Dioiifène et Archimède
rection des morts » sont deux très beaux et très grands tableaux du Tintoret ; mais ils ne sont pas soignés pendant qu'une grande et ridicule statue de plâtre de saint Christophe est en bon estât sur le maître-autel et y fait un effet ridicule. Ce n'est pas le seul que j'ai trouvé dans ce lieu. Sur un autel à côté du chœur est un tableau ni bon ni mauvais. La Vierge est avec le bambino ; au haut^ sur un nuage, saint Bernard, fondateur de l'ordre, est à genoux qui ouvre la bouche. La bonne Vierge détourne le petit Jésus de sa gorge, se presse un teton, il en sort une fusée de lait qui tombe droit dans la bouche du bienheureux Bernard. Les orgues sont très bien peintes. Il y a encore un tableau que l'on m'a dit estre du vieux Palma, et un autr qui n'est pas mauvais. Il n'y a point de chœur, aussi je crois que les bons Pères ne disent point d'office. Il y a un grand tombeau de marbre que je n'aiiîie pas tant que la belle simplicité des six tombeaux des Contarini ^ que l'on voit dans une chapelle.
Si quelque chose m'a fait plaisir à Venise cela a esté d'y trouver les Jésuites confondus avec tous les autres, au contraire même tenus très bas et sans pouvoir se mêler de rien. Ils n'ont qu'une maison ; ils y sont quarante avec lesquels ils ont un collège. Leur église n'a nulle beauté mais ils en font bâtir une dont les fondements promettent de soutenir l'orgueil de cet ordre.
Il y a dans Venise quatre hôpitaux où l'on retire les vieilles gens et les enfants trouvés. L'on fait apprendre à jouer de toutes sortes d'instrumens aux filles et toutes les festes et les dimanches, c'est un spectacle où l'on va écouter le concert comme à l'Opéra, tournant le dos à l'autel. Quelquefois cela n'est pas mauvais. L'on fait apprendre des métiers aux jeunes garçons. L'on marie les filles, mais difficilement celles qui ont du talent. Les Mendicanti est
1. Contarini, famille illustre de Venise, a fourni sept doges à la République, depuis Dominique Contarini (1643) jusqu'à Louis Contarini (1677) et compte parmi ses membres, des ambassadeurs, des cardinaux et des «rens de lettres.
un de ces hôpitaux : il y a environ huit cents vieillards^ et jeunes gens des deux sexes. On n'entre point du coté des filles et elles chantent derrière des grilles ^
Le grand autel n'est pas laid mais efracé par le tombeau d'un Mocenigo- qui termine l'église, et où Ton voit plus d'orgueil que de beauté. Le portail est assez beau, il est simple. La maison est fort grande, bien située et bien fondée pour le revenu (37).
Les Gordeliers ont le plus grand couvent de la ville^ mais mal bâti. Ils y sont au nombre de 90. Leur église s'appelle San-Francesco délia Vigna ; elle est de bon goût, simple, claire et du Sansovin. Le portail est simple, tout uni, de pierre. Le Palladio l'a fait et c'est, pour l'architecture, la plus belle façade de la ville. Il n'y a rien en fait de tableaux ou, du moins, bien peu de chose.
Sainte-Justine, petit couvent de religieuses, a un petit colifichet d'église. Le portail, sur lequel il y a trois tombeaux, n'est pas laid. Le dedans est orné partout de tableaux jusqu'au plafond: je n'y ai rien vu de beau. Le tabernacle de ce lieu a, dit-on, coûté quinze mille ducats. Il est en entier de pierres rares et fines. Il est beau. Deux colonnes et la frise, qui fait tout le tour de l'église, sont de marbre blanc incrusté de feuillages et d'oiseaux, le tout de bon goût. Dans la maison de Garzoni il n'y a que peu de bons morceaux; dans celle d'un nommé Marcello, honnête homme et riche négociant, il y a de belles choses du Libri\ Mais chez un nommé Antonio Grassi, l'on voit un cabinet où il y a de très bons morceaux car il y a un peu de marchandise mêlée^ il y a du Titien, du Véronèse, du Bassan, du Michel-Ange ; de Raphaël un portrait. Cependant les plus beaux morceaux ne sont pas sans défaut.
1. Lire sur les concerts dans les Hôpitaux, les pages de J.-J. Rousseau {Confessions II' p., livre VII, p. ) et la délicieuse lettre XVIII» de Buossrs,. t. I, pp. 212, 21H.
2. Mocenigo, famille patricienne de Venise qui lui a fourni les doges : Thomas, Pierre. Jean, Louis (1570-77).