‹ Voyage d'Italie, 1714-1715 par le comte de Caylus. 1. éd. du code autographe annotée et précédée d'un essai sur le comte de CaylusChapitre 116 sur 197 · ROME — NAPLES · texte numérisé non relu

ROME — NAPLES

FERRARE. — Un canal de trois milles y conduit. J'arrivai de bonne heure au cabaret de « Saint-Marc » qui est assez bon, et ayant pris un guide, j'eus le temps de voir ce que je ^ais dire.

Je partis de Venise avec le regret de n'avoir pu aller en Aquilée, premier siège de l'Eglise, quoyque je sache bien qu'il n'y a pas beaucoup à voir. Ma curiosité estoit tentée par une ville aussi ancienne qui n'estoit distante de Venise que d'environ cent milles, mais les Allemands en estoient possesseurs et j'eusse esté obligé de faire quarantaine. C'est ce qui m'en empêcha.

Ferrare est une grande ville, autrefois duché gouverné par ses ducs particuliers* ; à présent il est gouverné et sous

i . Les ducs de la maison d'Esté, famille noble et antique descendant.

la domination du Pape qui y lient un cardinal pour gouverner en son nom. Cette ville est un évêclié; elle est grande mais mal bâtie. Ses rues sont belles, bien alignées, mais en tout elle est misérable et mal peuplée^ quoiqu'il m'y ait paru beaucoup de noblesse ; mais ce n'est point ce qui fait la richesse d'un pays, au contraire. Le pays des environs, quoyque bon, est mal cultivé. La ville est entourée de fortifications tant bonnes que mauvaises, mais mal tenues et sans aucun dehors; les fossés sont pleins d'eau; l'on passe dedans pour arriver par le canal qui m'y a conduit jusques dedans la ville. Il y a une citadelle que l'on m'a dit estre un hexagone ; ce que j'en ai vu a bon air et me paroit bien tenu. Il y a dedans quatre compagnies d'un régiment rouge, paremens bleus, boulons de cuivre. A chacune des trois portes de la ville, il y a une compagnie de blanc, doublé de rouge, boutons de cuivre : elles sont toutes de cent hommes. Dans un château antique mais bon qui est au milieu de la ville, orné de quatre tours carrées et de quatre murs qui les communiquent {sic)^ le tout garni de mâchicoulis, se tient le vice-légal du Pape. G'estoit la demeure des anciens ducs; mon guide m'y mena. L'appartement principal est assez beau : quatre fresques en petits des quatre élémens sont tout ce que j'y ai vu de remarquable. Ce château est entouré de fossés pleins d'eau. Auprès de ce lieu est une rue fort large, à laquelle libéralement on a donné le nom de place, où la noblesse vient fainéanter ; car ainsi qu'en plusieurs pays, elle y sait très peu s'occuper. Sur cette même place est le Dôme. La façade est à la grecque et n'est pas désa-

des ducs de Toscane, Gui et Lambert, fils d'Adalbert II. Parmi les plus illustres membres de cette famille, il faut compter ; Alphonse I", qui épousa en 1502 la célèbre Lucrèce Borgia, protecteur des lettres et de TArioste; le cardinal Hippolyte, père d'Alphonse, ami de l'Arioste; Alphonse II, petit-fils d'Alphonse 1", qui tint à Ferrarc une cour nombreuse et brillante, où Le Tasse fut successivement le plus heureux et le plus malheureux des hommes. Son successeur, César, se laissa enlever Ferrare par le pape Clément VIII en 1597.

1. Montesquieu, t. II, p. 32. « J'ai ouï dire d'assez bon lieu qu'il y avoit 28.000 âmes à Ferrare. On y vit à très grand marché. »

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gréable ; un côté qui règne le long de la place est orné de deux rangs de colonnes qui ne sont point mal. Une grosse tour où sont les cloches est commencée, elle est d'un assez beau dessin ; quoique point finie, elle est assez haute, et l'œil, de là-haut, est passablement satisfait. Le dedans de l'église est depuis peu refait à moitié : on ne pourroit encore juger de ce que ce sera. C'est toujours un assez grand vaisseau et clair, le vieux comme le neuf (56).

Les églises de deu^ Saint-François et des Théatins, dont deux neuves, sont ce que l'on m'a fait voir.

La Chartreuse^, la première que j'aie vue dans une ville, occupe un grand terrain : vingt-huit moines y sont logés au large et fort joliment. Leur église est simple, grande, propre et me plaît assez. Un tableau d'un Scarsellino- du « Jugement » ne me déplaît pas; un autre dans le réfectoire de Bonone-^ de Ferrare, n'est pas laid, mais en tout ce n'est pas grand'chose.

J'oubliois de dire que sur la place devant le Dôme il y a deux statues sur des colonnes, toutes deux assez vilaines, l'une équestre et l'autre assise. Cette dernière est du duc Borso, qui estoit un bon homme et qui fut fait duc de Ferrare par le pape Paul II ; il paroit par l'inscription que son pays l'aimoit fort. L'autre est du marquis d'Esté* dont on parle comme ayant donné trois fois la paix à l'Italie. Les maisons, qui cachent d'un côté et qui soutiennent presque les colonnes, appartiennent, ainsi que celles d'un petit quartier delà ville, au duc de Modène. Il jouit même de certaines entrées d'une porte : c'est du moins ce que l'on me dit.

Du côté de la Chartreuse, l'on trouve une grande place, belle non par la régularité des bâtimens qui la forment, mais par sa grandeur et sa libéralité. Au milieu est une très belle colonne de pierre ornée de feuillages, sur laquelle est

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