‹ Voyage d'Horace Vernet en OrientChapitre 9 sur 11 · PC · texte numérisé non relu

PC

CD

de confiance d$ns sa mission , il invoque le secours de son éloquence ; il prêche par monts et par vaux; les Musulmans lui crient: Parlez turc; le saint homme en ignore les premiers éléments ; parlez quelque langue d’Orient! il n’en sait pas davantage; parlez grec! il l’ignore; parlate italiano ! lui crie un plaisant : sur quoi Monseigneur de se mettre à parler hébreu ; et le public , imaginant qu’il raille , lui jette force pierres.

Le 19, les pères latins nous apportent un livre passablement usé et sale où l’on nous prie instamment d’inscrire nos noms ou quelque pensée a l’instar des poètes. Cet album, sur lequel des célébrités ont jeté l’éclat de leurs noms parmi les noms généralement obscurs des pèlerins ou du simple vulgaire, reçoit la signature de M. Horace Vernet et celle de ses deux compagnons. Brigandet, qui veut rapporter en France un témoignage certain de son pèlerinage aux saints lieux, imagine de se faire marquer au bras, d’un cœur enflammé tracé à la poudre portant la date de son séjour à Jérusalem ; un marchand de chapelets se charge de cette opération pour quelques paras.

Le 20 , nous prenons congé de nos bons hôtes qui apportent à M. Vernet, au nom du révérendissime, le diplôme de chevalier du saint Sépulcre. Une petite somme est remise entre leurs mains en notre nom comme témoignage de reconnaissance pour leur bienveillant accueil. Ils l’acceptent à titre d’aumône pour être distribuée aux malheureux qu’ils ne cessent de secourir par tous les moyens possibles. Nous visitons encore une fois le saint temple du sépulcre où nous cherchons en vain quelque bon tableau; il n’en existe aucun de supportable; on n’y voit que d’indignes croûtes dont la fumée des torches et des cierges a enlevé presque toute apparence de couleur. Le père procureur nous montre comme un chef-u œuvre un grand portrait du roi des Français, offrande officielle qui n’est autre qu’une copie d’écolier émanée de la direction des Beaux-Arts de Paris. On est surpris de trouver dans ce lieu l’ombre pâle du tableau de Gérard; cet uniforme de garde national, tout respectable qu’il est, fait dans le saint lieu la plus triste figure; aussi les moines ont-ils eu soin de l’accrocher très-haut dans une des galeries supérieures qui domine la rotonde. Il est surprenant que parmi les nombreux artistes qui ont visité Jérusalem , aucun d’eux n’ait eu l’idée d’offrir aux religieux une seule œuvre digne d’un lieu aussi justement célèbre, et qui sera toujours un monument du plus haut intérêt. — A trois heures de l’après-midi, nous partons pour Saint-Jean-d’Acre ; arrivés au Khan de Biaré, nous y passons la nuit au milieu des ruines d’un vieux château, sous des voûtes élevées en arceaux qui se perdent

et $e multiplient en longs souterrains. L’imagination les peuplerait volontiers de chauves-souris ou de chouettes pour ne pas direde brigands. Ce lieu est désert; nos mules et nos chevaux y entrent par la force de l’habitude; la lune, qui se montre par une grande arcade en ogive audessus d’un mur défoncé, prend soin de nous indiquer un emplacement commode pour établir notre domicile ; nos montures, qui lèchent les pierres en attendant leur picotin; le feu qui s’allume sous le fourneau de Méhémet, et les voix des moucres qui s’injurient en déchargeant les ustensiles du ménage, animent cette scène en nous rappelant le beau talent de Cicéri. On dîne, on fume et l’on s’endort au bruit des grelots et des Sonnettes que les mulets promènent dans tous les recoins du lieu.

Le 21, de bonne heure, en route pour Naplouse; le pays pierreux ne nous présente aucun site pittoresque ; près de la ville, les monticules deviennent montagnes, les coteaux se boisent d’oliviers et de figuiers. Le lieu du sacrifice d’Abraham s’élève sur la gauche enveloppé de brumes matinales; nous buvons l’eau du puits des enfants d’Abraham, et traversant des jardins humectés par l’haleine de la rosée et luxuriants de verdure, bientôt nous apercevons les créneaux des fortifications antiques. Cete ville samaritaine est située entre Ebal et Gerizim1 et s’appuie sur la montagne bénie , elle est renommée par l’abondance de ses eaux. C’est là aussi qu’ Abraham établit son premier camp et ses troupeaux. Le gouverneur de la ville nous fait loger dans son sérail ou divan, que nous préférons infiniment au khan ruiné qu’on nous offre d’abord.

Le 22, en traversant des montagnes voisines, nous voyons au loin serpenter, sur leurs crêtes, la découpure animée d’une caravane tout entière d Arméniens qui se rendent à Bethléem pour la fête de la Nativité. Des cavaliers des deux sexes, montés sur des mules, composent ce long ruban : bientôt nous le distinguons mieux. De vénérables vieillards, montés sur des ânes, lisent en cheminant quelques livres de dévotion; leurs têtes vénérables sont enveloppées de draperies souples qui encadrent leur barbe et donnent à leur physionomie une sévérité monumentale; des esclaves guident les pas de leurs montures. Plus loin, des mulets chargés de grands palanquins en bois, fermés à moitié par des rideaux de couleur, que le vent entr ouvre ; laissent voir en passant des femmes endormies sur des coussins, d’autres allaitant leurs enfants;

1 Samarie est le plus ancien schisme de la religion de Dieu. La séparation de Roboam d'avec Jéroboam est le plus ancien de tous les schismes vivants; les qaraïms sont postérieurs à la nativité.

quelques-unes, nonchalamment couchées sur le dos, semblent prendre plaisir à voir passer les nuages , bercées sur de moelleux coussins. Quelques vieilles renfrognées, couvertes de voiles salis par la poussière de la route, fument paisiblement le narghileh à tube de roseau tatoué de rouge, qu’ elles fixent sur le pommeau de la selle ; on en voit qui, pour tuer le temps, s’amusent à mâcher la gomme odorante du béthel, et le mouvement de leur mâchoire a l’apparence grimaçante d’un tic insupportable à voir. Il serait difficile de retracer ici la variété des costumes, la richesse de leur couleur et l’harmonie du mouvement incessant de ce panorama humain, déroulant devant nous plus de cinq cents visages, la plupart assez blancs, et parmi lesquels brillent ceux des femmes ; puis le ciel reste nu et vide ; les dernières figures se perdent en ondulant encore dans les sentiers où nous les suivons avec bonheur jusqu’à la dernière. A Djenin, nous sommes assaillis la nuit par des bandes organisées d’insectes, que nous appellerons cutambules; nos armes ne les ont point effrayés. C’est un avertissement du ciel contre toute intention ultérieure de profiter de l’hospitalité des paysans.

Le 23, malgré les cloches qui ont parsemé nos épidermes de rugosités volcaniques, il nous reste assez de courage pour nous lancer audacieusement dans la célèbre plaine d’Esdrelon, traverser les nuages qui la couvrent par place, et nous arrêter quelque temps aux pieds du Mont- Thabor1. Fatigués néanmoins d’une route fastidieuse dans la terre mouillée, nous faisons halte à cet illustre champ de bataille; mon cheval en profite pour s’échapper au grand galop dans les champs, nous perdons une grande heure à courir après lui sans pouvoir l’atteindre. Plus tard : les chemins ne sont plus de terre mouillée, mais bien de rochers aigus, concassés, fissurés, glissants, qu’on prendrait parfois pour des démolitions de monuments ; nous chevauchons on ne sait où ; c’est alors qu’on serait heureux de posséder le talent d’Auriol pour marcher sur des goulots de bouteilles ; nos montures ont le pied assez sûr, mais elles se fatiguent et ralentissent prodigieusement la marche. Un ravin très-profond nous sépare de Nazareth; tout à coup, le mulet qui porte nos deux plus grosses malles, roule en ricochant du haut en bas, mais il se relève gaillardement et continue son chemin

1 i^e montThabor, appelé par les Grecs Itabyrius, et en arabe Tor, d’où la vue s’étend jusqu’à la Méditerranée d’un côté, et de l’autre jusqu’au lac de Tybériade. la tradition y place la transfiguration de N. -S. J.-C. Son sommet est couronné de ruines d’une ancienne cité et forteresse décrites par Joseph. Les moines de Nazareth viennent y célébrer le service divin a l’époque de la transfiguration, dans une chapelle spéciales seul édifice moderne qui s'y trouve.

sans s’étre fait aucun mal. Cela donne à réfléchir sur la manie de nôs coursiers, qui choisissent de préférence le bord du sentier sans qu’il nous soit possible de les en faire dévier. Pendant une station nous prenons plaisir à lire la relation des combats de Nazareth et du Mont- Thabor.

COMBAT DE NAZARETH (NeSSenet).

Cependant une armée nombreuse s’était mise en marche de Damas, elle passa le Jourdain le 4 7 floréal; l’avant-garde se battit toute la journée du 4 9 contre le général Junot, qui, avec cinq cents hommes des 2’ et 4 9e demi-brigades, la mit en déroute, lui prit cinq drapeaux et couvrit le champ de bataille de morts. Combat célèbre, et qui fait honneur au sang-froid des Français.

Le combat de Cana (Kanah) suivit de près celui de Nazareth. Le 20, Kléber partit du camp d’Acre, marcha à l'ennemi et le rencontra près du village de Cana. Il se forma en deux carrés. Après s’étre canonnés et fusillés une partie de la journée, ^chacun rentra dans son camp.

BATAILLE DU MONT-THABOBi.

Le 22, l’ennemi déborda la droite du général Kléber, et se porta dans la plaine d’Esdrelon (la plus grande de toute la Syrie) pour se joindre aux Naplousains. Kléber se porta entre le Jourdain et l’ennemi, tourna le Mont-Thabor et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour attaquer de nuit. Il n’arriva en présence de l’ennemi qu’au jour, forma sa division en bataillon carré; une nuée d’ennemis l’investit de tous côtés; il essuya toute la journée des charges de cavalerie, qui toutes furent repoussées avec la plus grande bravoure.

La division Bon était partie le 25 à midi du camp d’Acre et se trouva le 27, à neuf heures du matin sur les derrières de l’ennemi qui occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n’avions vu tant de cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens. On ne se montra point; notre cavalerie enleva le camp ennemi qui était à deux heures du champ de bataille ; on prit plus de 400 chameaux et tous les bagages, spécialement ceux des mameîoucks. Les généraux Vial et Rampon, à la tête de leurs troupes formées en bataillons carrés, marchèrent dans différentes directions , de manière à former avec la division Kléber les trois angles d’un triangle équilatéral de 2,000 toises de côté : l’ennemi au centre. Arrivés à la portée du canon, ils se démasquèrent, l’épouvante se mit dans les rangs ennemis : en un clin d’œil cette nuée de cavaliers

s’écoula en désordre et gagna le Jourdain ; l’infanterie gagna les hauteurs, la nuit les sauva.

Le lendemain Bonaparte fit brûler les villages de Djenin , Nourés, Oualar, pour punir les Naplousains, et le général Kléber poursuivit l’ennemi jusqu’au Jourdain.

La situation de Nazareth est moins intéressante que celle de Bethléem ; son apparence est celle d’un village assez propre, entouré de jardins qui lui donnent de la fraîcheur. Son monastère bien bâti se dessine carrément à côté d’un palmier frère de celui de Saint-Saba; c’est un des mieux tenus de toute la Syrie. Son église est construite sur l’emplacement de la maison de Joseph et de Marie, où J. G. avait passé son enfance. Nous arrivons un peu tard ; néanmoins , comme nous sommes décidés à partir le lendemain de bon matin, le père gardien nous en fait visiter l’intérieur à la clarté d’un cierge. On descend par un escalier d’une quinzaine de marches jusqu aux restes de la chapelle bâtie par l’impératrice Hélène. Au rez-de-chaussée se voient plusieurs grottes éraillées par les doigts des visiteurs avides de précieuses reliques; la plus remarquable est celle qu’habitait la Vierge; on y remarque une colonne brisée dont il ne reste plus que la partie supérieure suspendue en l’air et à laquelle les dévots attribuent des vertus particulières. Le maître-autel est élevé de 20 pieds environ au-dessus du pavé et enchâssé entre deux escaliers latéraux d’un effettrès-pittoresque. On nous montre aussi un bâtiment construit sur le lieu de la boutique de Joseph , et la table , ou plutôt le bloc badigeonné au lait de chaux, où le Christ a, dit-on, institué la sainte cène; telles sont, en résumé, les curiosités locales; ajoutez-y quelques échoppes misérables éparpillées dans une longue rue tournante, sur un sol inégal ; et vous avez une idée suffisante d’un lieu si célèbre; on y vend des objets d’habillements pour les paysans, du tabac et des équipements de chevaux en cuir de couleur brodés de coquillages. Néanmoins , ce n’est pas sans regret que nous quittons nos hôtes du couvent pour continuer la vie errante. Ces bons solitaires sont, heureux des visites qu’on leur fait; ils semblent prendre quelque plaisir à entendre parler cette langue de la patrie déguisée en mauvais italien du Levant. Leur isolement est souvent tel qu’ils ignorent si leurs pareil. s existent encore ou s’il reste dans leur pays un seul ami qui se souvienne d’eux. Un de ces moines, en nous servant à souper et écoutant le récit de nos excursions, paraît y prendre un véritable intérêt; il est gros et très-laid, néanmoins, son œil pétillant et presque caché sous

l'embonpoint de ses joues ne manque pas d’un certain feu intellectuel qu’on imaginerait volontiers dans le type d’un Esope. Son air de bonté fait oublier la difformité de ses traits ; souvent il nous verse à boire du vin fabriqué sur les lieux; il porte même des santés en l’honneur de nos pérégrinations futures, et il ajoute en soupirant cette belle pensée émanée d’un cœur pur ; qui pourrait terminer avantageusement sous forme de conclusion toute relation de voyage : C'est un grand bonheur de connaître le monde et un grand malheur de connaître les hommes.

Le 24 , à une heure , nous sommes à Chafa-Amhr. Au milieu d’un paysage d’oliviers embelli d’un riche fond de montagnes se perdant en nuances d’un rose azuré, s’élève une jolie fontaine carrée où l’on monte par un escalier de pierre sur une terrasse contenant plusieurs réservoirs qu’on emplit au moyen d’une roue tournée par un très-vieux aveugle; une vingtaine de jeunes filles y montent portant des vases élégants sur le poing et dans leurs bras; chacuneest coiffée d’un voile dont les moins jolies ont soin de se cacher la figure ; de petites pièces d’or et d’argent, enfdées dans un fil de soie, embellissent singulièrement leurs physionomies; tour à tour le vieux marchand d’eau perçoit le tribut de leurs aumônes.

Au bas de cette construction est une voûte profonde aux parois verdies, projetée au-dessus d’un bassin rempli d’eau stagnante, miroir liquide ridé par les cercles concentriques des larmes de cristal que tamise, la mousse humide; à côté, d’autres auges contiguës servent d’abreuvoir aux bestiaux. Des soldats arabes, montés sur de magnifiques chevaux, arrivent en galopant et les font boire à longs traits. Les jeunes filles causent et sourient aux cavaliers en se dérobant coquettement à leurs yeux par le jeu affecté de leurs voiles. Ces militaires se livrent alors à toutes sortes d’exercices équestres 1 ; l’émulation est en jeu ; les juments écument et tourbillonnent, se mêlent, se poursuivent et excitent l’admiration de tous. Le ciel bleu , des gazons verts , une eau limpide, un groupe nombreux de jeunes filles sur une construction vermoulue, un vieux aveugle et des chevaux qui hennissent, voilà

1 L'art de monter à cheval fut connu des Israélites sous Salomon. Ce prince entretenait quarante mille chevaux qu’il avait fait venir d’Egypte. Mais cet exemple ne fut imité par les peuples voisins que dans des temps postérieurs. La plus ancienne époque de l’équitation, en Chaldée, ne remonte pas plus haut que le règne d’Ezéchias, roi de Juda; du moins, ce n’est qu’en ce temps-là qu’il est parlé dans l’Ecriture de la cavalerie assyrienne, et longtemps après, dans l’histcire, on voit les Perses donner des maîtres d’équitation aux enfants des rois dès l’âge de sept ans jusqu’à quatorze.

des éléments précieux pour l’art; c’est un tableau tout fait. Un beau Syrien, descendu de son coursier qu’il tient par la bride, s’approche d’une de ces beautés maronites et lui demande à boire; délicieux motif pour l’entrevue d’Eliezer et de Rebecca ! Le village fortifié se dessine à l’horizon au-dessus d’une colline qu’il semble coiffer d’une couronne murale.

Peu d’instants avant d’arriver à Saint-Jean d’Acre, le ciel , qui s’est couvert tout d’un coup, semble nous menacer d’un orage épouvantable, mais il n’en est rien, la main de Dieu soutient les nuages audessus de nous; elle vient de tracer un arc-en-ciel admirablement nuancé, puis un autre plus loin et plus vivement accusé que le premier, monuments aériens de triomphe bien dignes du passage d’un grand peintre.

A peu de distance de l’emplacement où s’élevait autrefois Sidon la plus vieille des cités phéniciennes etTyr la reine des mers; au pied du mont Carmel , à l’entrée d’un petit golfe où viennent s’abriter les bâtiments qui font le commerce sur les côtes de Syrie, est bâtie Saint-Jean d’Acre ( Acca ) , chef lieu du pachalic de ce nom. Une chaîne de rochers hauts et escarpés sur laquelle elle est assise, présente aux flots de la Méditerranée une barrière insurmontable et lui donne au premier abord un aspect redoutable de force et de puissance. Il suffit d'un coup d’œil pour juger que cette ville avec ses débris de toutes les époques, compte dans son histoire plus d’un souvenir de guerre. Ses fortifications récemment relevées par notre habile patriote Soliman pacha, attesteraient au besoin que naguère encore un assaut non moins terrible que celui des Croisés et de Napoléon a dû être livré, si les boulets et les bombes à demi enterrées dans la plaine laissaient quelque doute à cet égard.

Dans les courts instants de trêve laissés par le choléra, le typhus, la peste, les tremblements de terre et les autres fléaux qui désolent alternativement ce malheureux pays, les habitants relèvent leurs remparts ; mais personne ne songe à réparer les monuments qui faisaient la gloire de Saint-Jean-d’Acre, pas plus qu’à défricher le sol où croissent en liberté l’épine et le chardon. Le beau cloître à double portique, longtemps propriété des négociants français, et qui faisait l’admiration des voyageurs par ses élégantes proportions et la hardiesse de ses ogives, est presque entièrement détruit. Quelques pieux moines ont cherché un asile dans ses décombres; c’est chez eux que nous descendons; cette précaire demeure, à laquelle ils donnent le nom de couvent, est en-

vahie momentanément par un détachement d’infanterie égyptienne.

Au milieu d’un amas de maisons à demi ruinées s’élance une blanche mosquée avec son dôme de plomb et son long minaret de briques. Elle est entourée d’un portiqueà ogives reposant sur des colonnes de marbre. Au centre de l’enceinte quadrilatère, formée par cette galerie, on voit une fontaine jaillissante destinée aux ablutions des fidèles, et ombragée de palmiers et de cyprès. Sous de nombreux petits dômes, symétriquement disposés, sont ménagées les cellules des derviches. L’entrée de ce sanctuaire est interdite aux chrétiens; cependant, là comme partout ailleurs, un bacchich est la clef de toutes les consciences et de toutes les portes. L’intérieur de l’édifice est très-riche d’ornements incrustés de plusieurs couleurs. C’est là qu’Achmet-Pacha, si célèbre par ses cruautés, auxquelles il doit le surnom de Djezzar (boucher), et dont la longue vie de crimes eut une fin si paisible, se prosternait chaque soir avec les démonstrations bruyantes d’une ferveur ascétique. Le couvent de Saint- Jean -d’Acre, où nous sommes reçus, est le seul logement praticable pour un étranger. Les deux ou trois pauvres moines, qui rôdent dans leurs immenses couloirs d’un air abattu, sont bien aise de recevoir des voyageurs, dont l’arrivée fait diversion avec leur triste vie. Nos cellules avoisinent celles de deux Européens au service du pacha, qui sont venus avec le détachement; le premier est un jeune officier instructeur napolitain, du nom deFiorentino, elle second est le docteur Barizoni, attaché également à l’armée égyptienne : ces deux messieurs veulent bien nous faire voir la ville et les environs. Nous visitons les jardins d’Abdallah-Pacha, situés dans la plaine, à l’extrémité de l’aqueduc de Djezzar. De retour pour dîner, pendant que nous prenons l’air sur une terrasse du monastère, nous voyons les soldats s’aligner dans la cour, et les officiers se réunir; une natte en jonc est étendue par terre; un homme, vêtu de Puniforme militaire, mais sans armes, est amené par deux fantassins du régiment. La tristesse résignée est peinte sur sa physionomie; il va subir la bastonnade, pour avoir volé une bagatelle dans la boutique d’un marchand du bazar. On Fétend sur la natte, afin de ne pas salir son habit; le colonel frappe le premier, viennent ensuite les officiers ; le patient compte les coups de courbachs lui- même, et, en dernier lieu, deux de ses camarades, munis chacun de l’instrument propre au supplice, prennent place de chaque côté du condamné; sa voix, affaiblie parla douleur, prononce néanmoins encore Jes nombres fatals ; on voit alors bientôt le pantalon du malheureux se tacher de sang. Les hâtonneurs se lassent, deux autres les relèvent; mais il nous est im-

possible d’assister plus longtemps à cette scène d’odieuse barbarie! Les cris déchirants de l’homme qui souffre remplissent toujours lame d’une invincible angoisse, quelle que soit la cause de la punition; triste législation que celle qui ne connaît d’autre moyen de moraliser la société que la courbach ?

Le 25 au matin, nous rencontrons le soldat battu la veille; il était libre, et se promenait par la ville, malgré les douloureuses lacérations dont son corps devait porter les traces; sa marche était lente et son visage pâle ; il eût néanmoins été difficile de se douter de la peine qu’il avait subi, à son aspect d’apathique indifférence. Un kavass ou janissaire nous est donné par le Moudir (préfet-commandant de la place) , pour nous conduire à la forteresse, qu’on avait garnie de batteries nouvelles. Plusieurs compagnies d’infanterie égyptienne y sont casernées. Dans cette citadelle sont aussi renfermés les galériens, qu’on emploie à des travaux d’utilité publique. Parmi quelques-uns de ces malheureux, nous remarquons un musulman vêtu avec un certain luxe, et dont la physionomie distinguée et les mains blanches ornées de bagues contrastent singulièrement avec la tenue ignoble de son compagnon de chaîne, qui lui porte officieusement une riche pipe. Khaiil s’arrête pour le saluer, reconnaissant en lui le gouverneur d’une petite ville voisine, détenu au bagne comme coupable du délit de concussion. A la porte de la ville, pendant que nous écoutons l’harmonieuse musique des flots qui viennent tomber à nos pieds sur la plage, un peloton d’infanterie nous présente une scène nouvelle. Une demi-douzaine de réfractaires turcs, juifs et chrétiens marchent devant la force armée, composée de trois ou quatre soldats de treize à quinze ans, le dos courbé sous le poids du mousquet. De larges tablettes de bois, échancrées en deux endroits, laissent dans leur rapprochement un étroit espace pour le cou et les mains des coupables, et forment une espèce de carcan mobile, qui les empêche de voir leurs pieds en marchant. On est frappé de la variété d’inventions dont les musulmans font preuve dans tes tortures, les supplices, ou les punitions civiles et militaires; il y aurait un volume assez curieux à composer sur ce sujet ; mais notre bon lecteur sera sans doute heureux de ne point apprendre, dans cette petite relation du moins, à quel point l’esprit de l’homme est ingénieux dans le mal; la description seule du cercle de fer qu’on adapte au crâne des accusés, pour obtenir des aveux en insérant entre le cercle et le front du patient des pierres en coin, qu’on introduit avec un marteau, et celle du collier à pointes acérées fait pour empêcher les torturés de dormir, en les forçant à passer plusieurs

jours et plusieurs nuits debout jusqu’à la révélation d’une vérité ou d’un mensonge ne donnent qu’une très-faible idée des horribles moyens que le génie de la férocité a suggéré aux hommes qui se sont fait un fantôme de là justice. On n’a pu, d’ailleurs, oublier les comptes-rendus qui ensanglantaient les colonnes de nos journaux lors de l’affaire célèbre du père Thomas.

Quatre jours passés dans cette ville sont employés en excursions rendues assez monotones par la pluie qui nous sert d’escorte. — Le 29, jour fixé pour notre départ, le mauvais temps se maintient, ce qui n’empêche pas MM. Fiorentino et Barizoni de nous faire la conduite; la pluie redouble et nous fouette la figure de gouttes froides qui glacent le corps et l’esprit. IN os aimables cicerone , avec lesquels l’ouragan nous prive de nous entretenir, cèdent enfin à nos instances et retournent au quartier. La route jusqu’à Tyr est détestable, et paraîtrait probablement plus pittoresque sans les torrents qui nous inondent , ceux que nous sommes forcés de traverser et la mauvaise humeur qui nous ferme la bouche. La journée entière est empreinte du deuil de la terre et du ciel; le soleil ne daigne même pas nous favoriser d’un seul de ses rayons bien aimés. Nous côtoyons toujours le bord de la mer qui mugit avec fureur; à la nuit, sa voix semble prendre plus de force; les ténèbres nous enveloppent de tout côté et nos chevaux se suivent au bruit de leurs pas; l’écume phosphorescente des flots trace par moments de longs serpents de feu, qui s’éteignent et se reforment plus loin comme des éclairs. Nous sommes trempés jusqu’à la moelle des os, et le vent souffle avec une telle violence, qu’il faut crier pour se faire entendre; les oreilles de nos montures, surmontées d’étincelles électriques, forment devant nous, par leur mouvement inquiet des auréoles fantastiques, et sont les seuls fanaux qui nous guident.

Un de nos muletiers a disparu derrière nous sans que nous puissions savoir ce qu’il est devenu ; il est à croire que le malheureux aura été victime de quelque guet-apens dressé par les raétualis contre les musulmans. Ces fanatiques abondent aux environs de Saint-Jean-d’Acre, et sont perpétuellement en guerre avec les mahométans. Leur chef, habitant de la montagne, a mis à prix les têtes des musulmans et des chrétiens, continuellement en butte à leur haine la plus acharnée. Sectateurs d’Ali, auquel iis prétendent que Mahomet a volé sa doctrine, iis parcourent le pays et le couvrent de carnage; un certain nombre de têtes coupées aux Turcs et aux chrétiens leur assure la faveur divine et des récompenses considérables de la part de leur émir. Nous doublons le cap

Blanc sans accident, malgré la difficulté des chemins. Laporte du château de Sour ouTyr est fermée: il nous faut attendre longtemps que le portier veuille bien nous l’ouvrir. Nos chevaux et nos mules nagent dans la boue des rues, et arrivés près de la demeure de l’agent consulaire anglais, ils entrent eux-mêmes jusqu’au ventre dans le*bassin du port, seul chemin praticable pour y atteindre ; heureusement quelqu’un a trouvé une lanterne, dont la lueur protectrice nous empêche de nous engager trop avant et de donner dans les écueils. Le brave Franc, qui représente ici la puissance anglaise, nous offre une hospitalité toute chrétienne ; nous allume un feu d’enfer, que nous entourons bientôt d’un nuage de vapeur exhalé de nos habits transpercés d’ean comme des éponges. Après la dessécation générale, notre hôte s’empresse de nous offrir la plus belle place de sa demeure dans un divan rempli de beaux tapis et de coussins moelleux, où le sommeil ne tarde point à nous procurer la paix et les beaux rêves que les inquiétudes et les fatigues de la route nous faisaient si ardemment désirer.

Nous partageons le divan avec deux jeunes touristes anglais , MM. Milford et Àusten Leyard, arrivant d’Asie mineure et se rendant aux Indes par la Perse. Nous sommes obligés de demeurer à Sour à cause du mauvais temps; nous profitons de ce retard pour visiter ce lieu si célèbre par son antique pourpre.

Les Phéniciens eurent plusieurs grandes villes opulentes. Tyr, la plus célèbre, ne paraît pas avoir occupé un espace bien considérable relativement au nombre de ses habitants ; aussi ses maisons étaient trèsélevées, selon Strabon ; ce qui l’exposa plus d’une fois à périr par les tremblements de terre. On croit qu’elle subsistait avant Josué, et faisait partie de la tribu d’Azer. On croit que les Phéniciens n’employaient presque pas de pierres dans leurs constructions, mais du bois dont le Liban produisait une grande quantité. Hérodote parle d’un temple d'Hercule à Tyr, comme d’un superbe ouvrage. Hiram, roi de Tyr et de Sidon, éleva des temples magnifiques à Astarté, et joignit à la ville de Tyr une île voisine par un mole longtemps célèbre. C’est à des artistes phéniciens que fut confié, par Salomon, la construction du temple de Jérusalem. Il ne reste à Tyr que très-peu de débris antiques : un aqueduc au-dessous de la ville et des tronçons de colonnes de marbre précieux qui servent aujourd’hui de seuil aux plus misérables habitations. L’année \ 859 se termine ainsi tristement par une journée orageuse qu’aucun de nous ne regrette. Le lendemain, 1er janvier 1840, les trois compagnons s’embrassent, et échangent mutuellement leurs meilleurs vœux de bonne

année en songeant aux amis et parents qui font à cette heure nulle souhaits pour les absents.

Le 2, malgré la pluie, nous continuons notre route, rassurés contre les metualis qui promettaient d’égorger tous les habitants de Sour; les menaces de l’agent consulaire d’avertir Ibrabim-Pacha des meurtres qui se commettent journellement par leurs mains ont apaisé les fureurs de ces forcenés. Le chemin d’Acre à Beyrouth est devenu plus sûr, la présence de l’émir Bechir y contribue. Ce dernier, quoique chrétien, est le plus puissant prince du pays, après Scherif, pacha. Néanmoins, Mahmoud-Abdel-Adi, moudir d’Acre, peut lever quarante mille hommes armée qui dépasserait celle de Schérif, pacha, et l’émir Bechir n’en peut lever que 30,000.

Le 3, les torrents sont gros et nous retardent encore par les détours qu’ils nous obligent de prendre pour trouver un gué. Nous mettons néanmoins pied à terre à Se'ïda ou Sidon, qui sert de limite à la tribu d’Azer. Cette ville moderne a de loin une très-belle apparence, de vénérables murailles, les masses d’arbres et de jardins qui les environnent réjouissent l’œil, après de longues heures de marche sur des plages aplaties, ayant la mer à gauche et une chaîne de montagne peu élevée à droite. Le général Soliman-Pacha, qui réside momentanément à Seïda, est pour nous un hôte inappréciable à cause des prévenances infinies qu’il ne cesse d’avoir pour tous. Chez lui, le temps se passe rapide comme l’éclair; il sait le remplir d’occupations si variées, de promenades et surtout de conversations anecdotiques si spirituelles ! C’est fè meilleur homme du monde, avec lequel chacun se sent à l’aise. Il nous montre les plans de la bataille de Nezib et l’uniforme écarlate brodé d’or qu’il portait ce jour-là; ses aides-de-camp sont tous des Français, à l’exception d’Aly-Bey, petit-fils de Méhémet-Ali, qui commence déjà à parler un peu notre langue. Le général habite une petite maison dont les fenêtres donnent sur la mer, et qui fut occupée par l’empereur lors de l’expédition d’Égypte. Le divan même, où l’on fait le kief après le repas, est encore orné d’une tenture en papier peint, couverte d’N et d’attributs militaires ; deux bibliothèques surmontées de vases chinois, les mêmes qu’à cette époque, figurent de chaque côté de la pièce; un trophée d’étendards et d’armes prises sur Hafiz-Pacba à la bataille de Nezib, ajoute à l’ensemble de cet appartement un intérêt d’actualité. Nous logeons au couvent qui est un des meilleurs pour les voyageurs, et le reste de nos journées s’écoule chez notre brave compatriote; M. Horace Vernet, avant un de nos déjeuners, fait son portrait à l’huile, tandis que

j’essaie de dessiner celui de ses deux filles et du petit Scander-Bey, le plus joli enfant qu’on puisse voir. Notre hôte est émerveillé du rapide et admirable talent du maître, et semble satisfait aussi du petit groupe que je suis heureux de pouvoir lui offrir. En récompense, il nous donne des lettres de Paris, qui viennent de lui arriver par le courrier; c’est le plus grand plaisir qu’il puisse nous faire en ce moment. Après la lecture des nouvelles de France, une promenade dans les environs est proposée, le pacha donne ordre de seller ses montures, qu’il veut bien mettre à notre disposition. Hassan capitan vient, sur ces entrefaites, lui faire visite, et son excellence notre compatriote s’invite elle-même à dîner chez ce musulman, suivant l’usage reçu ; elle lui annonce quelle l’honorera aussi de notre présence et de celle de ses aides de camp, le docteur, Gaillardot, son secrétaire, de Sélim effendi Français, de Mahmoud hey, gouverneur de Beyrouth, qui, ayant fait par tie de la mission égyptienne, s’exprime en très-bons termes, et d’un ancien camarade de régiment, M. Laurent, aussi notre compatriote. Le bon Turc ne parait point étonné d’un si subit engagement, et dit qu’il sera flatté de recevoir tout ce monde.

Rendus à l’écurie du général , où de très-beaux mulets nous attendent, on nous montre, dans la cour du bâtiment, la tente prise par Soliman- Pacha sur Hafiz-Pacha à la bataille de Nezib. Elle est immense, en toile d’un vert clair, décorée d’ornements rouges découpés et brodés. C’est toute une habitation complète. Elle est dressée comme pendant une campagne; au centre est le divan, sorte de rotonde formée par un pan circulaire (parallèle à la paroi extérieure de la tente) qui figure un corridor de service et d’aérage, où des outres pleines d’eau se suspendent au frais pendant les chaleurs; derrière est un corps de logis, ou tente plus petite, attenant à la première, servant d’habitation aux femmes et aux domestiques; un compartiment spécial est destiné aux nécessités de la vie.

Nous rencontrons, chemin faisant, au bord de la mer, M. Catafago, fils du consul d’Autriche, un des plus riches propriétaires de ce pays; il monte un magnifique cheval blanc, qu’il se plaît à faire caracoler coquettement. il se joint à nous pour dîner chez Hassan, capitan, et si le recrutement des convives continue, il n’y a pas de raison pour que tous les habitants de Séida ne viennent remplir la maison de notre amphytrion. MM. Horace Yernet et Sèves s’exercent au djerid. Le cheval du premier est un magnifique alezan, hommage du général, et qui fera l’admiration de tous les Parisiens par sa vigueur et la beauté parfaite de

ses formes. Les orangers et les grenadiers en fleurs, les lauriers-roses et les tamarins embaument les chemins, qu’ils couvrent de leurs ombrages , partout des jardins délicieux embellis encore par les rayons d’un soleil longtemps attendu.

Nous voici à la porte d'Hassan, capitan; des esclaves se chargent de nos montures, les babouches sont laissées à l’entrée; on prend place au fesîin, quiest déjà servi sur plusieurs grands plateauxde ferblanc; on s’accroupit autour d’eux; le générai Sèves prend la première part, le maître du logis reste debout derrière lui pour le servir, lui et les autres convives (il ne doit toucher aux mets qu’après que tout le monde en a goûté ). Une quarantaine de plats assaisonnés alternativement, les uns de sucre, les autres de sel, apparaissent successivement; on ne fait guère que prendre une bouchée de chacun. Il y a des fourchettes pour ceux qui les aiment et d’excellent vin. Le général y fait honneur, ainsi que tout le reste de la bande. Hassan capitan, malgré ses scrupules religieux, cède à la tentation d’en boire, et se grise si bien, qu’il tombe sous la table. Cet incident allume la verve du pacha, qui entonne alors une kyrielle de ces bonnes vieilles chansons de troupier, qui ont toujours battrait de leur gaîté nationale; celle du forgeron est une des plus originales; son accompagnement se fait en frappant avec un verre sur la lame d’un couteau, imitant ainsi le battage du marteau sur l’enclume; le dernier couplet est plus vif, et se termine par la rupture de la lame au moyen d’un coup sec donné à propos. Le repas fini par des toasts consécutifs et très-variés, nous regagnons joyeusement nos pénates, faisant retentir les bosquets et les plages des chants du Départ, de la Marseillaise, et d’une infinité d’autres réminiscences patriotiques.

Repas chez Youssouf-Aga. — Coup de sabre d’ibrahim pacha. — Les Damas. — Leur proportion. — Leur appréciation. — Adresse des Turcs. — Fabriques orientales et françaises. — Manière d’offrir le sabre. — Le consul Catafago; sou costume; sa femme. — Départ pour Damas. — Villages du Liban. — Deir el Ahmar, etc. — Pénible journée dans la neige. — Prince déguenillé. — Ch. Burton est malade. — Descente du. Liban. — Vue de Damas. — Vallée de Palmyre. — Le consul de France, M. Baudin. — Décoration inté Heure du consulat. — Terrasses. — M. de Beaufort et de Siverac dévalisés. — Dîner chez Scherif pacha. — Exercice à feu de l’artillerie. — Les cochons pour l’amusement des chevaux. — Bijoux de femmes. — Le daguerréotype et les juives. — Costumes lévantins. ' — Indication de la planche des vêtements et objets usuels. — Le pacha conducteur de la caravane de la Mecque. — Retour par la vallée de Baalbec. — Autre prince déguenillé. — Beau point de vue. — Lac de Tibériade. — Brutalité des percepteurs d’impôts. — Le Damour-Beyrouth. — Aly-bey. — Repas offert au général, — Dernier jour en Syrie. — Embarquement. — Smyrne. — Bon accueil du commandant de Suin, à bord du Santi-Petri. — Souvenirs de famille. — Bals. — Fêtes. — Réceptions. — Puff de journal. — L’amiral Lalande. — Branlebas de combat. — Constantinople — Le Bosphore. — Bal masqué de turcs eu dominos. — Rome. — Physionomie de l’Orient.

Il y a déjà quatre jours que nous sommes à Séida et que la variabilité du temps met obstacle à notre départ pour Damas. Le général , à force d’instances et d’amabilité, nous retient encore; il parvient à nous mener dîner chez un turc, Yousouf aga, où nous apprécions véritablement la cuisine orientale dans toute la pureté de son raffinement; il donne des soufflets au domestique, qui parait charmé de les recevoir et qui connaît sans doute le dire populaire, baiser la main qu’on ne peut couper. Les anecdotes de caserne se succèdent avec une incroyable rapidité. M. H. Yernety riposte par un répertoire non moins abondant. L’esprit et la gaité se dépensent à foison de part et d’autre. On en vient à parler coups de sabres et lames, et nous apprenons de la bouche même de Soliman qu’ibrabim-Pacha abat, d’un seul coup de son damas, la tète et les pieds de devant d’un jeune buffle 1. Les plus belles lames doivent être larges, et leur longueur de la poignée à Ja pointe se mesure sur la distance du bout de Toréille au poing, le bras demeurant près du corps sur la hanche; les meilleures trempes sont celles de Damas et du Khorassan. Si en pinçant la pointe avec l’ongle, l’acier rend un son cristallin, on est assuré de sa bonne qualité; le fil qu’on parvient à donner aux armes tranchantes est souvent tel, que les Turcs s’amusent à pourfendre des oreillers de plume qu’on leur jette, ou des fichus de soie; ils s’exercent dès leur jeunesse à couper un cheveu en l’air et à abattre des têtes d’animaux. L’usage du yatagan est différent, ainsi que celui du fliss ou flissa d’Afrique et du kandjar syrien. On ne sait pas bien monter

1 Godefroy de Bouillon, devant les émirs de Samarie, fit sauter, d’un coup de son épée, la tête d’un cbaineau, pour leur montrer sa force et son adresse.

les lames à Damas ; c est à Constantinople qu’on trouve les plus belles poignées et les plus riches fourreaux, pour toutes espèces d’armes blanches. Les Persans excellent aussi dans cette branche d’industrie et surtout dans les incrustations de cuivre, d’argent, d’or ou de nacre et d’ivoire sur les bois de fusils et de pistolets sortis de leurs fabriques. Ils en couvrent aussi des coffrets en bois odorants. Nos armuriers français, auxquels il est bon de restituer la part de justice qu’on craint souvent de leur accorder, font aussi de très-brillantes montures où l’imitation des beaux modèles de l’Orient est parvenue au plus haut degré de perfection; nous pouvons en juger par un sabre que nous avons sous les yeux; il a été monté par Lepage, à Paris; le fourreau et la poignée, admirablement ciselés, sont très-remarquables Les armes sont un sujet de conversation aussi fréquent parmi les Orientaux que les bijoux et les modes pour les dames levantines. Les Turcs ont un talent particulier pour amener leurs discours sur ce point qui stimule puissamment leur vanité. Souvent vous les voyez sortir du fourreau leurs sabres au milieu d’un repas et se le passer mutuellement à travers la table. Ils déploient une grâce extrême dans la manière de présenter cette arme à l’examen d’un amateur; ils font pivoter la poignée dans la main de manière à ramener la lame sous le bras en n’offrant que la poignée au curieux , ils courbent alors la tête et saluent de la main, exprimant par là l’entier sacrifice de leur personne (leur tête vous appartient).

Le 8, en arrivant chez notre bôtè, M. Yernet trouve une délicieuse petite lame de sabre et une giberne en velours cramoisi, brodée d’or et de perles par les mains de la femme du général1. Ces marques de souvenir sont d’autant plus agréables à notre illustre compagnon de voyage, qu’ elles sont destinées à son délicieux petit-fils. Nous sommes présentés % M. Catafago, père du jeune cavalier que nous avions rencontré la veille. Autrefois vice-consul de France à Saint-Jean-d’Acre, rendu célèbre et puissant par son commerce et ses richesses ; il est encore aujourd’hui consul d’Autriche; c’est un petit vieillard à la physionomie vive et spirituelle tenant le milieu entre l’Européen et l’Arabe. Son costume qui se ressent aussi de ce double caractère, se compose d’une pelisse grise bordée de fourrure blanche et d’un chapeau à trois cornes, (souvenir de l’expédition française en Egypte) surmonté d’un magnifique cachemire de l’Inde, enroulé sous le menton et retombant sur le dos. La maison que ce personnage occupe est charmante, et l’aimable

1 Dame grecque rachetée d’esclavage après l’expédition de Morée.

madame Catafago, bonne vieille, couverte de diamants, nous en fait très-gracieusement les honneurs, et nous invite à dîner.

Le 9, Soliman, pacha, nous fait préparer ses meilleurs mulets, pour le voyage de Damas ; il nous approvisionne de caisses de vin et de biscuits ; nous donne deux de ses cavass qui ont été avec lui à Nézib ; l’un Syrien, appelé Cader Aga, et l’autre nègre, palefrenier, ressemblant un peu au beau noir Atyr, qui escorta la giraffe à Paris. Le général nous accompagne jusqu’aux pieds du Liban; nous continuons ensuite notre route jusqu’à Labatie, petit endroit où nous passons la nuit dans la demeure patriarcale du Selieick. Notre compagnon Burton éprouve des symptômes de fièvre.

Le 10, beautemps le matin et pluie le reste de la journée. Nos habits à la longue nous paraissent fort utiles contre le froid et l’humidité; les grands abbas du pays sont surtout des remparts précieux contre la pluie et la neige, dont les montagnes sont déjà couvertes.

La plupart des maisons dans les villages du Liban sont bâties en terre et en branchages entrelacés ; on y voit même quelquefois figurer, au milieu de certaines pièces principales, des arbres que la nature a plantés dans le sol et dont la partie supérieure ombrage une terrasse quelle étaie. La fragilité de ces constructions exige de la part de ceux qui les habitent des soins continuel s pour se garantir des infiltrations occasionnées par les pluies ou les neiges, qui abondent pendant certains hivers. Aussi voit-on souvent les paysans occupés à promener sur leurs toits de gros rouleaux de pierre pesante, pour tasser la terre gonflée par l’humidité, qui la délayerait inévitablement, et mettrait bientôt à jour tous les plafonds. Un trou pratiqué dans l’angle d’une muraille, au-dessus d’une espèce d’âtre en brique, remplace la cheminée. Un pareil luxe ne se rencontre même pas chez tous les Libanais ; le plus grand nombre se chauffe avec le mangal.

Le 1 1 , on s’arrête à Deir el Ahmar, près de Racheia. — Le 1 2, nos muletiers perdent la trace du chemin. Nous prenons un vieux guide avec nous ; nos montures s’incrustent à chaque instant dans la neige, qui s’élève déjà à plus de trois pieds ; il faut les décharger et les recharger; les plus à plaindre sont les pauvres ânes qui portent nos outres ; ils n’osent plus avancer, tant ils enfoncent; on est obligé de les enlever à force de bras du moule glacial qui partout se reforme. Tant de fatigues augmentent' la fièvre de Burton. A six heures et demie du soir, nous sommes à Dimesse.— Le 13, après une bonne nuit qui dispose nos corps à de nouvelles fatigues, nous déjeunons chez un prince qui se dit illustre ;

sa mise très-sale ne F empêche pas de venir nous demander du tabac, une pipe, et, plus tard, du thé dont il a besoin; le tout pour arrivera parier de chevaux qu’il voudrait vendre.

Vers trois heures et demie, du haut d’un immense plateau ; quelle n’est point notre admiration et notre joie à l’aspect de Damas, ce paradis de l’Orient au milieu de jardins innombrables parsemés de ruisseaux azurés, avec le grand désert de Palmyre à l’horizon, et des myriades de minarets blancs, se détachant avec une délicatesse sur la végétation maintenant dépouillée de feuilles et harmonieusement mélancolique ! ! De longues rampes bordées de rochers jaunes et rosés, nous conduisent insensiblement au fond des faubourgs , et bientôt nous atteignons le but longtemps désiré. Le consul de France, M. de Rattimenton, nous remet un bon paquet de lettres de France, qui nous délivrent de toutes nos appréhensions. Nous les emportons au couvent pour les lire. Ch. Burton se met au lit avec une fièvre consolidée.

Quelques doses de quinine prises à propos lui permettent de nous accompagner le lendemain jusqu’au consulat, où M. de Rattimenton et son drogman M. Baudin, nous reçoivent avec une égale bienveillance. La résidence qu’ils occupent est un des plus élégants échantillons de la décoration orientale ; la cour est dallée de marbres de toutes couleurs, et ornée d’une fontaine jaillissante au doux clapottement ; les murs blanchis à la chaux sont garnis de plinthes sombres, et terminés d’une frise d’arabesques légères à formes lancéolées et multiples peintes en bleu. Des rampes et balustrades en bois découpées à jour bordent l’escalier. Le premier étage est couvert d’une galerie ornée d’arcades surbaissées portées par des piliers qu’enveloppent les étreintes d’une vigne tremblante. L’œil aime ce balancement rêveur de feuilles jaunes et rouges, leur élastique mobilité fait un heureux contraste avec la raideur architecturale. Du haut des terrasses, on découvre la ville et le Liban, qui se perd au loin enveloppé de son manteau doré. L’aspect des maisons construites en terre est d’une uniformité de coloris chaud qui donne assez de grandeur et de style au paysage. On imagine aisément tout l’éclat que la végétation des jardins de Damas et de ses bosquets doit ajouter à ce magnifique tableau ; la verdure est la vie de la nature; elle manque ici, et son absence paraît donner aux objets des nuances maladives ; c’est une beauté languissante et fatiguée dont les joues pâlies parla souffrance ont perdu l incarnat de la jeunesse que le retour de la santé ramènera bientôt.

Nous rencontrons deux jeunes voyageurs français, MM. de Siverac et

de Beaufort, qui viennent detre pillés en se rendant à Palmyre, sans l’escorte suffisante que Scherif, pacha, leur avait offert. M. de Beaufort a e'té blessé à latéte d’un coup de masse en revenant de Cariatin ; sa blessure est en parfaite voie de guérison. Burton est repris d’un nouvel accès, et commence à nous donner quelque inquiétude. Le voyage à Palmyre, que nous projetions, est supprimé de notre itinéraire. La tristesse causée par l’état du pauvre patient nous empêche de prendre un plaisir réel à notre séjour. La fièvre intermittente lui laisse pourtant l’énergie de faire quelques excursions.

Les bons capucins lui donnent tous les soins qu’ils peuvent, et le père Thomas (assassiné plus tard) qui parle un peu français, vient souvent près de lui. Un jour de bonne santé du malade, nous permet d’aller visiter le gouverneur Scherif, pacha, préfet-général de la Syrie (qui fut décapité après les affaires de Beyrouth.)

Il nous invite à dîner; c’est un homme très-affable, et qu’on dit spirituel Le repas est servi à l’Européenne. L’argenterie et la porcelaine viennent de Paris. Pendant trois heures consécutives les plats les plus variés et les plus délicats se succèdent sans interruption. Le docteur Massari, médecin du pacha, lui sert en même temps d’échanson; il découpe les viandes et goûte le premier à tout. La conversation roule sur toutes sortes de sujets , le pacha s’informe particulièrement de l’organisation de l’armée, et de l’état des forces de terre et de mer en France. Il boit aussi du champagne. Les consuls de France et d’Angleterre portent des toasts à la santé du gouverneur et de Méh émet- Ali.

Le lendemain de ce dîner, par ordre de Soliman, pacha, deux batteries d’artillerie égyptienne manœuvrent devant nous à l’extrémité de la ville, et nous font les honneurs d’une vingtaine de coups de canons tirés avec un ensemble et une précision dignes des meilleurs artilleurs européens. Après cet exercice, nous allons remercier le colonel du régiment; c’est un homme de trente-cinq ans environ, très brave et d’une noble physionomie; il a eu quatre chevaux tués sous lui à la bataille de Nezib; comme il souffre de la fièvre, notre visite est courte; il nous fait accompagner dans les écuries très-vastes et bien aérées, où nous admirons la bonne tenue qui règne et nous voyons des cochons gris qu’on élève dans le quartier pour l’amusement des chevaux.

Du 1 2 au 4 6, promenades par la ville, dîner chez le consul d’Angleterre.

Le 17, les fonds publics tirant à leur fin, nous exhibons nos lettres de crédit à M. Baudin, qui remédie immédiatement à notre pénurie et nous retient pour la soirée. Mme Baudin n’y contribue pas peu à l’agré-

ment par son affabilité et ses attentions aimables. Nous en conserverons toujours le souvenir. Rien n’est plus joli que l’intérieur du divan de nos hôtes : riches et moelleux tapis , arabesques élégantes où les roses jouent un grand rôle, plafond à rosaces de bois sculpté, ainsi que les encoignures , et parmi ces réseaux d’ornements variés , des morceaux de miroir enchâssés dans les moulures chantournées de la boiserie, suspendant nos portraits multipliés dans des cadres de toutes les dimensions ; joignez à cela les parfums du narghileh et l’enjouement de la conversation, et vous aurez une légère idée du bonheur paisible de la vie lévantine. — Le 18, courses aquatiques dans des bazars boueux où chaque genre d’industrie a son quartier spécial , et où nous avons la douleur de trouver des armuriers fabriquant des fusils à l’Européenne , en place de ces beaux sabres si renommés par leur merveilleuse moire, sur laquelle les pensées du prophète, semées parmi des rinceaux, semblaient des fleurs jetées comme un voile parfumé sur le deuil sanglant de la mort. Les bijoutiers, selon M. de Lamartine, n’ont aucun goût dans l’ajustement de leurs pierres précieuses. Il y a une fraction de vérité dans ce jugement, c’est-à-dire que les bijoutiers n’atteignent point le fini d’exécution désirable pour des ouvrages qui comportent l’examen des détails ; mais on peut affirmer, sans contredire entièrement notre grand poëte, que les Orientaux ont beaucoup de goût dans l’agencement des formes, auxquelles on ne peut nier la plus grande élégance et l’originalité. Si M. de Lamartine avait eu le temps d’examiner avec plus de soin les ouvrages de bijouterie qui se vendent pour ainsi dire au poids dans les bezestins de Damas, il eût , sans aucun doute, rendu plus de justice au bon goût des Orientaux. Ma sœur possède un bijou que je lui ai rapporté de cette ville et qui a fait l’admiration de quelques bons juges; c’est un collier de fellah, sorte de bracelet formé d’une corde en fil d’argent élastique, d’une ligne et demie de diamètre, rattaché sur le devant du cou par une agrafe en forme d’S; cinq petits chaînons adaptés au grand anneau portant des pierres ou cabochons en verre de couleur, tombent en ruisseau sur la poitrine et s’y terminent par des plaquettes de métal, les unes rondes, les autres en croissants, couvertes de caractères arabes. Malgré la grossièreté du travail , on ne peut s’empêcher d’être séduit parla grâce de sa conception. Eh qu’importe? Ea minutie perlée ne refroidit-elle pas trop souvent les plus heureuses inventions? Et quand l’artiste est parvenu à balbutier, sans science, un sentiment parti du cœur, n'en éprouve-t-on point une émotion plus vive que devant une œuvre de science pure? — La messe du 19, entendue

au couvent, en compagnie du consul, nous annonce un dimanche.

On rencontre à Damas, qui est 1* entrepôt central d’un grand nombre de caravanes d’Asie, de l’Inde et de l’Égypte, une diversité étourdissante de types et de costumes; l’habit de M. de Ratimenton et celui du consul d’Angleterre, sont les seules représentations des modes européennes, qui semblent faire horreur aux habitants de ce pays. Comme je ne veux point partir sans rapporter quelques souvenirs daguerriens, je me fais conduire par Méhémet chez un juif qui possède la plus haute maison de la ville du côté du Liban. Ce brave homme met tout son mobilier et ses échelles à notre disposition; je fais monter la chambre obscure sur la dernière terrasse; et là, je m’oriente vers les sites qui me paraissent le plus dignes d’intérêt. Le maître de la maison ne sait ce que je fais, et braque à son tour, sur moi , des yeux ébahis presque aussi grands que mon objectif. Dès que j’ai trouvé le point convenable à la netteté de l’image, je le tire de son extase magnétique en lui faisant admirer de près l’œuvre du miroir; ce spectacle l’enchante, il appelle ses filles et sa femme, et, bientôt transformé en magicien, je me vois entouré des plus délicieux visages de jeunes filles. D’abord, honteuses de se montrer, elles se cachent mystérieusement sous des voiles au tissu de vent; puis, s’apprivoisant peu à peu, elles rient et chuchotent; les figures se penchent sur l’appareil dont elles se disputent les abords. C’est un bruit et un tumulte babillard des plus comiques; les voisins même en sont troublés et montent sur le faîte de leurs habitations ; bientôt le désert des terrasses d’alentour se couvre de femmes envieuses, comme si je les eusse évoquées par quelque sortilège cabalistique. Un rayon de soleil tombé sur cette scène vraiment orientale, me fait -regretter la palette; il m’aide néanmoins à tirer quelques épreuves à la chambre obscure. Cette circonstance me dorme occasion d’acheter à l’une de ces dames un costume que j’ai dessiné dans la planche intitulée Costume hvantin. Il m’a paru curieux de le placer à côté d’un ancien habillement de Smyrne, que portait ma grand’mère dans cette ville où elle était née.

Ce costume était encore en usage en Asie-Mineure, il y a cinquante ans. Celui qui le remplace aujourd'hui, diffère entièrement de la parure actuelle de Damas et du Caire : Il consiste en une jupe de soie ou de satin, de forme parisienne, avec un corsage juste et une petite veste ordinairement de velours brodé d’or sur le devant de la poitrine et au collet, autour de manches larges du bas ; la coiffure takikos grec, maintenue sur l’oreille par une forte natte de cheveux, est accompagnée de papillottes à l’anglaise, dont une touffe est ordinairement plus fournie

que l’autre. Le costume levantin moderne de l’Égypte et de la Syrie a été décrit précédemment; dans aucunes rues des villes, on n’en voit de pareils ; les femmes les cachent entièrement sous le houbara. Il est impossible de les apprécier ailleurs que dans les appartements. Les bourgeois damasquins des deux sexes se promènent dans les bazars, montés sur de petites sandales couvertes d’incrustations en nacre et en argent, avec lesquelles on voit même quelquefois les enfants courir. .

Planche des vêtements et objets usuels.

1. Veste syrienne, côté du dos. 2 et 3. Veste d’arnaute, par derrière et par devant. 4. Cakoul égyptienne des soldats. 5. Abbas syriens à manches. 6. Caffetan en soie verte robe, de femme par devant. 7. Chemise de femme par devant. 8. Chemise ou robe druse par devant. On voit derrière nne ceinture de soie rayée. 9. Caffieh du désert. 10. Ciberne. 11. Bottes de femmes (celles d’hommes sont plus hautes. 12. Tarbouch brodé en paillettes d’or, quelquefois d’argent et d’or, et souvent en drap blanc orné de paillettes de toutes couleurs. 13. Tabouret à servir les grands plateaux des repas. 14. Platèau chargé des fingeans et accessoires du café. 15. Le borghot voilé en crin noir brodé de perles noires et de corail que porte la Fellah d’Egypte.

Damas, une des plus belles et des plus opulentes cités de l’empire ottoman, fut longtemps au pouvoir des Romains; ses manufactures de soie, la bonté des fruits, des vins et des parfums, sa situation au pied du Liban majestueux, en font un séjour d’abondance et de délices. Trois branches de la rivière Barada fertilisent son sol ; on y remarque une quantité de fontaines, de bains publics et de bâtiments pour le commerce et les voyageurs, sans oublier de nombreuses mosquées, dont celle de Saint-Jean de Damas jouit d’une juste renommée. Le pacha est conducteur de la caravane de la Mecque, sous le titre d’Émyr Hadje. Cette conduite a une telle importance aux yeux des musulmans, que la personne d’un pacha qui s’en acquitte bien, devient inviolable, même pour le sultan. — Le 20, M. Vernet, qui dîne seul chez le colonel d’artillerie, y voit danser des Aimées. — Le 21, préparatifs de départ, daguerréotypes, achats de costumes et d’étoffes. Le 22, Burton est encore malade et paraît beaucoup souffrir. Le 23 et le 24, la fièvre ayant cessé, nous partons immédiatement , et, passant par Mech-del, Gibgenin, entre le Liban et l’anti Liban, nous entrons dans la magnifique vallée de Baalbec, nous sommes à huit lieues de cette ville célèbre, dont la place se noie à l’horizon dans une brume rosée ; le beau temps nous fa-

e eu- (P'ùeuu.

Goupil F. pix. Challamel èdifR de l’Ablaye. Challamel iel.

Page 1