi-Davoud.

Bab el Mogarba.

Bab el Setta Maria

Bab ez Zabari.

Bab el Aamontz.

Bab el Halil.

Du côté ouest , comme la citadelle est adossée à l’enceinte , il n existe aucune porte à l’extérieur. On voit encore sur des bossages extérieurs de ces remparts , des écussons mutilés témoignant que la construction du château de David remonte au temps de Godefroy de Bouillon. Les maisons en terrasses entremêlées de dômes et de minarets variés, présentent l’aspect d’un ossuaire blanchi , encadré dans le vieux granit des forteresses. Entrés par la porte d’Hébron , où des Pèlerins , près la tour du château de David , appelée la tour des Pisans, nous suivons la rue qui se présente à nous, et, tournant à gauche, nous arrivons bientôt à travers ces dés à points carrés qu’on nomme ici habitations, à la porte du couvent latin. Nous attendons un instant que le sommelier ait averti les révérends de notre arrivée; c’est dans une petite cour obscure où, pour toute distraction, le ciel et les terrasses tiennent lieu de site. En levant les yeux vers les nuages, qui nous présentent encore leurs pommelures blafardes, nous apercevons un monsieur en paletot et en gibus, qui cherchait dans sa contemplation de haut en bas, la même distraction que nous espérions trouver de bas en haut. Le paletot, phénomène tombé de la civilisation dans la barbarie, nous fait sourire d’aise, mais disparaît aussitôt, pour faire place à la robe et au capuchon brun d’un père latin espagnol, que nous saluons en italien, -et qui nous fait signe de monter prendre possession de la chambre dont il peut disposer. Au bout d’une longue terrasse à parapet, et meublée d’un banc de pierre en style byzantin, nous trouvons une vaste pièce assez claire, voûtée en dôme, au milieu de laquelle des matelas sur des planches supportées par des tréteaux n’attendaient que notre bonne venue pour devenir lits. En deux temps, Brigandet se chargea de la métamorphose que le père latin achève au moyen des draps blancs qu’il s’empresse de nous apporter. S’il est vrai de dire que la faim assaisonne les mets, il ne l’est pas moins aussi d’ajouter que la fatigue change les paillasses en bon duvet de plume; après nous être identifiés avec ce nouvel axiome par un repos éminemment réparateur, nous nous dirigeons vers

le grand couvent dans l’espoir d’y trouver le révérendissime de tous les couvents de Terre-Sainte, qui nous a si bien accueillis en Égypte, mais il est absent, nous remettons notre visite au lendemain.

Le 11, après avoir renouvelé les jouissances du bain oriental, nous sommes reçus par le révérendissime qui nous promet aide et protection pendant notre séjour, et nous terminons la journée par une promenade, ébauche générale d’une étude des lieux plus détaillée. Les costumes qu’on rencontre dans les rues et les bazars, sont d’une extrême variété à cause de la réunion de peuples et de religions différentes qui se montre de tous côtés ; des Juifs, des Grecs, des Arméniens, des Turcs, des Russes et des Italiens, font aujourd’hui de la ville sainte une espèce de tour de Babel.

Le drogman Khaliî, qui ne nous quitte pas plus que notre ombre, quoiqu’il ne nous soit pas aussi utile, nous conduit à l’église du Saint-Sépulcre; le portail d’architecture]bysantine, offre de jolis détails d’ornement, quoique l’ensemble en soit incomplet. Les Turcs, aujourd’hui* propriétaires de ce lieu , dont ils ont seuls la clef, ont établi à la porte, et dans l’intérieur même du monument, un petit divan sur lequel trois ou quatre soldats musulmans accroupis fument avec une insolente majesté en attendant les visiteurs étrangers ou pèlerins qui leur payent un tribut d’environ six francs, quels que soient le rang et la condition du voyageur. Le dôme de cette église a été rebâti depuis 1807, époque où il fut incendié. On montre, sur le dallage, une longue pierre carrée, en estrade sur la mosaïque, et éclairée de flambeaux d’argent, c’est la place où les plaies du Christ furent lavées; plus loin, une coupole moyenne construite en marbre jaune, au centre même du monument, s’élève au-dessus du sépulcre de notre Seigneur ; il est difficile d’imaginer un style d’architecture plus lourd et plus indigne de sa destination. Les fidèles entrent, après avoir ôté leurs babouches, en se baissant (tant la porte en est étroite), dans une petite salle basse qui peut avoir six pieds et demi de long, éclairée par un grand nombre de lampes d’argent, et baisent la pierre de marbre du tombeau qui est fendue au milieu ; d’autres y frottent leur front, quelques-uns y promènent un bout de cierge ; et tous ces attouchements successifs, à la vertu divine, ont fini par user la pierre. Un horrible tableau , représentant le Christ vainqueur de la mort , achève l’œuvre, au-dessus du sépulcre qui forme devant lui une sorte d’autel où les moines célèbrent la messe. I) n’y a aucune ouverture donnant sur la coupole externe, de manière qu’on y est suffoqué par la chaleur et la mauvaise odeur de l’huile qui brûle continuellement

dans les lampes. La clef de cette espèce de maisonnette est conservée par les moines latins, mais il leur est défendu de s’en servir sans la présence d’un moine grec qui reste à côté du sépulcre tant que l’église est ouverte.

Les musulmans font des prières dans tous les lieux saints consacrés à la mémoire de Jésus-Christ et de la vierge, excepté à son tombeau qu’ils ne reconnaissent pas. Ils croient que le Christ ne mourut pas, qu’il monta vivant au ciel, laissant l’empreinte de sa figure à Judas, condamné à mourir pour lui. Qu’en conséquence, Judas ayant été crucifié, le tombeau peut bien avoir contenu ses dépouilles, mais non celles de Jésus-Christ. L’église du Saint-Sépulcre est louée par les Turcs aux moines du couvent latin qui y ont une porte de communication avec leur monastère, et aux catholiques grecs et arméniens qui viennent tour à tour y faire leur service. Les Grecs , cependant, ont le pas sur les catholiques , et sont en possession d’une partie du tombeau de Godefroy de Bouillon , leur influence s’accroît de jour en jour par les secours d’argent et les offrandes magnifiques dont l’empereur de Russie, chef de cette religion fait hommage au saint lieu. Les moines grecs sont très-insolents envers les catholiques; et les discussions les plus ridicules s’élèvent souvent entre eux. Le fait suivant peut en convaincre. Les Grecs ont la clef des latrines, et il y a quelque temps, par suite d’une petite querelle avec les moines latins, ils ont refusé à ces derniers le droit de se servir de la dite clef; droit qui n’a pu leur être rendu qu’après menace des pères latins d’incendier l’endroit.

On est convenu d’admirer la chapelle grecque, admirons-îa donc ; il y a surcharge d’ornements et de dorures du style byzantin; les flambeaux des autels y sont d’un travail remarquable de luxe et de surabondance; les costumes des prêtres grecs se ressentent aussi de cette richesse.

Jérusalem. — Détails sur les saints lieux. — Vue de la ville, du mont des Olives. — Visite au révérendissime.

— Les bazars. — Procession dans l’église du Saint-Sépulcre. — L’épée et l’éperon de Godefroy de Bouillon.

— M. Vernet armé chevalier du Saint-Sépulcre en grande pompe. — Historique de cet ordre de chevalerie.

— Physiologie des turbans. — Vovage à Saint-Saba et à la mer Morte. — Le couvent grec, où nous passons la nuit de la fête du saint. — Les mangals. — Les planches qui servent de cloches. — Le palmier unique dans la vallée. — Clair de lune magnifique.

La circonférence actuelle de Jérusalem est d’environ une lieue et demie; elle embrasse entièrement le montSion au pied duquel s’étend le torrent du Cédron. La vallée de Josaphat, continuation de ce torrent, borde la ville à l’Orient, et celle d’Hannon , au Midi. A l’Occident la montagne d’Acra se fait remarquer parles tours carrées du château de David.

Pour mieux concevoir le plan de Jérusalem, prenons le chemin du mont Olivet, et à l’ombre des oliviers vénérés qui le couvrent, jetons un coup d’œil général sur le tableau imposant et triste où tant de souvenirs parlent à famé.

Le mont Moria nous présente sur le premier plan la célèbre mosquée d’Omar1, non loin d une vieille église dite de la Visitation, devenue aujourd hui mosquée, et dont la construction remonte au temps de Con-

* Elle est bâtie, dit-on, sur l’emplacement du temple de Salomon, appelé aussi mosquée de la Roche, parce que la tradition rapporte que Dieu parla à Jacob sur le rocher même qui sert de base au monument ; elle lut construite à l’époque de la prise de Jérusalem par Omar, l’an quinzième de l’hégire, 637 de Jésus-Christ. Le kalife Abdel-Mélick, fils de Mervan, l’a particulièrement embellie. Une place spacieuse (de cinq cents pas de long sur quatre cent soixante de large) forme l’enceinte qui la renferme; quelques arbres l’ombragent, et douze portiques détachés sont élégamment disposés autour d elle. Son dôme , qui était autrefois de cuivre doré, est aujourd’hui de plomb. Le corps de l’édifice est octogone, décoré de carreaux de faïence verte et bleue entremêlés de briques, et présente diverses incriptions gravées. L’entrée de ce temple est interdite aux chrétiens.

stantin. Au-dessus de la coupole d’Omar, on distingue un petit dôme blanc perce de fenêtres obiongues, c’est l’église du Saint-Sépulcre sur le calvaire ou mont Golgotha, lieu aujourd’hui couvert d’habitations modernes et dépouillé de tout prestige de son antique histoire; de prosaïques édifices jonchent obscurément le sol et le cachent aux regards investigateurs des amateurs les plus passionnés du parfum des siècles. Tel est l’aspect silencieux et morne de ce grand spectre gisant devant nous qu’on appelle Jérusalem.

Rentrés au couvent vieux, nous avons l’honneur d’être admis auprès du révérendissime supérieur des couvents de Terre Sainte qui était chargé d’une partie de nos finances ; et pénétrant ensuite au sein des bazars et des rues , il nous est loisible d’étudier l’anatomie de cette ville, son ostéologie et sa myologie, en procédant des formes extérieures aux formes intérieures. Une seconde incursion vers la fin du jour dans l’église du Saint Sépulcre termine poétiquement notre promenade. La vaste rotonde soutenue par seize pilastres en style stambolin et au milieu de laquelle est le saint tombeau, éclairée par 27 lampes suspendues à la voûte, est remplie d’une rêveuse demi-teinte.

Aux pieds du tombeau les pèlerins de tous pays se pressent en foule , mais sans bruit. Quelques-uns , à genoux , les mains jointes , prient avec ferveur, et leur âme purifiée rayonne à travers leurs visages flétris par la misère et les chagrins. Le repentir et l’espoir se peignent dans leurs attitudes qui ennoblissent les haillons. D’autres, appuyés sur leur bâtons, tremblent de crainte et versent des larmes lentes comme si la vie passée leur apparaissait comme en un long rêve. Le riche et le pauvre, de tout pays, s’inclinent à la fois; on est ému d’un profond respect, au spectacle de la pénitence générale empreinte sur tous les visages. C’est l’heure du service divin, les fidèles commencent à entonner les cantiques et les pères latins arrivent processionnellement dans le temple ; nous les suivons dans une chapelle superbe où l’on montre la colonne de la flagellation encagée derrière un double rang de grilles; on n’y touche qu’avec un bâton qu’on fait baiser aux croyants. Les cierges qu’on nous met à la main nous sont fort utiles pour traverser la grotte où les morceaux de la croix furent retrouvés ; la procession continue ensuite dans la chapelle élevée sur le lieu même où Pilate jugea le Rédempteur. Notre pèlerinage complet terminé , et nos poches remplies de morceaux de reliques , nous allons chez le fils du gouverneur, et, après avoir pris nos arrangements avec des Arabes de sa connaissance qui doivent nous fournir des mules, des chevaux et une escorte pour aller à Saint-Saba et à la

mer Morte; nous faisons emplette d’habits arabes doccasion destinés a terminer notre voyage.

Le 13. Tournée pittoresque autour de la ville par une pluie intermittente, Nous visitons le couvent et l’église arménienne bâtis au plus haut de la montagne des Jébuséens, sur l’emplacement où fut décollé saint Jacques le Majeur. Ils prétendent posséder la pierre qui renferme le tombeau de Jésus-Christ. Les tombeaux d’Abraham, de Sara, de Jacob et plusieurs grottes célèbres qu’on a tant de fois décrites excitent néanmoins tour à tour notre intérêt ; ayant gravi de nouveau le mont Olivet , on nous montre, dans unechapelle spéciale, l’empreinte du pied de Jésus- Christ laissée au rocher d’où il s’éleva au ciel ; nous coupons ensuite des branches d’olivier pour joindre aux autres reliques destinées à nos pieux amis de France, et nous suivons dans la vallée de Sion ou de Bethléem le cours de petits ruisseaux qui roulent depuis des milliers d’années. La vallée des Morts est sombre et vaste, mais la terre n’a pas toujours cou- \ert sa proie; les cendres des juges, des rois, des guerriers de Juda sont jetées au vent ; quelques fragments de pierre et de sarcophages sont tout ce qui reste. Les antres sépulcrales servent aujourd hui d’asile aux bergers et auxbétes contre les pluies et les ouragans. Aucun bosquet, aucune fleur ne charme la monotonie de ces lieux.

Nous descendons la vallée de Josaphat jusqu’au tombeau d’Absalon; près de là est celui de Zacharie, monument carré orné de quatre ou cinq piliers et taillé dans le roc. Plus loin, une grotte creusée dans une partie élevée du rocher, présente quatre piliers sur le devant; c’est là que les apôtres furent emprisonnés par les gouverneurs. Il faudrait, pour étudier convenablement le pays où nous sommes actuellement, un temps et des connaissances en archéologie et chronologie qui nous manquent totalement. Le lecteur en serait d’ailleurs peu diverti, quelles que soient la finesse et l’exactitude de nos descriptions. Des pages en seraient bientôt remplies; mais à quoi bon? Nous sommes peintres, et nos raisons sont trop justes et trop nombreuses pour nous permettre les moindres prétentions littéraires! L’admirable itinéraire de Chateaubriand de Paris à Jérusalem , n’est-il pas un chef-d’œuvre d’exactitude, de science et de poésie dans sa prose? Sa lecture vaut un pèlerinage; elle invite le fidèle à l’entreprendre, et renouvelle les émotions de celui qui en est revenu.

Le 1 L Le père gardien se propose à nous comme cicerone dans le saint Sépulcre, et annonce à M. II. Vernet l’intention qu’a monsignor le révérendissime de le faire chevalier de l’ordre. L’épée et les éperons de Go(Je: froi de Bouillon , qui servent à cette consécration, nous sont montrés.

La glorieuse lame est droite et tranchante des deux côtes ; sa poignée est garnie d’un bois cannelé; la gardé est en croix avec deux branches enroulées en bas. Les éperons sont en cuivre, longs et armés de grandes molettes. Cette simplicité s’accorde bien avec les récits de l’histoire, qui rapportent que les émirs turcs avaient de la peine à reconnaître ce roi vêtu en soldat et couché sur la paille.

Nous assistons en grand costume à la Nizam, accompagnés de Khalil, au service ordinaire de la messe dirigé par le bon père gardien. Les stations des pèlerins sont très-nombreuses. La première, aussitôt après avoir franchi la porte , est celle où l’on s’incline et s’arrête devant la pierre sur quoi fonction du corps du Christ fut pratiquée; de grands flambeaux brûlent autour de l’estrade sainte; le père gardien y allume de petits cierges de cire qu’il présente à chacun de nous et que nous continuons de porter en visitant les autres reliques. Le sommet du calvaire où Ton monte par un escalier taillé dans le roc, est enfermé dans l’église ainsi que le saint sépulcre ; on lit dans l’Evangile de saint Jean , verset 41 , chap. 19 : « A. f endroit où Jésus-Christ fut crucifié il|v avait un jardin , et dans ce jardin , un tombeau neuf où personne n’avait encore été enterré. » Des marbres, des ex-voto, des autels marquent la place des trois croix. On nous met entre les mains des livrets fort usés à l’aide desquels nous pouvons suivre la cérémonie en chantant avec les moines. Le révérendissime évêque arrive en grand costume épiscopal, tenant l’épée et l’éperon dont nous avons parlé et portant au cou le collier de l’ordre; on s’incline. Il s’assied au fond de la chapelle de la Flagellation à gauche de la colonne sur une estrade à plusieurs marches; tous ses moines latins mettent un genou en terre et baisent son anneau.

M. H. Vernet s’approche du saint père, et, agenouillé devant lui, se prépare à lire, dans un vénérable volume de parchemin, la formule de germent que tout néophyte doit connaître. Le révérend énonce d’abord les questions d’un ton plein de gravité; les réponses toutes faites sont écrites, dans le livre, en si bizarre et si fin caractère que les yeux du grand peintre ont peine à les déchiffrer; il tente néanmoins, mais il s’embrouille en dépit du souffleur, le frère Jean. Recourant alors au lorgnon, il n’est pas plus heureux ; finalement il avoue au Révérendissime qu’il a oublié ses lunettes, et va les envoyer quérir, lorsqu’un vieux moine au crâne dévasté par le temps, et possesseur d’une immense paire de bésicles chevauchant sur un nez également colossal , les offre à Horace Vernet; l’instrument précieux est braqué à sa place, mais il serre tellement le cartilage que les paroles, prononcées avec tout le sérieux pos-

$0* tyecJ. "bu&cuO GxftüA de t'cuxK&e 2u, Ve6eu~ '*&tu&txu. pouv ^ax&oueb . *éeàùi Ve ÇhowuelVe (DecvUft

zweytûtUw. de£U'lviAAi&> Ve $foellU/&eU4). Aijlù&u). CA~ c.viüe c+< poil? fe c&eiAMecuA). Æ&'\>oyeLÿ&. 0cm^UxA4Ïi^t^p2^\ toùuunuf.

<gy?.t

sible, font sourire le révérend par leur intonation nasillarde; le rire étouffé gagne les moines, et pour ramener au respect nécessaire à la cérémonie, le patriarche prend le parti de lire lui-même les demandes et les réponses; il se lève ensuite pour ceindre l’épée de Godefroy de Bouillon et chausser l’éperon, et, la tirant de son fourreau, en frappe trois coups sur le dos du chevalier qu’il embrasse ensuite; puis il détache le ceinturon du fourreau , et le ceint lui-même autour du corps de M. Vernet; il détache également l’éperon pour l’en décorer; notre compagnon est alors armé chevalier du saint Sépulcre ; après avoir prêté serment. La précieuse lame rentre dans sa gaine et retourne ainsi que l’éperon dans le trésor du couvent.

Les Sarrasins, maîtres de Jérusalem, avaient laissé la garde du saint Sépulcre de notre Seigneur à des chanoines réguliers de l’ordre de saint Augustin ; mais depuis, Jérusalem ayant été prise par les chrétiens, Godefroy de Bouillon fit de grands biens à ces chanoines et choisit cette église pour y être enterré lui-même et ses successeurs. Baudoin, frère et successeur de Godefroy, fit hommes d’armes ces gardiens du Sépulcre et leur ordonna de porter au cou et sur leurs habits une croix potencée d’or et cantonnée de quatre croisettes, de même, leur donnant pour chef le patriarche de Jérusalem, avec pouvoir de faire des chevaliers qui devaient vivre en commun et ne posséder rien en propre. Depuis, les Sarrasins ayant repris Jérusalem, les chevaliers se retirèrent en Ptolémaïde et à Pérouse, en Italie ; en d 484, le pape Innocent VIII , unit cet ordre à celui de Saint-Jean de Jérusalem, mais cette union ne dura pas longtemps, Alexandre VI, en 1496, transféra au saint Sépulcre le droit de créer de nouveaux chevaliers, et les papes suivants ont accordé ce pouvoir aux gardiens du saint Sépulcre, avec faculté de recevoir chevaliers les pèlerins qui viendront visiter les saints lieux.

L’église des hospitaliers de Saint-Jean, ainsi que le couvent des Templiers, touchent à l’édifice même du saint sépulcre. La première est aujourd’hui occupée par une église maronite. On montre encore aux curieux l’hôpital, où par ordre d’Hélène, on préparait la soupe des pauvres dans d’immenses marmites; la grotte de Jérémie, la fontaine de Néhémie et de Silhoain méritent également l’examen. On ne peut même se dispenser de les visiter, car ces curiosités sont au nombre de celles dont le monde est convenu de parler. La pluie qui tombe assez abondamment nous accompagne presque partout, néanmoins elle ne m’empêche point de faire quelques daguerréotypes. Une épreuve des remparts prise du côté du château de David me parait digne de la reproduction photo-

génique; je m’enveloppe donc d’un grand abba noir qui me sert de guérite , et me dirigeant vers la montagne la plus voisine je braque ma chambre obscure sur le point de vue que je désire , après avoir longtemps examiné le site et cherché de petites pierres convenables pour consolider l’appareil. C’est un art fort difficile que celui de s’asseoir à propos; les paysagistes doivent s’y fortifier spécialement, comme le peintre de portrait à saisir la plus belle face de son modèle. On peut s’asseoir au hasard devant un beau site, mais dans le cercle qu’on décrit autour de lui, il n’existe qu’un seul point d’où l’œil soit complètement satisfait de l’agencement des lignes dans le tableau. Il est très-fréquent surtout avec la chambre obscure de prendre une vue qui semble trèsbelle en réalité et d’en obtenir un fort mauvais résultat, comme composition; le miroir adapté à l’instrument est cependant d’un très-bon secours pour guider les amateurs dans cette appréciation , qui demande quelque goût, et un certain exercice de l’œil contraire à l’habitude commune. L’irréflexion étant le propre de la multitude, chacun voit et entend, mais peu savent et retiennent. Cependant, de combien de jouissances les indifférents ne sont-ils pas privés par le fait même de leur apathie, ces touristes surtout, qui ne regardent un voyage que comme un déplacement salutaire au corps, ou comme une satisfaction de vanité personnelle! Est-il rien déplus précieux que l’œil? et cependant est-il un organe moins généralement exercé et dont l’éducation serait néanmoins plus facile, à cause des infinis éléments qui lui prêtent leur perpétuel et infaillible concours?

Étudions la vue que le soleil complaisant jette au hasard sur la glace dépolie du daguerréotype, et voyons ce que le hasard nous présente, recherchons ensuite les conditions nécessaires à la beauté des contours. Le château de David se présente avec assez de majesté, jetant sur le ciel sa silhouette géométrique au-dessus des ondulations du terrain; ce contraste de lignes droites et de lignes 'courbes est agréable, etle parallélisme des lignes verticales diversement pressées ajoute au caractère de sévérité du tableau ; la ligne verticale représente à l’esprit l’immensité en hauteur, et l’horizontale en largeur; toutes les formes qui suivent ces deuxdirections ont toujours un cachet frappant de solidité architecturale et d’immobilité calme. C’est pourquoi de gigantesques cyprès aubord de la mer dans un cimetière turc, entremêlé de saules et de cèdres, plaisent à l’œil en intéressant l’âme. Si les détails du paysage Daguerrien sont très-petits, on leur donnera plus d’importance et de netteté en restreignant les dimensions du ciel. Que le ciel ne coupe jamais le sujet en

deux parties égales (la trop grande symétrie nuit à l'agrément du site). La variété est essentielle; aussi les objets importants équidistancés en hauteur ou en largeur, ne sont-ils jamais d'un heureux effet? En observant l’incidence des lignes, il nous paraît que les angles les plus aigus sont les plus défavorables et que les angles obtus plaisent davantage, en se rapprochant des courbes ; examinons avec scrupule les silhouettes différentes et le cadencement de leurs masses. Evitons les formes équivoques, c’est-à-dire qui en rappellent d’autres, évitons encore les emmanchements involontaires de lignes échafaudées sans but dans une même direction, évitons les angles qui tombent sur des courbes sans les entamer; quant aux premiers plans, il est rare d’en trouver de beaux dans la nature; les plus simples sont les plus favorables au daguerréotype qui exagère souvent leurs proportions. En se plaçant trop près du motif de paysage qu'on veut représenter, on a toujours une perspective inaccoutumée, l’expérience seule doit guider l'amateur dans ces tâtonnements. Mais la partie principale à laquelle il s’attachera de préférence, est l’étude de la composition du site. Peut-être les observations que nous venons de présenter à ce sujet, seront-elles utiles à quelques personnes que nous ne prétendons point persuader, de peur quelles ne les intitulent instantanément du nom pompeux de système selon l’usage reçu. Notre intime conviction est que : un nombre quelconque de lignes de toutes natures étant proposé, il existe une infinité de manières de les combiner et de leur donner ce qu’on appelle de la pensée, c’est-à-dire une signification, un caractère intelligible; l’homme de goût est celui qui a des préférences réglées par l’étude de la nature, il prendra donc plaisir à suivre ainsi partout les combinaisons de lignes qui se présentent, et, appliquant à chaque chose des comparaisons appropriées, développera sa mémoire, son imagination et son jugement d’une manière large et profitable.

Pendant que je me livre à l'orientation de mon daguerréotype, il fait un vent très-désagréable qui dérange l’équilibre de mon installation , et troublera infailliblement les contours de mon épreuve; pour surcroît demisère,deux juifs quise promènentprès de moi vont etviennent devant l’objectif, sans qu’il me soit possible de leur en faire comprendre l’inconvénient; ils s’approchent de moi ; je leur fais signe de s’éloigner, ils n’en font rien; l’un d’eux se met à rire et se place exprès pour me contrarier devant la lentille. Irrité de ce procédé, je le prends par les épaules et le pousse à quatre pas de là, son camarade le remplace au poste perdu ; je reviens à la charge, et j’y ajoute quelques bons coups de poing soli-

dement appliqués, j’en distribue libéralement à l’un et à l’autre, et je suis étonné de l’imperturbable lâcheté avec laquelle chacun d’eux reçoit alternativement sa dose , sans essayer même de se défendre le moins du monde; finalement ils comprennent qu’ils m ont importuné et s’en vont sans montrer aucune apparence de ressentiment, regagnant le plus affreux quartier de la ville. Comme partout, les juifs sont relégués dans des rues étroites, fétides, avec de hauts trottoirs séparés par un ruisseau à sec et plein d’immondices. Leurs boutiques nombreuses sont petites, leurs maisons sales et pleines d habitants valaques, polonais, turcs, russes et syriens ayant sacrifié souvent leurs familles et leur fortune à l’idée de venir chanter aux pieds du mont Sion, et mourir pour être enterrés dans la vallée de Josaphat.

De retour à la Casanova, je charge le vieux sommelier Élias de m’aller chercher de l’eau distillée pour le lavage de mes plaques , et je m’empresse de mettre sur la terrasse tout ce que je trouve de pots et d’assiettes dans sa cuisine pour recevoir l’eau de pluie. Mon vénérable commissionnaire revient désolé , les mains vides, car l’eau distillée est inconnue; au couvent même, dans la pharmacie, on n’en trouve qu’un petit reste. Le temps se remet justement au beau ; pendant ce temps-là , mes aimables compagnons s’occupent d’organisernotre départ pour Saint- Saba. Je passe la nuit à distiller de l’eau dans une cafetière que je m’ingénie à métamorphoser en alambic. Une de mes épreuves est gâtée au lavage; à force de peine et de persévérance, je parviens pourtant à la sauver.

Le 15 au matin, Elias nous avertit que les Moucres envoyés par le gouverneur de Jérusalem nous attendent à la porte avec des chevaux et des mulets pour aller à Saint-Saba. Il y a en outre deux soldats et un lieutenant pour nous faire l’escorte jusqu’à la mer morte. Le turban des Maures est jaune, et roulé pardessus une espèce de bonnet de feutre d'une couleur douteuse ou sale. Comme il ne nous reste plus qu’à nous coiffer pour partir, Khalil nous vient en aide et nous apprend à poser le turban, suivant les modes des pays qu’on parcourt.

Voici le résumé de la leçon joint à des observations particulières. Le mot turban est corrompu du mot tulipan ou tulpent , qui dans la langue turque désigne ce genre de coiffure, adopté par la plupart des Orientaux etsurtout par lessectateurs de Mahomet. Les différentes parties qui se placent sous le turban, sont le takie, petit bonnet de coton blanc piqué, dont le bord est ordinairement festonné ou même orné de jours très-variés; le tarbouch d’Égypte est la calotte ronde de laine foulée,

rouge , terminée par un flot de soie plus ou moins fourni. Le fes<ji ou fez des Turcs, généralement porté en Grèce et en Turquie, particulièrement a Constantinople, ne diffère du tarbouch que par sa forme cylindrique plus élevée; le flot en couvre presque tout le dessus et retombe en nappe sur les bords. Les élégants placent dans ce flot une broche d’or ou d’argent, à forme de croissant, ou même quelque autre bijou ; souvent ils fixent au lieu de ces ornements une découpure de papier blanc qui reste mêlée parmi les floches de la soie pour faire, croire que le bonnet est neuf, lors même qu’il ne l’est plus. Les tarbouchs et les fez se fabriquaient autrefois à Venise, on en fabrique aujourd’hui en France, à Tunis et enÉgypte. Avec l’habit à la JNizam 1 2, le tarbouch, se porte sans turban; quelques Égyptiens ont l’habitude d’en mettre deux ou trois l’un sur l’autre pour se garantir des coups de soleil et des fièvres.

Le turban est un long morceau de mousseline, la plupart du temps imprimée, brodée ou brochée. Les cachemires servent aussi de turbans, aux temps froids; parmi ces derniers, les plus estimés sont ceux qu’on peut faire passer dans une bague en les serrant dans la main. Les émirs 2, qui se prétendent descendants en ligne directe de Mahomet, portent le turban vert et jouissent seuls du privilège de l’avoir de cette Couleur, qui est celle du prophète. Les chrétiens et les juifs de Jérusalem ont pour signe distinctif le turban bleu. Ceux des autres Turcs sont blancs ou rayés, sans aucune autre marque particulière. L’ancien turban du grand seigneur était de la grosseur d’un boisseau, orné de trois aigrettes enrichies de pierreries, celui du grand visir n’en avait .que deux. D’autres olficiers n’en pouvaient porter qu’une seule et les subalternes en étaient privés. C’est en Égypte et surtout en Syrie que le turban s’est conservé. Les coiff ures des Bethleemites consistent en un bon-

net dans le genre du fez qui retombe en arrière et hors du turban , comme un bonnet napolitain. En Égypte et en Syrie, la basse classe porte le turban blanc, rouge ou jaune (en laine), quelquefois en toile de coton. Lorsqu’il fait froid , on met pardessus une draperie qui s’enroule sous le menton et autour du cou, retombant sur l’épaule. Les gens pauvres en Égypte n’ont sur la tête qu’un libdeh, sorte de tarbouch blanc ou brun, en laine foulée. Les Persans ont un turban de laine rouge ou

1 Nizam Djedid était le nom de la milice turque, créée par Sélim III, après la campagne des Français, pour l’exercer aux évolutions européennes. Ce corps n’existe plus; le pacha Méhémet-Ali en a seulement conservé l’uniforme , comme le plus propre au service militaire.

2 Notre mot amiral vient d’émir.

de taffetas blanc, rayé de rouge; l’usage de la distinction du rang social par le turban et le costume est très-ancien chez les Orientaux.

Le blanc et le noir sont les couleurs que le prophète recommande au musulman, il proscrit le rouge et le jaune sans en expliquer le motif. Cette loi n’est pas suivie très -exactement. Les Turcs portèrent d’abord des bonnets de feutre kalpacs, coiffure desTurcomans et des Tatars. Osman I avait un bonnet de drap rouge, ses successeurs adoptèrent le turban. Mahomet se coiffait avec l’ourf des ulémas, il le fit broder en or de la largeur de trois pouces dans le milieu de la mousseline. Le mudjevedjeh de Bajazet II était un turban de velours rouge. Sélim I inventa celui qu’on nomma Selymy. Mustapha III porta l’immense bonnet des ulémas, surmonté d’une aigrette en diamant et d’un plumet blanc. Orkan I avait affecté le turban blanc aux militaires pour les distinguer des autres habitants. Mais en 1683 seulement, Arnurat Ilï fit des règlements sur la forme et la couleur de tous les turbans. Les Turcs à Constantinople se coiffèrent alors de mousseline blanche; les Arabes, les Syriens et les Égyptiens de toiles de plusieurs couleurs. Les barbaresques emploient une étoffe de soie et or. Actuellement, la dimension et la disposition du turban sont souvent des marques plus distinctives que la couleur. Les esclaves et les domestiques ont le turban peu volumineux. En Syrie, les artisans et les marchands le portent moins serré et très-large. Les scribes, les savants, ulémas (professeurs de jurisprudence) et en général les lettrés portent le turban en bourrelet très-serré et haut (en Égypte).

Quelques derviches de la secte de Ilifah ont adopté le turban en laine noire, ou olive foncée, ou de mousseline des mêmes couleurs. Les bonnets des derviches , suivant les nations et les ordres, portent quelquesuns le turban égyptien ou turc, dit kaouck, coiffe piquée; d’autres le bonnet pointu, avec turban souvent brodé de lettres noires, sentences ou invocations saintes. Quelques juifs et cophtes se font remarquer par leurs turbans de mousseline ou de toile noire, bleu, gris, ou brun clair et des habits de couleurs sombres. Le patriarche et l’évêque des cophtes ont une coiffure plus régulière et plus ample que celle des autres cophtes, celle du prêtre cophte est formée d’une longue bande étroite qui était autrefois portée au Caire par tous les membres de cette nation. On l’appelle moukleh, cette mode, a changé aujourd’hui, la couleur des turbans juifs est presque partout la même que celle des chrétiens. Les juives égyptiennes se voilent , et se confondent pour tout le reste du costume avec les autres femmes.

Dans le désert, les Arabes se couvrent la tête d’un fichu rave, rouge et jaune, ou vert et rouge aux deux extrémités opposées et terminé à ces deuxbouts par de longues franges en soie torse, ornées de houppes de diverses couleurs. On replie un des .coins de ce fichu (caffieh ou couffie) sur le /ront et en dedans, de manière à laisser pendre des plis de chaque côté de la tête. Une corde en poil de chameau brune ou noire, rattachée de distance en distance par des anneaux en laine de couleur, comme la ceinture de nos hussards, se roule autour du crâne en guise de turban. Les Arabes relèvent et croisent par-dessous le menton ou devant la partie inférieure de la face, les pans flottants, pour se garantir du froid et en insèrent la pointe dans les replis de la corde de chameau. Les plus belles couffies sont celles du Caire et de Damas, on en voit en soie de couleur et or, et en noir et or, couvertes de rayures de largeurs inégales. En Syrie, on remplace souvent la corde de chameau par le turban. Les officiers du pacha mettent le caffieh en turban sur le tarbouch, ils l’aplatissent comme une cravate, et lui donnent peu de relief sur le front. La plupart des bavasses au Caire, et quelques personnes de rang inférieur le portent.

Manière d’ajuster les turbans. — Les orientaux possèdent auplus haut degré l’art de draper le turban; l’étoffe ordinaire est communément un quarré long quelquefois de 15 ou 20 pieds. Les personnes riches emploient les schalls de l’Inde que nous nommons cachemires, et qui sont fort chers même à Constantinople. Il y en a de toutes nuances et le rebord est orné de fleurs brodées avec de la laine très-fine et de couleur tranchante. Les hommes et les femmes en font des ceintures. Les dames grecques les portent en voiles. Ils remplacent les parapluies. Dans l’hiver les Turcs s’en servent pour s’envelopper la tête et le cou. Il faut être deux pour rouler le turban convenablement. Une des personnes tient à deux mains une extrémité du carré par les coins tandis que l’autre tient dans une seule main le coin opposé du bas ( l’étoffe étant dans un plan vertical ), de manière à faire retomber le coin supérieur de luimême et à le reployer en diagonale. Alors en même temps chacun opère la torsion en tournant l’étoffe lune dans un sens et l’autre à l’inverse comme pour tordre un linge mouillé. Pour l’ajuster sur la tête on tient de la main gauche le bourrelet dont on laisse dépasser hors de la main à partir du petit doigt une longueur d’environ deux empans ; on applique le rouleau sur la tempe près de l’oreille gauche, et, le faisant passer derrière la nuque, on le conduit de gauche adroite en biaisant sur le front en deux tours parallèles et contigus; et le reste des tours s’a-

chève en croisant sur les premiers de manière à couvrir les deux oreilles en continuant les croisements alternatifs jusqu’à la fin du rouleau. On relève alors le pan qui est resté sur la tempe dans la main gauche ,et on le ramène au-dessus du turban, l’enserrant entre la calotte et Fétoffe en manière d’embrasse pour la solidité. On doit avoir soin préalablement de bien enfoncer le tarbouch sur les oreilles. Les turbans des Africains Maures1 ne se croisent pas, le bourrelet en est très-serré et forme spirale. Les Syriens leur donnent une ampleur qui est beaucoup plus noble; les ceintures leur servent aussi de turbans. Le jour d une noce turque les époux reçoivent en cadeau chacun une chaise pour placer la coiffure. Un voyageur de mes amis m’a raconté qu’à Constantinople un barbier lui avait offert de draper devant lui un turban de 66 manières différentes , ajoutant même qu’il ne les connaissait pas toutes.

Après la leçon de coiffure, nous montons à cheval avec toute la caravane; nos deux soldats d’escorte sont assez mal armés ; néanmoins leur lieutenant nous rassure en nous affirmant qu’il n’y a rien à craindre et que nous pouvons compter sur lui. Nous descendons bientôt au fond de la vallée de Josaphat, et, laissant à droite le mons Offensiones , nous arrivons bientôt au village de Béthulie, peuplé encore de quelques familles arabes: ce sont les dernières habitations humaines qui s’offrent à non s jusqu’au couvent de Saint-Saba. Ce monastère, situé à trois iieues à l’Orient de Jérusalem, est sur une pente de montagne au pied de laquelle coule le Cédron qui va se jeter dans la mer Morte. La main de l’homme a osé se frayer une route dans cet affreux pays; on observe des pentes artificiellement ménagées, puis le chemin entame le rocher qui bientôt s’escarpe et devient menaçant et terrible. Il semble que la terre se soit fendue; les montagnes environnantes sont complètement dépouillées de végétation; une teinte cendrée est jetée partout comme un voile de deuil ; l’abîme ouvert à nos pieds se creuse profondément, et, sur

i C’est une erreur très-commune , adoptée même parmi un grand nombre d’historiens, que celle qui confond les Arabes et les Maures, et les regarde comme faisant partie du même peuple Les Arabes sont des Asiatiques : c'est au milieu d’eux qu’est née la religion de Mahomet; ce sont eux qui , les premiers, l’ont répandue en Asie, en Afrique, en Europe. Les Maures ou les Mores sont des peuplades d'Afrique converties anciennement au mahométisme parles musulmans arabes. Les Mores ne sont pas plus des Arabes que les Goths, les Francs, les Bourguignons et les Lombards, qui embrassèrent la religion chrétienne des Romains, n’étaient des Romains eux-mêmes. Au contraire, l’empire temporel de Mahomet fut détruit par les Maures et les Turcs devenus musulmans, de même que l’empire de Constantin fut détruit par les barbares devenus chrétiens. — Le plus ancien nom connu de l’Arabie est Kitim (Orient), et des Arabes, Bénikitim (Fils de l’Orient).

ses flancs fauves et sombres, les zones de rochers diversement nuancés présentent à l’œil un aspect monumental de cirques ou d’arènes vomis par un volcan. C’est la route de Jéricho et des plaines fertiles arrosées par le Jourdain. On aperçoit à l’horizon les monts élevés qui avoisinent le lac Asphaltite, projetant au-dessus de lui leur diadème de rose et d’azur. Plus bas des blocs anguleux qui semblent tordus. Des traînées sablonneuses, des cônes, des cimes déchirées ; des ravins silencieux et quelques pigeons bleus cherchant en vain les flots d’un ruisseau desséché parmi ces scènes de désolation ; plus loin des collines colorées d’une légère teinte de soufre semblent des vagues pétrifiées. Pas une herbe, pas une fleur ! Le terrain devient tout à coup poli, et les gorges environnantes, inégalement profondes, rendent la marche périlleuse; nos moucres descendent de leurs montures qu’ils mènent à la main ; on dirait une route pavée de crânes de géants; les chevaux n’osent avancer, et par des glissades involontaires font sentir à leurs cavaliers le prix de la vie. Nous sommes tellement préoccupés du triste spectacle de ces convulsions de la nature que personne ne songe à causer avec son voisin , et que nous oublions de mettre pied à terre; Burton seul, averti du danger par un faux pas de son cheval , se décide à marcher à pieds. M. florace Vernet va devant moi, confiant dans sa bonne étoile; mais attention ici : la pierre est encore plus luisante et un précipice voisin d’environ 200 pieds de profondeur nous montre quelques roseaux sur le torrent, craignons de les cueillir involontairement !

Le cheval conduit ici son cavalier avec une admirable prudence, malgré sa passion pour les plus fins bords du chemin. Au détour d’un plateau et d’une pente aussi polie que dangereuse, la jument de M. Horace Vernet tombe avec lui; un fragment de rocher en saillie retient le corps de l’animal, et M. Vernet, qui a eu la présence d’esprit de se coucher du côté opposé à la chute, n’a déjà plus qu’un pied dans un des étriers; il lui est facile de se relever, mais la dragone de son sabre est prise dans une courroie de la selle, et si la jument essaie de faire un seul mouvement pour se relever, elle roulera infailliblement au fond du précipice. Mon émotion est horrible, et les deux secondes pendant lesquelles j’assiste à la terrible situation de notre téméraire compagnon, me paraissent d’unè longueur mortelle. Par un bonheur inouï, la dragone de la garde se détache, et M. Vernet se relève ; sa monture, jusque-là immobile de crainte, veut se redresser, mais glisse à dix pas au-dessous d’elle, et debout ensuite elle s’arrête en attendant son maître. Ce dernier ne songe déjà plus au danger passé. Pour moi, je sens encore mon cœur

battre de cette indicible joie que je ressentis à le voir encore vivant; le rouge me monte subitement au visage, et succède à cette pétrification morale, à ce frisson mêlé d’une invincible crainte qui vous cloue sur place et vous frappe de mutisme comme le ferait un coup de foudre.

Cet incident ralentit notre course. Arrivés au fond d’un vallon, nous y prenons un instant de repos dans un caravansérail ruiné; nos Arabes s’y désaltérèrent avidement. Nous trouvons là des chèvres et des moutons qui se jouaient parmi les rochers et se découpaient sur le ciel comme des ombres chinoises. Pour nous assurer de l’adresse de nos guides et de nos soldats d’escorte dans le maniement des armes, nous improvisons un tir à la cible contre un mur du caravansérail ; le but est un bâton abandonné par quelque pasteur voisin. Notre lieutenant essaie ses pistolets avec assez peu d’art. Un prix est proposé par M. Vernet pour le plus adroit tireur. Le but est un mouton éloigné, qui broute au dernier plan du tableau; nos Syriens l’ajustent sans l’atteindre, et ne méritent même pas un quatrième accessit. En route pour Saint-Saba, toujours sur un sol fracturé, nous arrivons enfin au monastère, sorte de forteresse inexpugnable, unique habitation de ce séjour. On ne peut imaginer une situation plus triste que celle de ce remarquable couvent; ses terrasses et ses tours sont au bord de précipices, et au fond , est un défilé que le Cédron parcourt en se rendant à la Mer morte. Les murs y sont trèsépais, et si hauts, qu’on dirait un sombre château-fort du temps des croisades. On monte de terrasse en terrasse par des degrés taillés dans le roc ; l’ombre serait là un grand bienfait , car la chaleur que réfléchissent les rochers d’alentour est souvent insupportable ; elle darde sur nous pendant tout le temps que nous attendons à la porte, frappant en vain pour qu’on nous ouvre. Un prêtre grec paraît enfin sur une des tours, et, après d’interminables pourparlers avec Khalil, il se décide à ne pas nous prendre pour des Arabes et à nous laisser entrer. L’église de ce monastère est fort ancienne; elle est ornée de figures de saints et de saintes plus grotesques les unes que les autres. Au milieu d’une petite cour pavée, est un dôme contenant le tombeau de Saint- Saba, qu’on a doré et orné à la manière surabondamment riche des Grecs modernes. De là, on nous fait passer par un escalier dans un simulacre de chapelle taillée dans le roc. C’est une salle assez spacieuse et obscure, où l’on célèbre le service divin à la lumière des flambeaux. La ravine même du torrent du cédron, dans laquelle est construit l’édifice entier, peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur; de là, Jes bâtiments s’élèvent par des escaliers presque verticaux et creusés sur

le flanc de la montagne, grimpant ainsi jusqu’au sommet de la croupe qu’ils couronnent de deux tours carrées. L’une de ces tours, située hors du couvent, servait autrefois de poste avancé pour surveiller les Arabes ; du haut de son faîte, on découvre les mamelons dénudés qui composent le sol accidenté de la Judée; et l’on voit encore à ses pieds, dans la vallée, une foule de grottes qu’habitèrent jadis les premiers anachorètes. La stérilité qui vous enserre en ce heu est affreuse, elle pèse à l’àme; le plaintif gémissement des colombes est la seule harmonie qui interrompe le silence mortel qui règne. Saint Saba sortait du monastère le dimanche au soir chargé de branches de palmier, et y rentrait le samedi au matin avec cinquante corbeilles qu’il avait faites de ces branches pendant ce temps-là. Il passait cinq jours de suite dans sa grotte sans manger, occupé uniquement de la prière et du travail. Il se promenait au bord du Cédron en chantant des cantiques, trouvant le sein d’une pareille solitude favorable aux contritions de sa conscience.

Ses excursions méditatives étaient souvent poussées jusqu’aux pieds des noires montagnes de l’Arabie, où le plus petit oiseau chercherait vainement un seul brin d’herbe pour se nourrir. Le prêtre, qui nous fait les honneurs de l’hospitalité la plus cordiale, après nous avoir conduit dans un endroit sombre renfermant les quatre mille têtes des religieux massacrés par les infidèles, et la grotte où saint Saba trouva un lion assez bien élevé pour lui céder le logement, nous fait entrer dans un petit cabinet passablement orné, qu’il met à notre disposition jusqu’au lendemain matin. Il nous apporte des pipes, du café et quelques excellents rafraîchissements, dans la composition desquels les moines grecs paraissent exceller. Un vaste brasier dans un réchaud en cuivre, de forme très-élégante, appelé mangal, chauffe la pièce à défaut de cheminée. Les mangals sont généralement employés dans tout l’Orient. On en voit en terre chez les paysans. Chez les personnes aisées, ils sont toujours en cuivre; on y brûle quelquefois un peu de parfums pour empêcher l’odeur du charbon, souvent aussi, dans les villes et parmi les familles qui sont en contact avec des Européens, et qui ont adopté, par conséquent, l’usage des tables et des chaises, on place le mangal sous une table recouverte d’une couverture de laine ou d’un tapis épais, qu’on nomme alors tandour, et la chaleur s’y conserve très-longtemps en quantité et avec une intensité suffisantes pour chauffer l’appartement. Notre nouvelle demeure contient un autel dédié à la madone, et de chaque côté, des divans moelleux consacrés au repos. Le papas vient nous tenir compagnie et nous raconter des histoires; il nous dit les attaques

nombreuses que les Arabes ont fait essuyer plus d’une fois au couvent, leurs pillages et leurs cruautés barbares* heureusement, ajoute-t-il, nous avons une bonne muraille que je les défie bien d’escalader comme ils le faisaient autrefois. Cette muraille est terminée par plusieurs rangs d’assises en pierres non scellées, de telle sorte, que les brigands assez hardis pour y monter, seraient écrasés les premiers, et victimes de leur entreprise. Grâce à cet ingénieux expédient, nous sommes à l’abri des incursions que les habitants voisins de la Mer morte voudraient tenter, et les pèlerins de notre religion peuvent trouver chez nous une sécurité dont ils n’auraient point joui autrefois.

Ce couvent est très-riche et principalement soutenu par la Russie. L’empereur Nicolas y entretient continuellement des pèlerins, et y envoie des offrandes du plus grand prix.

Nous sommes réveillés pendant la nuit par la célébration de la fête d’un saint. L’église se remplit de fidèles de tous rangs; l’or et l’argent brillent sur les autels à travers les fumées de l’encens et à la clarté de nombreuses lampes suspendues par des chaînes à la voûte. Les corridors et les escaliers du couvent regorgent de pèlerins qui se pressent au pied des autels ; on voit parmi eux beaucoup de Russes et quelques Polonais; les profils calmoucks se mêlent aux profils grecs; c’est un immense conflit de formes, de couleurs, de types et de costumes, qu’on peindrait mieux qu’on ne peut les décrire. Des moines grecs, ornés de leurs plus beaux habits, frappent sur des planches (naqous) avec des marteaux, tandis que d’autres sonnent les cloches; c’est un carillon assourdissant et nouveau. Pour nous soustraire un instant à ce concert plus infernal que divin, respirons l’air pur delà vallée sur la terrasse la plus voisine; la lune brille radieuse au-dessus de nous, laissant tomber de son globe d’argent sa pâleur abondante et pure. A nos pieds , le ravin paraît encore plus profond à cette heure où le cri des chacals ajoute à. la tristesse de ses anfractuosités caverneuses. On dirait des voix humaines, tant les accents plaintifs ont d’incisive expression. Leur nombre augmente, les sons approchent et s’éloignent en mourant; c’est une gamme interrompue, puis soutenue comme le sifflement du vent, changeant comme lui de direction et cessant tout à coup; des miaulements se mêlent aux gémissements douloureux. La hyène grince au loin, dans la vallée sonore et profonde; on entend parfois glisser des pierres que ses pas incertains et rapides font rouler dans le lit du torrent. Ce bruit sec, irrégulièrement répété, dont l’oreille saisit à peine la fin, mesure pour l’esprit la profondeur du gouffre, que l’œil devine sans y atteindre. Tel est l’hymne

nocturne et sauvage qui monte à nous de cette vaste solitude, remplie d horreurs mystérieuses. La faim et la soif des animaux parlent à Famé de la malédiction de ce lieu, appelé désert de Ziph. Les sombres grottes et les cavernes où tant de saints se retirèrent autrefois du monde, sont actuellement peu fréquentées des dévots. Quelle que soit la ferveur qui les anime, ils ne se sentent plus aujourd'hui en sûreté, que lorsque les portes massives et doublées de bons verroux du monastère se trouvent entre eux et les Arabes, encore plus redoutables que les bêtes féroces. Un palmier bien connu de tous les voyageurs, s’épanouit au-dessus de nous; il semble fier du prix de son feuillage, qui réjouit et console la vue au milieu de cette affreuse scène. Lui aussi est un solitaire à qui Dieu accorde assez de rosée pour qu’il produise des dattes, et que son ombre soit utile à ceux qui viennent s’y reposer des travaux du jour.

Les anachorètes ont été les palmiers semés par la foi, le désert a suffi à leur existence physique et leurs vertus morales ont donné au monde des fruits abondants et une ombre bienfaisante. Saint Saba construisit la chapelle fondamentale vers la fin du quatrième siècle et les reclus qui s’attachèrent à lui, y bâtirent leurs cellules. Depuis ce temps le monastère qui remonte au règne de l’empereur Justinien a toujours joui d’une grande renommée comme retraite religieuse. Les prêtres grecs, aujourd’hui moins sévères que les anciens cénobites, ont trouvé moyen d’embellir leurs cellules par des tapis et des coussins moelleux à la manière orientale, l'usage des viandes, des .vins , etc., leur est permis et l’étranger ne peut que se louer de la manière dont il est traité. Le café délicieux, les sorbets, des liqueurs exquises, des mets à la grecque et les fruits les plus savoureux lui sont offerts enabondance.il règne parmi ces bons reclus une gaîté qui fait plaisir à voir et qui montre leur attachement à la condition qu’ils ont embrassée.

Le 1 6, au bout de 7 heures de bonne marche parmi des rochers et des sentiers terribles, nous atteignons enfin l’immense vallée de Josaphatoù vient aboutir le torrent du Cédron. L’aspect des montagnes qui la forment est d’une effrayante monotonie; point d’arbres, point d’herbes , point de mousse , une ou deux masures où l’on s’arrête pour se reposer sont intitulées cafés par notre drogman. Moissons, villes, villages, troupeaux de notre France et nos beaux fleuves à replis onduleux, où êtes-vous? La montagne d’Arabie nous oppose son front de pierre au levant, et au couchant , les montagnes de la Judée nous montrent leurs monceaux de craie et de sable. Devant nous le sol s'affaisse , les lignes grandissent avec Je champ du tableau , un lac immense à demi-voilé par

un ciel d’orage étend à nos pieds sa nappe couleur de plomb ; c’est le lac Asphaltite avec ses plages de sel, ses sables mouvants qu’on croirait sillonnés par les flots. De larges plaines, couvertes de vase desséchée dans laquelle des arbustes chétifs et des roseaux croissent péniblement, le bordent d’une part , et de l’autre, des montagnes désolées ; au milieu de la vallée passe le Jourdain 1, ruisseau pâle et jaune dont on distingue le cours parmi des saules , des lauriers et des joncs, traçant au loin son passage dans l’arène. Des taillis de verdure servent de cachette aux Arabes pour attaquer les voyageurs. On conçoit aisément que l’imagination des prophètes ait placé sur un pareil théâtre les scènes de mort, de résurrection et de jugement; il fallait une prodigieuse enceinte pour les flots du genre humain; ce lieu, néanmoins, serait encore trop étroit.

Arrivés sur le rivage encombré de troncs d’arbres déracinés et de branchages enlevés par les ouragans aux coteaux voisins, nos chevaux trempent leurs pieds effrayés dans les flots appesantis de la mer Maudite. Elle est d’une nuance bourbeuse et exhale une assez forte odeur de bitume 2. Zebo'ïm, Adama, Sodome et Gomorrhe l’ont empoisonnée dans leur chute. ( Strabon parle de 13 villes englouties dans ce lac. ) Nous remontons ensuite vers le Jourdain, le ciel nous menace d’une pluie qui serait terrible dans le terrain défoncé et mou de la plaine que nous traversons, notre lieutenant galoppe en avant pour éclairer notre chemin; des collines s’élèvent et se succèdent; deux ou trois Arabes sont aperçus échelonnés à de grandes distances les uns des autres; ils sont postés en vedette pour épier notre marche; nos deux soldats d’escorte qui les ont aperçus sans nous en rien dire, prennent peur et. profitant d’un creux , se séparent de nous et disparaissent; le lieutenant revient bientôt à toute bride, nous avertir qu’il a vu de loin les Arabes et qu’il faut se tenir prêt à les repousser en cas d’attaque ; nos armes sont chargées, et quoiqu’au nombre de sept, nous pouvons faire bonne contenance avec 28 coups de feu à notre disposition. Nous marchons en rang militairement, lesfusils armés surla cuisse,

1 Le fleuve sacré dont la source est élevée de cent quatre vingt trois mètres au-dessus de la Méditerrannée, coule dans une vallée qui devient de plus en plus profonde, et le niveau de la mer Morte, où il se jette , est de quatre cents vingt mètres au-dessous de celui de la Méditerranée. Le lac de Tibériade est à deux cent trente mètres au-dessous , et le lac Samachonite (Bahr el houle) esta six mètres quarante centimètres.

2 Ce bitume est travaillé à Jérusalem et à Bethléem en petits vases, coupes, chapelets, etc. 11 y a du poisson seulement aux points avoisinantles eauxdouces. Quelques végétaux tels que le tamarise, l’asclepiat gigantea, qui est la pomme remplie de cendre dont parle Tacite.

et suivons notre fidèle guide qui nous dirige en sens opposé à la route des Bédouins; nous reconnaissons dans le lointain une silhouette d’ennemi à grande lance; et côtoyons alors le Jourdain pour éviter d’être vus , mais la jument de M. Burton s’arrête au beau moment de l’inquiétude qui nous trouble, et se couche même sur le sable; nous descendons alors, et à la faveur du rideau de verdure qui nous cache , nous pouvons nous reposer un instant et goûter l’eau du fleuve saint, pendant que nos montures se désaltèrent : partout on respire les parfums du laurier rose qui abonde sur ces bords ; et tout en attendant l’ennemi de pied ferme, il nous est permis de prendre quelque nourriture. Nous visitons ensuite l’endroit où fut, dit-on, baptisé N.-S.-J.-C., et nous terminons notre journée par un campement très-pittoresque auprès d’une vieille tour environnée d’oliviers et de figuiers , non loin de l’emplacement où l’on suppose qu’était Jéricho ; des Arabes qui viennent de tuer un chacal viennent nous en offrir la peau ; nous préférons leur acheter des poules pour notre dîner. Nos cavaliers d’escorte qui nous avaient lâchement quittés lorsqu’ils croyaient au danger, reviennent à notre camp pour nous demander à manger

Le 17. La pluie nous force à nous abriter dans l’église du saint Suaire. Quelques ruines parsèment la route; un ancien aqueduc et de ‘vieux châteaux qui ont perdu leurs noms; l’église Maronite où l’on montre le tombeau de Joseph et de sa mère dans une grotte, nous intéresse par son escalier pittoresque, et nous concluons de toutes nos visites aux saints lieux qu’au temps des événements bibliques les grottes étaient en faveur, puisque partout on nous raconte de bonne foi que les scènes de l’histoire sacrée se sont passées sous terre.

Visite au consul anglais. — L’évêque anglican. — Adieux aux pères de Jérusalem. — 'Dernière visite au Saint- Sépulcre. — Le portrait du roi des Français. — Khan de lîiaré. — Naplouse. — Caravane d’Arméniens. — Les Samaritains. — La plaine d’Esdrelon. — Le mont Tliabor. — Djenin. — Les abords de Nazareth. — Bataille de Nazareth, de Cana, et du mont Tliabor. — Couvent de Nazareth. — Les Franciscains. — Le monastère. — Belle pensée d’un moine. — L’église. — Boutique de saint Joseph. ■ — Table de la cène. — Colonne miraculeuse. — Fontaine. — Samaritaine. — Femmes maronites. — Saint-Jean-d’Acre. — Couvent d’Aciç. — La ville. — Jardin d’Abdallah pacha. — Aqueduc de Djezar. — MM. Barizoni et Fiorentino, officiers égyptiens. — La Bastonnade. — Citadelle. — Galériens. — Le gouverneur au bagne. — Délits. — Tortures. — Supplices divers. — Tempête. — Les oreilles phosphorescentes des mulets. — M. Catafago fils. — Retour et chants au bord de la mer. — ■ Le général Soliman pacha; sa maison ; son humeur.- — Dîner chez Hassan capitan. — Tente d’un général en campagne. — Sour et Seïda. — Tyr et Sidon. — L’Emir Bechir.

De retour à Jérusalem, nous visitons la citadelle devant laquelle un factionnaire égyptien monte la garde, armé d’un fusil à bayonnette flamboyante.

Le 1 8 , courses et épreuves du daguerréotype : nous passons la soirée chez le consul anglais.

Le représentant de l’Angjeterre vient avec sa femme nous rendre la visite que nous lui avons faite ; leur politesse nous charme à défaut de l’urbanité des Français qui n’ont point encore ici de représentant. Cet honnête fonctionnaire a été le précurseur de l’évêque anglican qui eut plus tard fort peu de succès à Jérusalem, comme on a pu l’apprendre par quelques journaux, il était parti de Londres avec sa femme et ses six enfants aux frais de son gouvernement. Arrivé à la ville sainte, il cherche une église, un auditoire, des fidèles ; et sur ses pas une population ébahie s’écrie en le voyant : uno vescovo! un évêque!!! Puisa la vue de la femme : oh oh ! una vescova ! une évêchesse ! et lorsque les petits ont apparu à leur tour, la foule pousse une exclamation suivie d’un fou rire : santissima Maria ! vescovini! sainte Marie, des évêchons ! Le bon évêque goûte peu ce genre d’enthousiasme, néanmoins il se persuade que le spectacle de ses vertus privées et publiques lui fera rendre toutes sortes d’hommages. Hélas, il entend, au sortir de sa maison, des impertinents qui, pour exploiter le préjugé du lieu, l’accablent des plus grossières injures, lui disant : fils de Juif, retire-toi ! et, en effet, une publication répand le bruit parmi les habitants de la Palestine que l’Anglican est un Polonais descendant direct d’un Juif converti. Ce motif seul suffisait pour rendre l’œuvre de Monseigneur difficile : pourtant plein

oo

CD

Page 1